[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ?

Posté par vincy, le 14 mai 2019

Qu'on le veuille ou non, le Festival de Cannes reste un des épicentres du cinéma mondial. Il n'en a jamais eu le monopole. Mais il est clairement parmi les événements majeurs du 7e art. Depuis sa création, il mue, au gré des révolutions. Les révolutions formelles et artistiques pour commencer, avec la Nouvelle Vague, le Nouveau cinéma américain, la 5e génération de cinéastes chinois, le surgissement de films venus de pays jusque là inconnus, les films tournés en numérique, etc... La concurrence actuelle des plateformes de streaming, des séries et des jeux vidéos équivaut à celle dans les années 1960, quand la télévision détournait les spectateurs du grand écran.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? — Rencontre avec le réalisateur Erwan Le Duc

Mais il est incontestable que d'un point de vue comptable, Cannes a moins d'impact que les blockbusters d'Hollywood, notamment auprès des millennials, qui ne retiennent souvent que l'actu "glamour" du festival, relayée par la presse populaire et les influenceurs et influenceuses. Ceci dit, ce n'est pas l'objectif du Festival.

Les marques Disney, Netflix et autres Apple et Amazon (sans oublier les Chinois) imposent un marketing de masse qui concentrent aujourd'hui les spectateurs sur certains films, ou, pire, chez eux. Cannes - comme Berlin, Venise, Toronto, Sundance, Locarno, Telluride, Busan, etc - a vocation à résister à cette tendance. Le glam et les stars, tout ce cérémonial pour les télévisions et la presse people, ne font qu'attirer le regard des fans pour leur parler d'autres films.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? — Rencontre avec Jérémy Redler, président de la Commission du Film Ile-de-France

Avec les Oscars, la Palme d'or reste ainsi la récompense suprême du 7e art. Une sorte de Nobel. Même si ces derniers temps, ce sont plutôt les films présentés à Venise qui ont la cote aux Etats-Unis. Il n'empêche, année après année, même si les blasés évaluent le Festival de Cannes sur un échelle de médiocre à grandiose (c'était toujours mieux avant parait-il), même si les plus fidèles oublient que ce sont souvent les surprises et les nouveaux talents qui donnent de la saveur à une compétition, Cannes s'impose à chaque foi dans les bilans annuels et palmarès de critiques.

Qu'on prenne l'édition 2018, plutôt ratée pour le cinéma français en sélection officielle hormis l'excellent "coup" du Grand bain et le snobé jusqu'au bout En guerre, et on retrouve Dogman (9 Donatello et 3 European Film Awards), Plaire, aimer et courir vite (Prix Louis Delluc), Blackkklansman (un Oscar au final), Capharnaüm, Une affaire de famille et Cold War tous trois cités aux Oscars. Une affaire de famille a fait un doublé Palme d'or-César et raflé 8 prix aux Oscars japonais. Il y a pire bilan.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? — Rencontre avec Jean-Marc Thérouanne, Délégué général du Festival des Cinémas d’Asie de Vesoul

A chaque édition, un bon tiers de la compétition, et une bonne dizaine de films des autres sélections, sont parmi les films favoris en France et ailleurs au moment des Top 10 de fin d'année. Ce n'est pas le cas forcément des autres festivals, à l'exception de Venise ces dernières années.

Cannes reste donc le temple de la cinéphilie mondiale. Les grands auteurs sont fiers d'y aller, et font tout pour y aller (tournant et post-produisant leurs films à temps pour les sélections). Le Festival ne peut de toute façon pas accueillir tous les grands films de l'année. Mais il y a une variété et une diversité suffisamment forte pour que le logo du festival ait encore une vraie valeur sur les affiches.

Par ailleurs, avec plus de 4000 journalistes, cela reste l'événement culturel le plus suivi du monde, devant les Oscars, qui sont surtout suivis par le grand public. De quoi donner de l'écho à un film, ce qui vaut toutes les campagnes de marketing et un bon indicateur pour la sortie en salles. Certes, cela peut aussi "tuer" un film. Mais n'oublions pas que Cannes a donné de la valeur marchande et artistique en découvrant ou primant au début de leurs carrières des cinéastes comme Martin Scorsese, Xavier Dolan, Quentin Tarantino ou Sofia Coppola. Cela en surévalue certains aussi, mais le temps trie le bon grain de l'ivraie.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? — Rencontre avec Ron Dyens, producteur chez Sacrebleu productions

Tout est question de marché. Tant que la presse professionnelle américaine est présente quotidiennement, on peut se rassurer: c'est qu'il y a du business. Certes, le marché évolue. Les négociations sont plus difficiles. Les sorties sont aussi plus risquées.

Dans une interview au Monde, Jérôme Seydoux explique: "Dans le temps, les majors avaient une filiale spécialisée en films plus « metteurs en scène ». Beaucoup des studios ont abandonné, tout simplement parce qu’ils perdaient de l’argent. Aujourd’hui, ce cinéma-là est entre les mains de Netflix, Amazon, Apple ou d’autres. Il n’a pas disparu. Quand Netflix fait Roma, c’est un film qui a du mal à financer sa sortie en salle. Idem pour celui de Scorsese. Prenons un film indépendant qui a coûté 20 millions de dollars. Netflix en offre 25, alors que sa sortie en salle nécessiterait entre 15 à 20 millions de dollars aux Etats-Unis. Il faudrait donc 40 millions de dollars de recettes en salle pour le rentabiliser, alors qu’avec les 25 millions de Netflix, le producteur gagne sa vie sans prendre de risques. Le cinéma indépendant américain s’est beaucoup amoindri faute de combattants et de clients. Aux Etats-Unis, les blockbusters se portent de mieux en mieux, alors que les films indépendants et les films étrangers ont quasiment disparu."

