Berlinale 2019 : cinéma, engagement et féminisme avec Agnès Varda, Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos

Posté par MpM, le 13 février 2019

Agnès Varda est une formidable guide à l’intérieur de son propre cinéma, elle l’a déjà prouvé à plusieurs reprises et notamment en 2008 avec Les plages d’Agnès qui fut présenté hors compétition à Venise. On pourrait peut-être croire qu’à force de faire sa propre exégèse, elle allait finir par se répéter, mais Varda par Agnès (à Berlin en sélection officielle hors compétition) prouve habilement qu’il n’en est rien. La réalisatrice n’a pas son pareil pour livrer une analyse distanciée de son travail, et incorporer à cette analyse une réflexion plus large sur le cinéma et sur la vie en général.

Le film permet par exemple de comprendre le cheminement qu’a suivi sa carrière, de La courte pointe en 1955 à Visages, Villages avec JR en 2017. Elle dresse des parallèles et des ponts entre ses différents projets (installations comprises) et raconte avec humour comment l’engagement politique qui était le sien, couplé à son sens du dispositif cinématographique, l’ont menée à filmer Cléo de 5 à 7 en temps réel  (analyse de séquences à la clef), s'intéresser au mouvement des Black Panthers (Black Panthers) ou faire chanter un répertoire féministe à Valérie Mairesse dans L'une chante, l'autre pas pour que le propos soit "un peu moins raide" tout en exprimant clairement son point de vue sur le droit des femmes à disposer de leurs corps.

La construction, qui alterne des extraits de masterclasses données par Varda devant différents publics, des extraits de films, et des rencontres impromptues avec l'actrice Sandrine Bonnaire ou la directrice de la photo Nurith Aviv, offre à la fois une vivacité de montage et un ton très joyeux. Agnès Varda ne confie à personne le soin de parler d’elle-même, et le fait avec l’autodérision qui la caractérise (concernant par exemple Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma : "un désastre") mais aussi avec le recul permettant de remettre son expérience et son travail dans leur contexte, notamment social et politique.

Avec elle, on revit plus de cinquante ans de luttes et d’interrogations sociétales, ou tout simplement humaines. On se souvient des « glaneurs », des Justes, des veuves de Noirmoutier. On réfléchit à ses côtés à ce que signifie faire du documentaire, ou plus précisément avoir une approche documentaire, même dans la fiction. Comment filmer au plus près et au plus juste. Comment représenter et donner la parole. En quelque sorte commet aborder le monde, quand on se promène une caméra à la main. Mais bien sûr Agnès Varda ne parle-t-elle que pour elle-même, n'étant jamais dans le manifeste mais dans la transmission et l'enthousiasme.

La vidéo au service des droits des femmes


Hasard classique en festival, un autre documentaire montré à Berlin cette année, en compétition Forum, semble faire écho au travail d’Agnes Varda. Il s’agit de Delphine et Carole, insoumuses de Callisto McNulty, qui raconte comment la comédienne Delphine Seyrig et la militante Carole Roussopoulos ont utilisé le format vidéo au service des mouvements de lutte pour le droit des femmes dans les années 70 et 80. A grands renforts d'images d'archives passionnantes et drôles (ah, Maso et Miso vont en bateau, réponse cinglante à un improbable programme télévisé intitulé "l'année de la femme : Dieu merci c'est fini"), le film retrace leur collaboration fructueuse autour de toutes les grandes questions féministes de l'époque, comme l'avortement, la dictature de l'apparence, la prostitution ou de la place des femmes dans le cinéma.

On y retrouve des témoignages et des interventions médiatiques de Simone de Beauvoir, Chantal Akerman, Marguerite Duras, et bien sûr des deux principales protagonistes du documentaire, qui livrent toutes des réflexions d'une brûlante actualité sur leur combat pour obtenir l'égalité des droits. Quand on les entend parler de ce qui n'était pas encore le "male gaze" ou déplorer le manque de moyens concédés aux réalisatrices, quand Jane Fonda raconte qu'on a voulu lui casser la mâchoire pour que ses joues semblent plus creuses ou que Chantal Akerman explique pourquoi il est important de montrer le quotidien des femmes de leur point de vue, on a l'impression que beaucoup de problématiques n'ont pas vraiment changé aujourd'hui.

Reste que le film de Callisto McNulty rend un très bel hommage à l'action de Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos, dont on perçoit au fil des interviews la finesse et l'intelligence, mais aussi l'humour et la ténacité. A une époque où être une femme est encore un handicap dans le milieu professionnel, ou une raison suffisante pour subir harcèlements et "blagues" sexistes, Delphine et Carole, insoumuses s'avère un document historique galvanisant et fédérateur, qui donne envie de reprendre avec fierté le flambeau.

Le Prix Alice Guy pour récompenser une réalisatrice

Posté par vincy, le 9 janvier 2019

touche me not

Il vous reste moins d'une semaine pour voter et choisir les finalistes dy 2e Prix Alice Guy, initiative de la journaliste Véronique Le Bris. Le vote se termine le 15 janvier.

"Au terme du processus de vote public, les cinq films les plus souvent cités seront soumis à un jury paritaire et professionnel qui se réunira le 21 février 2019" indique le site. Le lauréat succèdera à Paris la blanche de Lidia Terki, Prix Alice Guy 2018.

