Les reprises de l’été: Memories of Murder de Bong Joon-ho

Posté par kristofy, le 5 juillet 2017

Au moment où le dernier Bong Joon-ho Okja, l'un des films les plus intéressants du Festival de Cannes, est visible exclusivement sur Netflix voilà une opportunité de (re)découvrir l'immense talent du cinéaste sud-coréen avec son premier grand succès Memories of Murder. Il s'agit en fait d'une nouvelle copie "upgradée" en 4k dont la qualité a donc été améliorée pour obtenir plus de finesse dans les détails des contrastes.

Le pitch: Dans une petite ville près de Séoul, un tueur en série assassine deux personnes sans laisser le moindre indice. Dès le début de l'enquête, la police locale est dépassée par les évènements. Fabrication de preuves, bavures, aveux forcés, recours au chamanisme, tous les moyens sont bons pour arrêter le coupable. Alors que les investigations s'enfoncent dans une logique absurde, le sanglant parcours du meurtrier continue...

Un style affirmé: Memories of Murder date (déjà) de 2004, une époque où la vitalité du cinéma coréen était telle que la plupart des films venant de Corée du Sud figurait dans tous les festivals avant de sortir en salles et d'être disponibles en dvd dans de belles éditions collector (pour ce film il y avait d'ailleurs eu un coffret double dvd avec 3h de bonus). La même année on découvrait Deux Sœurs de Kim Jee-woon et Old Boy de Park Chan-wook. C'est toutefois ce Memories of Murder qui va fixer les nouvelles composantes du polar made in Korea : une série de crimes, la pluie, la nuit, un tueur insaisissable, des policiers pas vraiment compétents... Avec ce second long-métrage, à 35 ans, Bong Joon-ho s'est imposé comme le nouveau maître à suivre et comme une référence dans le genre. Ici, l'incertitude l'emporte sur l'élucidation, la dynamique (avec les ruptures de ton) sert d'essence à un récit lui même à plusieurs vitesses. Et comme souvent, le tout est inspiré d'un fait divers réel. Surtout vous serez surpris d'être impliqué aussi bien dans une course poursuite que dans une enquête qui s'enlise. Ici pas point final, pas de résolution hollywoodien ou d'épilogue glorifiant. C'est un polar sur les gens d'en bas, qui critique vertement l'autorité et le pouvoir.

Une école coréenne: Bong Joon-ho est l'un des cinéastes les plus talentueux de sa génération. Il est l'un des rares à savoir manier une grosse dose de spectaculaire avec une petite dose d'humour pour développer des univers très personnels en direction du public le plus large possible. Bien entendu d'autres cinéastes coréens ont contribué à élever le film de genre vers des hauteurs vertigineuses - Park Chan-wook, Kim Jee-woon, Ryu Seung-wan, Na Hong-jin, Yeon Sang-ho et même Kim Ki-duk, même si leurs films  étaient parfois plus 'segmentants'. Parmi eux c'est bien Bong Joon-ho qui fédère le plus de spectateurs autant en Asie qu'en Europe et aux Etats-Unis (oui, Bong Joon-ho est une sorte de Steven Spielberg...). Après Memories of Murder, Bong Joon-ho a signé The Host (5ème plus gros record au box-office coréen), Mother, Snowpiercer, le Transperceneige, Okja, et il a aussi écrit et produit Sea Fog-Les Clandestins : une succession de chefs-d'oeuvre....

Une nouvelle affiche pour cette ressortie synthétise tout ceci en quelques mots : "le 1er chef d'oeuvre de Bong Joon-ho, le film qui a renouvelé le polar". Sur le dvd on pouvait lire "une mise en scène au scalpel, une oeuvre riche et déroutante, un film haletant, un sommet...".  Autant de compliments qui s'avèrent encore plus en adéquation avec les films suivants du réalisateur. C'est le moment de profiter des grands écrans des salles de cinéma pour se souvenir ou redécouvrir comment tout ça a commencé...

Cannes 2017 : 10 questions (im)pertinentes pour faire le bilan

Posté par kristofy, le 31 mai 2017

Le 70ème Festival de Cannes est terminé officiellement, mais en réalité il va continuer durant quelques mois encore sous une autre forme au rythme des sorties de films en salles de cinéma. Pourquoi la Palme d'or à The Square et pas à 120 battements pas minute ? Que s'est-il est passé avec Okja et Netflix ? Et du côté des films de Lynne Ramsay et de Sofia Coppola ? On s'est déjà posé 10 questions (im)pertinentes, avec des réponses possibles. Avec des si on referait le monde... alors refaisons Cannes.

1 - Pourquoi Okja de Bong Joon-ho ne figure pas au palmarès ?

En ouverture de festival, Pedro Almodovar a été questionné en tant que président du jury à propos d'une éventuelle Palme d'or à un film distribué par Netflix. Il a fait une déclaration qui a été comprise comme une exclusion de deux films en compétition (Okja et The Meyerowitz Stories) pour la récompense suprême : « Ce serait un énorme paradoxe que la Palme d'or ou un autre prix à un film ne puisse pas être vu en salles, il ne faut pas que cette nouvelle plate-forme se substitue au fait d'aller voir des films en salles... » (il ne faut pas découvrir un film sur un écran plus petit que sa chaise... lire aussi notre actualité du 19 mai). A savoir qu'il y aurait eu recadrage pour une correction diplomatique dès le lendemain : «Ni moi ni aucun des membres de mon jury ne ferons de distinction entre les deux films Netflix et les autres en compétition. Nous sommes ici pour juger les dix-neuf longs métrages sélectionnés sur le plan artistique... ». Reste que Bong Joon-ho est l'un des plus grands réalisateurs de sa génération et que son film Okja était l'un des meilleurs de la sélection cette année. Alors l'ignorer en dit long sur la capacité à juger un film populaire et divertissant, tout en étant porté par un message politique (coucou les jurés du festival de Cannes 2006 qui ont oublié dans leur palmarès Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro).

2 - Quel est le vrai problème avec Netflix ?

En France il y a diverses règlementations liées à la chronologie des médias, avec un délais pour un film entre son exploitation en salles de cinéma et sa diffusion en VàD sur internet. Le système est plutôt vertueux en France. Le cinéma français est en partie financé via le CNC avec un pourcentage prélevé sur chaque ticket de cinéma vendu. Les plateformes de VàD sont soumises à un impôt sur leurs revenus (comme toute entreprise). Netflix diffuse des films en France sans vraiment être taxé - le problème de l'évasion fiscale est d'ailleurs un macro-problème européen puisque des sociétés géantes de par leurs bénéfices minimisent leur imposition au maximum (dont Amazon qui distribue aussi des films, dont L'Oréal partenaire du festival de Cannes, dont Renault, autre partenaire, qui a installé son siège au Pays-Bas...).
Pedro Almodovar (et son frère producteur Agustin Almodovar) connait bien le sujet pour avoir été impliqué en avril 2016 dans le scandale des 'Panama papers' avec un compte offshore, au point d'arrêter la promotion de son film Julieta en Espagne (lire notre actualité du 12 avril 2016). Cela ne l'a pas empêché d'ailleurs de venir présenter Julieta ensuite en mai à Cannes.
Netflix, dont on ne conteste absolument pas la qualité des productions, loin de là, c'est avant tout un problème d'argent : les impôts d'une part, le financement du cinéma d'autre part. Ce n'est donc pas simplement un souci de chronologie des médias.

