Cannes 70 : quelle place pour le cinéma africain ?

Posté par cannes70, le 24 avril 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-24. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .


L'un des questions récurrentes posées annuellement au délégué général du Festival de Cannes mais aussi aux programmateurs des sélections parallèles (Quinzaine, Semaine et autres) est la sous-représentation du cinéma africain dans la plus grande manifestation de cinéma. Sur un continent marqué par la pauvreté, les guerres, le manque de productions solides ou de soutiens forts des pouvoirs publics (pour le moins), est-il possible de produire et donc ensuite de diffuser des films africains ?

Le sénégalais Ousmane Sembène, dont le film La Noire de… est le premier long-métrage réalisé par un cinéaste d'Afrique noire (prix Jean-Vigo en 1966) disait lui-même face aux questionnements sur la faible représentation du cinéma africain dans les Festivals de Film (Cannes, mais aussi Venise et Berlin) : «C'est à nous de créer nos valeurs, de les reconnaître, de les transporter à travers le monde ; nous sommes notre propre Lumière».

Djibril Diop Mambéty est le premier cinéaste du continent à avoir marqué le Festival de Cannes avec tout d'abord avec un court-métrage documentaire, Contras'City projeté dans la cadre de la première Quinzaine des Réalisateurs en 1969. Ce off de Cannes l'accueillera à nouveau avec Badou Boy, chronique enjouée d'une durée d'une heure de la vie quotidienne dans le Dakar populaire en 1971, puis deux ans plus tard avec son premier long, Le Voyage de la hyène. Ce chef d'oeuvre politique et métaphorique est plus connu aujourd'hui sous son titre d'origine Touki Bouki, redécouvert grâce à la World Fundation et Cannes Classics en 2008.

À travers l'errance d'un couple de jeunes adultes qui rêvent d'un avenir meilleur loin de leur pays natal, le réalisateur questionne une société perdue entre tradition et modernité. Mory, ancien gardien de troupeau, conduit une belle moto avec en figure de proue le crâne d'un zébu, symbole de son ancienne activité. Il propose à sa compagne Anta de prendre le bateau qui part le lendemain pour Paris, déjà eldorado pour de nombreux africains. La relation du couple est moderne, libérée de tout code moral convenu, amoureuse et sensuelle. La forme du récit est aussi libre que ses deux protagonistes qui ne semblent retenus par rien de tangible dans leur pays. Membéty transgresse les règles narratives avec un art maîtrisé du montage et du saut du coq à l'âne, ne cherchant pas la clarté à tout prix mais à faire naître des sensations quasi magiques. Une liberté d'écriture qui inscrit Membéty comme un cousin éloigné de Jean-Luc Godard et un futur grand du cinéma mondial. Ce film a fortement contribué à faire émerger une curiosité pour une cinématographie encore (déjà) balbutiante.

Pour autant, Djibril Diop Mambéty ne s'impose pas comme le représentant de son pays, voire de son continent, mais comme un créateur de formes à part entière, visionnaire mais qui n'a pas pu, hélas, s'imposer avec une longue filmographie. Celui qui croyait à un cinéma africain indépendant produit dans son pays n'a jamais quitté le Sénégal, ni pour aller dans une université de cinéma ni pour trouver de nouveaux financements. Malheureusement, il ne tournera qu'un seul autre long-métrage, vingt ans plus tard : Hyènes, adaptation bouleversante du Voyage de la vieille dame de Dürrenmatt, en compétition officielle en 1992.

Le compositeur Wasis Diop évoquait l'engagement de son frère dans un entretien au site Africiné : «La complicité professionnelle entre Djibril et moi a débuté quand il a eu sa caméra en main. C'était en 1965. Il avait dix-huit ans : un âge précoce dans un pays où le cinéma n'existait pas. J'étais à l'école et je séchais les cours pour l'accompagner dans son aventure. […] Nous étions déjà, très tôt, portés vers des questionnements de lumière, d'ombre, de mouvement, de son, etc. C'est ce qui fait que je suis devenu musicien, grâce à l'écoute de la société, de l'environnement, à l'observation, des quantités de choses, des personnages insolites qui cernaient notre existence». Les deux films sont associés à ses yeux, comme une boucle réunie par un lien invisible : «Touki Bouki et Hyènes c'est exactement la même histoire. Dans Touki Bouki, l'héroïne Anta s'en va, dans Hyènes elle revient à travers le personnage de Linguère Ramatou. C'est une symbiose, c'est une même histoire liée par une toile, je ne dirais pas mystique mais magique dans la création».

