Cannes 2019 : Qui est Jérémy Clapin ?

Posté par MpM, le 17 mai 2019

Voilà déjà quinze ans que Jérémy Clapin construit sur grand écran une œuvre singulière et atypique dont les récits mettent souvent en scène des êtres à part, des personnages "différents". Cet ancien étudiant aux Arts décos a lui-même un profil inhabituel, ne serait-ce que parce qu’il a été professeur de tennis à mi-temps pendant et à l’issue de ses études, pour s’assurer une certaine liberté. Il a aussi choisi de ne pas compléter sa formation par une école spécialisée en animation, et de ne pas non plus réaliser de film de fin d’études.

C’est grâce au festival d’Annecy, et plus précisément de ses différentes sélections de courts métrages qu’il découvre la richesse et la diversité du cinéma d’animation, mais aussi les multiples manières de raconter une histoire. "Ça m’a marqué", expliquait-il en 2009 au magazine Format Court. "J’aimais beaucoup le dessin, j’avais aussi envie de raconter des histoires, tout seul."

C’est pourquoi il n’hésite pas lorsqu'on lui propose de réaliser son premier court métrage trois ans après avoir fini les Arts décos. Ce sera Une histoire vertébrale, l’histoire d’un homme qui a la tête basculée vers l’avant, le regard rivé au sol, et qui cherche l’amour. Un récit simple, muet, aux teintes plutôt ternes et sombres, qui mélange avec brio une forme d’humour décalé et une profonde mélancolie.

Quatre ans plus tard, il réalise Skhizein, qui est sélectionné à la Semaine de la Critique. Cette fois, le personnage central est Henri, un homme frappé de plein fouet par une météorite de 150 tonnes. Il raconte en voix off comment ce choc l’a décalé d'exactement 91 centimètres par rapport à là où il devrait être. Là encore, on est face à un récit singulier qui hésite entre le rire et le malaise, la légèreté et la chape de plomb de la maladie mentale. Esthétiquement, la palette graphique reste extrêmement désaturée, dans des camaïeux de noir, de gris et de beige. Le film est nommé au César du meilleur court métrage et reçoit de nombreux prix internationaux.

En parallèle, le réalisateur continue de travailler dans l’illustration, et signe quelques films publicitaires, dont l’amusant Good vibration pour les assurances Liberty Mutual en 2009, dans lequel des employés de bureau s’amusent des différentes chutes provoquées par les vibrations d’un marteau-piqueur sur un chantier.

En 2012, il propose un nouveau court métrage, Palmipedarium, qui connaît lui aussi un beau succès en festival. On y voit un petit garçon qui accompagne son père à la chasse aux canards, avant de faire la rencontre d’une étrange créature déplumée qui semble aspirer à l’envol. Un film à la fois touchant et glaçant, qui crée une atmosphère presque anxiogène avec seulement quelques plans muets et elliptiques.

On ne peut donc pas dire que l’on ait été franchement surpris de découvrir que J'ai perdu mon corps, son premier long métrage, s’intéresse à une main séparée de son corps, qui entreprend tout un périple pour le retrouver. Cette adaptation du roman Happy Hand de Guillaume Laurant s’annonce comme une œuvre mélancolique à l’esthétique assez réaliste, alliée à une tonalité tour à tour onirique, romantique et épique.

Comme un retour aux sources, c’est à la Semaine de la Critique que ce film ambitieux et atypique connaîtra sa première mondiale, apportant sur la Croisette une vision de l’animation qui n’y a pas souvent sa place, car à la fois intimiste et épurée, déconnectée de tout "grand" sujet historique ou d’actualité, et clairement à destination d’un public adolescent et adulte. Triplement immanquable, donc.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? – Episode 5 Mickaël Marin, directeur du Festival d’Annecy

Posté par MpM, le 13 mai 2019

Le Festival de Cannes, ses palmiers, son tapis rouge et ses paillettes… Il y a des images dont on a parfois du mal à se défaire. Pourtant, si certains considèrent Cannes comme le plus grand festival du monde, et si des professionnels du monde entier s’y précipitent chaque printemps, ce n’est pas pour aller à la plage. Qu’est-ce qui fait que le Festival occupe cette place privilégiée dans l’agenda de la planète cinéma, et qu’il s’impose chaque année comme le centre de ce petit monde ? Et au fait, comment “vit-on” Cannes lorsqu’on est producteur, distributeur, organisateur de festival ou réalisateur ? A quelques jours de l’ouverture de cette 72e édition, nous sommes allés à la rencontre de ces festivaliers pas comme les autres dont les réponses nous aident à comprendre pourquoi Cannes bénéficie depuis si longtemps de cette indéfectible aura internationale.

On l’oublie souvent, mais comme nous le racontions dans notre dossier « Cannes 70 » en 2017, le Festival d’Annecy est né à Cannes, à la suite des Rencontres internationales du Cinéma d’animation qui y eurent lieu en parallèle du Festival en 1956. Il était logique qu’Annecy revienne sur la croisette, et y porte haut les couleurs de l’animation. Nous avons demandé à Mickaël Marin, directeur du Festival d’Annecy depuis 2018, et ancien directeur du MIFA, son marché du film, de nous parler de la manière dont il perçoit Cannes, et notamment des événements qu’y organise le festival d’animation cette année.

© Gilles Piel

Ecran Noir : Cannes est-il un rendez-vous incontournable dans votre agenda ?
Mickaël Marin : Oui, il l’est devenu. Nous sommes plusieurs de l’équipe à faire le déplacement, ce qui n’était pas le cas il y a ne serait-ce que cinq ans. Avant, la proximité des dates entre nos deux événements faisait aussi qu’on s’interdisait d’être loin du bureau à ce moment-là. La notoriété d’Annecy étant grandissante, la place du long métrage d’animation aussi, il est devenu de plus en plus évident pour nous que Cannes est un lieu privilégié pour travailler. Comme Cannes rassemble la planète cinéma pendant plus de dix jours, c’est une formidable opportunité de voir des partenaires, des journalistes, et de préparer à la fois l’édition qui vient et les éditions suivantes.

EN : Pourquoi y allez-vous cette année ? En quoi va consister votre présence là-bas ?
MM : Cannes est d’autant plus devenu incontournable pour nous qu’il y a quelques années le marché du film nous a proposé d’organiser “Annecy goes to Cannes” dont c’est la 4e édition. Il s’agit d’un dispositif qui nous permet de présenter aux professionnels des films en cours de production ou de post-production. On a donc aujourd'hui une activité très visible, au-delà des rendez-vous et des films à voir ! Et cette année aura en plus une dimension particulière puisque nous avons créé avec le Marché du Film de Cannes le projet “Animation day”. Après “Annecy goes to Cannes”, nous proposons donc un panel de discussion autour de l’animation adulte. Ainsi la visibilité du cinéma d’animation à Cannes se densifie.