"Le film gagnant et sa réalisatrice seront célébrés lors d’une soirée évènement qui aura lieu courant mars à Paris puis dans plusieurs villes de France dont La Rochelle".

Le Prix Alice Guy consacre la meilleure re?alisatrice de l’anne?e dans le but de valoriser le talent de ces femmes cine?astes. Alice Guy, morte il y a 51 ans, a été la première réalisatrice de l'histoire du cinéma avec un premier film signé en 1896.

La liste comprend des films aussi différents que Pupille de Jeanne Henry, Cassandro the Exotico! de Marie Losier, Les chatouilles d'Andréa Bescond (et Eric Metayer), Un amour impossible de Catherine Corsini, High Life de Claire Denis, 8 avenue Lénine de Valérie Mitteaux et Anna Pitoun, Touch me not d'Adina Pintilie, Paul Sanchez est revenu de Patricia Mazuy, 3 jours à Quiberon d'Emily Atef, Place publique d'Agnès Jaoui, Kings de Deniz Gamze Ergüven, Revenge de Coralie Forgeat, Gueule d'ange de Vanessa Filho ou La fête est finie de Marie Garel-Weiss.

Venise 2018: Jacques Audiard plaide pour l’égalité des sexes

Posté par vincy, le 2 septembre 2018

Lors de sa conférence de presse pour Les Frères Sisters à Venise, le réalisateur Jacques Audiard a critiqué l’absence de femmes à la tête des festivals de cinéma. "Ne nous posons pas la question du sexe des films, posons-nous la question de savoir si les festivals ont un sexe, si les dirigeants des festivals ont un sexe. Ça, c’est une question simple et la réponse est oui. Je pense qu’il y a un problème là, et un autre problème, c’est que depuis vingt-cinq ans, j’ai souvent vu les mêmes têtes, les mêmes hommes à des postes différents, mais toujours là. " Par ailleurs, il a regretté sa solitude sur ce sujet: "J’ai envoyé des courriers à mes confrères de la sélection et j’ai senti qu’il n’y avait pas un écho formidable."

Pourquoi ce n'est plus tout à fait vrai? ça change déjà puisque Berlin, après 18 ans de règne de Dieter Kosslick, va être codirigé paritairement par Carlo Chatrian et Mariette Rissenbeek. Locarno sera dirigé par une femme, Lili Hinstin, pour remplacer Chatrian. A Toronto, après 23 ans à la tête du festival, Piers Handling va passer la main au plus jeune Cameron Bailey, d'origine barbadienne (Antilles britanniques).

Vieux débat, plutôt cannois jusqu'à présent, il a aussi noté la sous-représentation féminine en compétition (une réalisatrice, Jennifer Kent, pour vingt réalisateurs). Audiard s'est lancé dans un vif plaidoyer pour l'égalité. Jacques Audiard, qui est membre du mouvement féministe "50/50 pour 2020", en appelle donc à changer les choses en féminisant les comités de sélection et les sélectionneurs des festivals."L’égalité, ça se compte, la justice, ça s’applique, c’est très simple. Après on commencera à être un peu sérieux et on évitera ces aberrations comme ce vingt contre un." Il fait partie des signataires des appels à l'égalité des sexes, signés à Cannes, Locarno et Venise.

Pourquoi le problème est ailleurs? on ne le dira jamais assez, la faute n'est pas forcément celle des festivals. Rappelons qu'Alberto Barbera, le directeur artistique de la Mostra, avait déclaré en août qu’il préférerait "changer de métier plutôt que d’être obligé de sélectionner un film parce qu’il a été réalisé par une femme et non parce qu’il est réussi." La discrimination positive (hormis l'obligation de sélectionner des films nationaux, une sélection doit rester libre, comme une ligne éditoriale d'un journal) n'est pas applicable. Si on veut plus de femmes dans les sélections, il faut plus de femmes dans les écoles de cinéma et surtout que les producteurs/productrices fassent davantage confiance aux réalisatrices. C'est là un retard qui perdure dans le monde entier. Par ailleurs, il y a de nombreuses femmes dans les comités de sélection y compris dans ceux de Cannes, même si la proportion reste majoritairement masculine.

Longuement applaudi pour ce "manifeste", il a lancé à la presse: "Non, on applaudit pas. On agit".

Pourquoi Jacques Audiard n'est pas le mieux placé pour parler égalité? Regardons sa carrière. Réalisateur de vidéo-clips? Pas une seule chanteuse. Scénariste? Pour trois réalisatrices contre 11 réalisateurs. Producteur? Deux réalisateurs (dont Campillo pour 120 BPM). Ses co-scénaristes? Que des hommes depuis son premier film, et côté adaptations, que des romans écrits pas des mecs. Ses directeurs de la photographie? Sur ses 8 films, une seule fois, Audiard a engagé une directrice de la photo. Son compositeur de musique? Alexandre Desplat. Ses acteurs? Hormis Sur mes lèvres et De rouille et d'os, aucune femme dans un rôle principal. Dans Les Frères Sisters, tous les personnages sont masculins, hormis une chef de village (très masculine) et ses prostituées (petits rôles) et la mère (5 minutes à l'écran). Le générique compte neuf producteurs masculins pour trois productrices, et sinon une monteuse, trois femmes au casting, une décoratrice et une costumière. John C. Reilly, acteur et co-producteur du film, a beau se défendre en assurant que la moitié de l'équipe de Les Frères Sisters était féminine, ce n'était pas forcément aux postes les plus prestigieux d'un tournage. On remarque d'ailleurs sur cette photo de tournage, qu'il n'y a que quatre femmes sur le plateau, aux côtés de onze hommes. On agit?