Sénégal toujours avec Ousmane Sembene, le premier – et le dernier, jusqu'à présent – cinéaste africain à recevoir le Carrosse d'or attribué par la SRF dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs en 2005. L'année précédente, il remportait le Prix Un Certain Regard à Cannes pour Mooladé, son dernier film, dans lequel il dénonce l'excision dont sont victimes les jeunes filles dans de nombreuses sociétés en Afrique. Il avait dédié son prix «aux mères, femmes qui luttent pour abolir cet héritage d'une époque révolue». En 2015, le documentaire Sembene ! de Jason Silverman et Samba Gadjigo, présenté à Cannes Classics après une projection de La Noire de…, revenait sur cet auteur plus classique sur la forme mais qui a lui aussi exercé une influence majeure.

En 2005 toujours, il donnait une leçon de cinéma sur la Croisette, évoquant sa vocation et son accession à ce métier inaccessible : «J’ai toujours été fasciné par l’image, […] dès l’enfance, entre quatre et six ans. On était avec les grand-mères qui savaient raconter des histoires. Des conteurs, j’ai retenu qu’ils étaient en même temps leurs propres auteurs, metteurs en scène, acteurs et musiciens. […] De la parole, l’image se créait dans ma tête. Et ça a continué pendant toute mon enfance. […]». Je voulais connaître le continent, pas seulement connaître le Sénégal. J’ai fait le tour du continent : à pieds, à dos de chameau, à cheval et en pirogue. Uniquement pour apprendre. Et c’est à partir de ce moment que j’ai passé dix jours sur le fleuve Congo ; on fuyait, c’était à l’époque de Lumumba. Je le dis toujours ; ce que j’ai vu m’a alors fasciné. Et du Congo, alors le Zaïre, j’ai dit : « je vais apprendre le cinéma ». […] En France, j’ai rencontré des hommes à qui je suis toujours redevable : des cinéastes. Je leur ai dit que je voulais faire du cinéma. C’est ainsi que, grâce à leur soutien, Georges Sadoul, entre autres, je me suis retrouvé en Union soviétique [aux studios Gorki de Moscou]. J’avais quarante ans bien sonnés. J’ai laissé enfant et femme pour aller apprendre le cinéma. Qu’est-ce qu’apprendre ? C’est avoir une connaissance de l’autre et de se demander ce qu’on peut ajouter à ce qu’on a appris pendant son enfance. Savoir seulement ce que le maître sait, le maître reste supérieur à vous. Respecter son père, c’est bien mais si vous n’ajoutez rien de nouveau à la maison de votre père, vous êtes toujours en dessous de votre père. Et je suis sûr que ceux qui m’ont enseigné, d’une manière ou d’une autre, seraient d’accord avec moi. J’ai appris à faire des films, mais je dois le faire en conformité avec mon temps et mes émotions. ».

En 1962, il réalisait son premier court-métrage, Borom Sarret (diffusé à Cannes Classics 2013), la journée d'un charretier qui transporte des clients et des marchandises. Lorsqu'un fonctionnaire zélé confisque son outil de travail, il rentre chez lui, sans argent et sans nourriture. Le réalisateur évoquait également sa responsabilité en tant que cinéaste africain, son «double rôle» consistant à s'adresser à deux publics différents en même temps : le public africain et le public international.