EN : Pourquoi est-ce important d’amener le festival d’Annecy à Cannes, notamment avec le dispositif « Annecy goes to Cannes » ?
MM : "Annecy goes to Cannes" nous permet de continuer le travail d’accompagnement que l’on a mis en place à Annecy, en considérant qu'aujourd’hui il est important pour un festival ou un marché d’accompagner les films au-delà du temps de l’événement. Le temps de l’animation est long, autant pour son financement que pour sa production. Entre le moment où un projet est présenté à Annecy, parfois en tout début de développement, et le moment où il sort en salles dans le cas d’un long métrage, il peut se passer plusieurs années. Avec des étapes importantes : la recherche de financement, le développement, le recrutement des équipes, puis l’entrée en production. Il est aussi capital de rendre le film visible pour la presse et pour les distributeurs, de faire en sorte qu’il soit vu et qu’il circule le plus possible.

"Annecy goes to Cannes" est ainsi un moment supplémentaire d’accompagnement qui permet de poser un double label : celui d’Annecy et celui du marché du film de Cannes. Pour nous c’est vraiment intéressant, et ça prouve qu’on est en capacité de soutenir des projets et des équipes en dehors du temps d’Annecy et ailleurs dans le monde. C’est ce que l’on fait également dans le cadre d’un partenariat avec le festival Animation is film à Los Angeles. Dans ce cas, les films sont terminés, donc projetés en salle, mais c’est la même logique.

Je trouve aussi que c’est une belle reconnaissance pour nous que le Marché se soit tourné vers nous, que ce soit pour « Annecy goes to Cannes » ou pour le « Animation day » cette année. On ne peut pas être spécialiste de tout. Unir nos forces profite à cet art, aux projets, aux talents et aux films.

EN : Quelles sont vos attentes ?
MM : Elles sont diverses. Sur « Annecy goes to Cannes », nous espérons que la visibilité donnée aux films suscite des discussions et génère des deals. Quant aux rencontres qu’on peut faire à Cannes, comme dans tout événement, elles nous permettent d’avancer dans la préparation de notre festival. Sur des partenariats, des conceptions de projets autour des films. Tout ce qui aide à la visibilité d’Annecy et du cinéma d’animation est bon à prendre. Mais même si cette visibilité s’est développée, il y a encore du travail. On est content de pouvoir montrer dans un lieu qui n’est pas dédié à l’animation toute la puissance de cet art.

EN : Comment voyez-vous la place du cinéma d'animation sur la Croisette, en général, et cette année en particulier ?
MM : C’est bien sûr une bonne année entre J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin et Les Hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman et Eléa Gobbe-Mevellec, [mais aussi La Fameuse invasion des ours en Sicile de Lorenzo Mattotti dont la sélection a été annoncée après cet entretien]. C’est aussi une satisfaction pour nous car ce sont des films que l’on suit et accompagne depuis très longtemps. Qu’ils soient dans le plus grand festival de cinéma du monde nous rend fiers, d’autant que nous les avions déjà choisis pour faire partie de notre compétition à Annecy cette année.

Bien sûr, on peut toujours penser que la présence de l’animation pourrait être plus importante, en termes de longs métrages comme de courts, tant la richesse et le niveau de la production mondiale sont importants.
Mais Thierry Frémaux doit faire des choix comme nous en faisons à Annecy. On ne peut pas tout montrer.

Notre rôle est d’autant plus déterminant à Cannes qu’il nous permet d’en proposer d’avantage La qualité des films en préparation, notamment sur des cibles plus adultes, est en développement constant. On l’a vu au dernier Cartoon Movie de Bordeaux [NDLR : forum professionnel consacré au long métrage d’animation]. Je pense qu’il y aura régulièrement des films d’animation à Cannes dans les années à venir. Les films singuliers et avec un propos narratif fort, seront sélectionnés. Je pense aussi qu’un public moins rompu au cinéma d’animation est peu à peu en train de le découvrir. Il y a une acculturation qui se fait. Les gens prennent du plaisir à constater que le cinéma d’animation n’est pas que pour les enfants. Cette année, il a de très bons ambassadeurs. J’ai tendance à penser que le meilleur reste à venir.

EN : Y-a-t-il eu une rencontre ou un événement décisif durant le festival par le passé ?
MM : Sûrement, mais rien ne me revient de concret ! Par contre, si je fais un pas de côté, je dirais que lors du premier "Annecy goes to Cannes" en 2016, on était hyper fier. C’était une super reconnaissance de se dire que dans le plus grand marché, dans le plus grand festival, on pouvait montrer ce qu’on aime, ce en quoi on croit. Être à Cannes, c’est une chance. Mais avoir du contenu à accompagner, c’est encore mieux.

EN : En quoi le festival et son marché se distinguent-ils selon vous des autres festivals internationaux ?
MM : Ce qui distingue Cannes, c’est évidemment que c’est un très grand festival mais qu’il a également un très grand marché. Les deux se renforcent. Si on fait le parallèle avec Annecy, c’est aussi ce qui fait notre force. Autre caractéristique de taille, la palette des gens qu’on peut rencontrer est extrêmement large. Du plus grand décideur à un artiste en devenir ! Et ce qui m’a le plus étonné la première fois que je suis venu, c’est que les gens restent accessibles. On peut vraiment y faire de très belles rencontres.

Annecy 2018 : retour sur la sélection courts métrages qui fait une escale au Forum des Images

Posté par MpM, le 26 juin 2018

Comme chaque année, le Forum des images accueille à Paris (mercredi 27 et jeudi 28 juin) une reprise du Festival d'Annecy à travers deux séances réunissant les courts métrages primés, toutes sections confondues, ainsi qu'une sélection opérée par l'agence du court métrage, une carte blanche autour des 80 ans de films d'animation de Disney et la projection en avant-première du Cristal 2018, Funan de Denis Do. L'occasion de revenir sur la sélection 2018 de courts qui demeure, pour certains festivaliers, le véritable clou de la manifestation.

C'est en effet au travers des différentes compétitions de courts métrages (internationale, off-limit, perspectives, films d'école et jeune public), pensées comme un instantané de la création mondiale, que l'on peut se faire une idée précise de l'état de l'animation contemporaine, de ses courants, de ses thèmes et techniques de prédilection, de ses expériences et de ses réussites. Le moins qu'on puisse dire, au retour d'Annecy, est que l'on peut se réjouir de l'inventivité, de l'audace et de la maîtrise dont font preuve aujourd'hui les réalisateurs de courts métrages d'animation. Qu'ils passent ensuite au long, ou non, ne pourrait pas moins importer tant le talent, lui, est d'ores et déjà au rendez-vous.

La large sélection (130 courts) permet une approche à la fois riche et éclectique qui laisse toutes les facettes de l'animation s'exprimer, des techniques les plus "artisanales" aux plus technologiques, des effets visuels les plus sophistiqués à la simplicité la plus épurée. On a notamment croisé des films réalisés en sable ou en poudre, à l'aquarelle, à l'encre de chine, en peinture sur verre, sur un écran d'épingles, avec des figurines duveteuses ou en pâte à modeler, avec des marionnettes, avec des photos, en papiers découpés, en rotoscopie, en prise de vues réelles, en 2D, en 3D...  Cette édition 2018 était d'ailleurs un savant mélange de valeurs sûres et de découvertes réunissant des propositions formelles fortes, parfois philosophiques, des œuvres narratives légères, sensibles ou drôles, et des films plus personnels à la portée universelle.