Mais, heureusement, il y a toujours un appétit pour le cinéma d'ailleurs. Les 12000 (et plus) de professionnels venus du monde entier, inscrits au Marché international du film, leader mondial qui fête ses 60 ans cette année, ne s'installent pas une semaine sur la Croisette pour bronzer. Dès la mi-avril, les agents, vendeurs et producteurs préparent leurs annonces. Cannes reste un gage de curiosité et d'éclectisme qui peut satisfaire tout le monde. Ni le marché de Berlin, ni celui de Sundance n'arrivent à son niveau. Une preuve supplémentaire.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? — Anne-Laure Brénéol et Lionel Ithurralde de Malavida Films

Si les films de Netflix n'ont pas accès aux sélections cannoises (les exploitants français s'attachant à la chronologie des médias, la diffusion en salle et finalement à l'exception culturelle française), les acheteurs de Netflix seront bien présents pour opérer une razzia sur certains films présentés au Palais des festivals, à la Quinzaine ou à la Semaine.

Non, le seul problème c'est bien ce ressenti que les films cannois ne sont pas populaires. Ils gagnent des prix dans leurs pays par la suite, vont parfois aux Oscars (mais ce n'est pas le bon critère pour juger d'un Festival). Mais séduisent-ils le public? On affirme que oui. Le Grand bain a été un succès. On oublie que E.T. a été un film de clôture. On oublie surtout qu'il y a un effet Palme d'or. Outre les gros hits (Apocalypse Now, Un homme et une femme, la dolce vita, Pulp Fiction, ...), combien de films auraient obtenu leur score final sans une Palme? Impossible d'imaginer que La vie d'Adèle ou Entre les murs dépassent le million de spectateurs (et soient si bien exportés), que La leçon de Piano soit au-dessus des 2 millions d'entrées, qu'un film thaïlandais comme Oncle Boonmee intrigue 130000 Français, qu'Une affaire de famille ou Amour finissent aux alentours de 800000 tickets vendus. Jamais ces films n'auraient eu de tels scores sans la Palme. Et allons même sans Palme, Mummy ou 120 battements par minute n'auraient jamais pu élargir leur public comme ils l'ont fait.

Alors, oui, il n'y a pas que Cannes. le cinéma tourne autour de quelques rendez-vous majeurs - Sundance, Cannes, le trio de la rentrée Telluride-Venise-Toronto, - et quelques marchés - Berlin, Cannes, Toronto, Busan, l'AFI de Los Angeles. Mais en étant situé au printemps, la montée des marches donne le coup de sifflet à l'année du cinéma "art et essai" (mais pas seulement, puisque les studios s'en servent aussi pour le lancement de grosses productions).

Il ne s'agit pas de concurrencer Marvel ou la soft power asiatique. Il ne s'agit pas de refléter tout le cinéma romanesque et populaire indien, turc ou nigérien. Le Festival a une autre mission. Cannes devient une forteresse, pour le moment, chargée de protéger un cinéma hétérogène réalisé par des artistes qui croient encore qu'on peut raconter des histoires autrement: ni binaires, ni formatées, ni infantilisantes.

En cela, dans ce domaine, le Festival de Cannes reste incontournable, essentiel et même vital.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? — Episode 6 Anne-Laure Brénéol et Lionel Ithurralde de Malavida Films

Posté par MpM, le 13 mai 2019

Le Festival de Cannes, ses palmiers, son tapis rouge et ses paillettes… Il y a des images dont on a parfois du mal à se défaire. Pourtant, si certains considèrent Cannes comme le plus grand festival du monde, et si des professionnels du monde entier s’y précipitent chaque printemps, ce n’est pas pour aller à la plage. Qu’est-ce qui fait que le Festival occupe cette place privilégiée dans l’agenda de la planète cinéma, et qu’il s’impose chaque année comme le centre de ce petit monde ? Et au fait, comment “vit-on” Cannes lorsqu’on est producteur, distributeur, organisateur de festival ou réalisateur ? A quelques jours de l’ouverture de cette 72e édition, nous sommes allés à la rencontre de ces festivaliers pas comme les autres dont les réponses nous aident à comprendre pourquoi Cannes bénéficie depuis si longtemps de cette indéfectible aura internationale.

Si Cannes a résolument le regard tourné vers le cinéma d'aujourd'hui et de demain, cela ne l'empêche pas de faire une place croissante aux films qui ont marqué son histoire. Ainsi, depuis la création de la section Cannes Classics en 2004, le cinéma de patrimoine a véritablement toute sa place sur la Croisette, permettant aux festivaliers de revoir les chefs d'oeuvre du passé dans des conditions de projection optimales. Anne-Laure Brénéol et Lionel Ithurralde, fondateurs de Malavida Films, société de distribution de films et d'édition et distribution DVD, ont eu plusieurs fois l'occasion de présenter l'un de leurs films à Cannes Classics. Cette année, ce sera d'ailleurs Kanal d’Andrzej Wajda, fraîchement restauré. Ils nous parlent de "leur" Festival de Cannes, et du moment privilégié qu'il représente dans leur agenda.


Ecran Noir : Cannes est-il un rendez-vous incontournable dans votre agenda ? Depuis quelle année ?
Anne-Laure Brénéol et Lionel Ithurralde : Premier Cannes en 1992 pour Anne-Laure, étudiante en cinéma ayant réalisé un court métrage, en bande, on courait d’une salle à l’autre et on discutait des films pendant des heures à feu la Brasserie du Casino. Une projection manquée et c’était la fin du monde… Une période enchantée.
Ensemble avec Malavida depuis 2006, en tant qu’éditeurs DVD puis distributeurs. C’est aujourd’hui toujours un rendez-vous précieux, aimé, épuisant mais exaltant, chaque année riche de belles rencontres et de joyeuses retrouvailles comme de nouveaux coups de coeur cinématographiques. Du travail donc, mais aussi beaucoup de plaisir...

EN : Vous y serez cette année avec un film en sélection à Cannes Classics, KANAL d’Andrzej Wajda en version restaurée. Pouvez-vous nous parler du film en quelques mots ? Que change cette sélection pour lui ?
ALB et LI : Quand le film sort, Andrzej Wajda en est au tout début de sa carrière, c'est son 2e long. Et Il s'attaque à un sujet dont les Polonais ne veulent pas entendre parler. Le film, qui renvoie l'image d'un conflit "sale" et dont les protagonistes, malgré leur héroïsme jusqu'au boutiste, ne trouvent aucun avenir meilleur, aucun espoir… Condamné par ses contemporains, désarçonnés par la liberté d'un auteur qui s'affranchit de toute contrainte idéologique, ce chef d'oeuvre condense un étonnant mélange de récit de guerre, l'expression d'une sensualité farouche et une mise en scène d'un modernisme absolu.