Après ces deux pères fondateurs, liés par leur pays d'origine et par leur importance historique en tant que porteurs d'espoirs pour ceux qui espéraient donner une voix à leur pays dans un continent sacrifié dans ce domaine, petit tour d'horizon, bien trop succinct des principaux artistes venus d'Afrique, à commencer par l'un des cinéastes les plus respectés de sa génération : Youssef Chahine. L'égyptien, né en 1926, est venu plusieurs fois en compétition, pour la première fois avec Le Fils du Nil en 1952 puis avec Ciel d'enfer (1954), La Terre (1970) et Adieu Bonaparte (1985) revenu à Cannes Classics en 2016 en version restaurée. Le Destin en 1997 lui permet de recevoir un prix pour l'ensemble de sa carrière. À Un Certain Regard, il présente L'Autre en 1999 et Alexandrie... New York en 2004, La Quinzaine des réalisateurs l'a accueilli avec Alexandrie encore et toujours (1990) et Le Caire raconté par Youssef Chahine (1991). En 2007, il est l'un des réalisateurs du film collectif Chacun son cinéma. Il est membre du Jury officiel en 1983.

En 1987, deux grands noms sont présents simultanément à Cannes. Devenu cinéphile grâce à l'arrivée des films des films de Hollywood dans son village natal dont ceux de John Wayne, le Malien Souleymane Cissé est devenu une autre grande figure de Cannes, recevant le Prix du Jury pour Yeelen (La Lumière). Il est invité à plusieurs autres reprises, en compétition pour Waati (Le Temps) en 1995 puis en séance spéciale avec Min Ye... (Dis moi qui tu es...) en 2009 et Oka en 2015.

Déjà en 1982, il participait à Un Certain Regard avant de rejoindre le jury officiel en 1983 et à celui de la Cinéfondation en 2006. En 2007, il fait partie des cinéastes présents pour le lancement de la World Cinema Foundation, aux côtés de Alfonso Cuarón, Ahmed El Maanouni, Fatih Akin, Gianluca Farinelli (directeur de la Cinématèque de Bologne, voir entretien), Ermanno Olmi, Walter Salles, Martin Scorsese et Wong Kar Wai. : «Les projets arriveront naturellement à la Fondation, il y aura des metteurs en scène qui amèneront des films représentant leur propre culture, l’identité de leur propre pays. […] Cette Fondation représente un grand espoir en Afrique, parce que nous nous rendons compte de tous les problèmes que le continent africain connaît […] Dans beaucoup de pays, il n’y a pas de préservation des films. […] Martin Scorsese est une personne qui a beaucoup d’humanité et une certaine prévoyance. Nous l’accompagnerons dans ce combat, parce qu’il en est de notre survie. Si dans 15 ou 30 ans, nos films ne sont plus visibles, et bien nous n’existerons plus».

Comme plusieurs réalisateurs évoqués ici, il a appris le cinéma dans une contrée lointaine : «L’occasion s’est ensuite présentée pour moi de faire des stages de photographie et de cinéma à Moscou, où je suis resté sept ans. L’adaptation n’a pas été facile… J’ai dû m’adapter au climat et apprendre le russe. Diplôme en poche, j’ai commencé à faire des reportages au Mali et par la suite des films».

Attentif à la transmission du savoir de son métier, il est l'un des fondateurs de l’Union des Créateurs et Entrepreneurs du Cinéma et de l’Audiovisuel de l’Afrique de l’Ouest (UCECAU) dont l'un des buts est d'aider les jeunes générations à trouver les moyens de devenir cinéastes. Martin Scorsese, pourtant grand cinéphile, n'a découvert le cinéma africain qu'avec Yeelen et s'est donc bien rattrapé depuis en contribuant à la naissance puis à l'essor de la World Cinema Foundation. «Ce film a permis notre rencontre. Il a eu la gentillesse de nous apporter un soutien à la fois moral et logistique formidable. En 2007, il a même passé quatre jours avec nos jeunes à Bamako et en a invités quelque-uns sur son propre plateau de tournage » racontait Cissé au site Daily Movies.