Contrairement au long métrage, qui cette année se voulait porté sur le réel, engagé et même politique, le format court s'est le plus souvent montré intimiste, pour ne pas dire intime, mettant en scène des expériences individuelles ou abordant des sujets ayant trait au quotidien et aux relations familiales ou amoureuses. Dans cette veine ténue, on retrouve notamment le très beau Week-end de Trevor Jimenez (récompensé par le prix du public et celui du jury, et dont nous vous parlions au moment de Clermont Ferrand), qui évoque avec poésie la "garde alternée" qui conduit un enfant à passer du domicile de sa mère à celui de son père, mais aussi le lauréat du Cristal, Bloeistraat 11 de Nienke Deutz qui montre le délitement sourd de l'indéfectible amitié entre deux fillettes en train de muer en jeunes filles.

On peut aussi citer Vibrato de Sébastien Laudenbach qui, bien qu'il fasse partie d'une carte blanche donnée par l'Opéra de Paris à différents réalisateurs, illustre le monologue sensuel et coquin de la veuve de Charles Garnier, se rappelant avec émotion leurs ébats sexuels dans les moindres recoins du Palais ; Etreintes de Justine Vuylsteker qui revisite avec une infinie délicatesse le trio amoureux femme-mari-amant ou encore Telefonul d'Anca Damian, évocation poétique et surréaliste des parents du narrateur.

Certains films étaient encore plus intimement liés au vécu de leur réalisateur, à l'image de Between us two dans lequel Wei Keong Tan évoque à la fois sa mère disparue et son homosexualité ; Travelogue Tel Aviv, sorte de carnet de voyage du réalisateur Samuel Patthey sur son séjour en Israël ; Guaxuma de Nara Normande dans laquelle la réalisatrice parle de son enfance à la plage, et de sa meilleure amie Tayra ; Tightly wound de Shelby Hadden qui souffre de vaginisme et raconte le parcours du combattant que cela a représenté pour elle ; Egg de Martina Scarpelli, sur un épisode particulier dans la période d'anorexie qu'a vécu la réalisatrice ; Mariposas de Mauricio LeivaCock, Andrés Gomez Isaza, qui aborde le cancer qui a touché la mère de l'un des réalisateurs...

L'autre grand courant de cette sélection 2018 est ancré résolument (et assez classiquement) dans la fiction, et va vers une forme de divertissement plus ou moins assumé, qui parfois n'empêche pas une certaine profondeur. On pense à des films comme La mort père et fils de Denis Walgenwitz et Vincent Paronnaud (dit Winshluss), comédie noire dans laquelle le fils de La Mort se rêve en ange gardien ;  Raymonde ou l'évasion verticale de Sarah van den Boom et son pendant estonien Maria ja 7 pöialpoissi de Riho Unt, qui présentent tous deux une figure féminine (une chouette qui a été chaste toute sa vie dans le premier et une religieuse dans le second) attirée, si ce n'est obsédée, par les plaisirs charnels) ou encore Le chat qui pleure de Jean-Loup Felicioli et Alain Gagnol : puni, un petit garçon est contraint de passer l'après-midi avec un homme inquiétant qui lui propose un étrange marché.

Citons encore Animal behavior de Alison Snowden et David Fine (une thérapie de groupe à destination d'animaux aux travers encombrants) ; Mang-ja-ui-sum (Island of the deceased) de Kim Ji Hyeon, dans lequel un homme solitaire prend les yeux des morts pour redonner vie aux cadavres qui l'entourent ; Creature from the lake de Renata Antunez, Alexis Bédué, Léa Bresciani, Amandine Canville, Maria Castro Rodriguez, Logan Cluber, Nicolas Grangeaud, Capucine Rahmoun-Swierczynski, Victor Rouxel, Orianne Siccardi et Mallaury Simoes, une parodie de film d'aventure féministe et délirant ou encore L'homme aux oiseaux de Quentin Marcault, une fable sur le passage du temps et la transmission.

Difficile de tirer autre chose que des tendances générales sur une sélection de 130 films, mais on peut malgré tout relever également quelques films avec une portée plus sociale ou engagée, à l'image de (Fool) time job de Gilles Cuvelier (fable clinique et désespérée sur un homme contraint d'accepter un travail terrifiant pour nourrir sa famille, dont nous parlions déjà ici) ; Happiness de Steve Cutts (satire sur le capitalisme, la surconsommation et le monde du travail), Simbiosis carnal de Rocio Alvarez (une vaste fresque qui relate l’histoire de l'Humanité du point de vue des femmes), Mr Deer de Mojtaba Mousavi (une réflexion désenchantée sur l'absence d'empathie et de solidarité de l'être humain), An Excavation of Us de Shirley Bruno qui raconte l'histoire vraie d'une femme soldat s'étant battue pendant la révolution haïtienne, ou encore Afterwork de Luis Usón et Andrès Aguilar (une parabole sur l'absurdité du travail et de l'existence). D'autres s'intéressaient à la vie d'artistes célèbres, de Charles Bukowski dans Love he said d'Inès Sedan à James Brown et Solomon Burke dans Make it soul de Jean-Charles Mbotti Malolo, ou encore Oskar Kokoschka dans I'm OK d'Elizabeth Hobbs.

Il faut enfin mentionner des œuvres franchement singulières qui se distinguaient avant tout par leur ambition esthétique ou leur portée existentielle, à l'image de la série de 6 films réalisés par John Morena (sur les 52 qu'il revendique en 2017), à la durée très courte, et qui exploitent à chaque fois un concept visuel particulier pour parler d'un sujet "d'actualité" comme la guerre ou le droit des femmes ;  La chute de Boris Labbé (œuvre-somme hypnotique qui convoque à la fois l’histoire de l’art et celle de l’Humanité) ; III de Marta Pajek (une drôle de plongée dans le tourbillon de la séduction et de l'amour véritablement charnel) ; le moyen métrage Ce magnifique gâteau ! de Emma de Swaef et Marc Roels (44 minutes), mélange de cinéma absurde, de satire cruelle sur la colonisation et de poésie décalée ; Garoto transcodificado a partir de fosfeno de Rodrigo Faustini (des images abstraites réalisées à partir de phosphènes - un phénomène qui se traduit par la sensation de voir une lumière ou des taches dans le champ visuel - dévoilent fugacement l'image qu'elle dissimule) ou encore, aussi symbolique qu'introspectif, Le Sujet de Patrick Bouchard, dans lequel un personnage dissèque le corps d'une marionnette à taille humaine qui se révélera être son double.

Autant dire que cette sélection ne manquait ni d'ambition, ni de sensibilité, ni encore de panache, et offre de l'animation un visage que l'on peut juger suffisamment contrasté et éclectique pour être représentatif de la vitalité du genre. Les films programmés donnaient ainsi une vision relativement mature d'une forme de cinéma qui n'a définitivement pas à choisir entre la fiction "grand public" et le reste, faisant joyeusement le grand écart entre les représentations du monde, les styles de récit et les explorations formelles.

