Le Temps presse : c’est parti pour la 9e édition du premier festival international de cinéma engagé et responsable

Posté par MpM, le 22 janvier 2020

Le Festival Le temps presse, dont la 9e édition se tient jusqu'au 26 janvier à Paris, poursuit deux objectifs : mettre en valeur de jeunes réalisateurs actifs dans un cinéma responsable, fort d'un engagement social, environnemental et humain, et sensibiliser le public aux objectifs de développement durable.

Pour cela, il propose une sélection de 9 longs-métrages présentés en avant-première comme Light of my life de Casey Affleck, Trois étés de Sandra Kogut, Notre dame du Nil d'Atiq Rahimi ou encore les documentaires Partir ? de Mary-Noel Nibas, 2040 de Damon Gameau et Woman d'Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand.

Côté courts, les spectateurs pourront découvrir une trentaine de films dont le Grand prix d'Annecy en 2019, Mémorable de Bruno Collet, en course pour les Oscars, La politique de l'autruche de Mohammed Houhou, Vilaine fille d’Ayce Kartal (César 2019 du meilleur court d'animation) et Le Mans 1955 de Quentin Baillieux.

Enfin, grande nouveauté de cette 9e édition, le Village du Festival s'installe à Ground Control dans le 12e. Outre des animations, stands, expériences live et expositions pendant le week-end, il accueillera plusieurs débats, dont "Voyager responsable et se faire plaisir !", "La mode peut-elle être équitable ?" et "Environnements virtuels et santé augmentée".

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9e édition du Festival Le Temps presse
Du 22 au 26 janvier
Informations et programme sur le site de la manifestation

Le Festival Ciné-Junior souffle ses 30 bougies

Posté par MpM, le 21 janvier 2020

Ciné-Junior, Trentième ! Le plus important festival international de cinéma Jeunes Publics de France fête en effet son 30e anniversaire du 22 janvier au 4 février dans plus de 50 lieux partenaires du Val-de-Marne et d'Ile-de-France.

Au programme, plus de 100 films et 450 séances pour les enfants à partir de 2 ans, mêlant à la fois une sélection d'avant-premières, une compétition internationale de longs métrages et 4 programmes de courts inédits, sans oublier une thématique autour de la Fête, une rétrospective spéciale 30 ans, et un focus sur la réalisatrice Florence Miailhe mais aussi des ateliers, des rencontres, des animations et de nombreuses surprises.

Côté nouveautés, on sera particulièrement attentifs au long métrage allemand Fritzi de Ralf Kukula et Mathias Bruhn qui restitue la chute du mur de Berlin à travers le regard d’une enfant éprise de justice et de liberté ; à Antigone de Sophie Deraspe, relecture contemporaine de la pièce de Sophocle qui a obtenu le prix du meilleur film canadien lors du dernier festival de Totonto (en salles le 8 avril), à l'Odyssée de Choum de Julien Bisaro, programme de courts métrages tous doux pour un très jeune public (en salles le 29 janvier), et bien sûr à Adolescentes de Sébastien Lifshitz, chronique documentaire contemporaine qui sortira le 25 mars.

Par ailleurs, la thématique autour de la fête propose des films passionnants à partager en famille, comme Panda petit Panda de Isao Takahata, Jour de fête de Jacques Tati, Le grand méchant renard et autres contes de Benjamin Renner et Patrick Imbert, ou encore Les demoiselles de Rochefort de Jacques Demy.

Enfin, il ne faudra pas passer à côté de la rétrospective consacrée à la réalisatrice Florence Miailhe dont on attend cette année le premier long métrage, La Traversée. Les jeunes spectateurs auront ainsi la chance de découvrir une dizaine de minutes inédites du film, ainsi que trois de ses courts métrages : Au premier dimanche d'août, Les oiseaux blancs, les oiseaux noirs et Conte de quartier.

Un festival indispensable pour former les jeunes cinéphiles et passer des moments de partage et d'échanges en famille, qui a déjà permis de découvrir pas mal de petites pépites cinématographiques pour la jeunesse, dont certaines, à l'image de La petite taupe de Zdenek Miler et du Chien jaune de Mongolie de Byambasuren Davaa seront à nouveau présentés dans le cadre de la rétrospective anniversaire.

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30e édition de Ciné-Junior
Du 22 janvier au 4 février 2020
Informations et programme sur le site de la manifestation

[2019 dans le rétro] Nos courts métrages français préférés

Posté par MpM, le 9 janvier 2020

On poursuit ce tour d'horizon 2019 avec un panorama forcément subjectif des courts métrages français qu'il ne fallait pas rater !

2 ou 3 choses de Marie Jacobson de Anne Azoulay


Marie Jacobson est médecin. Aujourd'hui, elle apprend que c'est à son tour de mourir. Bientôt, d'ici quelques semaines. Entourée par les morts qui lui sont chers, la jeune femme s'évade dans ses souvenirs, se projette dans le passé et l'avenir, vit tant qu'elle le peut, entre refus de sa propre fin et bonheur d'être encore vivante, ne serait-ce qu'un instant.

La comédienne Anne Azoulay signe un premier court métrage bourré d'humour et de tendresse, malgré un sujet plombant et délicat. Avec justesse, douceur et sincérité, elle capte ce qui fait le sel de l'existence, et défie joliment la grande faucheuse.

Le Chant d’Ahmed de Foued Mansour


Sur la trame classique d’une rencontre entre deux personnages qu’a priori tout oppose, Le chant d’Ahmed est un conte sensible et attachant qui s'attache avant tout au facteur humain. Ahmed est employé aux bains douches publics depuis des années et voit la retraite approcher. Pour l'épauler, on lui envoie Mike, un adolescent en délicatesse avec la justice et la société. Le vieil homme consciencieux et le jeune homme qui fait feu de tout bois se découvrent une complicité inattendue, pleine d'humour et de non-dits.

Le secret du film réside dans quelques scènes fortes, finement écrites (notamment celle où Mike rappe devant Ahmed, ou lorsqu'il tente désespérément de ramasser une savonnette à l'aide d'une pince), qui apportent sincérité et justesse au récit, mais aussi une forme d'émotion subtile. On se laisse emporter par ce conte tout en retenue qui n'assène aucun message, mais observe simplement avec bienveillance l'une de ces surprises que réserve parfois la vie.

Electric Swan de Konstantina Kotzamani


La réalisatrice grecque Konstantina Kotzamani (Limbo) a posé sa caméra à Buenos Aires, pour filmer le quotidien dans un immeuble qui vacille sur ses fondations. Tout en haut, ses habitants les plus aisés sont pris de vertige et de nausée. Dans le sous-sol, le gardien craint de se noyer.

Dans des plans ultra-composés et élégants, à la beauté fulgurante, Electric Swan interroge les rapports de classe à travers la géographie sociale de cet immeuble mouvant. Entre dérision, mélancolie et bribes de surnaturel, la critique sociale se mêle à une réflexion plus large sur l'humanité, la solitude et le déracinement.

L'Heure de l'Ours d'Agnès Patron

Dans une prairie aux hautes herbes folles vivent un enfant, sa mère et un homme aux allures de cow-boy. Le couple s'aime, sous le regard de plus en plus exaspéré du jeune garçon. Agnès Patron signe une fresque flamboyante et majestueuse qui raconte, dans des éclats de rouge et de vert sur fond noir, le combat immémorial des enfants pour gagner leur liberté et s'affranchir des adultes.

Dans ce film à la fois minimaliste et spectaculaire, même les herbes qui dansent au rythme du vent sont d'une expressivité folle. Servi par l'exceptionnelle musique symphonique de Pierre Oberkampf, il mêle le souffle épique au récit intime, et emporte le spectateur dans une danse effrénée et tribale qui semble nous ramener aux origines de l'Humanité.

A noter : le film est actuellement visible sur le site d'Arte.

Le jongleur de Skirmanta Jakaite


La Lituanie, coproducteur du film, nous a habitués à un cinéma absurde et déroutant qui ne ressemble à aucun autre. Le Jongleur n'y fait pas exception, avec son récit déconstruit, sa voix off mécanique et monocorde, qui vient parfois doubler ce qui est écrit à l'écran dans une typographie de machine à écrire, et ses saynètes en apparence décousues qui passent d'un personnage à l'autre sans raison évidente.