Ce deuxième film d'Andrzej Wajda le consacre déjà comme un auteur unique à la maitrise éblouissante et au regard sans concessions. Il est mal reçu et par la critique et par le public. Mais Cannes, en 1957, le distingue avec le prix du jury et fait émerger Wajda comme un auteur majeur. Il est alors soutenu par une partie de la critique française, avant sa 1ère oeuvre reconnue de tous : Cendres et diamant.

60 ans plus tard, Kanal apparait comme un chef d'oeuvre indiscutable. Aujourd'hui plus que jamais, nous sommes heureux de pouvoir partager des films aussi beaux et aussi puissants, magnifiquement restauré par Kadr, enrichi de nouveaux sous-titres, pour que sa beauté brutale et sensuelle, la puissance de son propos politique et son humanité touchent à nouveau le plus possible de regards. "Survival" avant l'heure, Kanal est un film d’une intensité inoubliable. A l'heure où Malavida travaille à la redécouverte de l'oeuvre d’ Andrzej Wajda, le Festival adresse un signal fort, qui opère comme un lancement de notre travail sur le long terme, un mise en lumière essentielle. Cannes Classics offre un label de qualité inégalable pour la vie du film ensuite, en France comme à l’international pour ses vendeurs.

EN : D'une manière générale, en tant que distributeur, et notamment de distributeur de films de patrimoine, en quoi consiste votre présence là-bas ? Avez-vous des attentes ou des buts spécifiques ?
ALB et LI : Cannes Classics propose un état des lieux du patrimoine mondial : les plus belles restaurations, la politique des cinémathèques et de leurs pays respectifs. C’est passionnant et un plaisir aussi, toujours, d’y découvrir des films que nous ne connaissions pas, aux côtés de chefs d’oeuvre. La sélection est toujours riche de surprises.

Pour Malavida qui travaille énormément avec des ayants droits européens, Cannes permet de rencontrer tous nos interlocuteurs internationaux en un laps de temps très court. Tout le monde est présent, on passe de la Norvège à la Pologne en une heure, cela permet de garder les contacts établis, de donner de nos nouvelles et de se tenir au courant, c’est indispensable pour nous. Un verre partagé est toujours précieux et les rendez-vous sont bien plus efficaces que les mails pour débloquer certaines situations complexes. La complexité des questions de droit et de matériel est une des caractéristiques du cinéma que l’on défend, Cannes est d’autant plus précieux pour nous.

Nous attendons des nouvelles rencontres comme des retrouvailles, des découvertes, et tentons au maximum avec la super équipe de Malavida présente à nos côtés - Marion Eschard pour la presse et Gabrielle Martin-Malburet à la programmation - de profiter de cette mise en lumière essentielle pour favoriser la diffusion de nos films parfois très méconnus, en multipliant les dialogues avec journalistes et exploitants !

EN : Avez-vous le souvenir d'une rencontre, d'une découverte ou d'un événement décisif durant le festival par le passé ?
ALB et LI : Nos projections à Cannes Classics restent des souvenirs inoubliables et ont beaucoup contribué à faire (re)connaître Malavida comme un acteur important de la distribution de patrimoine. Le départ en 2018, J'ai même rencontré des Tsiganes heureux en 2017, Joe Hill en 2015 ont toujours été des moments d'une grande intensité émotionnelle et un jalon essentiel dans leur exploitation.

La projection sur la plage en 2015, de l’extraordinaire Joe Hill, invisible depuis 40 ans et résultat de plus de 7 ans de recherches, de négociations et de défis divers, en présence de la famille de Bo Wideberg, autour duquel nous avons - et allons encore - tant travaillé, restera bouleversante pour chacun d’entre nous. L’archétype du moment où on est pleinement heureux et fiers du boulot accompli. Le Départ l’an dernier, avec Jerzy Skolimowski, si ému et si impressionnant, devant la plage bondée est aussi inoubliable. Nous adorons la plage, qui permet de partager avec tous, professionnels ou non, ces émotions intenses.

La joie de voir grandir ici des cinéastes importants que nous avons été les touts premiers à accompagner dès leurs débuts, comme Joachim Trier ou Bertrand Mandico ces dernières années, est également très intense. A titre plus personnel, des dizaines de découvertes, de rencontres et de moments magiques attachés à Cannes, bien sûr.

EN : En quoi le festival et son marché se distinguent-ils selon vous des autres festivals internationaux ?
ALB et LI : Cannes est un festival unique. Il a été le premier à accorder un place essentielle au patrimoine, il y a plus de 10 ans... En terme de marché, la création par Thierry Frémaux avec Gérald Duchaussoy - les âmes de Cannes Classics - du Marché International du Film Classique lors du Festival Lumière à Lyon est une idée formidable et se développe à chaque édition. C’est pour nous un moment très fort de l’année, un temps dédié au patrimoine où l’on voit à quel point il passionne les spectateurs et possède un intérêt économique réel.

Les enjeux sont importants, en particulier pour nombre de pays qui restaurent le plus et le mieux possible leurs trésors : la Tchèquie, la Slovaquie ou la Hongrie par exemple, ou encore la Pologne, qui nous permet de proposer cette magnifique copie de Kanal, enrichie par Malavida de tous nouveaux sous-titres anglais et français, comme les premiers Skolimowski en début d’année.