Annecy 2018 : des longs métrages d’animation qui dressent un certain état du monde

Posté par MpM, le 22 juin 2018

Cette édition 2018 du Festival d'Annecy aura redit avec efficacité et panache le dynamisme et la belle diversité du cinéma d'animation mondial, qui s'adresse à tous les publics et explore tous les genres cinématographiques. Côté longs métrages, la tendance principale était clairement à un cinéma fort et engagé, voire politique, qui regarde en face les réalités de son époque comme celles du passé. La guerre et la violence étaient ainsi omniprésentes à l'écran, du conflit israélo-palestinien à la guerre civile en Angola, en passant par l'Afghanistan des Talibans et le Cambodge des Khmers rouges.

Ce sont d'ailleurs ces deux propositions qui ont emporté l'adhésion du jury et du public. Sur un mode assez classique, Funan de Denis Do, qui a reçu le Cristal du meilleur long métrage, et Parvana de Nora Twomey, qui a fait le doublé prix du Jury et prix du Public, racontent de manière linéaire et simple le quotidien dans un régime d'ordre totalitaire.

Vivre sous un régime totalitaire


Dans Funan, le réalisateur s'attache à un couple, déporté par le régime, qui se retrouve séparé de son fils. Contraints aux durs travaux des champs, malmenés par les cadres du nouveau régime, sous-alimentés, et sous surveillance permanente, les personnages se battent pour leur survie en même temps que pour retrouver leur fils. C'est l'occasion d'un plongée toute en nuances dans la vie de ces déportés privés de tout : on découvre la cruauté et la bêtise de cadres qui se raccrochent à des idéaux fallacieux de pureté et d'égalité absolue, l'inhumanité d'un système qui nie toute individualité, puis contamine insidieusement victimes comme bourreaux, l'impuissance de tous, la nécessité de survivre coûte que coûte... N'étant jamais à charge, si ce n'est contre le système lui-même, le film montre à la fois les gestes cachés de solidarité (deux cadres aident fugacement le couple de protagonistes, les membres de la famille essayent de rester soudés) et l'impossibilité de cette solidarité dans un contexte où se joue, à chaque instant, la survie de chacun, et où il devient tout à coup acceptable d'accepter un viol (parce que le violeur peut fournir de la nourriture) ou de ne pas venir en aide à une enfant (parce qu'elle est la fille d'un des bourreaux).

Il s'agit de l'histoire vraie de la famille du cinéaste, qui s'est attaché, on le sent, à retranscrire toutes les nuances d'une réalité complexe. Là où on aurait pu craindre une certaine forme de complaisance ou de misérabilisme, il préfère la sécheresse narrative de l'ellipse et une mise en scène très ample qui fait la part belle aux vastes paysages comme aux très gros plans sur les visages, et surtout les yeux, de ses personnages. Le regard voilé de cette mère séparée de son enfant se suffit à lui-même, et l'absence devient une forme de fantôme présent à chaque scène, même quand il n'est pas question du petit garçon. Le cinéaste a aussi tenu à ne pas transformer l'histoire douloureuse de ses proches en une matière à suspense facile. Il limite donc ses effets dans une écriture très sobre qui se contente de raconter, au jour le jour, les moments les plus prégnants de ces destins tragiques, où la douleur des uns ne prend jamais le pas sur celle tout aussi réelle des autres.

Parvana, adapté d'un roman de Deborah Ellis, s'attache aux pas d'une petite fille contrainte de se déguiser en garçon à la suite de l'arrestation arbitraire de son père. Le stratagème, bien que risqué, est le seul moyen pour elle d'assurer la subsistance de sa mère, de sa soeur et de son petit frère, confinés à la maison car le régime taliban interdit à une femme de sortir seule dans la rue. Une fois ce postulat de départ posé, le film patine un peu dans une forme d'auto-complaisance à l'égard des exactions commises et des obstacles qui s'amoncellent sur le chemin de la petite fille. On sent parfois le regard occidental qui force le trait et adopte un ton manichéen destiné à mieux dénoncer les absurdités du régime.

Même la très belle idée du film, celle de raconter en parallèle, sous forme de conte, le combat qui se joue entre Parvana et ses ennemis, est plombée par des maladresses d'écriture (notamment la mère qui ne cesse de réclamer la suite de l'histoire) qui alourdissent tout. C'est pourtant cette partie, réalisée dans une forme de "papiers découpés" numérique, qui est de loin la plus amusante et la plus riche, débordant d'une fantaisie et d'une légèreté qui font défaut au reste. Malgré tout, et même si les bons sentiments n'ont jamais fait les bons films, on ne peut qu'applaudir sur le fond, à savoir un discours engagé sur la culture, l'éducation et l'art comme remèdes contre l'obscurantisme, et le rappel nécessaire du travail qu'il reste à accomplir dans le domaine des droits des femmes.

Questionner le conflit israélo-palestinien


Autre sujet d'actualité brûlant, la situation au Moyen Orient était également au centre de plusieurs longs métrages.  Projeté en compétition, Wall de Cam Christiansen est l'adaptation d'un monologue du dramaturge David Hare, qui s'interroge sur les répercussions du "mur de sécurité" construit autour de l'état d'Israël.  Le documentaire nous emmène sur ses pas, de Jérusalem à Ramallah et Naplouse, montrant concrètement les effets du "mur" sur la vie quotidienne des Palestiniens.

David Hare se met ainsi beaucoup en scène : assis seul sur un banc en train de discourir sur les origines du mur, en pleine conversation avec ses amis israéliens qui se sentent honteux, ou arrêté à un checkpoint avec son chauffeur palestinien, sans raison aucune. Chaque séquence (filmée en prise de vue réelle, puis rotoscopée, ce qui donne une image assez laide sans que l'on comprenne exactement l'intérêt de ce traitement) est l'occasion de dénoncer les absurdités induites par cette barrière infranchissable, et de mettre l'état israélien face à ses contradictions. Sur le fond, le film est assez captivant, notamment lorsqu'il nous amène à Naplouse, "capitale de la pauvreté" que les Israéliens ont rendu quasiment inaccessible, ou qu'il se lance dans une démonstration ironique sur les bienfaits supposés du mur après avoir vu un portrait de Saddam Hussein sur le mur d'un café (il fallait effectivement un mur pour se protéger des gens qui affichent ce genre de choses, déclare-t-il avec malice, avant de feindre le doute : et si c'était la construction du mur qui les avait amenés à se radicaliser de la sorte ?).

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Annecy 2018 : le cinéma engagé triomphe avec Funan et Parvana

Posté par MpM, le 17 juin 2018

A l'issue d'une captivante semaine de compétition, le jury "longs métrages" du Festival d'Annecy 2018 a fait le choix d'un palmarès engagé, voire politique, qui récompense deux des films les plus attendus de l'année : Funan de Denis Do (Cristal), et Parvanna, une enfance en Afghanistan de Nora Twomey (Prix du jury, mais également prix du public). Le premier se déroule sous le régime des Khmers rouges au Cambodge et raconte à la fois le quotidien des travailleurs forcés, exilés dans les campagnes, et la lutte désespérée d'un jeune couple pour retrouver leur fils de 4 ans, retenu loin d'eux dans un autre camp. Il faudra malheureusement attendre le 13 mars 2019 pour découvrir cette belle fresque sensible, jamais tire-larmes, qui mêle avec finesse la tragédie intime et les horreurs de l'Histoire, et qui s'inspire de la propre histoire de la mère du réalisateur.