Tout est d'un gris vibrant, sans cesse troublé par des éclats de rouge ou de vert. On ne sait si on est dans l'au-delà, ou pour la première fois face au monde tel qu'il est réellement. Cette étrangeté brute et implicitement inquiétante nous laisse ainsi dans un état troublé et confus qui renvoie à de vastes interrogations existentielles sur la vie, l'univers et le reste.

Marée de Manon Coubia


Juste avant l'ouverture de la saison de ski, les hommes se réunissent pour préparer les pistes, façonner le paysage et dompter la montagne. Mais cette nuit, la nature sauvage n'est pas prête à laisser l'homme décider pour elle. Antoine, 25 ans, est seul dans sa dameuse. Il fait alors face à l'ambivalence de cette montagne qu'il aime, respecte et connaît. Hypnotisé par sa beauté fulgurante et sa force ancestrale, il se laisse happer par la blancheur fascinante de la neige.

Manon Coubia, qui renoue pour la troisième fois avec l'univers des sommets, propose une parabole minimaliste et fulgurante sur la fragilité de l'être humain face aux éléments naturels dont il sous-estime sans cesse la puissance, non pas concrète, mais spirituelle et presque mystique. Une plongée sidérante dans la beauté de ce qui nous échappe, fortement liée aux mystères de la nuit, de la vie et de la mort.

Mon juke-box de Florentine Grelier


Lauréat du prix André Martin du court métrage, remis chaque année à l’occasion du festival d'Annecy,  Mon juke-box propose un regard tendre et complice sur la relation qui unit la réalisatrice à son père, grand connaisseur de juke-box. Comme ces machines qu'il affectionne tant, lui-même a mille anecdotes à raconter, démarrant au quart de tour à l'évocation d'un lieu ou d'une époque de sa vie.

Réalisé dans une indéniable économie de moyens, le film a quelque chose d'artisanal qui non seulement lui permet de se rapprocher formellement de son propos, mais qui le rend aussi extrêmement touchant. Sûrement parce que l'on aime tant lorsque le cinéma essaye et expérimente, on se laisse emporter, et même submerger, par ce récit intime qui ne triche jamais.

A noter : en lice pour les César 2020, le film est visible en ligne pour une durée limitée.

Moutons, loup et tasse de thé de Marion Lacourt


Juste avant la nuit, les membres d'une famille se préparent au sommeil, chacun avec ses propres rituels. En cachette, un enfant invoque un loup. C'est le début d'un voyage jusqu'aux confins du cosmos.

L'onirisme et l'humour sont les maîtres-mots de cette splendide fable aux teintes lumineuses et chatoyantes, qui joue, en les inversant, avec les figures des contes de notre enfance. Ici, le loup est le confident idéal tandis que la masse des moutons trop identiques finit par être franchement inquiétante. Comme un écrin à cette fable singulière, Marion Lacourt crée un univers à la beauté saisissante, fourmillant d'idées visuelles et d'expérimentations formelles qui en renforcent la puissance hypnotique.

A noter : Le film est actuellement visible sur le site d'Arte.

Sapphire crystal de Virgil Vernier


Virgil Vernier poursuit son travail d'observateur du monde à travers un film hybride qui emprunte tous les codes du documentaire immersif, et nous emmène à la rencontre de la jeunesse plus que dorée de Genève.

Tout est passionnant dans ce vrai-faux travail d'ethnologue, qui capte avec brio l'essence de ces soirées surfaites pleines de conversations creuses, d'argumentations futiles, d'anecdotes transgressives, et de cocaïne à l'or fin. On est à la fois fasciné et étourdi par ce monde si lointain, attiré malgré nous par ses éclats de vanité et d'outrance satisfaite d'elle-même.

Sirki de Boris Labbé


Projet réalisé en collaboration avec la ville de Sapporo, Sirki réunit quatre courts métrages de deux minutes en hommage à la culture Aïnou (population autochtone du Nord du Japon) dont elle reproduit des motifs traditionnels liés à leur vie quotidienne et à leurs croyances.

Boris Labbé y met en oeuvre des éléments récurrents dans son travail, comme la boucle, la prolifération et la métamorphose. On est comme hypnotisé par les "danses" des différentes formes, tantôt concentrées au centre du cadre, tantôt l'envahissant dans un mouvement perpétuel d'extension et de rétraction, au rythme des voix entraînantes et cadencées de la musique Aïnou.

Sous la canopée de Bastien Dupriez


Bastien Dupriez creuse son sillon en proposant à nouveau un film expérimental qui combine abstraction et propos narratif. Le réalisateur, dont on aimait déjà beaucoup Aérobie et Sillon 672, utilise la gravure sur pellicule et la peinture sur verre pour nous emmener au cœur d'une forêt peuplée de paradisiers multicolores. Au fur et à mesure du film, les beaux oiseaux se muent en taches de couleur qui virevoltent au rythme de la musique envoûtante d'Antoine Zuccarelli, puis semblent se mêler dans une explosion de teintes vives et joyeuses.

Petit à petit, pourtant, l'angoisse sourd. La musique se fait mécanique, le noir et des dégradés de rouge-orangé envahissent l'écran. Quelque chose menace la forêt. On aperçoit furtivement une forme humaine, puis des silhouettes d'arbres qui se tordent et tombent à terre. Des formes et des couleurs en mouvement, qui cherchent bien moins à représenter concrètement qu'à traduire en sensations cette destruction qui est à l'oeuvre sous nos yeux.

Un adieu de Mathilde Profit

Un premier court métrage en forme de promesse qui raconte avec simplicité et justesse les dernières heures que passent ensemble un père et sa fille qui part à Paris pour poursuivre ses études loin du domicile familial. Jamais formulée, mais omniprésente, l'imminence de la séparation est dans tous les gestes, tous les regards.

Si l'on est un peu moins sensible aux péripéties du début du film (notamment la rencontre surexplicative avec un jeune homme rencontré sur l'autoroute, ou le personnage caricatural de la propriétaire), la deuxième partie du récit, resserrée autour des deux personnages principaux, est en état de grâce. On aura peu vu l'année passée de dialogues aussi délicats et bouleversants que celui qui se tisse entre le père et la fille, toujours avec cette épure formelle et narrative qui est la marque du film. Quant à l'épilogue (muet), complexe chassé croisé dans les rues de Paris, il dit en quelques plans ce que la pudeur a empêché les personnages d'exprimer.


[2019 dans le rétro] Nos courts métrages étrangers préférés

Posté par MpM, le 8 janvier 2020

Si depuis des semaines, les classements des films sortis en 2019 fleurissent un peu partout dans la presse et les réseaux sociaux, le format court n'y est que trop rarement représenté. D'où l'envie de proposer un tour d'horizon forcément hyper subjectif des courts métrages qu’il fallait absolument voir l'année passée. Pour commencer, voici donc nos courts métrages étrangers préférés !

Acid Rain de Tomek Popakul (Pologne)


En 26 minutes, le réalisateur polonais Tomek Popakul nous fait vivre une immersion effectivement sous acide dans le monde de la nuit, à travers la rencontre entre une jeune fille qui fait la route et un homme étrange au volant d'un mini-bus. Tour à tour peuplée de cauchemars et d’hallucinations, la fuite en avant des deux personnages s’accompagne de vues en caméra subjectives, de couleurs psychédéliques, et d’un travail particulier sur le son pour que tout semble sans cesse faux et inquiétant. Le meilleur bad trip de l'année.

A noter : le film est actuellement visible en ligne.