Le festival est un moteur essentiel dans la reconnaissance de l'importance du patrimoine, en associant par exemple les cinéastes, comme Skolimowski en 2018, aux montées des marches au même titre que pour les films inédits, les valorisant et permettant ainsi à tous de les découvrir.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? – Episode 5 Mickaël Marin, directeur du Festival d’Annecy

Posté par MpM, le 13 mai 2019

Le Festival de Cannes, ses palmiers, son tapis rouge et ses paillettes… Il y a des images dont on a parfois du mal à se défaire. Pourtant, si certains considèrent Cannes comme le plus grand festival du monde, et si des professionnels du monde entier s’y précipitent chaque printemps, ce n’est pas pour aller à la plage. Qu’est-ce qui fait que le Festival occupe cette place privilégiée dans l’agenda de la planète cinéma, et qu’il s’impose chaque année comme le centre de ce petit monde ? Et au fait, comment “vit-on” Cannes lorsqu’on est producteur, distributeur, organisateur de festival ou réalisateur ? A quelques jours de l’ouverture de cette 72e édition, nous sommes allés à la rencontre de ces festivaliers pas comme les autres dont les réponses nous aident à comprendre pourquoi Cannes bénéficie depuis si longtemps de cette indéfectible aura internationale.

On l’oublie souvent, mais comme nous le racontions dans notre dossier « Cannes 70 » en 2017, le Festival d’Annecy est né à Cannes, à la suite des Rencontres internationales du Cinéma d’animation qui y eurent lieu en parallèle du Festival en 1956. Il était logique qu’Annecy revienne sur la croisette, et y porte haut les couleurs de l’animation. Nous avons demandé à Mickaël Marin, directeur du Festival d’Annecy depuis 2018, et ancien directeur du MIFA, son marché du film, de nous parler de la manière dont il perçoit Cannes, et notamment des événements qu’y organise le festival d’animation cette année.

© Gilles Piel

Ecran Noir : Cannes est-il un rendez-vous incontournable dans votre agenda ?
Mickaël Marin : Oui, il l’est devenu. Nous sommes plusieurs de l’équipe à faire le déplacement, ce qui n’était pas le cas il y a ne serait-ce que cinq ans. Avant, la proximité des dates entre nos deux événements faisait aussi qu’on s’interdisait d’être loin du bureau à ce moment-là. La notoriété d’Annecy étant grandissante, la place du long métrage d’animation aussi, il est devenu de plus en plus évident pour nous que Cannes est un lieu privilégié pour travailler. Comme Cannes rassemble la planète cinéma pendant plus de dix jours, c’est une formidable opportunité de voir des partenaires, des journalistes, et de préparer à la fois l’édition qui vient et les éditions suivantes.

EN : Pourquoi y allez-vous cette année ? En quoi va consister votre présence là-bas ?
MM : Cannes est d’autant plus devenu incontournable pour nous qu’il y a quelques années le marché du film nous a proposé d’organiser “Annecy goes to Cannes” dont c’est la 4e édition. Il s’agit d’un dispositif qui nous permet de présenter aux professionnels des films en cours de production ou de post-production. On a donc aujourd'hui une activité très visible, au-delà des rendez-vous et des films à voir ! Et cette année aura en plus une dimension particulière puisque nous avons créé avec le Marché du Film de Cannes le projet “Animation day”. Après “Annecy goes to Cannes”, nous proposons donc un panel de discussion autour de l’animation adulte. Ainsi la visibilité du cinéma d’animation à Cannes se densifie.

EN : Pourquoi est-ce important d’amener le festival d’Annecy à Cannes, notamment avec le dispositif « Annecy goes to Cannes » ?
MM : "Annecy goes to Cannes" nous permet de continuer le travail d’accompagnement que l’on a mis en place à Annecy, en considérant qu'aujourd’hui il est important pour un festival ou un marché d’accompagner les films au-delà du temps de l’événement. Le temps de l’animation est long, autant pour son financement que pour sa production. Entre le moment où un projet est présenté à Annecy, parfois en tout début de développement, et le moment où il sort en salles dans le cas d’un long métrage, il peut se passer plusieurs années. Avec des étapes importantes : la recherche de financement, le développement, le recrutement des équipes, puis l’entrée en production. Il est aussi capital de rendre le film visible pour la presse et pour les distributeurs, de faire en sorte qu’il soit vu et qu’il circule le plus possible.

"Annecy goes to Cannes" est ainsi un moment supplémentaire d’accompagnement qui permet de poser un double label : celui d’Annecy et celui du marché du film de Cannes. Pour nous c’est vraiment intéressant, et ça prouve qu’on est en capacité de soutenir des projets et des équipes en dehors du temps d’Annecy et ailleurs dans le monde. C’est ce que l’on fait également dans le cadre d’un partenariat avec le festival Animation is film à Los Angeles. Dans ce cas, les films sont terminés, donc projetés en salle, mais c’est la même logique.

Je trouve aussi que c’est une belle reconnaissance pour nous que le Marché se soit tourné vers nous, que ce soit pour « Annecy goes to Cannes » ou pour le « Animation day » cette année. On ne peut pas être spécialiste de tout. Unir nos forces profite à cet art, aux projets, aux talents et aux films.

EN : Quelles sont vos attentes ?
MM : Elles sont diverses. Sur « Annecy goes to Cannes », nous espérons que la visibilité donnée aux films suscite des discussions et génère des deals. Quant aux rencontres qu’on peut faire à Cannes, comme dans tout événement, elles nous permettent d’avancer dans la préparation de notre festival. Sur des partenariats, des conceptions de projets autour des films. Tout ce qui aide à la visibilité d’Annecy et du cinéma d’animation est bon à prendre. Mais même si cette visibilité s’est développée, il y a encore du travail. On est content de pouvoir montrer dans un lieu qui n’est pas dédié à l’animation toute la puissance de cet art.

EN : Comment voyez-vous la place du cinéma d'animation sur la Croisette, en général, et cette année en particulier ?
MM : C’est bien sûr une bonne année entre J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin et Les Hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman et Eléa Gobbe-Mevellec, [mais aussi La Fameuse invasion des ours en Sicile de Lorenzo Mattotti dont la sélection a été annoncée après cet entretien]. C’est aussi une satisfaction pour nous car ce sont des films que l’on suit et accompagne depuis très longtemps. Qu’ils soient dans le plus grand festival de cinéma du monde nous rend fiers, d’autant que nous les avions déjà choisis pour faire partie de notre compétition à Annecy cette année.