3 - Un film Netflix peut-il sortir en salles de cinéma ?

Netflix est, selon certains films et certaines séries, co-producteur et/ou diffuseur. Quand Netflix achète un titre pour le diffuser dans le monde via sa plateforme on dit alors qu'il s'agit d'un "film Netflix". Ainsi le film Message from the King réalisé aux Etats-Unis par le belge Fabrice Du Welz est un film Netflix qui est donc diffusé via Netflix, mais un accord a été trouvé avec la société de distribution The Jokers pour la France qui aura été l'un des rares pays à sortir ce film en salles de cinéma, c'était le 10 mai bien avant le débat à Cannes... Okja sortira en salles le 28 juin en Corée du Sud. Quant à The Meyerowitz Stories, s'il veut concourir aux Oscars, il devra au moins être diffusé à Los Angeles sur grand écran. Preuve que quand Netflix veut, Netflix peut. En France, il semblerait qu'aucun accord n'ait été trouvé avec des distributeurs. Mais il s'agirait plutôt d'un manque de volonté de la part de la plateforme. Dans cette histoire, c'est le spectateur qui est perdant. Il va falloir revoir la Loi. Pour l'instant, seul Arte a réussi à contourner le problème avec des films comme Carole Matthieu ou I am not your Negro, les diffusant en exclusivité durant 7 jours sur sa chaîne en "replay" après une diffusion en prime-time, avant de les rendre disponible pour une sortie en salles. D'un côté un million de téléspectateurs ont vu le documentaire de Raoul Peck. De l'autre, il n'a été vu que par 31000 spectateurs en salles.

4 - Quel est l'enjeu pour Okja?

Pour Okja de Bong Joon-ho, c'est bien plus compliqué que pour un (télé)film avec Isabelle Adjani. Ce film est considéré comme une poule aux œufs d'or par Netflix, qui attend un retour sur investissement après l'avoir financé à hauteur de 50 millions de dollars ! Il faut savoir que le film précédent du réalisateur Snowpiercer, le Transperceneige avait été exploité aux Etats-Unis par the Weinstein Company en VàD avec succès, c'était même un record de bénéfices de l'année en vidéo à la demande. Snowpiercer, le Transperceneige est devenu un 'gamechanger' pour l'industry : distribuer ce film en VàD a coûté moins cher et a rapporté plus d'argent que via un circuit de salles de cinéma (nuançons: les Weinstein avait massacré au montage la version cinéma aux USA)...
Il faut se souvenir que en France cette expérience de produire un film et de maximiser les recettes sans passer par les salles avait déjà eu lieu. Wild Bunch l'avait expérimenté en 2014 avec Welcome to New-York de Abel Ferrara avec Gérard Depardieu, tout en profitant de Cannes pour son lancement (mais lors de projections hors sélections cannoises, lire aussi notre actualité du 4 mai 2014).

Okja est produit et diffusé par Netflix, mais ce film est aussi coproduit par Plan B, la société de production de Brad Pitt, dont le dernier film, War Machine n'est visible que sur Netflix. Plan B produit donc des films dans lesquels Brad Pitt est acteur bien entendu mais aussi quantité de films d'auteur qui ont été récompensés aux Oscars, comme il y a quelques mois Moonlight, mais aussi The big short: Le casse du siècle ou 12 years a slave... Plan B a eu aussi des films sélectionnés en compétition au Festival de Cannes comme en 2012 Cogan: killing them softly, et avant en 2011 The Tree of life de Terrence Malick qui a obtenu la Palme d'or. En dehors du débat Netflix, Okja de Bong Joon-ho avait bien évidement toute sa place en compétition à Cannes.

5 - Comment juger de la qualité de la sélection des films en compétition ?

Environ 1500 longs métrages ont été vus par le comité de la sélection officielle, et 19 films ont été retenus en compétition, le tout sous la responsabilité de Thierry Frémaux. Il a d'ailleurs publié un livre à ce sujet (Sélection officielle, journal) où il indique notamment avoir refusé le dernier film de Emir Kusturica pourtant déjà double-palmé d'or et avoir avertit Sean Penn qu'il fallait mieux revoir le montage de son The last face (hué l'année dernière)... Certains films ne sont pas achevés lors de leur sélection, d'autres revoient leur montage après les projections cannoises.

Cannes se doit d'être dans une certaine mesure fidèle à "ses" auteurs, les fameux "abonnés" comme Michael Haneke, Naomi Kawase, Andreï Zviaguintsev, Sergei Loznitsa, Hong Sang-soo... (et bien entendu Pedro Almodovar, au détriment de tout autre réalisateur espagnol), tout en étant une vitrine du meilleur du cinéma international. Difficile donc de figurer en compétition pour un premier film (même si ça a été le cas). Généralement, il y a une sorte de parcours fléché, qui va d'un premier film en section parallèle, à une sélection à Un certain regard puis un passage en compétition. Il arrive aussi que des fidèles et même des palmés, à l'instar de Kawase ou Cantet ou même Van Sant, soient retenus à Un certain regard et pas en compétition.

Si la sélection ressemble parfois à du name-dropping Thierry Frémaux le premier sait bien que les films choisis sont de qualité inégale. Certains décèlent un indice de faiblesse quand le film "monte les marches" en pleine après midi (cette année ce fut le cas avec Wonderstruck de Todd Haynes, Le jour d'après de Hong Sang-soo, Rodin de Jacques Doillon, Une femme douce de Sergei Loznitsa, tous ignorés du palmarès). Chaque année on se dit rétrospectivement que tel film ne méritait pas la compétition et aurait été mieux dans la sélection Un Certain Regard, et inversement. Ainsi Jeune Femme le premier film français de Leonor Seraille était à découvrir à Un Certain Regard et a d'ailleurs remporté le prix de la Caméra d'or. Mais comme on le constate dans les tableaux d'étoiles des divers critiques de la presse écrite mondiale, tous les goûts sont dans la nature. Et une chose est sûre: la moitié de la compétition, comme chaque année, fera l'événement lors des palmarès de fin d'année et des sorties en salles (il suffit de voir tous les prix récoltés par Toni Erdmann alors que le film n'a pas reçu un seul prix au palmarès cannois).

6 - Quelle place pour les femmes réalisatrices ?