Le ruban blanc pour ne plus jamais dire #MeToo

Posté par redaction, le 27 février 2018

Des dizaines de productrices, réalisatrices, scénaristes, actrices ont accompagné un appel lancé par la Fondation des femmes mardi 27 février.

Quelques mois après l'Affaire Weinstein et ses conséquences, et notamment le mouvement #MeToo, le cinéma français embraye sur cette vague de fond pour que cesse les violences faites aux femmes. A l'instar de l'opération Time's Up aux Etats-Unis, elles/ils appellent à donner des fonds pour aider la Fondation des femmes à pouvoir aider des associations qui agissent pour protéger, assister et défendre les victimes. Un hashtag #MaintenantOnAgit est mis en place par la même occasion.

Jeanne Balibar, Julie Bertuccelli, Sandrine Bonnaire, Valérie Bonneton, Isabelle Carré, Cécile Cassel, Camille Chamoux, Camille Cottin, Valérie Donzelli, Mélanie Doutey, Anaïs Demoustier, Virginie Efira, Andréa Ferreol , Audrey Fleurot,  Sara Forestier, Julie Gayet, Adèle Haenel, Agnès Jaoui, Camélia Jordana, Diane Krueger, Aïssa Maïga,  Tonie Marshall, Chiara Mastroianni, Anna Mouglalis, Sabrina Ouazani, Vanessa Paradis, Clémence Poésy, Firmine Richard, Céline Sallette, Céline Sciamma, Leila Slimani, Rebecca Zlotowski, Christine and The Queens font partie des signataires de cet appel.

Les César en blanc

L'Académie des César, soucieuse que la cérémonie de vendredi ne devienne pas une tribune incontrôlable, a décidé de soutenir l'initiative, qu'elle qualifie de "constructive, positive et concrète". Elle demande à ses 1700 invités d'exprimer leur solidarité avec le mouvement "en portant toutes et tous le ruban blanc, symbole de la lutte contre les violences faites aux femmes. Il sera distribué à l’entrée de la Salle Pleyel."

Finies les robes en noir des Golden Globes. On opte pour un ruban blanc, comme il y a un ruban rouge pour les victimes du Sida. Mais cela suffira-t-il? Il est facile d'épingler un ruban. Les médias relaient bien les différentes prises de paroles. Les César offriront certainement un espace pour un discours militant. Même si on voit mal un grand déballage. En France, aucune personnalité n'a été accusée de harcèlement ou agression sexuelle. Un silence étrange dans la planète cinéma (alors que des Etats-Unis à la Corée du sud, en passant par le Canada les cas ne manquent pas que ce soit dans le cinéma, les spectacles vivants ou la littérature).

Plus grave, et plus concret, les inégalités perdurent: un producteur sur six nommé aux César est une femme, un réalisateur sur dix nommé aux César est une femme. Les écarts salariaux sont énormes (environ 40% entre un cinéaste et une cinéaste), d'autant que les réalisatrices n'ont pas accès aux films à gros budgets. Ce ruban blanc rappellera également que la France, qui pourtant est l'un des cinémas les plus féminisés du monde, ne traite pas les femmes avec égalité.

Appel de la Fondation des femmes

On a subi. Quels que soient nos lieux de vie, nos métiers, nos origines, nous avons subi ou en avons été les témoins de sexisme ou de violences.

On a enduré. Nous sommes passées outre. Nous avons essayé de faire comme si de rien n’était. Nous avons ravalé notre indignation pour avancer.

On s’est tu. Souvent, nous n’avons rien dit. Par crainte. Par habitude. Pour oublier. Ou parce que nous espérions être l’exception plutôt que la règle.

On a crié. Alors que certaines parlaient depuis longtemps sans être entendues, il y a quelques mois, des actrices ont percé le mur du silence.

On a balancé. Elles ont ouvert la voie. A travers le monde, des millions de femmes leur ont fait écho. Grâce aux réseaux sociaux, elles ont mis en commun leur vécu.

On a dénoncé. De nombreuses femmes ont alors pour la première fois trouvé le courage de porter plainte.

On a rassemblé. Parce que nous sommes convaincues que demain ne doit pas ressembler à hier ou à aujourd’hui.

On a polémiqué. Nous vivons toutes le sexisme mais nous ne sommes pas toutes d’accord sur la façon d’y répondre. Parce que nous ne vivons pas les agressions de la même manière.