Parvana, adapté d'un roman de Deborah Ellis, se déroule en Afghanistan sous le régime taliban. Il met en scène une petite fille, Parvana, contrainte de se déguiser en garçon pour avoir la possibilité de sortir dans la rue et subvenir aux besoins de sa famille. On y sent un regard occidental qui force parfois le trait sur les innombrables obstacles se mettant sur la route de la petite fille, et adopte un ton un peu manichéen manquant de souplesse et subtilité. Reste le discours engagé sur la culture, l'éducation et l'art comme remèdes contre l'obscurantisme, et le rappel nécessaire du travail qu'il reste à accomplir dans le domaine des droits des femmes.

Stylistiquement, les deux films sont relativement classiques, proposant, pour Funan, de magnifiques plans larges sur les champs et les rizières où se déroule l'intrigue, et, pour Parvana, un paysage plus urbain, assez réaliste, mais également un univers plus délicatement naïf grâce au conte servant de fil rouge au film, illustré par des personnages en "papiers découpés" et des décors plus oniriques.

Une mention a par ailleurs été attribuée à La casa lobo de Cristóbal León et Joaquín Cociña, un film singulier, réalisé avec des marionnettes, qui raconte l'étrange séjour d'une jeune fille nommée Maria dans une maison qui ne cesse de se transformer, comme répondant à ses attentes. Tout à tour contemplatif et inquiétant, poétique et anxiogène, ce premier film chilien frappe notamment par son esthétisme qui joue sur la transformation et la déconstruction. Les personnages et les lieux se modifient ainsi sous nos yeux, laissant voir les matériaux qui les constituent, et ne cessant de se réinventer formellement.

La compétition de courts métrages a quant à elle permis de mettre en lumière les films Weekends de Trevor Jimenez remarqué à Clermont-Ferrand (Prix du jury et prix du public), Cyclistes de Veljko Popovic (mention du jury), une fresque colorée sur des cyclistes fantasmant sur les charmes de l'une de leurs voisines, et Egg de Martina Scarpelli, qui reçoit le prix du premier film. Il s'agit du récit à la première personne d'une jeune femme frappée d'anorexie.

Enfin, c'est le très délicat Bloeistraat 11 de Nienke Deutz qui remporte le Cristal. Tourné dans une grande simplicité de moyens (un décor minimaliste et une maison en carton qui tourne sur elle-même, révélant qu'il n'y a rien autour, et des personnages en celluloïd, dont les contours sont dessinés au crayon, et au travers desquels on voit en transparence), le film montre le délitement sourd de l'indéfectible amitié entre deux fillettes qui sont en train de muer en jeunes filles.

Brad Bird honoré à Annecy

Posté par redaction, le 20 mars 2018

Le Festival international du film d'animation d'Annecy (11-16 juin) décernera son Cristal d'honneur à Brad Bird, qui viendra présenter Les Indestructibles 2 en avant-première française le 15 juin.

Agé de 60 ans, le réalisateur des films d'animation comme le culte Géant de fer (Spielberg rend d'ailleurs hommage à la créature dans Reader Player One), Les Indestructibles et Ratatouille, deux pépites de Pixar, et des films d'aventures Mission impossible : Protocole Fantôme et À la poursuite de demain, sera en terrain familier. Ces cinq longs métrages ont rapporté 2,2 milliards de dollars de recettes mondiales. Avec Les Indestructibles et Ratatouille, il a reçu à chaque fois l'Oscar du meilleur film d'animation, en plus d'une nomination pour le scénario original.

Les Indestructibles 2 sortira en France le 4 juillet 2018, 14 ans après le premier film qui avait séduit 5,7 millions de spectateurs dans l'Hexagone.

Regards sur courts, le court métrage dans tous ses états

Posté par redaction, le 25 août 2017

Le format court sous toutes ses formes sera à l'honneur en septembre à Epinal avec le nouveau festival Regards sur Courts. Nouvelle appellation du Festival de l'image (ou Festival d'Art numérique) créé dans la cité vosgienne en 1961, cette manifestation couplera cette année pour la première fois courts métrages photos (c'est-à-dire réalisés en image fixe) et courts métrages de cinéma traditionnels.

La compétition de courts métrages photos est le résultat d'un travail de présélection parmi les oeuvres proposées par leurs auteurs. Elle réunira 58 concurrents venus d'Italie, de Norvège, de France ou encore d'Australie, tous en lice pour la très convoitée Coupe de l'Europe.

La compétition de courts métrages de cinéma a elle été l'objet d'une sélection spécifique permettant d'offrir un panorama varié de ce qu’est le court métrage contemporain en termes de genres (comédie, thriller, intimiste, social, historique, fantastique…) comme de styles (animation, prise de vue réelles, format hybride…). Elle est constituée de douze films venus de Grèce, des Pays-Bas, du Canada, de France, du Brésil... et dont la moitié sont réalisés ou co-réalisés par des femmes.

Si les deux formes de création auront chacune leur section compétitive, elles seront bel et bien réunies lors de la séance spéciale qui viendra clôturer l'édition 2017. L'occasion d'observer les nombreux points communs entre les deux formes de création, au-delà de leur format.

Parmi les films sélectionnés, on retrouve des oeuvres ayant déjà connu une belle carrière internationale, à l'image de Delusion is a redemption for those in distress de Fellipe Fernandes (vu à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016) et Hiwa de Jacqueline Lentzhou (en compétition à Berlin cette année), mais aussi un film autoproduit dont on vous a déjà parlé : AXN de Jean-Marie Villeneuve, un film d'école repéré à Poitiers, Meral, Kizim de Süheyla Schwenk, ou encore le film précédent de Matthew Rankin (sélectionné à Cannes cette année avec Tesla : lumière mondiale) : Mynarski chute mortelle.

On peut également noter la présence en séance spéciale de L'immense retour de Manon Coubia, Léopard d'or à Locarno en 2016, et de KL de William Henne & Yann Bonnin, découvert à Annecy en juin dernier. De quoi offrir aux festivaliers spinaliens un bel aperçu de la production contemporaine de films courts, et de son immense vitalité.