La question revient chaque année: il faudrait plus de femmes en compétition. Mais doit-on se soucier qui est derrière la caméra quand on doit sélectionner la crème du cinéma? Michel Ciment nous confiait lors de cette 70e édition qu'il s'agissait d'un faux procès: combien de chefs d'œuvre réalisés par une femme ont été oubliés sur la Croisette ? Le problème est en amont: dans l'accès à la réalisation pour les cinéastes femmes. Pas dans une sélection qui choisi en fonction des films qu'on lui propose. L'actrice Jessica Chastain membre du jury a déclaré après le palmarès: « Il y a des exceptions, mais pour la majeure partie j'ai été surprise par la représentation des personnages féminins à l'écran, cette vision des femmes à l'écran est assez perturbante pour être honnête ». Névrosée, soumise, battue, violée, trompée, victime, absente, abusée: on ne peut pas dire que les personnages féminins étaient radieux cette année. La réalisatrice allemande Maren Ade a ajouté: « Nous n’avons pas primé des femmes parce que ce sont des femmes, mais il est vrai que c’est la première fois que le prix de la mise en scène est remis à une femme » (en fait c'est la deuxième fois: en 1961, la russe Ioulia Solntseva était entrée dans l'Histoire en étant la première réalisatrice primée) et par l’actrice chinoise Fan Bing Bing « très heureuse d’avoir remis le prix à Sofia Coppola qui a fait un travail remarquable ».

On aime vraiment beaucoup les films de Sofia Coppola, mais son dernier Les Proies n'est pas son film le plus fort : ce remake de Don Siegel d'après un roman écrit par un homme ((lire notre décryptage sur le sujet) et où les personnages féminins se perdent dans la jalousie jusqu'à préméditer torture et meurtre est même un peu le contraire de l'intention féministe affichée. Donner un prix de mise en scène à Sofia Coppola parce que ce serait une femme, si c'est le cas, c'est aussi troublant que si Naomi Kawase avait été palmée pour Vers la lumière, moins convaincant que le sublime Still the Water (ignoré par le jury à l'époque). Et quitte à faire du féminisme, alors Lynne Ramsey méritait une Palme d'or pour You Were Never really Here, l'un des rares chocs du Festival. La britannique est repartie avec un prix du scénario ex-aequo. Dommage que Jessica Chastain, Maren Ade et Fan Bing Bing n'aient pas vu Jeune Femme de Leonor Seraille (où d'ailleurs dans l'équipe technique il y avait quasiment que des femmes cheffe de poste à l'image, au montage, au son...)...

7) Pourquoi la réalisatrice Lynne Ramsay n'a pas eu le prix de mise en scène ou la Palme d'or ?

Le prix de mise en scène au remake Les Proies de Sofia Coppola est une hérésie, surtout que plus de la moitié des cinéastes en compétition méritait davantage ce prix (de Hong Sang-soo aux frères Safdie). Au fait, et pourquoi ce prix de mise en scène n'a pas été à Lynne Ramsay qui, avec son You were never really her, était largement plus justifié ? Il y a une explication : le règlement actuel du festival n'autorise plus que ce prix de la mise en scène puisse être cumulé avec un autre prix. Et comme le jury voulait pour ce film remettre le prix du meilleur acteur à Joaquin Phoenix, alors il a cité Lynne Ramsay ailleurs dans le palmarès avec un prix ex-aequo du scénario. Ce qui d'ailleurs est assez cocasse vu le scénario minimaliste du film : "un tueur à gages au grand-coeur sensible va protéger une jeune fille victime d'une élite pourrie" (soit la même trame dont se sert Luc Besson pour produire Léon, Le baiser mortel du dragon, Le Transporteur, Hitman, Taken...). Ici, évidemment, c'est brillant, percutant, audacieux. C'est bien grâce à sa direction d'acteur, sa réalisation, son jeu avec le hors-champs, son sens du montage, que le film se distingue des autres.

8 - Pourquoi les marches avaient un air de déjà-vu ?

On constate depuis quelques années un autre groupe de fidèles: les acteurs et actrices. Quand il y a au générique Isabelle Huppert, Marion Cotillard, Juliette Binoche, Vincent Lindon, Nicole Kidman, Robert Pattinson, Kirsten Stewart, Tilda Swinton ou encore Jessica Chastain, la probabilité d'être à Cannes augmente. Il y a un "casting" Cannes. Des acteurs qui choisissent les bons auteurs ou des auteurs qui préfèrent la sécurité d'un comédien ou d'une comédienne renomé(e) dans le circuit art et essai? Reste que cette concentration ne favorise pas l'excitation. Voir quatre fois Kidman, aussi bonne soit-elle et aussi judicieux soient ses choix, ou Huppert (l'an dernier) en douze jours, ça frôle l'overdose. Retrouver Cotillard tous les ans sur les marches depuis quelques festivals, ça lasse un peu. Il manque de la fraîcheur, de la nouveauté, du jamais vu à Cannes. D'où le "hot buzz" autour de Will Smith cette année ou de Julia Roberts l'année dernière. En compétition au 70e Festival, ce sont finalement les jeunes qui ont apporté cet oxygène (Okja, 120 BPM, Wonderstruck, ...) et ce sont deux acteurs plus rares à Cannes qui ont emporté le prix d'interprétation: Diane Kruger (pour la deuxième fois en compétition sur 6 films en sélection officielle) et Joaquin Phoenix, qui n'avait pas eu de films en compétition depuis quatre ans (et qui l'a toujours été avec James Gray jusque là).

9 - C'est quoi un bon film de minuit ?

L'année dernière on a été gâtés avec la Corée du Sud et Dernier train pour Busan, mais ce n'est pas pour autant qu'il faut considérer le polar coréen comme un réservoir où trouver des films de minuit. Pourtant ce fut encore le cas en 2017 avec The Villainess et The Merciless, certes plaisants, parfois jouissifs, mais sans plus. Quitte à mettre un film d'action coréen en séance de minuit il aurait mieux valu choisir par exemple The Battleship Island de Ryoo Seung-wan en avant-première (sortie en juillet en Corée). Si d'autres années les séances de minuit ont été inoubliables avec L'armée des morts de Zack Snyder ou Jusqu'en enfer de Sam Raimi, ce n'est pas seulement parce que il y avait des zombies ou des démons : c'est parce que c'était avant tout des bons films, qui nous font revivre un genre de cinéma qu'on a découvert bien plus jeune (et différent de certains films trop longs de 2h20 avec des plans fixes...). Le mot-clé pour une séance de minuit c'est 'divertissement', une séance de minuit ça doit être un peu festif comme par exemple avec la venue l'année dernière de Mel Gibson pour Blood Father ou carrément sulfureux comme Love de Gaspar Noé. On aurait bien voulu une séance de minuit idéale avec le film Baby Driver réalisé par Edgar Wright en sa présence avec sa bande d'acteurs (Ansel Elgort, Lily James, Jamie Foxx, Kevin Spacey, Jon Hamm...) qui va sortir en juillet. Malheureusement, cette année, les films hors-compétition ou séances spéciales étaient avant tout des (bons) documentaires, trois films d'auteurs grand public plutôt ratés (Miike, Cameron Mitchell, Polanski) et des formats singuliers (série TV, Réalité virtuelle). Pas l'ombre d'un blockbuster hollywoodien, pour la première fois depuis très longtemps.