Are you listening, mother ? de Tuna Kaptan (Turquie)


Une vieille dame est assignée à résidence, obligée de porter un bracelet électronique, mais ne cesse de s'éloigner au-delà de la distance autorisée, provoquant la venue de la police et la multiplication de lourdes amendes à payer. La force du film est de laisser le drame à la porte, latent mais hors champ, pour se concentrer sur les personnages et notamment la très belle relation de complicité qui unit le fils et sa mère. Inattendue, une séquence de danse improvisée vient par exemple éclairer de l’intérieur cette maison dans laquelle les absents occupent une place gigantesque. Un simple carton, à la fin, vient expliquer que l’intrigue est basée sur une histoire vraie, et explique la nature du délit commis par le personnage. Bien sûr cette fin apporte un éclairage tout à fait différent sur le récit, qui se teinte alors d’un discours politique et engagé, et y gagne une profondeur supplémentaire, même si l'on peut déplorer qu’il n’ait pas été possible d’incorporer ces éléments directement à l’intrigue, sans avoir recours à l’effet un peu artificiel de ce texte presque pédagogique.

Daughter de Daria Kashcheeva (République tchèque)


Doublement récompensée au dernier festival d'Annecy, la réalisatrice tchèque Daria Kashcheeva anime elle-même ses marionnettes dans un récit plutôt sombre aux accents réalistes qui met en scène la communication impossible entre une fille et son père. En simulant à l’écran les effets chaotiques d’une prise de vue “caméra à l’épaule”, parfois même en vue subjective, elle place le spectateur au centre de l’action, témoin direct de la relation ratée entre les deux personnages dont les regards peints semblent exprimer toute la douleur du monde.

La Distance entre le ciel et nous de Vasilis Kekatos (Grèce)


Une rencontre impromptue dans la nuit. Des visages cadrés en gros plan qui envahissent l'écran. Des dialogues ironiques et décalés. Et l'un des plus beaux plans de fin que l'on ait vu cette année. La Palme d'or 2019 est un film ténu et intimiste à la simplicité désarmante, à la sensibilité à fleur de peau et au minimalisme assumé, entre provocation, humour et séduction.

A noter : le film est actuellement visible sur le site d'Arte

The Little Soul de Barbara Rupik (Pologne)


Un voyage éblouissant de beauté, d'onirisme et de mélancolie au pays des morts en compagnie d'une petite âme tout juste échappée du corps qui l'abritait. Barbara Rupik travaille sur la texture de ses personnages et de ses décors jusqu'à recréer un univers organique saisissant et sublime, cadre dantesque édifiant pour le récit poétique et bouleversant d'une indéfectible amitié post-mortem.

No History in a room filled with people with funny names 5 de Korakrit Arunanondchai et Alex Gvojic (Thaïlande)


Voilà une oeuvre dense, foisonnante et complexe qui aborde la notion de collectif dans la Thaïlande contemporaine. Dans une esthétique très soignée où se mêlent éclairages au néon et magnifique lumière naturelle, il réunit des séquences qui ressemblent à des performances (à l'image de ces "fantômes" qui assistent à une projection nocturne), des passages plus documentaires et même des images d'actualité, dont le fil rouge est un fait divers médiatisé à travers toute la planète, le sauvetage de treize personnes qui étaient coincés dans une grotte inondée par les pluies. Interrogeant cet événement et ses répercussions, le film dérive sur des croyances ancestrales mettant en scène les nagas, ces créatures mythiques de l'hindouisme, et entame une réflexion plus générale sur le monde animal, tel un poème visuel ultra-contemporain et allégorique.

Nuit chérie de Lia Bertels (Belgique)


Par une belle nuit bleutée d’hiver, une poignée d’animaux insomniaques se croisent. Il y a le Ouistiti qui a peur du yéti, l’ours mélancolique, le loup musicien. Tous veillent sous l’éclat majestueux d’un ciel couvert d’étoiles filantes. Avec son esthétique ronde et douce et son camaïeu de bleus, le récit est plus contemplatif qu’initiatique. À la fois plein de spleen et de douceur. À destination des plus jeunes, mais pas uniquement, il rappelle l’inanité des préjugés et l’importance de ne pas passer à côté des belles choses de la vie : une croisière au clair de lune à dos de baleine, la surprise de surmonter ses peurs, la rencontre avec de nouveaux amis. On est conquis par la simplicité, l'intelligence et la justesse de ce conte jamais mièvre, dans lesquels les personnages sont immédiatement attachants, et les dialogues profonds. Sans oublier une mention spéciale pour la musique déchirante jouée par le loup, et la chanson finale du poète maudit.

Past perfect de Jorge Jacome (Portugal)


Dans un dialogue imaginaire et non dénué d’humour, le réalisateur Jorge Jacome (Flores) interroge le mythe de l’âge d’or et la douleur lancinante de la nostalgie. Past perfect remonte ainsi le temps au gré des souvenirs de son personnage, égrenés dans des sous-titres affichés sur l'image mais privés de voix, tandis que défilent à l’écran des images diverses et foisonnantes : une main qui fouille la terre, un palmier flou, une cassette audio qui prend l'eau...

Adapté de la pièce Play de Pedro Penim, que Jorge Jacome a retravaillée en fonction de ses propres questionnements, le film est également une réflexion sur la difficulté de traduire, en mots, mais aussi en images, la sensation très personnelle que l’on appelle nostalgie.

Physique de la tristesse de Theodore Ushev (Canada)


C'est l'un de nos grands coups de coeur de l'année, dont la critique intégrale se trouve ici. Ce film-somme intime et introspectif, qui frôle les 30 minutes de plaisir cinématographique pur, est réalisé dans une technique d'animation unique que le cinéaste est le premier à mettre au point, celle de la peinture à l'encaustique. Jouant sur la perpétuelle métamorphose de l'image et sur la dualité lumière-obscurité, ce récit poignant raconté à la première personne nous entraîne dans les souvenirs d'un narrateur qui se remémore son enfance et sa jeunesse, tout en évoquant le déracinement et la mélancolie prégnante de ceux qui ne se sentent chez eux nulle part.

Screen de Christoph Girardet et Matthias Müller (Allemagne)



La pluie qui s'abat sur le sol, la neige qui tombe en flocons légers, le sable qui s'écoule inlassablement... Des voix qui se succèdent, impérieuses ou autoritaires : "ouvrez les yeux, écoutez ma voix, vos paupières sont lourdes..." Stimuli lumineux, bruit blanc d'une télé qui ne capte plus de programmes. Les réalisateurs Christoph Girardet et Matthias Müller utilisent des extraits d'images de films qu'ils mêlent aux extraits sonores d'autres films pour réfléchir sensoriellement, par le biais d'une recherche formelle et expérimentale, à l'impact des images sur le corps et l'esprit de celui qui les reçoit. Ils inventent ainsi une forme de séance d'hypnose cinématographique collective forcément hallucinée. Sans trop savoir à quelle expérience on participe (est-on le sujet hypnotisé auquel s'adressent les voix de fiction ou le spectateur réel, incapable de détacher son regard de l'écran ? - l'analogie est aussi forte qu'évidente), on est fasciné au sens le plus fort du terme par cette succession de plans qui nous entraînent toujours plus loin dans la force incommensurable de l'image. On voudrait littéralement que l'écran ne s'éteigne plus jamais, nous permettant de baigner pour toujours dans cette alternance de lumière et d'obscurité capable de nous faire quitter notre corps et voyager bien au-delà des mondes connus sans jamais quitter notre fauteuil.

She runs de Qiu Yang (Chine)


Qiu Yang (Under the sun et A gentle night, Palme d’or du meilleur court métrage en 2017) continue à creuser efficacement le sillon de son cinéma esthétique au classicisme discret. Son film à la beauté formelle édifiante a d'ailleurs sans surprise remporté le Prix du meilleur court métrage lors de la dernière Semaine de la Critique cannoise. On y voit dans des plans composés comme des tableaux à la profondeur de champ quasi inexistante, et où se multiplient les cadres intérieurs à l'image, une jeune gymnaste lutter pour quitter l'équipe à laquelle elle appartient. Visuellement éblouissant.

Volcano : what does a lake dream ? de Diana Vidrascu (Portugal)


L'artiste Diana Vidrascu s'appuie sur des récits et des images de l'archipel des Açores pour interroger les réalités d'un lieu situé sur une zone tectonique en mouvement. A quoi rêve le lac au-dessus du volcan momentanément endormi ? Il se dérobe aux yeux des spectateurs, emporté au son d'une musique lancinante dans des jeux de surimpressions et de projections qui mettent en perspective la géographique et l'histoire de ce petit coin du monde où se manifeste plus qu'ailleurs la volonté toute puissante de la nature. On est comme à l'écoute de ce mystère insondable, yeux écarquillés et sens en alerte.