En 1987, le Burkinabé Idrissa Ouedraogo débute à la Semaine de la critique avec Yam Daabo puis obtient le Grand Prix du jury en 1990 avec Tilai et revient enfin avec Kini & Adams en 1997, en compétition. En 1989, Yaaba était à la Quinzaine des Réalisateurs et reçoit le Prix de la critique, Djibril Diop Mambéty faisant d'ailleurs son retour après 17 ans d'absence en signant son making-off, Parlons Grand-mère, où il observe avec humour et poésie les aléas d'un tournage au Burkina Faso.

Dans un entretien au Monde en 2015, il insistait sur l'importance de la maîtrise de L'outil de fabrication : «Le cinéma est un art, il ne consiste pas seulement à raconter une histoire, il est aussi une technique. Pour être compétitif avec le flot d’images qui envahit le monde, il faut l’être d’abord en termes techniques et aussi en terme de récit. […] Ce métier artistique a pour base des études de cinéma comme Abderrahmane Sissako, Souleymane Cissé, Sembène Ousmane et moi-même en avons fait. La formation, la maîtrise de l’outil cinématographique sont très importants. C’est ce qui permet au regard et aux oreilles d’accepter un film. On ne peut pas faire l’économie de la formation professionnelle. […] Un film, c’est de la bonne image et du bon son, c’est tout. A force de ne plus en donner, les salles de cinéma n’existent quasiment plus dans nos pays».

Abderrahmane Sissako a lui aussi étudié le cinéma... à Moscou. Il débute à Cannes avec le court-métrage Octobre à Un Certain Regard en 1993, revient en 1998 avec La Vie sur Terre à la Quinzaine des Réalisateurs en 1998 et En attendant le bonheur le fait revenir à Un Certain Regard en 2002. Bamako est en sélection officielle hors-compétition en 2006 et en 2014 Timbuktu est très remarqué, laissant croire à une présence au palmarès. Il n'en sera rien mais quelques mois plus tard, le film remporte sept César, dont ceux du meilleur réalisateur et du meilleur film.

Abderrahmane Sissako inaugure avec Juliette Binoche le Pavillon des Cinémas du Monde en 2009. Il est simple membre du jury Cinéfondation et Courts métrages en 2000 avant d'en être le président en 2015, président de Un Certain Regard en 2003 et membre du jury long-métrages en 2007. premier réalisateur d'Afrique noire nommé à l'Oscar du film étranger avec Timbuktu pourrait lui permettre d'être le premier cinéaste du continent à présider le jury officiel. Peut-être devra-t-il attendre un autre film aussi exposé pour le devenir ? Il est le conseiller culturel du chef d'état Mohamed Ould Abdel Aziz.

Récemment un nouveau cinéaste s'est imposé sur la scène internationale avec Abouna (Quinzaine des réalisateurs, 2002) et Daratt (prix spécial du jury à Venise en 2006). Mais c'est le succès de Un Homme qui crie, prix du jury à Cannes en 2010 qui permet à Mahamat-Saleh Haroun non seulement de poursuivre son œuvre mais aussi d'aider à la visibilité du cinéma dans son pays. Il n'est pas seulement le premier cinéaste de premier plan venu du Tchad : avec le documentaire Bye Bye Africa, en 1999, il signait l'acte de naissance du cinéma tchadien.

En 2013, il revient, toujours en compétition, avec Grigris, non primé par le jury mais qui permet au directeur de la photographie Antoine Héberlé de recevoir le Prix Vulcain de l'Artiste-Technicien, décerné par la C.S.T. Comme souvent avec les cinéastes émergents de pays qui ne le sont pas moins, la direction du festival l'invite à participer à ses jurys et il est ainsi membre de la Cinéfondation en 2014 et de l'officielle en 2011 sous la direction de Robert De Niro (celui de la Palme d'or à The Tree of life de Terrence Malick). Interrogé lors de la conférence de presse du jury le jour de l'ouverture, il revenait sur ce qui s'était passé depuis l'obtention de son prix quelques mois plus tôt. Il annonçait alors qu'il avait été approché par le président Idriss Déby Itno pour créer une école de cinéma mais le projet n'a jamais été mené à terme, comme il l'expliquait en février dernier au Point : «Il a traîné, notamment du fait de l'entourage où tout le monde n'était pas favorable, n'y voyant pas leur intérêt. Et puis, il y a eu la crise, qui sévit encore, ça ne facilite pas les choses».