10 - Et si le festival de Cannes interdisait qu'un film en compétition sorte en salles durant le festival ?

Rodin de Jacques Doillon est sorti en salles le 24 mai, L'amant double de François Ozon est sorti en salles le 26 mai : ces films qui étaient en compétition officielle furent donc visibles dans n'importe quel cinéma en même temps (voir même avant) que la projection officielle de Cannes. C'est le cas chaque année pour certains titres. Le règlement actuel impose que le film en compétition ne soit pas sorti avant dans un autre pays que le sien (ainsi les Almodovar sortent souvent en avril, même s'ils sont à Cannes en mai).

Pour le cinéma français, depuis Cyrano, en salles deux mois avant sa sélection cannoise, les films peuvent, au mieux, sortir le même jour que sa montée des marches. Ce qui est surprenant c'est que la plupart des distributeurs ont cessé de sortir un film cannois pendant Cannes. A une époque, durant le Festival, plusieurs films essayaient de profiter du buzz de la Croisette et de son exposition médiatique maximale pour séduire les spectateurs. Il s'avère que c'était assez contre-productif. D'une part, le distributeur et l'attaché de presse frôlaient le burn-out entre la présence cannoise et la sortie du film. Ensuite, pour peu que le film ait été mal reçu par la presse à Cannes, cela le plombait.

Généralement, désormais, les films cannois sortent entre la mi-août et le début de l'hiver. Il y a plusieurs avantages. La presse peut revoir à la hausse son évaluation du film avec le temps. En sortant plus tard, il revient à la mémoire des professionnels quand il s'agit de voter pour les césar, Oscars & co. Cela permet aussi d'installer une attente sur certains films, notamment quand ils figurent au palmarès. Enfin, il y a plus de spectateurs adeptes de films art et essai en octobre et décembre dans les cinémas qu'entre mai et juillet, où les productions hollywoodiennes dominent les écrans.

La moindre des choses seraient au moins d'attendre la fin du festival et un éventuel prix au palmarès. On sent bien que Cannes ne sert que de vitrine promotionnelle. Le Festival a déjà pris des mesures en 2018 pour qu'un film Netflix ne soit pas en compétition sans la possibilité d'une sortie en salles en France (ce qui laisse une porte ouverte à une sélection de prestige hors-compétition...). Il faudrait aussi contraindre les films en compétition à ne pas sortir durant le Festival. Chiche ?

Cannes 2017 : Qui est Kim Min-hee ?

Posté par MpM, le 22 mai 2017

Kim Min-hee a connu un début de carrière plutôt classique, alternant productions sud-coréennes destinées au marché local et séries télévisées. Elle fait en effet ses premiers pas au cinéma en 2000 (elle a dix-huit ans) avec le film Asako in Ruby Shoes de Lee Jae-yong, puis à la télévision avec The age of innocence.

C'est en 2008 que sa performance dans Hellcats de Kwon Chil-in lui permet de se faire remarquer. Elle reçoit d'ailleurs le Baeksang Arts Award (récompense cinématographique sud-coréenne) de la meilleure actrice. Elle est à nouveau nommée en 2012 pour Helpless de Byeon Yeong-joo et récompensée en 2013 pour Very ordinary couple de Roh Deok. Autant de films inédits en France.

Mais il faut attendre 2015 pour que la comédienne soit réellement révélée sur le marché international à l'occasion de sa première collaboration avec Hong Sang-soo, Un jour avec, un jour sans. On la remarque tout de suite dans le rôle d'une jeune artiste qui se cherche, et qui, selon les versions de l'intrigue, dresse même un portrait étonnamment lyrique de la recherche artistique. Il y a une pureté, inhabituelle chez Hong Sang-soo, et même une véritable élévation, dans le long monologue de la jeune femme qui explique pourquoi elle peint, et ce que cela lui apporte. Kim Min-hee y est bouleversante, comme elle sait à d'autres moments être irrésistible de drôlerie ou de maladresse.

Le film est couronné d'un léopard d'or à Locarno et son partenaire Jeong Jae-yeong remporte le prix d'interprétation masculine. Pourtant, c'est bien la rencontre avec Kim Min-hee qui marque un tournant dans l'oeuvre du cinéaste sud-coréen, lequel semble ne plus pouvoir se passer d'elle. Ils enchaînent ensemble On the beach at night alone (2017), La caméra de Claire (2017) et The day after (2017).

Entre temps, Kim Min-hee a croisé la route d'un autre cinéaste coréen habitué de Cannes, Park Chan-wook, qui lui confie le rôle titre de son venimeux et sulfureux polar présenté sur la Croisette en 2016, Mademoiselle. Le film lui permet de révéler différentes facettes de jeu, son personnage apparaissant tour à tour fragile, cruel, passionné, manipulateur et surtout extrêmement sensuel. On croit à chaque aspect de cette personnalité multiple qui tire son épingle du jeu avec un plaisir gourmand.

Multiple, elle l'est aussi d'une certaine manière dans On the beach at night alone qui lui vaut l'Ours d'argent de la meilleure actrice lors de la Berlinale 2017. Elle y campe avec justesse, sensibilité et humour une femme aux prises avec ses sentiments suite à une histoire d'amour avec un homme marié (toute ressemblance avec des faits réels...). Là encore, elle brille lors de monologues véhéments (et alcoolisés) sur l'amour et ses pièges, et passe avec facilité du burlesque au sensible, et même à l'émotion.

On attend donc forcément avec un mélange d'excitation et d'anxiété ses deux prochaines apparition chez Hong Sang-soo, aux côtés d'Isabelle Huppert dans La Caméra de Claire, et avec un autre habitué de l'univers d'Hong Sang-soo, Kwon Hae-hyo (Yourself and yours, On the beach at night alone) dans The day after. Ce n'est pas nous qui allons nous plaindre de cette double dose cannoise de Kim Min-hee. En espérant la découvrir prochainement dans un autre registre encore.

BIFFF 2017 : Corbeau d’or pour Safe Neighborhood

Posté par kristofy, le 18 avril 2017

Le 35e BIFFF, le Bruxelles International Fantastic Film Festival, a fait le plein de fidèles qui ont vidé le bar et de nouveaux convertis aux projections où on peut crier "derrière toi..., la porte..., mais pourquoi est-il si méchant? " : d'ailleurs après The girl with all the gifts de Colm McCarthy en ouverture c'était le bien nommé Le Bar de Alex de la Iglésia en clôture. Quelques pointures du genre sont venues au BIFFF cette année : hommage aux réalisateurs Park Chan-wook et Alejandro Amenabar, une masterclass de Fabrice Du Welz, le légendaire Stanley Tong, le retour de Dick Maas, l'arrivée du nouveau maître du polar coréen Hyun Na avec The Prison... et même Timo Vuorensola avec des images de la suite à venir de Iron Sky.