Wild will d'Alan King (Australie)



Un policier rencontre l’une de ses connaissances dans la rue, trouve son comportement étrange (il est désorienté et ne semble pas le reconnaître), le ramène au poste. C’est là que l’homme révèle sa vraie nature, dans une scène d’une violence inouïe dont on ne voit pourtant rien à l’écran, si ce n’est un reflet flou dans une paire de lunettes posée sur la table. Tout ou presque se joue au niveau sonore, avec des cris et des grognements qui glacent le sang. Mais ce qui est le plus effrayant, c’est probablement le plan qui revient au visage privé de réaction de l'homme, absent à lui-même. Alan King  nous emmène au confins de la monstruosité, dans une dimension parallèle où se révèle brutalement le vrai visage de l’être humain, et réaffirme le cinéma comme art du hors champ.

Notre guide pour le 17e Carrefour de l’animation

Posté par MpM, le 10 décembre 2019

La 17e édition du Carrefour de l'animation, qui se tient au Forum des images du 11 au 15 décembre, vient clore une année qui fut extrêmement riche pour le cinéma d'animation en général, et pour l'animation française en particulier.

Citons en vrac le Grand prix à la Semaine de la critique pour J'ai perdu mon corps de Jérémy Clapin, puis son doublé Cristal du long métrage et prix du public à Annecy, la sélection à Un Certain Regard des Hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec et de La Fameuse invasion des ours en Sicile de Lorenzo Mattotti, les multiples hommages rendus à Jean-François Laguionie dont le dernier film en date, Le Voyage du Prince, vient tout juste de sortir... sans oublier la formidable vitalité du court métrage, de L'Heure de l'Ours d'Agnès Patron qui était en sélection officielle à Cannes et vient de remporter le grand prix des Sommets de l'animation de Montréal, à Moutons, loup et tasse de thé de Marion Lacourt découvert notamment à Locarno, en passant par Mémorable de Bruno Collet qui a lui aussi réussi un doublé Cristal et Prix du Public à Annecy.

On a le sentiment que l'animation a de plus en plus la visibilité qu'elle mérite, parvenant enfin à s'extraire des préjugés et du manque de connaissance, voire parfois d'intérêt, de la part des professionnels comme du public. Il reste évidemment beaucoup à faire, mais aussi beaucoup à découvrir, et tout autant de raisons de s'enthousiasmer. C'est pourquoi la longévité du Carrefour de l'animation, organisé pour la 17e fois par le Forum des images, est une chance pour les cinéphiles franciliens, qui pourront cette année encore découvrir un vaste panorama de ce qu'est l'animation contemporaine à travers des avant-premières, des programmes de courts, des focus sur des studios ou des réalisateurs et des work-in-progress. Pour ne rien rater de cette édition 2019 et de ses multiples événements, suivez le guide !

Bombay Rose de Gitanjali Rao : une ouverture sous le signe de la peinture animée

C'est rien de dire que l'on attendait le premier long métrage de Gitanjali Rao, réalisatrice indienne dont le travail fut notamment montré à la Semaine de la Critique à Cannes en 2014 (TrueLoveStory). Après une première remarquée en ouverture de la Semaine de la Critique de Venise cette année, Bombay rose sera présenté en grande avant-première au Carrefour. Le film, qui raconte une romance impossible sur fond de cinéma bollywoodien, a été entièrement peint à la main. Une rencontre avec la réalisatrice permettra notamment d'en savoir plus sur ce mode de création particulier à travers un making-off exceptionnel.

Focus sur Konstantin Bronzit : la masterclasse phare


C'est la première fois que le réalisateur russe Konstantin Bronzit vient au Carrefour de l'animation ! Il présentera une rétrospective de son travail et donnera par ailleurs une masterclasse exceptionnelle. L'occasion de découvrir son long métrage inédit Aliocha Popovitch et Tougarine Zmeï et une sélection de ses courts métrages (Le Chat et la Renarde, Le Dieu, Au bout du monde, etc.), mais aussi d'en savoir plus sur la méthode de travail et les inspirations de cet acteur central de l'animation contemporaine.

Away de Gints Zilbalodis : l'inédit à ne rater sous aucun prétexte


Récompensé par le premier prix de la section Contrechamp lors du dernier festival d'Annecy, Away est probablement la plus grande découverte de l'année côté cinéma d'animation. Rares sont ceux qui avaient vu venir ce long métrage letton réalisé quasiment seul par un jeune cinéaste de 25 ans ! D’une grande beauté sensorielle, il raconte sur un mode minimaliste et contemplatif la quête d'un jeune homme littéralement tombé du ciel dans un monde inconnu pour trouver une issue et échapper à la créature fantomatique qui le poursuit.

L'extraordinaire voyage de Marona : l'avant-première à voir en famille


Attendu dans les salles le 8 janvier, L'extraordinaire voyage de Marona pourrait bien déjà être le plus beau film de l'année 2020 (il fait en tout cas résolument partie des coups de coeur du dernier festival d'Annecy où il était en compétition). Explosion de couleurs et d'émotions, le nouveau long métrage de la réalisatrice Anca Damian (Le voyage de Monsieur Crulic) est une splendeur visuelle qui raconte la vie mouvementée d'une petite chienne nommée Marona. Si le sujet peut a priori sembler rebutant pour un public adulte, l'audace formelle et les innombrables idées visuelles et poétiques de la réalisatrice en font un film éblouissant et précieux.

Coup de projecteur sur Patar et Aubier : la rencontre décalée


On ne présente plus Vincent Patar et Stéphane Aubier à qui l'on doit l'inénarrable Panique au village, décliné en une série, un long et plusieurs courts métrages. Le duo viendra présenter son prochain projet, la série Chien Pourri, ainsi qu'un documentaire qui lui est consacré, signé Fabrice du Welz, et proposera également une rencontre autour d'une sélection de leurs cours métrages.

Les courts métrages pro et étudiants : les fondamentaux


Format phare du cinéma d'animation, le court métrage est évidemment à l'honneur au Carrefour, qui propose quatre programmes de courts français et une sélection de films d'école. On pourra ainsi revoir certains des grands succès de l'année, comme L'Heure de l'ours d'Agnès Patron ou Moutons, loup et tasse de thé de Marion Lacourt, mais aussi des films qui sont en début de carrière à l'image des Songes de Lhomme de Florent Morin et d'Asmahan, la diva de Chloé Mazlo.

Hommage à Rosto : la mémoire vive


"Voir ou revoir ses films, écouter sa musique, pleurer et rire", tel est le programme de la soirée imaginée avec Nicolas Schmerkin, son producteur français fidèle (Autour de Minuit), et ses proches pour rendre hommage à l'auteur, réalisateur, illustrateur et musicien néerlandais Rosto décédé en mars dernier. Les quatre films de sa tétralogie (No Place Like Home (2008) ; Lonely Bones (2013) ; Splintertime (2014) et Reruns (2018)) et le documentaire Everything’s Different, Nothing Has Changed de Joao MB Costa et Rob Gradisen seront projetés.

A noter enfin que de nombreuses rencontres autour de la "fabrication de l'animation" auront également lieu tout au long du festival, avec notamment une rencontre autour du prochain long métrage de Benoit Chieux, Sirocco et le royaume des courants d'air, et un focus sur le studio Vivement Lundi ! Les amateurs de cinéma japonais seront également comblés avec une programmation dédiée : hommage à Satoshi Kon, avant-premières des Mondes parallèles de Yuhei Sakuragi et de Ride your wave de Masaaki Yuasa, ou encore projection du film culte Ghost in the shell de Mamoru Oshii. Par ailleurs, plusieurs événement à destination des professionnels sont également organisés, dont un rendez-vous autour de l'écriture du court métrage d'animation.