Bien sûr, on peut toujours penser que la présence de l’animation pourrait être plus importante, en termes de longs métrages comme de courts, tant la richesse et le niveau de la production mondiale sont importants.
Mais Thierry Frémaux doit faire des choix comme nous en faisons à Annecy. On ne peut pas tout montrer.

Notre rôle est d’autant plus déterminant à Cannes qu’il nous permet d’en proposer d’avantage La qualité des films en préparation, notamment sur des cibles plus adultes, est en développement constant. On l’a vu au dernier Cartoon Movie de Bordeaux [NDLR : forum professionnel consacré au long métrage d’animation]. Je pense qu’il y aura régulièrement des films d’animation à Cannes dans les années à venir. Les films singuliers et avec un propos narratif fort, seront sélectionnés. Je pense aussi qu’un public moins rompu au cinéma d’animation est peu à peu en train de le découvrir. Il y a une acculturation qui se fait. Les gens prennent du plaisir à constater que le cinéma d’animation n’est pas que pour les enfants. Cette année, il a de très bons ambassadeurs. J’ai tendance à penser que le meilleur reste à venir.

EN : Y-a-t-il eu une rencontre ou un événement décisif durant le festival par le passé ?
MM : Sûrement, mais rien ne me revient de concret ! Par contre, si je fais un pas de côté, je dirais que lors du premier "Annecy goes to Cannes" en 2016, on était hyper fier. C’était une super reconnaissance de se dire que dans le plus grand marché, dans le plus grand festival, on pouvait montrer ce qu’on aime, ce en quoi on croit. Être à Cannes, c’est une chance. Mais avoir du contenu à accompagner, c’est encore mieux.

EN : En quoi le festival et son marché se distinguent-ils selon vous des autres festivals internationaux ?
MM : Ce qui distingue Cannes, c’est évidemment que c’est un très grand festival mais qu’il a également un très grand marché. Les deux se renforcent. Si on fait le parallèle avec Annecy, c’est aussi ce qui fait notre force. Autre caractéristique de taille, la palette des gens qu’on peut rencontrer est extrêmement large. Du plus grand décideur à un artiste en devenir ! Et ce qui m’a le plus étonné la première fois que je suis venu, c’est que les gens restent accessibles. On peut vraiment y faire de très belles rencontres.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? – Episode 4 Rencontre avec Jérémy Redler, président de la Commission du Film Ile-de-France

Posté par MpM, le 12 mai 2019

Le Festival de Cannes, ses palmiers, son tapis rouge et ses paillettes… Il y a des images dont on a parfois du mal à se défaire. Pourtant, si certains considèrent Cannes comme le plus grand festival du monde, et si des professionnels du monde entier s’y précipitent chaque printemps, ce n’est pas pour aller à la plage. Qu’est-ce qui fait que le Festival occupe cette place privilégiée dans l’agenda de la planète cinéma, et qu’il s’impose chaque année comme le centre de ce petit monde ? Et au fait, comment “vit-on” Cannes lorsqu’on est producteur, distributeur, organisateur de festival ou réalisateur ? A quelques jours de l’ouverture de cette 72e édition, nous sommes allés à la rencontre de ces festivaliers pas comme les autres dont les réponses nous aident à comprendre pourquoi Cannes bénéficie depuis si longtemps de cette indéfectible aura internationale.

La Commission du Film d’Ile-de-France est un établissement public de coopération culturelle créé à l’initiative de la Région Ile-de-France en 2004 afin de renforcer l’attractivité de la Région Ile-de-France comme site de tournage et comme espace privilégié pour la production cinématographique et audiovisuelle. Parmi les films présentés cette année à Cannes, trois ont bénéficié directement d'un accompagnement de production, principalement pour la recherche de décors : La Belle époque de Nicolas Bedos (officielle), Yves de Benoît Forgeard (Quinzaine) et La Nuit je mens de Stéphane Batut (ACID). Treize ont bénéficié du Fonds de soutien Cinéma et audiovisuel de la Région Ile-de-France, parmi lesquels Sybil de Justine Triet et Les Misérables de Ladj Ly (Compétition) ou encore J'ai perdu mon corps de Jérémy Clapin (Semaine de la Critique). Le président de la Commission, Jérémy Redler, nous explique pourquoi elle est présente à Cannes chaque année depuis sa création, et quelles sont ses actions sur place.

EN : Depuis quand la commission Ile-de-France s'investit-elle au festival de Cannes ? En quoi consiste cet investissement ?
Jérémy Redler : Nous assurons une présence lors de ce Festival majeur, depuis 2004, afin de promouvoir la destination Ile-de-France comme terre d’accueil de tournage ayant de nombreux dispositifs pour aider les producteurs à mener à bien leur projet de film, et afin de rencontrer justement les professionnels étrangers qui souhaitent venir chez nous et répondre précisément à leur demande.

EN : Pourquoi est-ce important d'être présent à Cannes ? En quoi le festival se distingue-t-il selon vous des autres grands festivals internationaux ?
JR : C’est le plus grand festival du monde en terme de réputation et surtout en terme de présence de professionnels (12 000 accrédités). Cela nous permet de rencontrer des producteurs et des institutions du monde entier, avec lesquels nous travaillons et/ou qui sont nos cibles. Enfin, un certain nombre d’annonces et de débats sont organisés à Cannes. Il est donc important pour nous de suivre l’actualité de la profession.

Quelles sont vos attentes et buts pour cette année ?
JR : Cette année, nous souhaitons présenter aux professionnels présents notre nouvelle marque, Film Paris Region, suite à l’intégration de la Commission du Film d’Ile-de-France au sein de l’agence d’attractivité régionale de la Région, Paris Région Entreprises. Nous serons présents tout au long du Festival sur le stand de Film France (Pantiero), auprès des autres commissions du film françaises. Nous organisons notamment une conférence de presse le dimanche 19 mai à 11h30 au Salon des Ambassadeurs pour présenter l’actualité de la politique régionale en matière de cinéma et d’audiovisuel ainsi que l’étude Emploi 2017 de l’Observatoire de la Production audiovisuelle et cinématographique en Ile-de-France.