Génération XX

Un anniversaire où, pour la Compétition Internationale, il y avait un jury 100% féminin : présidé par Euzhan Palcy, avec Christina Lindberg, Macarena Gomez, Mar Targarona, et Axelle Carolyn. Un symbole comme pour signifier qu'il y aurait un manque de visibilité des femmes dans le fantastique: la réalisatrice Axelle Carolyn a d'ailleurs remarqué à ce sujet qu'on voit une parité hommes-femmes dans les écoles, à la réalisation de courts-métrages, mais que cela devient plus compliqué au niveau des producteurs pour financer le budget d'un long-métrage réalisé par une femme...

L'autre film de clôture était tout aussi féminin : XX, quatre histoires filmées par Karyn Kusama, Roxane Benjamin, Jovanca Vucovic et Sofia Carillo.

Espagne et Corée du sud

On constate que le fantastique à toutes les sauces est toujours vivant en particulier en Espagne "option suspens et revanche" avec The Invisible guest de Oriol Paulo, La colère d'un homme patient de Raul Arevalo, Orbiter 9 de Hatem Khraiche (dans le palmarès), Boy missing de Mar Targarona (et la participation de Macarena Gomez) ; et en Corée du Sud "option voyages dans le temps et gangsters" avec Vanishing Time : A Boy who returned de Um Tae-hwa (dans le palmarès), Luck Key de Lee Gye-Byeok (2ème film le plus drôle cette année), The Tunnel de Kim Seong-hun (aussi au palmarès), Seras-tu là ? présenté par la réalisatrice Hong Ji-young avec l'écrivain Guillaume Musso (puisqu'il s'agit d'une adaptation de l'écrivain le plus lu de France), Sori, voice from the heart de Lee Ho-Jae, The Prison de Hyun Na... soit autant de films dont on croise les doigts pour les voir arriver en salles en France (mais sans trop d'espoir pour la plupart). Par contre on est resté plutôt tiède avec les films originaires du Japon, dont Innocent Curse de Takashi Shimizu en avant-première mondiale où la suite de Death Note: light up the new world de Shinsuke Sato.... Reste l'exception Hentai Kamen:the abnormal crisis aussi improbable que jouissif (qui figurait d'ailleurs en compétition).

Toutes sélections confondues (Compétition internationale, Compétition 7e Orbit, la Compétition Thriller…) il y avait beaucoup de démons, de combats au corps à corps en Asie, de serial-killers...   ...et sur le moment nos films préférés ont été : Free Fire de Ben Wheatley, Headshot de The Mo Brothers, Cold Hell de Stefan Ruzowitzky, Luck Key de Lee Gye-Byeok, Strangled de Arpad Sopsits, Tunnel de Kim Seong-hun, The Autopsy of Jane Doe de Andre Ovredal, The Limehouse Golem de Juan Carlos Medina (un autre favori de la compétition). On place sur un podium Small Town Killers de Ole Bornedal (le film le plus drôle du BIFFF, d'ailleurs au palmarès), Call of Heroes de Benny Chan (épique), et la belle surprise Safe Neighborhood de l'Australien Chris Peckover qui a d'ailleurs reçu le Corbeau d'Or. Le film fait le tour des festivals depuis quelques mois et d'ailleurs reçu deux prix en Australie l'automne dernier.

Le palmarès de ce 35ème BIFFF 2017 :

- Corbeau d’Or : Safe Neighborhood de Chris Peckover
Corbeau d’Argent ex aequo: The Mermaid de Stephen Chow ; We Go On de Jesse Holland & Andy Mitton
- Mention spéciale : Vanishing Time : A Boy who returned de Um Tae-hwa

Le palmarès des autres sections :

Méliès d’Argent : Small Town Killers de Ole Bornedal + Mention Spéciale pour Orbiter 9 de Hatem Khraiche
Prix Thriller At The End of the Tunnel de Rodrigo Grande + Mention Spéciale pour Free Fire de Ben Wheatley
Prix du 7e Parallèle : Swiss Army Man de Dan Kwan & Daniel Scheinert + Mention spéciale pour Saving Sally de Avid Liongoren
- Prix de la Critique : Tunnel de Kim Seong-hun
- Prix du Public : The Autopsy of Jane Doe de Andre Ovredal

Berlin 2017 : c’est l’amour à la plage (et de nuit) avec Hong SangSoo

Posté par MpM, le 16 février 2017

Alors que la Berlinale 2017 touche à sa fin, on a découvert ce jeudi 16 février le dernier film en date de Hong SangSoo, intitulé On the beach at night alone. A ne pas confondre avec Yourself and yours, récompensé à San Sebastian en 2016, et qui vient de sortir en salles. Ni avec Woman on the beach, sélectionné à la Berlinale en 2007. Quoique... Avec le cinéaste coréen, chaque nouvelle histoire ressemble tellement à la précédente qu'il semble avoir élevé le déjà-vu au rang d'art, offrant film après film une variante infiniment complexe de ses obsessions principales : les rapports amoureux, le milieu du cinéma, le hasard et les coïncidences.

Cette fois, pourtant, on le sent plus mélancolique qu'ironique, plus désenchanté que moqueur. Le film, conçu comme un diptyque dont les deux parties semblent se succéder, suit Yonghee, une actrice qui a mis sa carrière entre parenthèses après avoir vécu une histoire mouvementée avec un réalisateur marié. Dans le premier volet, elle est en Allemagne avec une amie à qui elle raconte à demi-mots ses mésaventures sentimentales. Dans le second, elle est rentrée en Corée et rend visite à des amis de jeunesse. Là, elle s'endort sur la plage, et à son réveil, retrouve son ancien amant.

Mélancolie jazzy

L'amour, plus que d'habitude, occupe une place centrale dans le récit. Un amour toujours vivace dans la première partie, et qui accompagne l’héroïne partout, et un amour plus amer, parce que déçu, dans la seconde. C'est d'ailleurs justement dans ce deuxième chapitre que, par deux fois, la jeune femme s'énerve sous le coup de l'alcool, et dit ce qu'elle a sur le cœur au sujet des hommes et de l'amour. Pour elle, personne n'est qualifié pour aimer, comme elle le lance dans une formule à la fois définitive et provocatrice. Dans ces passages, Hong SangSoo renoue avec le versant le plus "alcoolisé" de son cinéma et poursuit son éternelle réflexion sur les relations sentimentales. Comme un musicien de jazz, il adjoint à son thème de prédilection des fioritures et des trilles qui se manifestent sous forme de thématiques et d'intrigues parallèles.

On remarque ainsi qu'une fois encore, les hommes ne brillent pas spécialement pas leur bravoure et se laissent mener par le bout du nez tandis que les femmes savent ce qu'elles veulent. Pour Younghee, l'essentiel est de suivre son propre chemin, à son rythme, et de "mourir gracieusement". A plusieurs reprises, elle manifeste aussi bruyamment sa faim, allégorie transparente pour la soif de vivre qui l'anime, en dépit de fugaces crises d'apathie. Younghee a en effet besoin de manger et de boire, de dormir et de fumer. C'est un être de chair et de sang qui a un irrépressible besoin d'exprimer ses désirs et ses envies.