La compétition de Courts métrages

Airport de Michaela Müller
AXN de Jean-Marie Villeneuve
Chez soi de François Raffenaud
La convention de Genève de Benoit Martin
Cour de récré de Francis Gavelle et Claire Inguimberty
Delusion is redemption to those in distress de Fellipe Fernandes
Hiwa de Jacqueline Lentzou
Import de Ena Sendijarevic
Meral, Kizim de Süheyla Schwenk
Mynarski chute mortelle de Matthew Rankin
The National Garden de Syni Pappa
We Will Never Be Royals de Mees Peijnenburg

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Regards sur Courts
Du 7 au 10 septembre 2017
Infos et programme sur le site de la manifestation
A suivre sur la page Facebook

30 ans d’engagement en faveur du cinéma avec la Fondation Gan

Posté par MpM, le 27 juin 2017

La Fondation Gan pour le cinéma est née en 1987 et fête donc ses trente ans tout au long d’une année exceptionnelle. Dominique Hoff, sa déléguée générale (à droite sur notre photo, en compagnie de Sophie Boé de Canal+), était présente à Annecy dans le cadre du prix décerné à l’un des projets des « Work in progress », prix qui est d'ailleurs allé à Petit vampire de Joann Sfar. L’occasion de faire le point sur l’action et l’histoire de cet important mécène du cinéma français ainsi que sur ses liens avec le cinéma d’animation.

Ecran Noir : Comment est née la Fondation Gan ?
Dominique Hoff : En 86, Costa-Gavras avait approché la société Gan en lui demandant si elle ne voulait pas être mécène de la Cinémathèque pour ses 50 ans. Gan a accepté et puis, l’année suivante, a dit que cela l’intéresserait de continuer à aider le cinéma. C’est Costa-Gavras qui a suggéré de créer une fondation et d’aider les premiers films. Pendant le Festival de Cannes 87, lors d’un dîner prestigieux, Gan a annoncé la création de la Fondation. Aujourd'hui, on fête donc ses trente ans, ce qui montre que c’est un Groupe qui tient ses promesses. En créant cette fondation, ils voulaient devenir des mécènes du cinéma, presque des amis, pas juste des sponsors. Cet anniversaire montre la pérennité de la Fondation qui maintenant jouit d’une vraie réputation. Ce n’est pas à moi de le dire, mais les professionnels, eux, le disent. Ils trouvent que c’est une vraie caution pour les premiers films. Et je voulais vraiment saluer cet engagement du Groupe Groupama qui a confiance dans l’action de la Fondation.

EN : Quelles sont les missions de la Fondation ?
DH : Cette fondation est spécialisée dans les premiers et deuxièmes longs métrages de fiction. Il y a l’aide à la création, sur scénario, suite à des appels à projets et à des lectures. Ensuite, il y a notre autre pan, l’aide à la diffusion. Là, on accompagne le film dès le scénario et jusqu'à la sortie en salles, et même le DVD ou la VOD. On aide les lauréats avec de l’argent, bien sûr, mais après on a également toute une politique de communication avec différents supports, notamment des sujets filmés pendant le tournage ou dans les coulisses. Ces sujets sont à la disposition du distributeur. Il y a tous les supports de communication externes : les réseaux sociaux, le site, mais il y a également des actions en interne, à l’intérieur du groupe, ce qui représente 30 000 personnes. Il y a ainsi un mécénat en argent et un autre en nature. On s’occupe essentiellement de films de fiction en prise de vues réelles, mais également maintenant d’animation. Ca a démarré en 2007 lorsque nous avons récompensé sur scénario Marjane Satrapi pour son projet Persépolis, et depuis on donne régulièrement des prix en animation. Surtout, depuis 2014, chaque année, on donne un prix spécial à l’animation. Il y a un tel savoir-faire, une telle expérience, des univers tellement forts et variés en France qu’on s’est dit : il faut aussi aider les films d’animation. On a donc aidé Marjane Satrapi, Joann Sfar, Michael Dudok de Wit, Claude Barras...

EN : Quel est votre lien avec le festival d’animation d’Annecy ?
DH : Notre actualité à Annecy, c’est que l’on est partenaire des « Work in progress » pour le long métrage. Il y a 8 projets présentés et la Fondation a son propre jury qui en choisit un. Nous donnons un prix qui va ensuite au distributeur français qui s’engage sur le projet. Comme tout le monde, on cherche la perle rare. Mais pour nous, la perle, c’est un projet qui a un univers très fort, un ton. On aime bien les histoires universelles qui peuvent interpeller autant les enfants que les adultes. On aime quand il y a plusieurs lectures. Quand on peut, on demande à lire le scénario, car nous, c’est un peu notre marque de fabrique, l’aide sur scénario. On ne va pas s’engager sur un projet pour lequel on a seulement cinq lignes de synopsis. C’est très important. Si l’univers est beau, la forme est belle, mais que ça ne raconte pas grande chose, ce n’est pas pour nous. On voit aussi la personnalité du réalisateur, comment il est entouré. Pour vous donner un ordre d’idée, c’est le 4e prix remis cette année à Annecy. On a démarré avec Adama de Simon Rouby, puis Ma vie de Courgette de Claude Barras et l’an dernier Croc-Blanc d'Alexandre Espigares. Des histoires pas forcément comme on a l’habitude d’en voir. Des œuvres plutôt singulières et audacieuses.

EN : Y a-t-il des films aidés par la Fondation à Annecy ?
DH : Cette année, on n’a pas de film en compétition, ni en séance spéciale car ils sont tous en production. Par exemple, on a aidé l’an dernier La fameuse invasion des ours en Sicile de Lorenzi Mattotti, produit par Primalinea (La Tortue rouge). Ensuite on a Croc-blanc qui va sortir en mars prochain et aussi, on a un prix spécial pour un projet très singulier qui est encore en recherche de fonds, ça s’appelle Mister Wu, c’est de Patrick Zachmann, un reporter très célèbre chez Magnum qui a fait des photos pendant 30 ans en Chine, et qui raconte une très belle histoire d’amitié entre un Chinois et un Français. Son film va être de forme hybride : prise de vues réelles, photos et animation. C’est plus une histoire pour adultes, produit par Les films d’Ici.

EN : Quels sont les événements particuliers pour votre trentenaire ?
DH : Pour les 30 ans, nous avons commandé une affiche au réalisateur Michael Dudok de Wit. Le brief était de proposer un visuel qui incarne la Fondation et ses valeurs. Il est revenu vers nous avec des éléphants. Au départ, on était un peu surpris… En occident, on pense que les éléphants, c’est la lourdeur… Et pas du tout. En Orient, c’est plutôt la sagesse, la mémoire, la bienveillance… Et surtout, l’originalité du dessin, c’est qu’il y a plusieurs éléphants, des grands, des petits, des vieux… Et ça, ça traduit deux choses. D’abord, l’esprit de communauté : nous avons aujourd'hui 180 lauréats aidés par la Fondation, qui ont donné naissance à plus de 500 œuvres, parmi lesquels Christophe Honoré, Catherine Corsini, Bruno Dumont, Tran Anh Hung, Rachid Bouchareb… Par ailleurs, ces éléphants cheminent ensemble. Les petits, ce sont les nouveaux lauréats, les autres sont les plus anciens. Et bien sûr, c’est le cheminement de la création car on sait que faire un film, c’est très long, d’autant plus si c’est de l’animation. C’est cette métaphore-là : en route avec la Fondation et la communauté des lauréats.