Winterthur 2019 : retour sur la 23e édition du festival suisse consacré aux courts métrages

Posté par MpM, le 29 novembre 2019

Ayant idéalement lieu au cours de la première quinzaine de novembre, le festival de courts métrages de Winterthur permet à la fois de faire un bilan de l'année écoulée, en réunissant les films les plus marquants passés par les principaux festivals européens comme Berlin, Cannes, Locarno et Venise, et en lançant ceux qui sont en début de carrière sur le continent. Comme à son habitude, cette 23 édition faisait la part belle au cinéma expérimental et à des films singuliers, souvent peu narratifs, qui s'affranchissent du carcan de la fiction traditionnelle pour donner une vision singulière du monde contemporain.

L'un des meilleurs exemples est probablement le lauréat du Grand Prix de la compétition internationale, Bab Sebta de Randa Maroufi (France/Maroc), qui reconstitue dans un dispositif dépouillé la frontière de Ceuta, enclave espagnole sur le sol marocain et théâtre d'une économie parallèle constituée notamment de multiples petits trafics. Le décor est simplement dessiné au sol, sur une vaste surface plane découpée en diverses zones qui représentent la géographie de cet espace frontalier. En voix-off, des témoignages émanant des différents protagonistes, passeurs ou douaniers. Mais ce sont surtout les images, ces longues files de gens qui attendent, ces hommes endormis, ces femmes qui fixent sur leur dos d'énormes ballots de marchandises..., qui captent à la fois la réalité du lieu, et son écho symbolique dans le monde actuel. Allégorie de la frontière, enjeu de pouvoir et de rapports de force induits par la nécessité de la traverser, mais aussi du mirage européen et de son reflet économique presque absurde, s'il n'était aussi violemment concret.

L'autre grand gagnant de la compétition internationale est un autre film français, portrait intime d'une jeune femme en pleine confusion. Automne malade de Lola Cambourieu et Yann Berlier, prix "d'encouragement", est une fiction pensée comme un documentaire, à moins que cela ne soit l'inverse. C'est au départ l'actrice principale, Milène Tournier, qui a donné envie au duo de réalisateurs de tourner un film sur elle. Ils ont eu l'idée de mettre sur son chemin "Momo" (Michel Maciazek), et de les laisser improviser lors de longues conversations qui ponctuent le récit. Pour ajouter au portrait, véritablement singulier, qui se forme ainsi, des images d'enfance de la jeune femme viennent alterner avec la partie plus fictionnelle dans laquelle Milène, qui prépare le concours de l'ENA alors que sa mère malade est sur le point de mourir, s'enfuit dans le Cantal. En parallèle, la nature, en pleine décomposition automnale, vient sans cesse rappeler aux protagonistes la brièveté de la vie terrestre comme sa forme cyclique.

Il y a beaucoup de choses dans ce court métrage autoproduit, au départ pensé comme un long, qui n'est pas exempt de maladresses (l'effet facile du bébé dans sa couveuse juste après l'évocation du décès de la mère) et de bizarreries formelles (le visage presque déformé de Milène dans de très gros plans malaisants), et qui malgré tout ménage des instants de grâce suspendus, justement parce qu'ils ne sont ni calculés ni formatés. On ne peut qu'approuver cet "encouragement" (qui n'a rien d'honorifique, il est doté de 10 000 francs suisses), qui salue la sincérité du projet et ouvre la porte aux prochains.

D'autres films, s'ils n'ont pas eu les honneurs du palmarès, ont également retenu notre attention, à commencer par l'incontournable Physique de la tristesse de Théodore Ushev, notre grand coup de coeur dont vous pouvez retrouver la critique intégrale ici. Ce film-somme intime et introspectif, qui frôle les 30 minutes de plaisir cinématographique pur, est réalisé dans une technique d'animation unique que le cinéaste est le premier à mettre au point, celle de la peinture à l'encaustique. Jouant sur la perpétuelle métamorphose de l'image et sur la dualité lumière-obscurité, ce récit poignant raconté à la première personne nous entraîne dans les souvenirs d'un narrateur qui se remémore son enfance et sa jeunesse, tout en évoquant le déracinement et la mélancolie prégnante de ceux qui ne se sentent chez eux nulle part.

Face à un tel déferlement de maîtrise artistique et d'émotions profondes, les autres films de la compétition auraient parfois pu nous sembler fades, si la sélection dans son ensemble n'était pas aussi riche en propositions singulières et en expérimentations formelles. Certains n'étaient pas tout à fait des inconnus, à l'image de Hector, le premier film de Victoria Giesen Carvajal (sélectionné à Berlin), fable étrange imprégnée par un paysage époustouflant, dans lequel un jeune Chilien en vacances est troublé par sa rencontre avec Hector, être androgyne et mystérieux dont l'existence même est incertaine ; Deux soeurs qui ne sont pas soeurs de Beatrice Gibson (sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes), film inclassable en forme de rêve fragmenté qui interroge notamment la maternité et la grossesse ; ou encore Acid Rain de Tomek Popakul (vu notamment à Annecy), qui nous fait vivre une immersion effectivement sous acide dans un monde de la nuit tour à tour peuplé de cauchemars et d’hallucinations.

A noter également la présence de trois films qui ont eu les honneurs de la Semaine de la critique à Cannes cette année : le thriller fantastique et formaliste Please speak continuously and describe your experiences as they come to you de brandon Cronenberg, Community gardens de Vytautas Katkus, portrait ténu d'une relation père-fils en demi-teinte, et The manila lover de Johanna Pyykkö, subtile romance déçue entre un quinquagénaire norvégien et sa maîtresse philippine.

D'autres films, malgré un beau parcours, avaient jusque-là échappé à notre vigilance, ou faisaient à Winterthur leur première internationale ou européenne. C'est le cas de Mary, Mary, so contrary de Nelson Yeo, court métrage singapourien qui mêle des images de deux films tombés dans le domaine public et des images personnelles du réalisateur. Constitué de rêves et de cauchemars imbriqués, que même les protagonistes sont incapables de distinguer de la réalité, il installe une atmosphère surnaturelle et étrangement esthétique, renforcée par l'utilisation de filtres de couleurs, de surimpressions et de déformations (personnages dédoublés, corps démesurément étirés...) qui transforment le récit en terrain d'expérimentation cinématographique.

On a également été séduit par Gujiga de Sunjha Kim, sorte d'ode aux tortues qui emprunte autant aux traditions coréennes (mythes, légendes, chants) qu'aux préoccupations actuelles de retour à l'harmonie entre l'homme et la nature. C'est une évocation à la fois éthnologique et poétique, filmée dans de très beaux beaux plans fixes en noir et blanc, avec une approche "macro" qui place le spectateur aux premières loges pour assister à l'éclosion des oeufs et aux premiers pas des "nouveaux-nés". Mais au-delà de l'aspect purement esthétique, voire très mignon des images, on est frappé par les résonances diverses que peut avoir l'observation des moeurs de cette sorte de tortues (qui enfouit ses oeufs au bord de la rivière et les y "abandonne") avec des questionnements beaucoup plus humains. Un entrelacement entre la destinée des deux espèces qui apporte une dimension métaphysique passionnante.

Passionnant également, No History in a room filled with people with funny names 5 de Korakrit Arunanondchai et Alex Gvojic est une oeuvre dense, foisonnante et complexe qui aborde la notion de collectif dans la Thaïlande contemporaine. Dans une esthétique très soignée où se mêlent éclairages au néon et magnifique lumière naturelle, il réunit des séquences qui ressemblent à des performances (à l'image de ces "fantômes" qui assistent à une projection nocturne), des passages plus documentaires et même des images d'actualité, dont le fil rouge est un fait divers médiatisé à travers toute la planète, le sauvetage de treize personnes qui étaient coincés dans une grotte inondée par les pluies. Interrogeant cet événement et ses répercussions, le film dérive sur des croyances ancestrales mettant en scène les nagas, ces créatures mythiques de l'hindouisme, et entame une réflexion plus générale sur le monde animal, tel un poème visuel ultra-contemporain et allégorique.