Peindre le même paysage où seule la lumière change

Malgré la tonalité plus sombre du film, l'humour propre à Hong SangSoo est lui aussi omniprésent, notamment parce qu'il fait écho avec ses films précédents. Cela passe principalement par les dialogues et le choix de situations qui se répètent et finissent par se confondre. Les propos définitifs tenus sur la vie et la mort, le hasard des rencontres, les versions alternatives d'une même histoire donnent un aspect irréel à l'histoire, à mi-chemin entre le conte onirique et le cauchemar. Pas étonnant, alors, qu'une séquence de rêve occupe justement une place centrale dans l'intrigue, et la fasse basculer sur une autre interprétation.

Peut-être est-ce là un changement significatif dans le cinéma de Hong SangSoo (toutes proportions gardées) : perdre en légèreté là où il gagne en profondeur, et cultiver une part de mystère plus importante sur les rapports de temporalité et de causalité entre ses différentes séquences. Moins basé sur un "dispositif" que certains de ses derniers films, On the beach at night alone renoue avec l'idée d'un cinéma qui expérimente, pensé pour décortiquer inlassablement les rouages complexes de la nature humaine. Si on osait une analogie avec Monet, qui peint sans cesse le même paysage dans des conditions de lumière différentes, peut-être irait-on jusqu'à renommer le film. Quelque chose comme : Femme aux prises avec ses sentiments, lumière du soir, horizon brumeux.

Vesoul 2017 : Des femmes et des bébés au palmarès

Posté par kristofy, le 15 février 2017

Le 23ème Festival des Cinémas d’Asie de Vesoul s'est terminée avec sa chaleureuse convivialité habituelle et beaucoup de promesses pour le rendez-vous de l'année prochaine. La manifestation prend de plus en plus d'ampleur localement (avec des lycéens, d'autres salles dans d'autres villes proches, incluant même un débat en duplex, et une programmation post-festival à Paris et ailleurs) et à l'international (au festival de Busan en Corée, on parle autant de Vesoul que de Berlin, pour beaucoup d'invités la ville vosgienne restera leur première étape de découverte de la France...), tant et si bien que de nombreuses séances ont affiché 'complet'. Sur une semaine il y a eu tout de même environ 150 séances et il a fallu en rajouter pour satisfaire la demande.

Nos films préférés

C'est au FICA de Vesoul que l'on voit en avant-première des films comme Tunnel de Kim Seong-hun (sortie le 3 mai), Après la tempête de Kore-eda Hirokazu (découvert à Cannes, sortie le 26 avril), The Bacchus Lady de Lee Je-yong (en ce moment au festival de Berlin), et surtout la riche sélection des films en compétition dont la plupart n'ont pas encore de distributeurs.

Parmi nos préférés il y avait Hotel Salvation de Shubhashish Bhutiani (Inde), Reseba-The Dark Wind de Hussein Hassan (Irak), Baby Beside Me de Son Tae-gyum (Corée du Sud), et 500m 800m de Yao Tian (Chine), ce dernier étant d'ailleurs étrangement complémentaire avec un des films les plus fort d'une autre sélection Blind Mountain de Li Yang...

Le prix du public pour Reseba-The Dark Wind

Comme on le pressentait déjà Reseba-The Dark Wind a fait forte impression sur les festivaliers et repart avec deux prix : prix du public et prix des lycéens.

Mais c'est 500m 800m de Yao Tian qui a gagné le Cyclo d'or du jury international (la cinéaste iranienne Rakhshan Bani-Etemad comme présidente, la réalisatrice géorgienne Rusudan Chkonia, le réalisateur sri lankais Vimukthi Jayasundara et la réalisatrice mongole Byambasuren Davaa) : ce film chinois risque d'ailleurs de ne pas être vu dans son propre pays tant il critique la politique de l'enfant unique en Chine (qui a été assouplie depuis 2016).

Yao Tian, fils unique, Cyclo d'or

Le réalisateur Yao Tian qui était présent à Vesoul avait expliqué que «Je suis né dans les années 80 et je n'ai pas eu de petit frère ou petite sœur à cause de cette injonction de l'enfant unique. Ce n'était pas possible car sinon il y avait une très grosse amende impossible à payer, de plus pour qui avait un travail de fonctionnaire c'était le renvoi de cet emploi. Si jamais une seconde grossesse arrivait tout de même c'était comme dans le film 500m 800m, pas possible de donner naissance à un deuxième enfant, il n'y avait pas vraiment de limite au nombre de mois de grossesse pour un avortement (ndlr : comme une séquence marquante du film). Cette politique de l'enfant unique a durer longtemps et au bout d'un moment il y a eu un vieillissement de la population, c'est pourquoi ça a été changé début 2016 avec l'autorisation d'un deuxième enfant. »

Le titre du film 500m 800m évoque deux endroits voisins où s'est construit le barrage des Trois Gorges : dans le village rural à plus de 800 mètres d'altitudes un second enfant était permis sous certaines conditions (si le premier enfant était une fille, il fallait attendre 3 ans après sa naissance...) mais ses habitants apprennent qu'on leur ordonne de déménager pour être reloger ailleurs, dans des logements plus modernes, plus bas, sous 500 mètres d'altitude... La décision de tout quitter pour les plus âgés est dure, les autres sont séduits par l'avantage d'avoir enfin une école. Une femme du village au dessus des 800 mètres déjà maman d'une petite fille se retrouve enfin enceinte d'un second enfant (ce qui est permis) et la famille bon gré-mal gré déménage donc, mais là où ils arrivent c'est l'application stricte de la politique de l'enfant unique : il lui est interdit de garder son bébé à naître...

reseba the dark windGrossesses, viols, avortements, traditions, maternité: la femme dans tous ses états

A noter que la grossesse était un sujet de société et un sujet de débat dans de nombreux films du FICA de Vesoul cette année, dont certains se retrouvent dans le palmarès. En Chine dans 500m 800m il y a des avortements forcés dans le cadre de la politique de l'enfant unique, dans Blind Mountain il y a des jeunes femmes qui sont vendues et retenues prisonnières et violées pour enfanter dans certains villages avec une majorité d'hommes qui désirent eux une descendance... Le viol est d'ailleurs un drame collatéral en période de guerre comme dans This is my moon de Asoka Handagama ou dans Reseba-The Dark Wind de Hussein Hassan. Dans La belle-mère de Samanishvili de Edgar Shengelaia le remariage d'un patriarche implique un futur bébé possible et donc la menace que son héritage soit divisé: on lui cherche une femme stérile. À l'inverse dans The Hunt de Vasantha Obeysekere un bébé né d'une liaison incite une femme à retrouver l'homme géniteur pour l'obliger à sa promesse de se marier avec elle. Quand une femme d'un certain âge se retrouve de nouveau enceinte cela provoque beaucoup de questionnements chez ses proches dans Emma (Mother) de Riri Riza et même des scandales dans Walls Within de Prasanna Vithanage. C'est donc compliqué de décider d'avoir ou pas un enfant, d'ailleurs le débat sur l'avortement est le thème central du film iranien Being Born de Mohsen Abdolvahab , Grand prix du jury, avec en balance des dépenses supplémentaires, le poids de la religion, un épanouissement contrarié... Certaines femmes n'arrivent pas à assumer leur bébé, confié à l'adoption dans The Bacchus Lady de Lee Je-yong parce que sa mère prostituée coréenne a accouché d'un bébé métis suite une relation avec un soldat américain..., dans Baby Beside Me de Son Tae-gyum, Prix Emile Guimet, une mère disparaît du foyer en abandonnant son bébé à son compagnon qui ayant un doute sur sa réelle paternité envisage de le faire adopter.