Vers la fin du festival, dans un entretien à La Croix, il s'exprimait sur l'invitation qui lui avait été faite et comment il avait vécu l'expérience, signalant notamment : «Les jurés sont sélectionnés par le Festival pour leur vision et leur proximité avec un certain cinéma. […] J'ai pris cet honneur, au-delà de ma personne, comme un signal lancé à l'Afrique. Une façon de dire à ceux qui pensent que Cannes ne se préoccupe pas de ce continent que, quand on a des choses importantes à dire, une place leur est faite. Il faut se préoccuper d'être dans cet endroit, se donner les moyens d'y figurer. Tous les cinémas du monde s'y confrontent et viennent acquérir plus de visibilité. À nous aussi de faire bouger les choses. Je me suis retrouvé dans un jury de haute tenue qui a élargi mon horizon et mon regard. J'aime bien les expériences qui me permettent d'apprendre. On est conscient quand on arrive qu'il faut défendre un cinéma exigeant et qui parle au monde. Les discussions, entre nous, m'ont permis de comprendre des aspects que je ne percevais pas bien ou pas toujours. Ce que j'ai vécu comme juré a ressemblé à une sorte d'apprentissage».

L'an dernier il revenait en séance spéciale avec le documentaire Hissein Habré, une tragédie tchadienne. Son prochain film, Une saison en France, qui réunit Sandrine Bonnaire et Ériq Ebouaney, et que l'on espérait sur la Croisette, devrait sortir l'automne prochain. Mahamat-Saleh Haroun a sorti un premier roman en mars dernier (Djibril ou Les ombres portées) et a été nommé ministre du Développement touristique, de la Culture et de l'Artisanat le 5 février dernier. Comme son collègue mauritanien, il lui est reproché d'être trop proche, voire complice, de gouvernements laissant peu de liberté à leur peuple.

En 2012, La Pirogue du sénégalais Moussa Touré est sélectionné à Un Certain regard et poursuit de façon plus didactique que son compatriote Membéty les voyages clandestins de l’Afrique vers l’Europe. Les temps ont changé, le style onirique est délaissé pour un brûlot réaliste et engagé sur l'exil, souvent mortel, des Sénégalais qui espèrent une meilleure vie ailleurs. Le réalisateur voit l'embarcation de son titre comme «une métaphore du pays qui part à la dérive, quand il n’y a plus d’horizon». Interrogé sur ce qu'il attendait du Festival de Cannes, il répondait : «Que le festival de Cannes s'ouvre davantage au cinéma du monde».

Présence forcément limitée en raison du boycott qui a frappé ce pays ségrégationniste avant la libération de Nelson Mandela, l'Afrique du Sud n'a que rarement envoyé des représentants. Skoonheid d’Oliver Hermanus, développé  au sein de la Résidence de la Cinéfondation, est le premier film tourné en afrikaans (la langue des oppresseurs) montré sur la Croisette, à Un Certain Regard en 2011. Son compatriote Oliver Schmitz est lui venu avec Mapantsula (1988), Hijack Stories (2001) et Le Secret de Chanda (2011), toujours à Un Certain Regard.