Egalement passé par Rotterdam, Little lower than the angels de Neozoon (qui avait fait sa première à Rotterdam), est un essai ironique sur les croyances religieuses, et notamment le créationnisme, à travers un montage percutant d'images trouvées sur youtube, combinées à des musiques tantôt sacrées, tantôt lénifiantes, et aux effets faciles des vidéos amateurs qui circulent sur internet.  Le film tourne en dérision les prêcheurs de toutes sortes qu'il montre répétant à l'envi les mêmes phrases ("Dieu a choisi de faire l'homme à son image") ou les témoignages anonymes de ceux qui ont "vu Jésus" et entreprennent de le décrire et de le dessiner. Une oeuvre pas très charitable, mais tellement savoureuse, qui livre un instantané fascinant de l'époque dans laquelle nous vivons.

Dans un style plus austère, Volcano : what does a lake dream ? de Diana Vidrascu (qui a fait sa première à Locarno) s'appuie sur des récits et des images de l'archipel des Açores pour interroger les réalités d'un lieu situé sur une zone tectonique en mouvement. A quoi rêve le lac au-dessus du volcan momentanément endormi ? Il se dérobe aux yeux des spectateurs, emporté au son d'une musique lancinante dans des jeux de surimpressions et de projections qui mettent en perspective la géographique et l'histoire de ce petit coin du monde où se manifeste plus qu'ailleurs la volonté toute puissante de la nature. On est comme à l'écoute de ce mystère insondable, yeux écarquillés et sens en alerte.

Il faut enfin mentionner Douma underground de Tim Alsiofi (repéré lui aussi à Locarno), tout à la fois document brut sur les réalités concrètes de la guerre et réflexion sur l'acte de filmer. Pendant les bombardements incessants sur la région de la Goutha orientale, en Syrie, les civils se réfugient dans les sous-sols où s'organise un semblant de vie. Tim Alsiofi est l'un d'entre eux. Caméra au poing, il capte justement ces instants suspendus entre angoisse et besoin d'extérioriser, dérision noire et désespoir. On est là au-delà du cinéma à proprement parler, face à témoignage direct qui nous intègre littéralement à la guerre, et nous fait sortir vacillant de la séance.

A noter qu'en parallèle de la compétition et des différentes séances thématiques était proposée une sélection de courts métrages en réalité virtuelle, dont les spectateurs étaient invités à faire l'expérience de manière collective dans une salle dédiée. Une douzaine de films étaient ainsi proposés en trois séances d'une trentaine de minutes. L'occasion de vérifier que le format, a priori passionnant, et dont on sait qu'il peut produire d'excellents films, reste malgré tout balbutiant. La majorité des films présentés n'avaient pas de réel intérêt cinématographique, et certains n'exploitaient même pas réellement les possibilités de la VR en restant très directifs et peu immersifs.

On soulignera quand même l'efficacité de Claude Monet, l'obsession des nymphéas de Nicolas Thépot qui nous plonge littéralement dans les tableaux du peintre ; l'expérience Das Totale Tanz Theater 360 de Maya Puig, adaptation en VR du concept de théâtre total imaginé par le mouvement Bauhaus, dans lequel les danseurs mi-humains, mi-robots nous environnement de toutes parts ; ou encore la quête presque mystique du musicien Molécule dans le grand Nord arctique, transcendée par le réalisateur Jan Kounen accompagné d'Aumaury La Burthe (-22,7°C).

Pour finir, impossible de ne pas mentionner la séance la plus hallucinée du festival qui était consacrée aux liens entre couleurs, musique et films, dans le cadre du focus "Color Moods". On a pu y (re)découvrir un documentaire scientifique d'Eric Duvivier (La perception et l'imaginaire) qui explore les changements de perception opérés par la prise de substance hallucinogènes, mais aussi plusieurs courts métrages (projetés pour la plupart en 16mm) d'Oskar Fishinger (Kreise, Allegretto), pionnier du cinéma abstrait, de Len Lye (Trade Tattoo, Rainbow dance), artiste néozélandais expérimental, ou encore de Walter Ruttmann (Lichtspiel Opus III et IV), lui aussi chantre du cinéma expérimental.

Explosion de couleurs et de notes, vibrations intenses, matérialisation graphique des sons (dont certains joués en direct par un DJ), formes en surimpression, musique oppressante, pellicule qui semble prendre feu... le spectateur passe par une succession de sensations physiques et psychiques qui reposent sur des formes abstraites, du mouvement et parfois un détournement d'images en prises de vue réelles.  Un feu d'artifices sensoriels qui est un parfait hommage aux cinéastes de l'avant-garde, pour qui le cinéma était avant tout un art de l'expérimentation, et à leurs héritiers, nombreux à Winterthur cette année encore.

Winterthur 2019 : coup de coeur pour « Physique de la tristesse » de Theodore Ushev

Posté par MpM, le 28 novembre 2019

Déjà multi-récompensé au Canada (meilleur court métrage à Toronto, meilleur film d'animation à Ottawa, doublé à Montréal, etc.), Physique de la tristesse est le nouveau court métrage de Theodore Ushev (nommé aux Oscar en 2017 pour Vaysha l’aveugle), que l'on a eu la chance de découvrir sur grand écran lors de la 23e édition du Festival de Winterthur. Film-somme intime et introspectif qui frôle les 30 minutes de plaisir cinématographique pur, il a d'ailleurs à nos yeux largement dominé la compétition, sans pour autant séduire un jury plus clairement porté sur une forme de cinéma documentaire et naturaliste.

Adapté du roman Physique de la mélancolie de l'écrivain bulgare Gueorgui Gospodinov, il s'agit d'un récit à la première personne qui fait écho avec acuité à la propre vie du réalisateur, et plus généralement de quiconque a connu l'exil, le désenchantement et la nostalgie de l'enfance. "J’avais l’impression d’y trouver, non seulement ma propre vie, mais celle de toute une génération également", explique Theodore Ushev, qui a lui-même quitté la Bulgarie pour le Québec à la fin des années 90.

Réalisé dans une technique d'animation unique que le cinéaste est le premier à mettre au point, celle de la peinture à l'encaustique, le film nous entraîne dans les souvenirs d'un narrateur qui se remémore son enfance et sa jeunesse, tout en évoquant le déracinement et la mélancolie prégnante de ceux qui ne se sentent chez eux nulle part. La relation père-fils est également l'un des nombreux fils d'un récit qui s'avère foisonnant et multiple comme le sont les souvenirs. Le film est d'ailleurs dédié au père de Theodore Ushev, décédé en 2018, tandis que les comédiens qui prêtent leur voix aux personnages sont également des duos père-fils. Dans la version française, ce sont Xavier Dolan et son père Manuel Tadros, et dans la version anglaise, montrée à Winterthur, Rossif et Donald Sutherland.

Construit comme une succession de moments, de pensées, d'expériences multiples ("Je suis nous" déclare le personnage), Physique de la tristesse montre l'être humain comme une créature solitaire perdue dans son propre labyrinthe (en référence au Minotaure de la mythologie grecque), se raccrochant à sa propre "capsule spatio-temporelle" (en référence à celle qui fut enfouie en 1938, destinée à l'Humanité du 7e millénaire), pleine de souvenirs intimes matérialisés par des objets dérisoires et minuscules qui englobent toute notre existence : un papier de bonbon qui évoque le premier amour, un soldat de plomb qui symbolise la mort, une image de western qui ramène à l'enfance...

Rarement un film si terriblement personnel n'aura à ce point donné l'impression de s'adresser à chacun de ses spectateurs, ne cessant de réveiller par résonance d'autres souvenirs, d'autres sensations, d'autres émotions dont l'essence est identique. C'est en cela que Physique de la tristesse est déchirant et sublime, touchant directement à notre part d'humanité, au sens de ce que cela signifie, tout simplement, d'être humain. La forme choisie par le réalisateur participe de cette appropriation que l'on se fait du film : l'animation à l'encaustique est mouvement et lumière combinés, la matière venant sans cesse se superposer sur les personnages ou les décors pour les recomposer à l'infini, proposant une image mouvante qui embrasse toutes les images.

L'utilisation du clair obscur dans certaines scènes intimistes, avec de gros plans sur les visages qui paraissent éclairés à la bougie et cernés par les ombres, le recours à l'abstraction dans le passage joyeux des acrobaties, la juxtaposition "cut" d'images fixes qui semble décomposer le principe même de l'animation... tout concourt à faire du film non plus un récit, justement, ni même une imitation de la pensée, mais une plongée directe dans l'esprit d'un homme qui, à travers ses expériences subjectives et ses angoisses ancestrales irraisonnées, de la peur de l'oubli à l'impossibilité de retenir le temps, devient précisément une allégorie de tous les Hommes.