Maintenant on agit. Nous sommes différentes mais avons une même envie d’agir. Nous voulons créer un présent plus doux pour celles qui souffrent aujourd’hui, et un avenir apaisé pour nos filles et nos fils. Les femmes victimes de violence méritent que les associations qui les accompagnent aient les moyens de le faire dignement. Nous sommes inquiètes : mal accompagnées, les femmes sont vulnérables face à la justice. Il est temps d’agir. Ensemble, soutenons celles et ceux qui œuvrent concrètement pour qu’aucune n’ait plus jamais à dire #MeToo. Donnons.

L’ensemble des dons sera redistribué à des associations reconnues pour leur engagement sur le terrain, leur expertise et leur efficacité, et dont leur sélection et la bonne utilisation de leurs fonds sont garanties par un Comité d’expertes.

Edito: La forme de l’or

Posté par redaction, le 22 février 2018

Que nous disent les Oscars cette année? Au-delà de l'ouverture au genre, d'une féminisation dans certaines catégories et d'une ouverture aux minorités, il y a quelque chose qui frappe: les 9 films nommés traversent l'histoire contemporaine.

On part ainsi de mai 1940 avec Les heures sombres et Dunkerque. Le Royaume Uni, la guerre, Churchill. Puis ce sont les années 1950, dans le chic londonien, avec un couturier et sa muse venue de l'Est dans Phantom Thread. On passe en 1962 en pleine Guerre froide avec La forme de l'eau. A la fin des années 1960 et au début des années 1970, avec un scandale politico-médiatique sur la guerre du Vietnam dans Pentagon Papers. Aux années 1980 en Italie avec un Américain qui se laisse séduire par un jeune prodige polyglotte dans Call Me By Your Name. On bascule en 2002 avec Lady Bird. Et on termine à notre époque avec deux films où la violence et l'humour noir décryptent une Amérique des laissés-pour-compte ou des opprimés avec Get Out et 3 Billboards, les panneaux de la vengeance, deux films qui montrent à la fois le racisme systémique de l'Amérique et le déclin des "whites".

Tout y est: la politique, la sexualité, le féminisme, le racisme, la liberté d'expression, ... C'est un voyage dans le temps mais c'est aussi un décryptage de notre temps. Ces dernières années, les Oscars ont récompensé des films très variés: Argo était un thriller aux allures politiques mais qui parlait d'Hollywood (années 1980), Twelve Years a Slave évoquait l'esclavage et le traitement des afro-américains (19e siècle), Birdman était une introspection du milieu (contemporain), Spotlight une enquête journalistique sur un scandale sexuel au sein de la religion catholique (début des années 2000) et Moonlight un film dense qui plongeait dans les zones troubles de l'homosexualité, de la ghettoïsation des afro-américains et des précaires oubliés par le rêve américain  (sur une vingtaine d'années).

Les Oscars ne sont pas forcément le reflet de leur époque. Mais ils en sentent les pulsions. Il est fort probable que le gagnant cette année - les trois favoris sont La forme de l'eau, 3 Billboards et Get Out - sera avant tout la consécration du film de genre (fable fantasy, polar décalé ou thriller horrifique). Mais on retiendra surtout qu'hormis Les heures sombres et Dunkerque, les films se lançant dans la course de la statuette suprême donnent avant tout le beau rôle à des femmes (Phantom Thread, Pentagon Papers, Lady Bird, 3 Billboards, La forme de l'eau), à des personnages noir (Get Out) ou homosexuel (Call me by your name).

En cela, l'Académie, qui se diversifie année après année, élargissant son nombre de votants à des professionnels plus jeunes et plus cosmopolites, fait le choix d'en finir avec un certain académisme. Selon le vainqueur, on verra certainement comment Hollywood va réagir une année de Trumpisme, aux affaires Me Too et aux massacres de masse. Moonlight était clairement un message anti-Trump. Il est fort à parier qu'un film faisant l'apologie de la femme forte, de la paix et du respect des minorités sera dans l'air du temps le 4 mars. Une chose est certaine: l'édition 2018 est de haute qualité. Et ce n'est déjà pas si mal.

Vesoul 2018 : Paroles (et actes) de femmes

Posté par kristofy, le 6 février 2018

Le mouvement #MeToo popularisé par des actrices américaines depuis octobre continue de s'étendre : à propos de diverses violences aux femmes (harcèlement, agression...), depuis octobre, les révélations et autres bad buzz, tribunes et contre-tribunes féministes s'enchaînent. Il est beaucoup question partout de 'libération' de la parole de la femme, mais pas assez encore de questions à propos d'égalité salariale ou d'une meilleure représentation au sein de plusieurs instances dirigeantes (en politique tout comme dans des entreprises, mais aussi dans les structures de financement de films).

#MeToo n'est pas un phénomène uniquement occidental. Par exemple, depuis début janvier, il y a de plus en plus de #YeWoShi en Chine. Le Festival des Cinémas d'Asie de Vesoul avait prévu depuis plusieurs mois une sélection thématique "Paroles de femmes" avec plus d'une vingtaine de films à (re)découvrir dont plusieurs en avant-première. Si depuis quelques mois on parle de plus en plus aux Etats-Unis, ça fait plusieurs années qu'en Asie, non seulement on parle, mais en plus on agit comme par exemple en Inde, au Népal ou en Iran. Les problématiques sont bien plus complexes que le comportements de prédateur de quelques hommes : l'oppression est subie par l'organisation du pouvoir politique et religieux, les notions de liberté ou d'égalité sont encore à conquérir...