Parmi les autres réalisateurs de la compétition, au moins partiellement oubliés de nos mémoires, quelques égyptiens : Salah Abou Seif, considéré comme le père du cinéma réaliste égyptien, avec Les Aventures de Antar et Abla (1949), La Sangsue (1956) et Le Monstre, Grand Prix en 1954 ; Kamal El Sheikh avec Vie ou mort (1955), La dernière nuit (1964) et Langage du geste (1973) ; Henry Barakat avec Al Haram (1965) mais aussi le marocain Abdelaziz Ramdani avec Âmes et rythmes (1962) ; le tunisien Abdellatif Ben Ammar avec Une si simple histoire (1970) en compétition et avec Aziza à la Quinzaine des réalisateurs (1980) et l'haïtien Raoul Peck avec L'Homme sur les Quais en 1993, porté par l'impressionnante performance de Toto Bissainthe, la voix du rôle-titre de La noire de... de Sembène. Il est le président de la Fémis depuis 2010. Le français Jacques Baratier avec Goha fait partie de la liste des quelques réalisateurs étrangers en course pour la Palme d'or avec un film tourné sur le sol africain (en Egypte), une fable qui révèle Omar Sharif et Claudia Cardinale. Jean Rouch, qui a souvent encouragé les artistes africains à faire entendre leurs voix, représente en 1976 le Niger avec Babatou, les trois conseils.

Le cinéma africain a heureusement été primé sur la Croisette. Passons sur la Palme d'or officiellement marocaine de Orson Welles pour Othello, la première – et dernière à ce jour – revenant à l'Algérie pour Chronique des années de braise, palme d'or du jury de Jeanne Moreau en 1975. Déjà prix de la première œuvre avec Le Vent des Aurès en 1967, Mohammed Lakhdar-Hamina reste l'un de ces habitués méconnus de Cannes, avec d'autres sélections encore, à commencer par le court-métrage Sous Le Signe de Neptune, en compétition en 1963 et les longs-métrages, en compétition toujours, Vent de sable (1982) et La Dernière Image (1986) avec Véronique Jannot, vedette de la série Pause Café et interprète de la chanson rébus Désir, désir avec Laurent Voulzy. Il a depuis disparu des radars.

Malgré la longueur de ce texte, la question des financements et de l'exposition du cinéma africain reste à creuser en détails. Des tentatives de mettre en avant le continent se sont parfois soldés par des échecs. Ainsi, les Soleils d'Afrique lancés à Cannes en 2004 au Pavillon des Cinémas du Sud, se voulaient les Oscars ou les César de l'Afrique mais l'initiative a rapidement fait long feu. Plus pertinente est l'annonce récente par l'UNESCO de la création d'un partenariat avec la Film Foundation et la Fédération Panafricaine des Cinéastes pour un projet important pour le patrimoine cinématographique africain. Il vise, sur le long terme, à localiser, restaurer et préserver les grands classiques du cinéma africain.

L'Afrique à Cannes en 2017

Va-t-on découvrir le prochain nouveau grand nom du continent africain lors de Cannes 2017 ? Le nombre de représentants est faible, comme toujours ou presque donc, mais en sélection officielle, on retrouve au sein de Un Certain Regard la Tunisienne Kaouther Ben Hania avec La Belle et la meute (Aala Kaf Ifrit) et l'Algérien Karim Moussaoui avec En attendant les hirondelles, un projet soutenu par Alice Winocour, marraine 2016 de la Fondation Gan.

La Quinzaine des Réalisateurs accueille modestement la réalisatrice zambienne Rungano Nyoni avec I Am Not A Witch ; rien à la Semaine de la Critique ni à l'ACID et la sélection de Cannes Classicss n'a pas encore été dévoilée… mais La Fabrique Cinéma (ex Fabrique des Cinémas du Monde), un événement de soutien à la création organisé par l’Institut français, présentera dix projets dont quatre venus d'Afrique : The Sovereign de Wim Steytler (Afrique du Sud), The Bridge de Hala Lotfy (Egypte), Hawa Hawaii de Amirah Tajdin (Kenya) et The Maiden’s Pond de Bassem Breche (Liban). De futurs talents de la compétition cannoise ?

Pascal Le Duff de Critique-Film

Alain Gomis reçoit son 2e Etalon d’or au Fespaco avec « Félicité »

Posté par vincy, le 5 mars 2017

C'est la félicité pour le cinéaste sénégalais Alain Gomis. Il y a deux semaines, Félicité, son dernier film, avait reçu le Grand Prix du jury au Festival de Berlin. Un Ours d'argent qui couronnait pour la première fois dans l'histoire de la Berlinale un film africain, coproduit par la France (notons quand même que le film sud-africain Carmen de Khayelitsha de Mark Dornford-May est jusque là le seul film africain sacré par un Ours d'or).