Sortie DVD : La petite chanteuse de Ladislas Starewitch

Posté par MpM, le 5 novembre 2019

Ladislas Starewitch, cinéaste russe exilé en France, fut un pionnier de l'animation de marionnettes et un précurseur des effets spéciaux réalisés directement devant la caméra. Ses films les plus célèbres (Le rat des villes et le rat des champs, Fétiche mascotte ou encore Le roman de Renard) ont été réalisés en à peine plus d'une décennie, du début des années 20 au milieu des années 30.

Installé à Fontenay-sous-Bois où il installe son propre studio, le réalisateur tourne alors beaucoup (environ deux films par an) et expérimente tout autant. Il poursuit notamment son travail mêlant prise de vues continue et animation, dans des courts métrages réalisés en famille, avec sa fille aînée Irène comme assistante et la cadette, Jeanne, à l'écran, sous le nom de Nina Star. Quatre de ces films (L'épouvantail, Le Mariage de Babylas, La Voix du rossignol, La reine des papillons) ont déjà été édités en DVD en 2013 par Doriane Films. Les trois suivants, La Petite chanteuse des rues (1924), La petite parade (1928) et L'Horloge magique (1928), composent le nouveau programme proposé par l'éditeur sous le titre La petite Chanteuse.

Étrangement, La petite Chanteuse des rues est l'un des films les moins "animés" du cinéaste. On y suit une jeune adolescente (incarnée par Jeanne Starewitch, donc) qui décide de chanter dans la rue en compagnie de son singe pour aider sa mère à payer ses dettes et récupérer la maison dont les a expulsées un usurier plus qu'antipathique. Le fond éminemment social de l'intrigue n'empêche pas une certaine forme d'humour, porté justement par le personnage du singe, tantôt réel, tantôt marionnette animée.

C'est d'ailleurs lui qui finit par sauver la situation en terrorisant au passage le personnage du "méchant". Pris par l'espièglerie du récit autant que par sa dimension tragique, on oublie bien vite que le singe n'est pas toujours réel pour ne voir que ses tentatives audacieuses pour sauver sa maîtresse (et au passage retrouver sa liberté). L'animation est ici entièrement au service du film, destinée à demeurer invisible pour ne pas gâcher le plaisir et l'émerveillement du spectateur.

Moins atypique dans l'oeuvre de Starewitch, La petite parade est au contraire animé à 90%. Inspiré d'un conte d'Andersen (L'intrépide soldat de plomb), il met en scène une danseuse, ses deux soupirants (le Casse-Noisette et un soldat) et le diable, échappé de sa boîte grâce à l'intervention malicieuse d'une poupée de chiffon. Interviennent également des rats et même une sirène. Ce que l'on admire dans ce récit plein de fantaisie au rythme effréné, ce sont les multiples métamorphoses qui y sont présentées, à l'image de ces cigares qui deviennent des danseuses, et du diable qui ne cesse lui-aussi de se transformer devant la caméra, comme autant de tours de magie.

L'autre élément frappant est la vitesse de l'animation, qu'il s'agisse d'une foule de rats attaquant un château-fort ou d'une course poursuite frénétique entre la petite danseuse, le diable déguisé en rat, et un chat valeureux. Le récit semble ainsi ne jamais reprendre son souffle, jusqu'à la conclusion à la fois poétique (deux âmes enfin unies) , morale (la punition du casse-noisettes) et légèrement inquiétante : retourné dans sa cachette initiale, le diable est prêt à sévir à nouveau.

Incontestablement, L'horloge magique est le plus abouti des trois films, et c'est d'ailleurs le plus long. Plusieurs récits s'y mêlent étroitement : la réalité, filmée en prise de vues réelles, le monde de l'horloge, d'inspiration médiévale, et l'univers fantastique de la forêt dans lequel sera possible la rencontre entre la petite-fille de l'horloger et le valeureux chevalier de l'horloge. En plus de la tonalité singulière du récit, qui joue ironiquement avec la vie et la mort de ses personnages ("Réveille-toi, tu vas rater l'heure de ta mort !" s'exclame un personnage), on est frappé par cette horloge monumentale qui semble une allégorie de l'existence. D'autant que lorsque la fillette recule l'heure du destin, les personnages redeviennent de simples figurines que l'on peut jeter par la fenêtre. Certes sauvées d'une mort certaine, elles connaissent l'humiliation d'être des pantins privés de libre arbitre.

Pour réaliser cette histoire ambitieuse aux multiples niveaux de lecture, Starewitch fait une démonstration de sa maîtrise des effets spéciaux, à grands renforts de surimpressions, de rétro-projections et de technique du "cache-contre cache" qui permettent aux créatures de toutes sortes de cohabiter dans un même plan. L'un des passages les plus impressionnants est d'ailleurs celui où Nina rétrécit sous nos yeux puis est hissée, minuscule, dans la main du monstre de la forêt. Il ne faudrait pourtant pas réduire L'horloge magique à un catalogue de prouesses techniques. Au contraire, le spectateur oublie en un instant cet aspect du récit pour se concentrer sur son humour, sa vivacité et son irrévérence. C'est pour cette raison que l'on peut revoir l'oeuvre de Starewitch presque un siècle plus tard, à l'ère du tout numérique, et y trouver un plaisir inchangé : chez lui, le trucage, l'effet spécial et les rouages de l'animation demeurent en permanence au service d'une certaine idée de la poésie et du cinéma de divertissement.

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La petite chanteuse de Ladislas Starewitch, 1924-1928, Doriane Films

Palmarès, films à suivre et animation russe : retour sur la 15e édition de Mon premier festival

Posté par MpM, le 4 novembre 2019

La 15e édition de Mon Premier Festival s'est achevée mardi 29 octobre par l'annonce très attendue du palmarès. C'est le film néerlandais Fight girl de Johan Timmers (sans date de sortie pour le moment) qui a séduit le jury composé d'enfants. Il s'agit de l'histoire de Bo, une jeune fille en souffrance, qui retrouve un équilibre à travers la pratique de la boxe.

Pour la première fois, le jury a également récompensé la meilleure musique de film. Fabien Leclercq (alias Le Motel) a ainsi été distingué pour Binti de Frederike Migom (sans date de sortie) qui aborde à hauteur d'enfants la question des sans-papiers. Le public avait lui aussi la possibilité de voter, et c'est La dernière vie de Simon de Léo Karmann (attendu en salle en 2020) qui a été plébiscité par les jeunes spectateurs. On y suit Simon, 8 ans, un orphelin qui rêve d'être adopté. Mais Simon a un pouvoir secret : celui de pouvoir prendre l’apparence de chaque personne qu’il a déjà touchée.

Le Festival fut également l'occasion de repérer les films à suivre parmi les avant-premières. Pour les plus jeunes, le programme Zibilla ou la vie zébrée raconte avec douceur et humour des histoires d'exclusion qui font toujours écho d'une manière ou d'une autre avec leur vécu. Zibilla, l'héroïne du court métrage principal, est une enfant adoptée qui vient s'installer dans une nouvelle ville. Problème : elle est une zèbre dans un monde de chevaux. Mais c'est en affirmant sa personnalité bien à elle qu'elle viendra à bout des moqueries et des préjugés.

A voir à partir de 5 ans, Le monde animé de Grimault permet de redécouvrir 4 films du maître de l'animation française : L'épouvantail, Le Voleur de paratonnerres, La Flûte magique et Le Petit soldat. Des histoires drôles et subversives dans lesquelles le faible défie systématiquement le fort ou l'autorité, et qui sont un formidable moyen de (re)nouer avec l'oeuvre sautillante, ironique et poétique de Grimault. A redécouvrir sur grand écran dès le 6 novembre, accompagné d'un autre programme, destiné aux plus grands, qui comporte quatre autres films donnant un large aperçu de la palette sensible du réalisateur.