En 2011 la star asiatique Michelle Yeoh est dirigée par Luc Besson pour The Lady, un film biographique en hommage au combat de Aung San Suu Kyi assignée à résidence (emprisonnée chez elle, et isolée de sa famille) durant plusieurs années pour la tenir à l'écart des élections en Birmanie. On y entend cette phrase-clé : "Vous ne pensez peut-être pas à la politique, mais la politique elle pense à vous". Depuis, la Prix Nobel est au centre des critiques pour son ambiguïté sur le génocide et l'exil des Rohingyas.

La réalisatrice israélienne Elite Zexer s'est fait connaître avec un premier film passé au festival de Berlin en 2016 après avoir gagné un Grand prix du jury à Sundance pour Tempête de sable.

Des traditions patriarcales permettent à un homme de prendre une seconde épouse, de répudier la première s'il le désire, et surtout d'interdire à sa fille de fréquenter l'élu de son cœur pour la marier à un autre homme qu'il aura lui-même choisi. Le "tu ne peux pas me garder enfermée ici" de la jeune fille sera bien faible par rapport au "tu épouseras qui je te dirais" de son père. Le rôle du père est plus subtil qu'il n'y parait car il est 'obligé de' et 'forcé de' suivre les traditions, et son ainée qui souhaite autre chose finira par s'y plier pour l'honneur de sa famille, avec l'illusion (vaine) que ça ne se reproduira pas pour sa petite sœur...

Cette liberté refusée de se marier librement est d'ailleurs le sujet de biens d'autres films, comme le récent Noces de Stephan Streker en Belgique à propos d'une famille originaire du Pakistan.

Une lycéenne est déjà enceinte, sans l'avoir dit à sa famille. Pourtant, on lui a choisi trois jeunes hommes du Pakistan comme potentiel futur mari : "elle ne rentre pas, elle a dit que si on ne l’obligeait pas à se marier alors elle rentrait, elle ne veut pas se marier, et tant qu’on veut la marier elle ne rentre pas". Son frère la comprend un peu tout en suivant davantage le point de vue de son père. Sa grande soeur qui a vécu la même situation l'incite à obéir à ce mariage prévu avec un inconnu approuvé par les parents : "évidement que c’est injuste, on est des femmes qu’est ce que tu crois, on ne peut se révolter que si on peut changer les choses, sinon il n’y a qu’une seule chose a faire, c’est accepter". Là encore un renoncement. A noter que Noces est nommé pour le César du meilleur film étranger et qu'il vient de recevoir en Belgique le Magritte de la meilleure actrice dans un second-rôle pour Aurora Marion. A Angoulême, il avait réussit un doublé : meilleure actrice pour Lina el Arabi et meilleur acteur pour Sebastien Houbani.

En avant-première au FICA (après être passé par Cannes) et en attente d'une future date de sortie, Marlina la tueuse en quatre actes serait en Indonésie une version de western féministe, et filmé par une femme Mouly Surya (d'après une histoire inspirée par Garin Nugroho , venu à Vesoul en 2013).

Une jeune veuve dans sa maison isolée voit arriver chez elle un gang de sept hommes, leurs intentions sont claires : lui voler tout son bétail pour le revendre, et chacun va la violer. Ils ont l'habitude de faire ça, mais cette femme-là va se défendre: elle va d'ailleurs couper la tête du chef avec un sabre ! Marlina est en route en emportant sous le bras la tête coupée pour porter plainte à un service de police. Parmi le gang, cinq hommes sont morts tandis que les deux autres seront à sa poursuite...

Enfin, finissons avec un film symbolique de paroles de femmes (et de l'actualité de ces dernières semaines): le documentaire No land's song de Ayat Najafi est à (re)voir.

En Iran, les femmes ont interdiction de chanter seules. Entre 2010 et 2013, la caméra suit les démarches entreprises par la musicienne Sara Najafi qui voudrait contrer cette censure en organisant un concert où plusieurs femmes chanteraient devant un public : début du projet, rencontres avec différentes chanteuses à Téhéran et à Paris (avec Jeanne Cherhal, Elise Caron), répétitions, difficultés diplomatiques, arrivée en Iran du groupe, ... Le concert est interdit avant d'être tout de même toléré: "dans ce pays pour beaucoup de choses, on ne donne pas de raisons à un refus"... La loi en vigueur veut qu'une femme ne doit pas parler avec un homme non-intime, ni chanter seule en public, et que la voix chantée d’une femme ne doit pas dépasser une certaine limite dans le cadre du travail et ne pas provoquer de désir. Bref, une femme ne peut plus chanter comme soliste sur une scène depuis des dizaines d'années et le documentaire aborde en parallèle la vie culturelle du pays d'avant 1979. Des femmes voudraient chanter, d'autres (avec le récent mouvement du 'mercredi blanc') voudraient ne plus avoir l'obligation de porter un voile. C'est d'autant plus courageux qu'elles mettent leur vie en péril. Ne l'oublions pas.