Félicité a réussi un beau doublé en remportant l'Etalon d'or hier soir, samedi 4 mars, au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco). Le film raconte la difficile vie d'une chanteuse de bar de Kinshasa confrontée à la pauvreté, dont le fils vient d'avoir un grave accident de moto.

"C'est un grand honneur de recevoir ce trophée pour la deuxième fois", a déclaré Alain Gomis, quatre ans après son Etalon d'or pour Tey. Jusqu'ici, seul le Malien Souleymane Cissé avait été deux fois primé par l'Etalon d'or dans sa carrière. Il a cependant mis en garde l'assistance: "Le cinéma est en danger" selon lui. "On parle de moins en moins de culture et de plus en plus de commerce" rappelle-t-il. "L'arrivée des grands opérateurs nous aide, mais il est aussi un danger. Il faut lutter pour notre indépendance" affirme-t-il à un moment donné où des multinationales comme Vivendi ou la Fnac investissent en Afrique francophone pour développer des réseaux de cinémas ou de grandes surfaces culturelles.

Chouchou des festivaliers, le film anticolonialiste béninois Un orage africain de Sylvestre Amoussou a reçu l'Etalon d'argent. Au moment où le film (qui n'est pas antioccidental souligne le cinéaste), a été primé, le Palais des Sports à Ouaga 2000 a été plongé dans un noir total. Ce manifeste cinématographique contre l’exploitation du continent africain par des gouvernements et entreprises occidentaux a été de loin le film le plus acclamé de la 25e édition du Fespaco selon les journalistes sur place.

L'Etalon de bronze de la mise en scène a été décerné au film marocain A mile in my shoes de Saïd Khallaf. Le prix d'interprétation masculine est revenu à l'acteur français Ibrahim Koma pour son rôle dans le film malien Wulu, autre film ayant reçu un très bel accueil du public et qui a été également récompensé du Prix Sembene Ousmane. Enfin, le prix d’interprétation féminine a été attribué à l’actrice Noufissa Benchehida dans A la recherche du pouvoir perdu du réalisateur marocain Mohammed Ahed Bensouda.

Sandrine Bonnaire chez Mahamat-Saleh Haroun

Posté par vincy, le 16 août 2016

Le réalisateur de L'homme qui crie (Prix du jury à Cannes 2010) et de Gris Gris (en compétition à Cannes 2013) Mahamat-Saleh Haroun a enrôlé Sandrine Bonnaire pour son prochain film, Une saison en France.

Le cinéaste tchadien va s'intéresser à un immigrant Centrafricain, Abbas, venu en France de Centrafrique, et qui est contraint une nouvelle fois à s’exiler. Professeur de collège et veuf ayant fui la guerre dans son pays avec ses deux enfants, il demande l'asile politique. Malheureusement, sa demande est rejetée et il doit quitter la France, avec ses gamins. Mais Carole, une femme française, tombe amoureuse de lui et lui propose de le loger.

Abbas sera incarné par Eriq Ebouaney (dont la filmographie va de Park Chan-wook à Fabrice Eboué, de Brian de Palma à Jean Becker en passant par Ridley Scott et Claire Denis) . C’est le premier long métrage du réalisateur tchadien qui sera tourné en France (cet automne).

"J’ai essayé de saisir la complexité des situations à travers les trajectoires de différents personnages qui n’ont pas eu d’autre choix que de fuir leur pays. Quel est le destin de ces hommes et femmes jetés sur les routes de l’exil ? Telle est la question qui court tout au long du film" explique le réalisateur pour décrire son film.

Le cinéaste a présenté hors-compétition à Cannes cette année le documentaire Hissein Habré, une tragédie tchadienne.