Ensuite, nous sommes partenaires de ce magnifique livre : Cinéma d’animation, la french touch de Laurent Vallières, journaliste et producteur à Radio France. Il retrace tout le savoir-faire en France dans le cinéma d’animation, depuis Emile Cohl. C’est un livre de références qui s’adresse à tout le monde, les familles comme les étudiants ou les professionnels, et c’est ce qui nous intéressait. En dix chapitres, il retrace tout l’histoire de l’animation en France. Ce n’est pas l’animation française. On tient beaucoup à cette nuance car il y a des Tchèques, des Polonais, des Iraniens… des gens de toutes origines qui ont fait cette excellence de l’animation. Ca replace tous ces films dans un contexte historique et en même temps c’est très vivant. Pour chaque chapitre il y a une interview : Marjane Satrapi explique ce qu’est le scénario, Claude Barras comment on anime un personnage, etc. On s’est dit que pour nos 30 ans, c’était un magnifique ouvrage à accompagner, même si d’habitude on accompagne rarement des livres.

Après, on va aussi créer un trophée pour les lauréats de la fondation, ce qui n’avait jamais été fait. On va leur offrir un objet qui sera dévoilé en novembre, pour la soirée des lauréats. On va confier cet objet à un sculpteur qui s’appelle Jean-Paul Douziech. Et pour la deuxième partie de l’anniversaire qui va courir jusqu'à la Semaine de la Critique 2018, il y aura un autre super projet qu’on démarrera cet été, mais dont on ne parlera officiellement qu’en novembre. Ca sera lié aux premières œuvres. Voilà la feuille de route des 30 ans !

Annecy 2017 : retour sur le palmarès

Posté par MpM, le 18 juin 2017

Si la Chine était officiellement à l'honneur en cette 41e édition, c'est finalement le Japon qui tire son épingle du jeu en remportant deux des trois principaux prix de la compétition longs métrages : le Cristal pour Lou et l'île aux sirènes de Masaaki Yuasa, l'histoire d'un jeune garçon se liant d'amitié avec une sirène, malgré les superstitions des habitants de son village ; et la mention du jury pour Dans un recoin de ce monde de Sunao Katabuchi, qui aborde la catastrophe nucléaire d'Hiroshima. Le troisième long métrage récompensé n'est autre que La Passion Van Gogh de Dorota Kobiela et Hugh Welchman, dont nous vous parlions il y a quelques jours.

Côté courts métrages, on ne peut que se réjouir de la victoire de l'incroyable comédie musicale animalière en stop-motion de Niki Lindroth Von Bahr, The burden, qui oscille entre dérision hilarante et constat désespéré, mais aussi de l'attribution du prix du jury au très beau Vilaine fille de Ayce Kartal qui met son animation libre et inventive au service du sujet sensible, traité avec beaucoup de pudeur, des viols collectifs d'enfants en Turquie. Belle surprise également que ce prix du public obtenu par Pépé le morse de Lucrèce Andreae, chronique familiale tendre sur le deuil et les différentes manières d'y faire face.

Trois autres films ont été eux-aussi particulièrement remarqués : L'Ogre de Laurène Braibant qui cumule mention du jury et Prix "CANAL+ aide à la création" avec son histoire mi poétique, mi monstrueuse d'un ogre qui se laisse soudainement aller à sa vraie nature ; Negative Space de Max Porter et Ru Kuwahata, une histoire très simple de connivence entre un père et son fils à travers la confection d'une valise, qui remporte prix Fipresci et Mention spéciale André-Martin ; et enfin le bien nommé Nothing Happens de Uri et Michelle Kranot, dans lequel des gens se rassemblent et attendent quelque chose qui n'arrive jamais, reçoit les Prix Festivals Connexion – Région Auvergne-Rhône-Alpes et André-Martin.

Evidemment chaque jury est souverain, mais on pourra malgré tout déplorer à titre personnel l'absence au palmarès du court métrage Tesla : Lumière mondiale de Matthew Rankin, biopic électrique, inventif et ultra-maîtrisé du scientifique Nicolas Tesla, ainsi que du long métrage Téhéran Tabou d'Ali Soozandeh, plongée oppressante dans la vie de plusieurs femmes, victimes du carcan social iranien.

Tous les prix

Longs métrages


Cristal du long métrage : Lou et l'île aux sirènes de Masaaki Yuasa (Japon)
Mention du jury : Dans un recoin de ce monde de Sunao Katabuchi (Japon)
Prix du public : La Passion Van Gogh de Dorota Kobiela et Hugh Welchman (Pologne, Royaume-Uni)

Courts métrages


Cristal du court métrage : The Burden de Niki Lindroth Von Bahr (Suède)
Prix du jury : Vilaine fille de Ayce Kartal (France, Turquie)
Prix "Jean-Luc Xiberras" de la première oeuvre : The Blissful Accidental Death de Sergiu Negulici (Roumanie)
Mention du Jury : L'Ogre de Laurène Braibant (France)
Prix du public : Pépé le morse de Lucrèce Andreae (France)

Courts métrages "Off-Limits"

Prix du film "Off-Limits" : Dix puissance moins quarante trois secondes de Francis (France)

Prix spéciaux


Prix Festivals Connexion – Région Auvergne-Rhône-Alpes : Nothing Happens de Uri et Michelle Kranot (Danemark, France)
Prix du jury junior pour un film de fin d'études : What a Peaceful Day de Eden (Kai-Hsun) Chan (Taiwan)
Prix du jury junior pour un court métrage : La Vallée des oiseaux blancs de Cloud Yang (Chine)
Prix Jeune public : Hedgehog's Home de Eva Cvijanovic (Canada, Croatie)
Prix FIPRESCI : Negative Space de Max Porter, Ru Kuwahata (France)
Prix de la meilleure musique originale : Radio Dolores de Katariina Lillqvist et Kusti Vuorinen (Finlande)
Prix Fondation Gan à la Diffusion : Petit Vampire de Joann Sfar (France)
Prix "CANAL+ aide à la création" pour un court métrage : L’Ogre de Laurène Braibant (France)
Prix André-Martin pour un long métrage français produit en 2016 : La Jeune Fille sans mains de Sébastien Laudenbach (France)
Prix André-Martin pour un court métrage français : Nothing Happens de Uri et Michelle Kranot (Danemark, France)
Mention spéciale André-Martin pour un court métrage français : Negative Space de Max Porter, Ru Kuwahata (France)
Prix de la Ville d’Annecy : Le Curry de poisson d'Abhishek Verma (Inde)

Annecy 2017 : des nouvelles du cinéma d’animation

Posté par MpM, le 17 juin 2017

Au festival du cinéma d'animation d'Annecy, les habitués le savent, les compétitions de courts métrages focalisent l'attention des professionnels et des amateurs éclairés, car ce sont elles qui donnent l'instantané le plus représentatif de l'état de l'animation dans le monde. Si on est en quête d'audace, de singularité et de recherche formelle, c'est en effet clairement de ce côté-là qu'il faut regarder, tant le format court est adapté à la créativité et à la prise de risque, loin du carcan parfois formaté imposé par l'économie du long métrage. Tout au long de la semaine, on a ainsi pu découvrir (ou retrouver) des univers, des techniques, des styles et des cinéastes émergents ou confirmés qui dynamitent les clichés éculés sur le cinéma d'animation.