300 stars s’unissent pour lutter contre le harcèlement sexuel (et lèvent 15M$)

Posté par vincy, le 6 janvier 2018

En début de semaine, 300 artistes féminines ont lancé l'initiative Time's Up qui a pour but de protéger les femmes du harcèlement sexuel dans tout le monde du travail. Parmi elles, Reese Witherspoon, Cate Blanchett, Meryl Streep, Natalie Portman, Oprah Winfrey, Shonda Rhimes...

L'initiative imaginée par quatre agentes artistiques soutiendra les victimes de harcèlement sexuel. Le premier signe visible de cette association est d'imposer un vêtement noir pour les Golden Globes, par solidarité pour ces victimes, qu'elles soient agricultrices, femmes de ménage, stagiaires, serveuses, ouvrières, infirmières, immigrées, etc... Le mouvement souhaite aussi se battre pour l'égalité des salaires entre hommes et femmes et pour l'accès aux postes dirigeants.

Time's up in silence. Time's up on waiting. Time's up on tolerating discrimination, harassment and abuse. Tel est le message (l'époque est révolue) accompagné du hashtag #TimesUp. Parmi les donateurs, on compte les grandes agences CAA, WME, ICM et UTA, mais aussi la fondation de Steven Spielberg, J.J. Abrams. Une plateforme de financement participatif a été ouverte fin décembre. Au total près de 10000 donateurs ont contribué à lever 14,9 millions de $. Spielberg (2M$), Streep, Witherspoon, Rhimes, Aniston, la femme de Bill Gates (chacune 500000$) font partie des plus gros donateurs. Le mouvement s'étend: de la productrice Kathleen Kennedy à Gwyneth Paltrow, de Jennifer Aniston à Ava DuVernay, de Alicia Vikander à Taylor Swift, de Anne Hathaway à Scarlett Johansson, de Jessica Chastain à Viola Davis. On compte même Justin Timberlake dans les rangs.

Julianne Moore dans un biopic sur la féministe Gloria Steinem

Posté par vincy, le 12 novembre 2017

julianne mooreJulianne Moore incarnera la militante féministe Gloria Steinem dans My Life on the Road. Le film, réalisé par Julie Taymor et écrit par la dramaturge Sarah Ruhl, est adapté de l'autobiographie de l'activiste, parue il y a deux ans aux Etats-Unis.

La réalisatrice de Frida et metteur en scène du Roi Lion à Broadway n'a rien tourné depuis The Tempest en 2010. L'histoire se concentrera sur les premières années de la féministe, passée de porte-parole peu à l'aise dans son rôle d'un mouvement dénigré à un symbole national et médiatique pour l'égalité.

Julianne Moore est actuellement à l'affiche de trois films: Suburbicon (aux Etats-Unis, en compétition à Venise), Le musée des merveilles (sortie le 15 novembre, en compétition à Cannes) et Kingsman: The Golden Circle, hit international sorti en octobre. Elle doit tourner le remake de Gloria, de Sebastian Lelio, et a terminé le tournage de Bel Canto, de Paul Weitz.

Gloria Steinem a écrit de nombreux essais, dont l'un sur Marilyn Monroe et un autre sur le bien-être des femmes. On l'a aussi vue dans son propre rôle dans des séries comme The L Word et The Good Wife. Avec Jane Fonda, elle a co-fondé le Women's Media Center. Elle a aussi créé le magazine Ms.. Née en 1934, elle a commencé à s'engager dès les années 1960, à la fois dans le combat pour l'émancipation des femmes, contre différentes guerres impérialistes et pour l'égalité des sexes. Pour l'anecdote, elle s'est aussi mariée au père de l'acteur Christian Bale.

Edito: Le Rouge et le Noir

Posté par redaction, le 19 octobre 2017

On peut voir rouge. L'affaire Weinstein est contagieuse: au Canada, au Royaume Uni, en attendant la France, les langues se délient et certaines personnalités médiatico-culturelles voient en quelques heures leur réputation anéantie. Si on ajoute la une de très mauvais goût, et de très grand cynisme, des Inrocks sur Bertrand Cantat, on pourrait facilement dire que la morale part en couilles à cause de mecs qui croient en avoir en tapant du poing ou en exhibant leur bide (on peut remplacer le d par un t).

Est-ce que cela suffira? Certes, les consciences sont réveillés. Les hashtags sur les réseaux montrent l'étendue de ce crime globalisé et si bien passé sous silence grâce à la domination masculine sur le système. Nul besoin de parler de porc - non pas parce qu'on est spéciste, mais les cochons ont un comportement moins bestial que ces humains -, un "me too" suffit pour quantifier l'ampleur de ce "mal" condamnable. Préférons la victimisation à l'insulte. Préférons aussi la nuance: tous les hommes ne sont pas des sales types libidineux (heureusement) et il est bon de rappeler que des hommes ont aussi été victimes de harcèlement ou d'agression sexuelle (homos ou hétéros).