Pour les plus grands (à partir de 8 ans), le festival a également permis de découvrir L'extraordinaire voyage de Marona d'Anca Damian plusieurs mois avant sa sortie (8 janvier). Le film qui a enchanté Annecy, et dont nous avons déjà eu l'occasion de vous dire le plus grand bien, à la fois en raison de sa sensibilité, de sa fantaisie, et de sa liberté, figure définitivement parmi les incontournables de 2020.

Enfin, Mon Premier festival est toujours l'occasion de se pencher sur une cinématographie particulière, et cette année les jeunes festivaliers étaient particulièrement gâtés puisqu'il s'agissait de l'animation russe ! Ils ont ainsi pu se régaler toute la semaine avec différents programmes de courts métrages, un focus sur le réalisateur Garri Bardine et la (re)découverte de deux très beaux longs métrages : Tout en haut du monde de Rémi Chayé (2016) et La Reine des neiges de Lev Atamanov (1957).

Garri Bardine demeure irrémédiablement l'un des cinéastes d'animation russes les plus captivants de ces trente dernières années. En plus de son humour et de sa fantaisie, flagrante dans l'ode à l'imagination et à l'enfance qu'est La Nounou, dans lequel un petit garçon se crée de toutes pièces une nounou aux nombreux pouvoirs magiques, on est frappé par la manière dont il utilise les conventions de l'animation comme éléments de l'intrigue, notamment en jouant sans cesse sur les matériaux, ou la matière, qui constituent ses personnages.

Dans La Nounou, on assiste à rien de moins que la mise en abyme du processus de création de la marionnette. Dans Le Loup gris et le petit chaperon rouge, ce sont les corps qui s'étirent, s'allongent, se déforment au gré de l'histoire et de ses péripéties, jusqu'à l'explosion finale du ventre du loup. Dans Hop-là badigeonneurs, les multiples accidents provoqués par les apprentis-peintres les obligent sans cesse à se remodeler eux-mêmes. Dans Adagio, allégorie anxiogène sur le rejet de l'Autre et le fanatisme, les personnages sont de simples feuilles de papier pliées, uniformément grises, qui renvoient à une humanité universelle. Il y a ainsi chez le réalisateur une volonté d'améliorer sans cesse la réalité grâce aux artifices de l'animation qui lui permettent d'ajouter des niveaux de lecture complémentaires.

Il faut enfin souligner l'oeuvre d'un autre maître de l'animation russe, Youri Norstein, dont étaient présentés deux courts métrages : Le Héron et la cigogne et Le Hérisson dans le brouillard. On entre avec ces deux films dans l’œuvre particulière du cinéaste russe à qui l’on doit également le magnifique Conte des contes. Dépouillé, dans un registre de couleurs qui se cantonne à un camaïeu de gris, de verts foncés, de marron, de noirs et de blanc, les deux films sont des démonstrations de la finesse et de la poésie mélancolique de Norstein. Dans le premier, un héron et une cigogne ne cessent de se courtiser puis de se refuser, à tour de rôle. Dans le second, un petit hérisson se rend chez son ami l’ourson pour observer les étoiles, mais se trouve pris dans une nappe de brouillard qui rend inquiétant le décor familier.

Dans les deux films, les éléments météorologiques (la pluie dans l’un, le brouillard dans l'autre) influent sur l’ambiance feutrée et intimiste des récits, brouillent l’image, et vont dans le cas du hérisson jusqu’à plonger le spectateur dans une angoisse diffuse. Dans ce dernier, on est par ailleurs émerveillé par le rendu duveteux du brouillard, le travail sur les ombres, et la tension anxiogène créée à partir d’un jeu de « caméra » subjective qui nous met à la place du hérisson, soudain plongé dans un monde flou où tout est menace potentielle. Un conte délicat qui se termine bien mais laisse malgré tout notre hérisson songeur et mélancolique, et le spectateur stupéfait par une telle splendeur.  D'ailleurs, entre les enfants qui assistaient à la projection, et les adultes présents, on ne saurait dire lesquels étaient les plus émerveillés.

Jeune public : le programme « Loups tendres et Loufoques » dédramatise les peurs enfantines

Posté par MpM, le 18 octobre 2019

Parmi l’offre florissante de films et programmes à destination du jeune public, il ne faut pas rater Loups tendres et loufoques, qui propose six courts métrages d’animation autour de l’animal le plus présent dans l’imaginaire enfantin. Destiné aux plus petits spectateurs (succès garanti auprès de notre petit cobaye de tout juste trois ans), il revisite et détourne les peurs et les légendes autour du loup, tantôt ridicule, tantôt attachant, tantôt majestueux.

On passera rapidement sur les deux films qui ouvrent le programme : C’est moi le plus fort et C’est moi le plus beau, signés Anaïs Sorrentino et Arnaud Demuynck, et adaptés des albums jeunesse de Marcel Ramos. Un loup prétentieux et pas très malin tyrannise les habitants de la forêt (de Blanche Neige au Petit Chaperon rouge) pour obtenir des compliments sur sa force et son apparence. Mais par deux fois, un bébé dragon lui cloue le bec, renversant les principes de la loi du plus fort. C’est simple, gentiment répétitif, et tout à fait efficace pour dédiaboliser la figure inquiétante du loup de conte de fées.

Dans le même genre, Le retour du grand méchant loup de Pascale Hecquet fait carrément passer l’animal de prédateur craint et respecté à espèce en voie de disparition. Revisitant joyeusement l’histoire du petit chaperon rouge, le film montre un loup qui n’est plus vraiment à sa place dans l’époque moderne (où il est un objet de curiosité et de nostalgie plus que d’angoisse), et se retrouve sous la protection du chasseur. Si l’on excepte l’habitude agaçante des personnages de réclamer une récompense en échange de tout service (« qu’est-ce que j’y gagne ? » demande sans cesse le petit chaperon rouge), le film est attachant et subtilement décalé.

Joli, aussi, ce Trop petit loup d'Arnaud Demuynck, qui raconte les mésaventures douces d'un louveteau qui a décidé de chasser seul. A distance, son père assiste avec humour et détachement aux stratégies des "proies" pour se moquer de l'apprenti chasseur. Le graphisme tout simple (les loups sont stylisés avec des traits de contour noirs et des aplats de  bleu) et la bienveillance du propos rappellent aux petits spectateurs que les petits loups rencontrent les mêmes difficultés qu'eux à s'affranchir de leurs parents, et qu'ils ont encore bien le temps avant de réclamer leur indépendance.

Grand loup et petit loup de Rémi Durin (librement adapté de l'album de Nadine Brun-Cosme) est l'autre coup de coeur du programme, qui s'affranchir délibérément de l'imagerie autour du grand méchant loup. Ici, le personnage principal est un loup noir dessiné à grands traits, et au museau démesuré, qui mène une vie paisible sous son arbre. Un être solitaire et tranquille, qui voit d'un mauvais oeil l'arrivée d'un petit loup bleu beaucoup trop remuant pour lui. Et pourtant, lorsque ce dernier repart, il laisse un immense vide dans l'existence de Grand Loup, qui n'aura alors plus de cesse que d'imaginer tout ce qu'ils feront ensemble à son retour. Une fable douce et tendre sur l'amitié et les préjugés, qui raconte combien il est parfois bon de se laisser un peu bousculer par la vie et ses surprises.

Enfin, c'est Promenons-nous de Hugo Frassetto qui clôt plutôt habilement le programme. Entonnant la célèbre comptine enfantine "Promenons-nous dans les bois", des louveteaux déguisés en autres animaux attendent leur père. Lorsqu'il arrive, ce dernier leur chante alors l'histoire du "loup qui est de retour dans les bois". "Il a bien le droit d'être là-bas" reprennent en choeur les louveteaux, alors qu'apparaît à l'écran un loup beaucoup plus réaliste, esquissé sur fond blanc, au milieu d'une nature stylisée. Une conclusion qui sensibilise les jeunes spectateurs à la nécessité pour l'homme de vivre en harmonie avec son éco-système, et de protéger toutes les espèces vivantes qui en font partie.

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Loups tendres et loufoques, distribué par Cinéma Public Films
En salle depuis le 16 octobre