Le Palmarès du Fica de Vesoul 2017 :

- Cyclo d'Or : 500M 800M de Yao Tian (Chine)
- Grand prix du Jury International : BEING BORN de Mohsen Abdolvahab (Iran)
- Prix du Jury International : GOING THE DISTANCE de Harumoto Yujiro (Japon)
- Mention spéciale du Jury International : Hiromi Hakogi dans HER MOTHER de Sato Yoshinori (Japon)

- Prix du Jury NETPAC : GOING THE DISTANCE de Harumoto Yujiro (Japon)
- Prix de la critique : HOTEL SALVATION de Shubhashish Bhutiani (Inde)
- Prix Emile Guimet : BABY BESIDE ME de Son Tae-gyum (Corée du Sud)
- Coup de cœur du Jury Guimet : GOING THE DISTANCE de Harumoto Yujiro (Japon)
- Prix INALCO : EMMA (Mother) de Riri Riza (Indonésie)
- Coup de coeur INALCO : 500m  800m de Yao Tian (Chine)

- Prix du public du film de fiction : THE DARK WIND de Hussein Hassan (Iraq)
- Prix du Jury Lycéen : THE DARK WIND de Hussein Hassan (Iraq)
- Prix du Public du film documentaire : UN INTOUCHABLE PARMI LES MORTS de Asil Rais (Inde)
- Prix du Jury Jeune : LE CRI INTERDIT de Marjolaine Grappe & Christophe Barreyre (France / Chine)

Mon film de l’année : Dernier train pour Busan, un roller-coaster de plaisir

Posté par kristofy, le 24 décembre 2016

Séance de minuit dans le Palais du Festival de Cannes : excitation qui monte, quelques sursauts de peur, quelques rires de relâchement, et enthousiasme débordant. Largement supérieur aux productions venues d'Hollywood, aussi bien dans sa narration que dans ses effets visuels, Dernier train pour Busan peut se prévaloir du terme blockbuster dans le meilleur sens du terme : rafraichissant et jouissif, incroyable et formidable, bref extraordinaire. Et si c’était un des meilleurs films de l’année ?

En cette fin d’année 2016 beaucoup de films très différents les uns des autres ont été des belles surprises. Mais il reste alors, toujours, la persistance du souvenir de ce plaisir ressenti devant Dernier train pour Busan !

Imaginez un zombie dans un train et très vite il y en aura plusieurs dizaines à l’intérieur. Mais à l’extérieur c’est encore pire avec des milliers de zombies à chaque gare ! Ce dernier train en direction de Busan apparaît d’abord comme un futur tombeau mortuaire où chaque passager risque de succomber et de se transformer, mais il pourrait être aussi le dernier moyen pour se protéger et fuir. Cette double dimension du train à la fois piège et refuge est une des meilleures idées du film. Sa grande réussite est de ne s’être pas limité au concept ‘des zombies dans un train’ et d’aller plus loin avec, d’une part, une galerie d’individus reflet de la société coréenne et des différents caractères humains et, d’autre part, des différentes séquences d’action inventives et spectaculaires.

Dernier train pour Busan est beaucoup plus qu’un film à sensations fortes, il est devenu le plus gros succès coréen de l’année 2016 (et 11ème plus gros succès local historique) : un évènement qui a incité Gaumont à en acheter les droits pour un remake aux Etats-Unis. Quitte à vouloir transposer un film à succès dans une version américanisée, il vaudrait mieux éviter d’acheter les droits d’un chef-d’œuvre par un maestro de la mise en scène qu’aucune autre équipe ne pourrait refaire : pour Old Boy de Park Chan-wook, il a fallu dix ans pour sortir le pâle remake Old Boy par Spike Lee, qui a été un échec. Tout comme Old Boy ou The Raid & The Raid 2: Berandal, ce Dernier train pour Busan est le genre de film dont il est impossible de faire un remake... Ne serait-ce que dans les nouveaux titres venus de Corée du Sud, ceux, disons, plus ‘adaptables’, il faudrait mieux s’intéresser aux droits de remake de The exclusive: beat the devil's tatoo de Roh Deok, ou The Tunnel de Kim Seong-hoon ou de The Veteran de Ryoo Seung-wan (3ème plus gros succès de Corée). A noter d’ailleurs que l’époque n’est plus vraiment aux remakes: les gros studios américains eux capitalisent sur le marché chinois, et Warner Bros a ouvert une structure en Corée du Sud pour y coproduire The Age of Shadows de Kim Jee-woon…

Ceux qui aiment le cinéma prendront le train : Dernier train pour Busan est maintenant disponible en blu-ray/dvd/VàD (avec en bonus le film d’animation Seoul Station, complémentaire) depuis mi-décembre.

Mes autres coups de cœur : Les 8 salopards de Quentin Tarantino, le film d’animation Le garçon et la bête de Mamoru Hosada, 45 years de Andrew Haigh avec Charlotte Rampling et Tom Courtenay, 10 Cloverfield Lane avec Mary Elizabeth Winstead, et Mademoiselle de Park Chan-Wook. Soit un huis-clos sous la neige où chacun joue ses tirades comme au théâtre, une relation de maître et disciple entre un petit garçon perdu et une bête qui se retrouve au Japon, trois jours dramatiques dans la vie d’un couple ensemble depuis 45 ans en Angleterre, un petit bijou de tension et de paranoïa en étant enfermé et isolé de l’extérieur, un récit sophistiqué d’arnaque et d’érotisme en Corée du Sud…

La Gaumont prend les droits du remake de Dernier train pour Busan

Posté par redaction, le 8 décembre 2016

Sensation au dernier festival de Cannes (en séances de minuit), carton au box office coréen (80M$ de recettes, leader annuel toutes nationalités confondues), Dernier train pour Busan, qui a emballé la critique, n'a pas connu un énorme succès à l'international. Les fans ont adoré, certes, mais en France (275000 entrées) ou aux Etats-Unis (300000 entrées) le résultat final fut modeste. On peut le regretter.