Rien n'est simple dans cette histoire. Le mâle dominant se voit attaquer sur son talon d'Achille, situé dans le slip: le pénis, son second cerveau. Cela amène certains à faire des commentaires beaufs, en oubliant la souffrance des femmes qui ont du les subir. Cela provoque des réactions indignées ou des incompréhensions méprisantes, en oubliant que la dignité est du côté des victimes qui ont du se taire et ravaler leur colère. Il n'empêche: s'il est salutaire que tout le monde parle, peu importe le milieu professionnel, le pays, la grandeur du traumatisme, attention à ne pas franchir le pas entre dénonciation et délation, à ne pas amalgamer les véritables témoignages des règlements de compte hors-sujet. Cependant le cas monstrueux de Weinstein n'est que la pointe visible de l'iceberg.

De ce scandale, découle d'autres enjeux: une question d'inégalité (salariale pour commencer) entre sexes. Une question d'éducation (où les adultes ont leur part de responsabilité). Une question de société (à commencer par les médias régulièrement sexistes).

Et Le cinéma? Cette machine à fantasmes et reflet du réel, doit aussi réfléchir à la manière dont il fabrique notre vision du monde. Il est capable de militer contre la peine de mort, pour les droits des minorités, mais que fait-il pour les femmes?

De Potiche à Wonder Woman

Les responsabilités et les accès aux postes de réalisation et du scénario sont surtout concentrés dans le cinéma art et essai. Les films d'auteur sont d'ailleurs souvent plus intéressants dans le traitement du féminin (Numéro une, terriblement d'actualité, Jusqu'à la garde, Jeune femme) et affichent frontalement les problèmes d'une société machiste ou misogyne, ainsi que les abus divers, de la violence conjugale aux comportements dominateurs sexistes ou sexuels.

Mais qu'en est-il des blockbusters et des comédies, bref de ces films populaires qui impriment, marquent les consciences collectives? Jean-Pierre Bacri a récemment expliqué, sur France Inter, qu'il a du revoir le scénario du Sens de la fête, et demander aux auteurs de remplacer des personnages masculins par des rôles pour des femmes. Force est de constater que la femme reste, généralement, un second rôle, une potiche, un faire-valoir. Elle doit séduire avant tout. L'homme reste le héros. Il y a bien sur des exceptions et on peut souligner les efforts de Disney et de la littérature jeunesse (Divergente, Hunger Games, Harry Potter) qui impriment dans le cerveau des spectateurs l'image d'une femme puissante, libre, émancipée, et capable de se battre.

C'est donc une bataille culturelle qui s'engage, comme le rappelle La SRF (société des réalisateurs de films) qui trouve là "l'occasion inespérée de lever le voile sur une histoire souterraine que chacun a intégré comme étant légendaire, immémoriale. Une histoire d'inégalité entre les hommes et les femmes, entre les hommes blancs et les autres, les hétéro-normés et les autres, qui mène à des pratiques systémiques jusqu'à présent tolérées et qui sont en train de sombrer avec une certaine idée éculée de la masculinité. Une idée qui altère la communauté des hommes et leur nuit profondément. Nous savons aussi que cette histoire s’inscrit à l’intérieur de celle plus large encore des rapports de pouvoir." Elle ajoute : "Abus de pouvoir, centralisation du pouvoir dans les mains des mêmes, dérives sexuelles s'appuyant sur la part affective à l'œuvre dans le processus de fabrication des films, font de l'industrie du cinéma, qui est loin d'être la seule concernée, une vitrine éloquente de ces abus. La bataille culturelle qui s'annonce ne s'arrêtera pas à quelques têtes qui tombent, satisfaction trouble et temporaire à laquelle nous ne prenons pas plaisir. Elle se mènera sur le terrain de la redéfinition des postes de pouvoir, leur redistribution, leur diversification."

Du citoyen à l'Etat

Mais pas seulement. Car si l'on voit rouge, il ne faudrait pas que l'on broie du noir. Il est essentiel que la dénonciation ne se traduise pas en justice virtuelle populaire. La parole se libère. La souffrance se partage. Mais il est indispensable de passer à l'étape suivante. Du clavier et du #, cette vague doit mener aux tribunaux. La justice doit faire son travail et condamner les agresseurs et harceleurs. Ce n'est pas si simple: aider, accompagner, soutenir les victimes est un chemin de croix pour ne pas dire un calvaire. Il faut former la police, améliorer le suivi psychologique, et surtout faire évoluer les Lois (notamment les délais de prescription). Et cela ne suffira pas tant il est compliqué de "prouver" certains gestes, certains actes, tant nos sociétés et nos esprits sont imprégnés d'une culture patriarcale. Pas simple de passer du malsain au mâle sain.

La SACD a raison de rappeler que "le machisme, le sexisme et la violence ordinaire à l’encontre des femmes dépassent tous les clivages et traversent tous les secteurs professionnels et les milieux sociaux. Ils se déploient au cœur de notre société, dès l’école, dans l’univers professionnel et la sphère publique, dans les quartiers riches comme dans les cités sensibles, dans la rue comme dans l’intimité." Selon la société des auteurs, "La réponse ne peut être qu’éducative, politique et globale pour faire évoluer les mœurs et la société et mieux ancrer la lutte contre le sexisme et les agressions sexuelles au cœur de l’action publique."

En fait, la réponse est en chacun de nous. Nous ne devons plus être les témoins passifs de ce genre de comportements.

Cannes 70: Cachez ces seins qu’il ne faudrait pas voir!