Par ailleurs, nous sommes partenaires de l’évènement Shoot the Book, organisé par la Société Civile des Editeurs de Langue Française et l’Institut Français. Le 21 mai seront présentées 20 œuvres littéraires françaises et étrangères, adaptables à l’écran, auprès d’un parterre de plus de 150 producteurs de tous pays. L’après-midi se dérouleront les rendez-vous one-to-one entre éditeurs et producteurs. Enfin, le vendredi 17 mai, nous interviendrons lors de la table-ronde « Sustainability in Action » (Pavillon italien à l’hôtel Majestic) pour évoquer nos actions en termes d’éco-responsabilité sur les tournages de film, sensibilisation que nous menons auprès du secteur depuis 10 ans maintenant.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? — Episode 2 Rencontre avec Ron Dyens, producteur chez Sacrebleu productions

Posté par MpM, le 11 mai 2019

Le Festival de Cannes, ses palmiers, son tapis rouge et ses paillettes… Il y a des images dont on a parfois du mal à se défaire. Pourtant, si certains considèrent Cannes comme le plus grand festival du monde, et si des professionnels du monde entier s’y précipitent chaque printemps, ce n’est pas pour aller à la plage. Qu’est-ce qui fait que le Festival occupe cette place privilégiée dans l’agenda de la planète cinéma, et qu’il s’impose chaque année comme le centre de ce petit monde ? Et au fait, comment “vit-on” Cannes lorsqu’on est producteur, distributeur, organisateur de festival ou réalisateur ? A quelques jours de l’ouverture de cette 72e édition, nous sommes allés à la rencontre de ces festivaliers pas comme les autres dont les réponses nous aident à comprendre pourquoi Cannes bénéficie depuis si longtemps de cette indéfectible aura internationale.

Avec dix sélections à Cannes depuis la création de sa société Sacrebleu Productions en 1999, Ron Dyens est un habitué du festival de Cannes, et des grands festivals internationaux en général. De retour cette année avec le court métrage d’animation L’Heure de l’ours d’Agnès Patron, sélectionné en compétition officielle, et après avoir présenté l’un de nos coups de coeur de l’an dernier, La Chute de Boris Labbé, à la Semaine de la Critique en 2018, il nous parle de “son” festival de Cannes.


Ecran Noir : Quel est votre rapport à Cannes ? Est-ce un rendez-vous incontournable dans votre agenda ?
Ron Dyens : Oui, Cannes est un rendez-vous incontournable déjà au vu de la variété des films. Avec les différentes compétitions, qui se croisent, on a la chance d’assister à un cinéma pluriel, un état des lieux du cinéma mondial. Rien que pour ça c’est intéressant d’y aller, d’autant que tous les films présentés ne trouvent pas nécessairement après coup leur place dans les salles. Le premier attrait est donc cinéphilique. Ensuite, il y a toujours ce paradoxe qu’il est parfois plus facile de voir des vendeurs ou des distributeurs à Cannes qu’à Paris. Pour les rendez-vous, c’est donc aussi un lieu incontournable. Enfin, j’ai une histoire un peu personnelle avec le festival puisque j’ai la chance d’avoir eu un film sélectionné à Cannes en 2003 en tant que réalisateur, à la Semaine de la Critique. Puis, en 2005 nous avons eu, toujours à la Semaine de la Critique, notre premier film d'animation [Imago de Cédric Babouche]. Forcément pour nous ça a été une rampe de lancement vraiment importante !

EN : Vous y serez à nouveau cette année avec un court métrage que vous avez produit, L'heure de l'ours d'Agnès Patron, qui figure en sélection officielle. Que change cette sélection pour lui ?
RD : Commencer sa carrière à Cannes est indéniablement un plus pour un film, même si évidemment il est difficile de prédire une carrière avec ou sans cette sélection. D’ailleurs nous vivons une situation paradoxale pour ce film, puisqu’il n’a pas été sélectionné à Annecy où il y a plus de place pour l’animation, alors qu’il l’a été à Cannes parmi 4200 films reçus… Mais j’espère qu’il va avoir une jolie carrière, car il est assez hypnotique de par sa musique et son choix d’animation. Il est sans dialogue et il a un discours universel… C’est un film symbolique aussi. Des ingrédients qui personnellement influent sur mes choix de films.

Après, bien sûr, je pense que la sélection va aider le film, car on commence déjà à recevoir des propositions de distribution, des demandes de la part de festivals qui veulent le voir… Il y a un petit buzz. Mais le gros buzz, ce serait évidemment de recevoir la Palme d’or. Je l’ai vécu avec le film de Serge Avédikian, Chienne d'histoire. C’est un court métrage qui initialement avait été refusé par de grands festivals avant sa présentation à Cannes, où il a eu la Palme d’or. Du jour au lendemain, on a eu des demandes dans le monde entier. On a dû à l’époque fabriquer plus de 40 copies en 35mm puisque tout le monde le voulait… Un tel prix c’est aussi un engagement technique et financier à assumer dans la foulée ! On voit bien que c’est un accélérateur général pour le réalisateur et pour le producteur. On l’a vu aussi avec Céline Devaux, qui a tout de suite été contactée par des boîtes de production de longs métrages suite à sa sélection avec Le repas dominical [en 2015].

EN : On dit souvent que pour un premier long métrage, il est essentiel d’être à Cannes en terme de visibilité. Est-ce la même chose pour le court ?
RD : Cannes est important, il crée un focus indéniable. Et évidemment cela peut être un tremplin pour le passage du court au long. C’est là où Cannes est évidemment important pour le court. Pour les courts d’animation c’est un peu différent. Les réalisateurs d’animation ne sont pas dans la course à l’échalote pour faire un long métrage dans la foulée de leurs courts. Ce qui les intéresse, c’est de faire des films. Ça prend tellement de temps de faire de l’animation, que réaliser un long métrage, c’est quasiment entrer au couvent ! Donc pour eux, la priorité c’est davantage de faire des expériences cinématographiques. Après, pour revenir à Cannes, des expériences se mettent clairement en place pour favoriser la porosité du court au long, notamment au sein du Short Film Corner (rencontres entre professionnels du court et du long, expertises, etc.).