Mercredi 7 décembre, la Gaumont a annoncé avoir acquis les droits pour des remakes en langue anglaise et en langue française. La Gaumont n'envisage aucun film en français mais a bien l'intention de faire une version américaine du thriller de zombies. Selon Variety, Europacorp, Studiocanal, Sony et la Fox étaient sur les rangs. On peut saluer le beau coup du studio français qui a été conquis par le film dès sa présentation cannoise.

Pour le distributeur et producteur coréen Next Entertainment World, il s'agit de donner au cinéma coréen l'opportunité d'être vu par un plus grand nombre et un public plus élargit, soulignant en creux que l'hyper violence du film avait sans doute limité sa capacité à attirer du public à l'étranger.

Premier film de Yeon Sang-ho, allégorie d'une Corée corrompue, Dernier train pour Busan aura donc une seconde vie hollywoodienne comme de nombreux thrillers latino américains, scandinaves ou asiatiques. Il s'agira aussi de la première production cinématographique américaine en langue anglaise pour la Gaumont, qui pilotera le projet à partir de son bureau de Los Angeles, qui travaille déjà pour des séries TV à dimension internationale.

9473 artistes sur une liste noire du Président sud-coréen

Posté par vincy, le 21 octobre 2016

A peine le Festival du film de Busan terminé, malgré les menaces qui pèse sur lui (lire notre article du 17 août dernier), c'est un autre scandale politico-cinématographique que révèle le quotidien national Hankook Ilbo. Le président sud-coréen Park Geun-hye aurait créé une liste noire d'artistes qui ne soutiendraient pas son gouvernement.

Ainsi les cinéastes Park Chan-wook (Old Boy, Mademoiselle), Kim Jee-woon (Age Of Shadows) et Ryoo Seung-wan (Veteran), ou encore les acteurs Song Kang-ho (Snowpiercer), Kim Hye-soo (Coin Locker Girl) et Park Hae-il (The Host) se retrouvent dans un document d'une centaine de pages comprenant 9473 artistes. La liste du Président aurait été envoyée au ministre de la Culture, des Sports et du Tourisme en mai 2015, accompagnée d'une requête: ces artistes ne devront pas recevoir de soutiens financier et logistique.

Tout cela a fait évidemment grand bruit. Le député et ancien poète Do Jong-hwan a rendu public des transcriptions de conversations au Conseil des Arts de Corée du Sud, où, clairement, l'existence de la liste noire est connue.

Bataille politique

Les artistes ainsi pointés du doigt par le Président ont en commun d'avoir protesté contre le gouvernement après le scandale du naufrage du ferry Sewol (ce même scandale qui menace actuellement les dirigeants du Festival de Busan), ou d'avoir soutenu le rival du Président, Moon Jae-in, lors de la campagne électorale en 2012, ou encore d'avoir soutenu le maire de Séoul, Park Won-soon, lors de son élection en 2014.

Le gouvernement a répliqué à travers l'agence de presse officielle Yonhap en expliquant que cette liste n'était qu'un agrégat de documents douteux compilés ensemble à partir d'autres documents déjà rendus publics. Par ailleurs, dans un pays où le cinéma est une industrie prospère et un motif de fierté nationale, ce même gouvernement a rappelé que ces artistes avaient, malgré tout, reçu des aides publiques.

Les partis d'opposition ont demandé une enquête et souhaitent en faire une arme politique pour destituer un Président très contesté.

Edito: Coups de Corée

Posté par redaction, le 17 août 2016

Cet été, le polar était coréen. The Strangers (à Cannes), Man on High Heels et cette semaine Dernier train pour Busan (lui aussi à Cannes). Et il n'y a aucun doute: les cinéastes sud-coréens ont le savoir-faire nécessaire pour nous emballer, avec une technicité impressionnante, mais ils ont surtout une audace qui manque dans la plupart des autres productions américaines ou d'ailleurs. Il y a toujours une envie de subversion, un désir de film noir, un goût pour la métaphore ou la double lecture qui enrichissent leurs histoires.

Désormais, les réalisateurs de la péninsule sont courtisés par Hollywood, de Netflix aux studios. Ou s'embarquent dans des productions somptueuses comme Mademoiselle de Park Chan-wook, qui sortira en octobre. De tous les cinémas asiatiques, c'est assurément celui qui se porte le mieux. Grâce à une politique de quotas dans les salles et une diversité de sa production, le cinéma sud-coréen est prospère et domine son box office. Dernier train pour Busan est le leader annuel (78M$) loin devant Captain America. Sur les 10 plus grands succès de l'année, 7 sont des films nationaux (dont Mademoiselle, 6e, 32M$). Pour donner une idée, Suicide Squad ne dépassera pas les 15M$ et Deadpool n'a récolté que 24M$. Semaine après semaine, un film coréen est en tête (cette semaine c'est The Tunnel, sorti sur 1000 écrans).

Dernière chance pour Busan

Le tableau serait parfait si. La Corée du Sud est doté du plus grand festival et du plus grand marché du film en Asie, à Pusan (Busan) durant l'automne. Or, ce rendez-vous est au cœur d'un énorme baroufle depuis quelques mois. Les producteurs et réalisateurs du pays ont menacé de boycotter la 21e édition, début octobre, qui va devoir réduire la voilure. Ils sont en train d'obtenir gain de cause. Soucieux que le festival garde son indépendance, les nouvelles règles qui étaient prêtes à être appliquées mettaient en danger, selon eux, l'identité du festival.

Cela fait deux ans que le combat est engagé. Tout est parti de la programmation d'un documentaire controversé et très politique, The Truth Shall Not Sink with Sewol, sur le naufrage du Sewol, causant la mort de 476 personnes. Ce documentaire sans concessions fustigeait l'inefficacité des secours. Face à cette violente charge anti-gouvernementale, le pouvoir a répliqué: L'ancien directeur du festival international du film de Busan (Biff), Lee Yong-Kwan, a été inculpé de détournements de fonds en Corée du Sud, accusations, motivées selon ses soutiens par des considérations politiques. Suite à la projection du docu, le comité organisateur du festival avait en effet été l'objet de toute une série d'enquêtes et d'audits, tandis que ses subventions avaient été considérablement réduites.

Crise nationale

Depuis, c'est la pagaille. A l'étranger, tout le monde a soutenu les dirigeants du festival. En Corée du sud, la profession a décidé de faire pression sur le pouvoir en censurant l'événement. Face aux enjeux économiques et diplomatiques, le pouvoir sud-coréen n'a pas eu d'autres choix que de revoir sa copie et de promettre des garanties sur l'indépendance et l'autonomie du festival dans un pays où la liberté d'expression n'est pas acquise. Et désormais, tant que les accusations contre Lee Yong-kwan sont maintenues, producteurs et réalisateurs veulent continuer le bras de fer.

Pour l'instant, on compte les morts. Le Festival manque d'argent, les sponsors ont détourné les regards (et le porte monnaie), le centre de recherche va être fermé et le marché du film fortement réduit. Et tout ça, alors que le géant chinois cherche à bâtir deux ou trois grands festivals de cinéma...