Préambule évident (mais ça va toujours mieux en le disant tant ça ne semble pas encore clair pour tout le monde), non, animation ne rime pas systématiquement avec jeune public. C'est juste une manière parmi d'autres de faire du cinéma (recouvrant d'ailleurs des réalités extrêmement différentes), et qui, exactement comme pour la prise de vues réelles, peut aborder toutes les thématiques. Y compris l'érotisme, la violence ou l'horreur. On en a eu quelques exemples en compétition, avec le très ouvertement érotique Vénus de Savio Leite (Brésil) ou le particulièrement glauque et oppressant The escape de Jaroslaw Konopka (Pologne).

Virtuosité et maîtrise


Autre constat qui s'impose à la vision de la compétition de courts métrages, la sélection de cette année comportait énormément d’œuvres visuelles fortes, avec une virtuosité notable dans la réalisation et les techniques employées. Beaucoup de films étaient même clairement dans la démonstration, parfois au détriment du sujet, du sens, ou tout simplement de l'émotion. Là encore, on peut citer The escape de Jaroslaw Konopka qui anime à la perfection ses marionnettes, donnant l'illusion d'un film live à la fluidité exemplaire et aux plans parfaitement conçus, tout en laissant le spectateur un peu déconcerté sur le sens du film.

Mais également l'époustouflant Aenigma d'Antonios Ntoussias et Aris Fatouros (Grèce), une évocation puissante et surréaliste en 3D relief qui mêle images somptueuses inspirées de l'oeuvre du peintre Theodoros Pantaleon et musique ultra lyrique, ou encore The Blissful accidental death de Sergiu Negulici (Roumanie) qui commence dans une veine très minimaliste de papiers découpés et de dessins au crayon avant de se transformer en un délire visuel époustouflant et spectaculaire, dont là encore on ne parvient pas toujours à saisir le sens.

La famille tout au centre


Un peu paradoxalement, ce sont pourtant les sujets intimistes et / ou humoristiques, voire absurdes, qui semblaient le plus représentés. La famille, notamment, est au cœur d'un nombre important de films souvent nostalgiques, parfois introspectifs. On pense notamment à The full story de Daisy Jacobs et Chris Wilder (Royaume-Uni) dans lequel un homme se souvient de différents moments de son enfance vécus dans la demeure familiale qu'il est sur le point de vendre, ou, dans un registre assez proche, à After all de Michael Cusack (Australie), sur un fils vidant la maison de sa mère après son décès.

Dans Negative space de Max Porter et Ru Kuwahata (France), c'est là aussi un fils qui se remémore le passé, en l’occurrence la relation tendre et complice qui l'unissait à son père, et qui passait par la recherche de l'agencement idéal des valises. On est ici clairement à mi-chemin entre une tonalité douce-amère et une forme assez efficace d'humour. Même chose pour Pépé le morse de Lucrèce Andreae (France) qui aborde lui-aussi la question du deuil, entre comédie, cinéma fantastique et chronique familiale plus mélancolique, tandis qu'avec Amalimbo de Juan Pablo Libossart (Suède), on penche plus clairement vers la tragédie de la perte et du travail de deuil. Citons enfin J'aime les filles de Diane Obomsawin (Canada), portrait intimiste et léger de quatre jeunes femmes qui racontent leur première histoire d'amour, celle qui leur a fait réaliser ou affirmer qu'elles étaient homosexuelles.

L'humour en embuscade


L'humour, lui, flirte d'ailleurs assez souvent avec l'absurde, comme dans The poet of horrible things de Guy Charnaux (Brésil), version trash de la comédie familiale, dans laquelle le fils s'évertue à écrire les pires horreurs sur ses parents, sous couvert de "poésie", ou la satire Double king de Felix Colgrave (Australie), dans lequel une créature sans trône ni sujets décide de tuer tous les souverains alentours pour piquer leur couronne. Sans oublier deux parangons du genre, Manivald de Chintis Lundgren (Canada), dans lequel un renard introverti s'amourache d'un beau loup sexy et pas farouche, et Wednesday with Goddard de Nicolas Ménard (Royaume-Uni) qui met en scène un personnage à la recherche de Dieu. Ton décalé, scènes cocasses et humour loufoque garantis.

Tout aussi décalés, mais avec un fond loin d'être absurde ou satirique, deux ovnis ont marqué cette 41e édition du festival d'Annecy. Le premier est une comédie musicale animalière en stop motion, The burden de Niki Lindroth bon Bahr, dans lequel des poissons solitaires, des singes travaillant dans un centre d'appel et des souris employées de fast-food chantent leur mal de vivre, dans un manifeste hilarant et désespéré à la fois. Le second, Tesla : Lumière mondiale de Matthew Rankin, est un biopic électrique, portrait halluciné mais ultra-précis du scientifique Nicolas Tesla, dans lequel chaque élément formel fait référence à un détail de la vie du personnage.

Sujets historiques et cinéma engagé


Une autre veine importante de la compétition cette année était le cinéma politique, engagé ou historique. La guerre, notamment, était comme le fil rouge d'un nombre important de films : celles qui ont secoué l'Irak dans Train to peace de Jakob Weyde et Jost Althoff (Allemagne), la deuxième guerre mondiale dans Moczarski's Case de Tomasz Siwinski (Pologne) et KL de William Henne et Yann Bonnin (Belgique), la guerre d'Espagne dans Radio Dolores de Katariina Lillqvist (Finlande).

De son côté, The escape de Jaroslaw Konopka (Pologne) semble cristalliser toutes les peurs liées à une situation post-apocalyptique, tandis que c'est la dictature soviétique qui est implicitement au coeur de Empty space de Ulo Pikkov (Estonie) et la question des réfugiés qui hante Airport de Michaela Müller (Suisse). Et puis il y a Vilaine fille d'Ayce Kartal (Turquie) qui traite avec beaucoup de pudeur du fléau des viols collectifs en Turquie.

Science fiction et abstraction


Enfin, on peut relever deux autres grandes tendances présentes cette année : les films d'anticipation comme Adam de Veselin Efremov (Danemark) et I want Pluto to be a planet again de Vladimir Mavounia-Kouka et Marie Amachoukeli (France), dans lesquels est interrogée la notion d'humanité, et les films qui s'apparentent à des recherches plus abstraites, voire des performances d'art contemporain, à l'image de When time moves faster d'Anna Vasof (Autriche) qui dévoile les illusions visuelles permises par le cinéma, ou Dead reckoning de Paul Wenninger et Susan Young (Autriche) qui suit un même homme dans toute la ville.

Et les techniques dans tout ça ? Multiples, évidemment, et souvent mixtes. Marionnettes, vues réelles, pixilation, rotoscopie, ordinateur 2 ou 3 D, animation d'objets, dessin sur papier, peinture sur verre, éléments découpés, dessin sur pellicule, animation de poudres, pâte à modeler, photos... De quoi rappeler que l'appellation "animation" recouvre des réalités diverses qui vont bien au-delà du simple "dessin animé" de notre enfance. C'est un peu comme si, dans ce domaine cinématographique, l'imagination était la seule limite formelle. Rendez-vous l'année prochaine pour la repousser à nouveau.