EN : D'une manière générale, en tant que producteur, en quoi consiste habituellement votre présence à Cannes? Avez-vous des attentes ou des buts spécifiques ?
RD : C’est compliqué parce qu’on a envie de faire plein de choses à Cannes ! Il y a un effet miroir aux alouettes. Beaucoup de choses qui brillent, beaucoup de sollicitations… C’est à la fois un lieu de festivités et un lieu de travail. Il faut préparer son festival de Cannes. C’est un endroit où l’on signe les contrats, bien sûr, mais les grandes annonces faites à Cannes sont souvent signées avant, et l’annonce est faite pendant le festival. Cannes c’est plus l’occasion de rencontrer des personnes, de préparer le futur, de sentir l’air du temps. C’est aussi intéressant de se balader dans le marché et de voir les affiches des films étrangers. Voir comment les films sont “travaillés”. A l’étranger, le cinéma peut être envisagé de manière radicalement différente. Si on reste seulement sur son prisme franco-parisien, on rate des choses, notamment dans les films qu’on choisit en tant que producteur. C’est important de se dire : “tiens, comment le film pourrait être perçu à Dakar, à Montréal, au Japon ?”. Essayer de se mettre à la place des gens, des spectateurs. Je pense même que c’est le principal travail d’un producteur. Si on ne s’intéresse pas à la manière dont sont organisées et perçues les autres cinématographies, on rate quelque chose sur sa propre cinématographie.

EN : Est-ce que cela peut aussi arriver de voir un court métrage et de penser : “cet auteur, j’ai envie de le produire” ?
RD : Alors c’est un petit peu compliqué, surtout à Cannes, parce qu’il y a quand même toujours une notion de respect du producteur qui a produit le film. Si je vois un film qui me plaît beaucoup, je peux aller le dire, au réalisateur et au producteur. Ça fait évidemment toujours plaisir. Ce qui peut arriver aussi, avec les films étrangers, c’est une potentielle coproduction sur le projet suivant ou sur un éventuel long à venir.

EN : Avez-vous le souvenir d'une rencontre, d'une découverte ou d'un événement décisif durant le festival par le passé ?
RD : Sur Tout en haut du monde [de Rémi Chayé], il ne nous manquait quasiment plus qu’un vendeur international. On avait eu quelques pistes qui ne s’étaient pas concrétisées, et puis un soir, on s’était retrouvé dans un dîner organisé par la société Urban Distribution. A un moment, on a présenté le trailer du film sur mon ordinateur, et toute l’équipe d’Urban a adoré. Quand le “big boss” est arrivé, Frédéric Corvez, toute son équipe lui a dit : “il faut que tu regardes ! c’est mortel !”. Il a regardé puis il a sorti son chéquier et il a dit “XXXXXXX euros !”. Et le temps s’est arrêté… Bon, on a continué à discuter après, évidemment, mais c’était très drôle, parce que c’est exactement l’image qu’on se fait de Cannes. Un geste très “grand seigneur”, complètement improbable, et qu’on raconte après en se disant “ah oui, c’est Cannes. C’est donc possible”. C’est beau, pas seulement par rapport au montant (quoique…), mais déjà par rapport au geste.

J’ai une autre anecdote qui est sympa aussi, c’est quand le court animé de Cédric Babouche a été sélectionné en 2005 à la Semaine de la Critique. A l’époque, les courts métrages passaient en premier partie des longs. Ce n’était pas “ghettoïsé”, et les journalistes “longs métrages” venaient voir aussi les courts. On est passé en première partie du film Me, myself and I de Miranda July, distribué par MK2, qui a fini par avoir la caméra d’or. Et le lendemain, je reçois un coup de fil de l’attachée de presse de MK2, qui me dit : “Nathanaël Karmitz veut absolument voir ce court métrage”. On ne savait pas pourquoi. Et en fait, ce qui s’était passé, c’est qu’il y avait eu un article dans Libération où on parlait plus de notre court métrage et de la renaissance de l’animation française que du long de Miranda. Ça avait intrigué Nathanaël, on s’était rencontré dans la foulée et on avait failli collaborer ensemble à l’époque, pour faire un long métrage. Évidemment ça fait hyper plaisir. Ça prouve que ça peut vraiment être un ascenseur artistique d’être à Cannes et d’avoir cette fenêtre de visibilité.

EN : En quoi le festival et son marché se distinguent-ils selon vous des autres festivals internationaux ? Qu’est-ce qui fait que Cannes a cette aura supérieure à des festivals comme Berlin ou Venise ?
RD : Je pense qu’il y a plein de choses qui peuvent expliquer ça. D’abord, à l’époque de la création du Festival, il n’y avait pas tous les festivals qu’il y a aujourd’hui. Il y a donc une antériorité qui donne une forme de légitimité. Aussi il y a une image de la France, une sorte d’attraction pour le pays. Il y a eu aussi toujours une certaine audace qui a accompagné les sélections, avec ce désir de faire un état des lieux du cinéma. Tarkovski, par exemple et d’autres films qu’il était très difficile de faire sortir de leur pays, comme Yol de Gören et Güney, ont trouvé leur place à Cannes. En plus, Cannes a cette capacité à faire sa mue régulièrement, à se réinventer, à créer des sections parallèles comme la Semaine, la Quinzaine, l’ACID… Il y a également beaucoup de films français ou coproduits par la France qui sont ainsi présentés à Cannes. La France a indéniablement une relation particulière avec le cinéma. Toutes ces raisons se sont agrégées pour faire ce qu’est Cannes aujourd’hui. Toute la question va être maintenant de faire face aux nouveaux combats qui arrivent, comme celui face à Netflix et la sortie en salles de films produits par les télévisions et les sites. Mais bon, ce n’est pas le premier combat et ce ne sera pas le dernier pour Cannes, il ne faut pas s’inquiéter outre mesure.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? — Episode 1 Rencontre avec le réalisateur Erwan Le Duc

Posté par MpM, le 10 mai 2019

Le Festival de Cannes, ses palmiers, son tapis rouge et ses paillettes… Il y a des images dont on a parfois du mal à se défaire. Pourtant, si certains considèrent Cannes comme le plus grand festival du monde, et si des professionnels du monde entier s’y précipitent chaque printemps, ce n’est pas pour aller à la plage. Qu’est-ce qui fait que le Festival occupe cette place privilégiée dans l’agenda de la planète cinéma, et qu’il s’impose chaque année comme le centre de ce petit monde ? Et au fait, comment “vit-on” Cannes lorsqu’on est producteur, distributeur, organisateur de festival ou réalisateur ? A quelques jours de l’ouverture de cette 72e édition, nous sommes allés à la rencontre de ces festivaliers pas comme les autres dont les réponses nous aident à comprendre pourquoi Cannes bénéficie depuis si longtemps de cette indéfectible aura internationale.