Posté par vincy, le 4 avril 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-44. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .

Simone Silva Robert Mitchum © WikipediaSi aujourd'hui, on s'offusque de voir une magnifique Claudia Cardinale retouchée sur l'affiche du 70e Festival de Cannes, imaginez ce qui est arrivé quand, en 1954, l'actrice Simone Silva fit scandale durant le Festival de Cannes en étant photographiée "topless".

C'était l'époque des starlettes: en 1953, le cinéma avait créé Brigitte Bardot sur la Croisette, avant la déferlante des comédiennes italiennes.  C'était aussi les prémices de la Révolution sexuelle et du féminisme. En 1954, deux événements littéraires majeurs ont acté la naissance de l'émancipation du corps de la femme. D'abord, en juin, la parution du sulfureux et sado-masochiste Histoire d'O de Pauline Rage, édité par Jean-Jacques Pauvert (qui sera jugé deux ans plus tard pour avoir osé publié les œuvres du Marquis de Sade). Ensuite, la remise du Prix Goncourt à la théoricienne du féminisme, Simone de Beauvoir, pour Les Mandarins, cinq ans après son essai fondamental Le deuxième sexe.

En 1954, la France n'a pas encore découvert le naturisme ou les couvertures du magazine Lui. Playboy vient juste de naître outre-Atlantique.

Sur la Croisette cannoise, tout juste élue Miss Festival, l'actrice britannique Simone Silva, 26 ans alors, née en Egypte de parents franco-italiens, fait sensation. Pas loin, Robert Mitchum pique-nique en public aux îles de Lérins. La jeune femme laisse tomber son soutien-gorge dévoilant ainsi son opulente poitrine, tout en cachant ses seins avec ses mains. La voyant mitraillée par les photographes, le "bad boy" d'Hollywood, Mitchum, en bon gentleman qui se respecte et pas dégonflé, joue avec ses paluches autour de ces seins...

Soyons honnêtes: les médias et les photographes ont adoré capter ce moment libertin et ludique, pour ne pas dire "libéré" des carcans puritains. Le Festival a moins apprécié, terrifié par cette publicité considérée comme vulgaire et indigne de sa réputation.

mitchum silva cannes 1954

Car au départ, c'est bien un scandale diplomatique qui se profile à cause de ces seins nus. On est aussi en pleine guerre froide. L’Amérique crie au scandale et demande le boycott du Grand Bob (qui tournera quand même l'un de ses chefs d'œuvre l'année suivante: La nuit du chasseur). Le Festival oblige Simone Silva à quitter Cannes. Sous la pression de l'opinion publique aux Etats-Unis (rappelons qu'on ne montre toujours pas un téton aujourd'hui à la télévision américaine), la délégation américaine suit le mouvement et abandonne le soleil de la Côte d'Azur. Robert Favre Le Bret, alors délégué général du Festival, part négocier pour convaincre les Américains de rester en compétition. Par sanction contre Cannes, "synonyme de débauche", Grace Kelly ne participera pas au Festival. Tant qu'il y aura des hommes de Fred Ziinneman repartira quand même avec un prix spécial.

Le destin de Simone Silva fut tragique par la suite. Elle venait chercher à Cannes une notoriété. L'actrice a cru pouvoir aller travailler à Hollywood. Une fois son visa rejeté, elle revient au Royaume Uni, mais sa carrière ne décolle pas et on la retrouve morte chez elle trois années plus tard. Simone Silva a payé lourdement son audace et sa naïveté.

La justice s'empare du topless

Mais on peut la remercier d'avoir provoqué un déclic, avant l'heure. Car dix ans plus tard, à Saint-Tropez, les femmes commencent à faire du "topless" sur la plage: le monokini arrive dans les rayons et facilite le dévoilement de la partie haute du corps. En juillet, un restaurateur a d'ailleurs demandé à Claudine, une jeune fille du coin, de jouer au ping-pong les seins découverts. Les photographes sont là encore ravis. Mais il faut savoir que des maires ont signé des arrêtés pour interdire cette pratique (ça vous rappelle une autre polémique plus récente?). Le restaurateur et Claudine ont été condamnés en septembre. Non pas à cause du monokini de la jeune femme mais parce qu'elle s'était exhibée contre une rétribution, dans un but publicitaire, et dans le cadre d'une mise en scène planifiée. Autrement dit, la Justice n'a pas condamné les seins nus de la "délinquante" (qui sera finalement relaxée après une longue querelle juridique) mais la manipulation des masses par une image "osée": "Le spectacle de la nudité n'a rien qui puisse outrager une pudeur normale même délicate s'il ne s'accompagne pas de l'exhibition des parties sexuelles, ou d'attitudes ou gestes lascifs ou obscènes." Victoire pour les nénés!

Les seins nus sur les plages vont accompagner le mouvement d'émancipation des femmes, affirmant leur corps, s'affranchissant du passé et des hommes. Dix ans plus tard, les maires autorisent officiellement les femmes à ne porter qu'une culotte sur les plages, aux yeux du public. Et aujourd'hui ça ne choque quasiment plus personne. Les Tartuffe ont perdu la guerre que Simone Silva avait déclenché il y a 63 ans.