Le réalisateur Erwan Le Duc est déjà venu à Cannes en 2016 pour présenter son court métrage Le Soldat vierge à la Semaine de la Critique. Trois ans plus tard, il est sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs avec son premier long métrage, Perdrix. L'occasion de lui demander comment il s'apprête à vivre cette deuxième expérience sur la Croisette, et quel regard il porte sur Cannes en général.


Ecran Noir : Quel est votre rapport au Festival de Cannes ? Est-ce un endroit où vous allez régulièrement ?
Erwan Le Duc : Je n'y avais jamais mis les pieds avant d'y présenter mon court-métrage Le soldat vierge à la Semaine de la critique en 2016, mais je le suivais par la presse, surtout écrite. Je savais que pendant deux semaines, il y aurait quatre pages de cinéma par jour dans les journaux, ce que je trouvais réjouissant. On me donnait des nouvelles du cinéma, de celui qui allait venir, des films qui allaient sortir, même si c"était parfois des mois plus tard.

EN : Vous y serez cette année avec un film en sélection à la Quinzaine des Réalisateurs, Perdrix. Pouvez-vous nous parler du film en quelques mots ? Comment avez-vous réagi à cette sélection ? Est-ce l'excitation ou le stress qui domine ?
ELD : Oh c'est l'excitation qui domine, puis le stress, puis l'excitation, puis le stress... L'annonce de la sélection à la Quinzaine a évidemment été très joyeuse, pour toute l'équipe. Il y a un an, je ne savais pas si on arriverait un jour à le tourner, ce film, tout était encore très incertain. Et puis comme dans le film, tout est allé très vite, d'un coup... Perdrix est une histoire d'amours et d'aventures, au pluriel. Un garçon rencontre une fille, quelque chose se passe, et tout se met à bouger autour. Il y a des nudistes révolutionnaires, une reconstitution historique, des vers de terre, du ping-pong, du désir et du désordre...

EN : Cannes est un moment intense, c'est notamment la première fois que le film sera présenté à un public, et il y aura aussi beaucoup d'échanges autour. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cet aspect ?
ELD : Oui, ce sera la première projection publique du film. J'ai plutôt hâte de le montrer, je suis très curieux de voir comment il sera reçu, compris, ressenti, et discuté... mais je suis encore dans la fabrication du film, il nous reste quelques jours de mixage, des derniers choix à faire, et ça m'oblige à rester dans cette concentration.

EN : De votre côté, avez-vous des attentes ou un but particulier, au-delà de l’accompagnement de votre film, notamment en termes de rencontres, ou peut-être de films à voir ?
ELD : Je ne me projette pas trop, je vais préparer la présentation de mon film au mieux, l'accompagner joyeusement, et fêter ça avec l'équipe. Pour le reste, on verra, je sais aussi, l'ayant vu brièvement lors de mon passage à la Semaine de la critique en 2016, que le festival peut réserver de grands moments de solitude, à cause de l'effervescence qui y règne, de la profusion de films, l'un chassant l'autre, ça peut être violent.
Par rapport aux films à voir, j'essaierai de me glisser dans quelques projections, selon mon agenda. Je suis très curieux de Yves, de Benoit Forgeard, qui fera la clôture de la Quinzaine. Ou d'Atlantiques de Mati Diop, de Parasite de Bong Joon-ho, à l'Officielle. Et de tous ces autres films dont je ne sais rien...

EN : En quoi le festival se distingue-t-il selon vous des autres festivals internationaux, le rendant presque incontournable ?
ELD : N'ayant pas une grande expérience des autres festivals internationaux, je ne suis pas très bien placé pour répondre à cette question. Si ce n'est pour signaler que le festival de Cannes a lieu à Cannes, ce qui le distingue déjà assez nettement des autres.

EN : C'est la deuxième fois que l'un de vos films est sélectionné à Cannes. Quelle différence cela fait-il pour un film d'avoir cette exposition ? On dit souvent que Cannes est primordial pour présenter un premier long métrage, est-ce également votre ressenti ?
ELD : Pour ce qui est de mon court-métrage, cela a offert au film une exposition unique, suscitant une curiosité sur le moment, mais il faut bien avouer que c'est parti comme c'est venu, assez vite. Donc c'était très agréable, mais un peu frustrant.
Par rapport à un premier long-métrage, cela n'a plus rien à voir, l'attente est beaucoup plus forte, on sent que le film suscite la curiosité, ce qui fait aussi monter la pression, et l'excitation, c'est à double tranchant. Et puis on entre dans des logiques économiques. Le festival est (surtout ?) un grand marché, une sélection y devient très importante par rapport à ces questions-là, à la vente du film et à sa diffusion à venir. Après, est-ce que c'est primordial, je ne sais pas, mais c'est important, ça rend certaines choses plus concrètes. Dans mon cas précis, la sélection à la Quinzaine a permis de préciser une date de sortie du film (le 14 août). C'est donc déjà un coup d'accélérateur.

EN : D'ailleurs, la sélection de votre court métrage "Le Soldat vierge" a-t-elle eu une influence sur votre projet suivant ?
ELD : Une influence sur le projet de Perdrix en lui même, pas vraiment. Par contre, cette sélection m'a donné plus de crédibilité lors de discussions qui ont été menées ensuite, ce qui n'était pas négligeable.