Festival Ecrans Noir: Les écrans s’allument en Afrique

Posté par vincy, le 26 juillet 2016

La 20e édition du Festival Ecrans Noirs à Yaoundé (Cameroun) s'est terminée samedi. Créé par le réalisateur Bassek Ba Kobhio, l'association Ecrans Noirs, qui organise l'événement, a pour objectif la diffusion des créations cinématographiques de six pays d’Afrique centrale (Cameroun, Gabon, Congo, République démocratique du Congo, République centrafricaine et Tchad) dans un continent qui souffre cruellement d'équipements pour le cinéma.
Cette année, le marocain Hicham El Jebbari a reçu l'Ecran d'or du meilleur film pour Larmes de Satan tandis que le prix du meilleur documentaire a été décerné au français Laurent Chevalier pour La trace de Kandia. La compétition confrontait CEO (Nigéria), Naked Reality (Cameroun), Sans regret, Innocent malgré tout (Cote d'Ivoire), Dealer (Congo), Le Pagne (Niger) et Katutura (Angola). Autant de films qu'on ne verra peut-être pas en France. Au moins CEO a bénéficié d'une avant-première inédite en étant diffusée sur un vol Lagos - Paris de la compagnie Air France (lire aussi le le reportage sur la jet set nigérienne et Nollywood à 10000 m d'altitude sur LeMonde.fr).

Mais si Ecrans Noirs a su s'installer au fil des ans, le problème de la visibilité des films africains perdurent. Manquant de salles, les pays d'Afrique de l'Ouest et du centre compensent avec la vidéo et internet. Youtube se targue d'être le premier diffuseur de films africains et un film qui n'y est pas a peu de chances d'être vu, y compris hors du vaste continent.

Un parc de salles insuffisant mais en progression

Récemment à Yaoundé, le groupe Vivendi a lancé la première de ses salles - Canal Olympia - parmi un grand nombre de cinémas prévus à Conakry en Guinée, à Cotonou au Bénin, à Brazzaville en République du Congo et à Dakar au Sénégal. C'est la première salle au Cameroun depuis 25 ans.
A Libreville au Gabon, il n'existe que la salle du Centre culturel français. A N'Djamena au Tchad, le Normandie n'a rouvert qu'en 2011 après 30 ans de fermeture. Mais les choses bougent. Outre les ambitions de Vivendi, il y a d'autres groupes ou promoteurs qui y voient un futur eldorado. Le cinéma Sea Plaza à Dakar, ouvert en janvier dernier, fait coexister blockbusters et films locaux.
Abidjan compte quelques vraies salles de cinéma, mais en a perdu beaucoup (notamment les légendaires cinémas du quartier de Yopougon). Cependant, le Majestic Ivoire, situé dans l'Hôtel Sofitel, fermé au début des années 2000, a rouvert il y a quelques mois, équipé pour la 3D. Enfin, le Nigéria a engagé un vaste plan de construction de cinémas et dispose de l'industrie la plus structurée (distributeurs, producteurs...).

Depuis le rapport d'Unifrance remis il y a deux ans, les choses ont bougé.

timbuktuUn problème de visibilité que compense en partie Internet

Pourtant, vu le retard pris, les producteurs misent avant tout sur la télévision, la vidéo et le web. Internet est d'autant plus crucial qu'il permet de toucher les expatriés dans le monde entier et surtout de faire connaître à l'international les productions nationales. Car là aussi, hormis quelques cas comme Timbuktu ou Un homme qui crie, peu de films d'Afrique de l'Ouest ou d'Afrique centrale parviennent à attirer des publics européens ou américains, quand ils sont distribués. Grâce à des liens de plus en plus intenses entre la Chine et l'Afrique, l'avenir serait peut-être en Asie: "L’industrie africaine du cinéma est une opportunité unique pour les investissements chinois sur le continent, expliquait il y a un an le professeur Nusa Tukic qui étudie les relations culturelles entre la Chine et l’Afrique à l’université Stellenbosh en Afrique du Sud. Et il existe de plus en plus de films qui prennent la Chine comme décor."

Chine et France

Dans cet article, il était rappelé que de plus en plus de sociétés chinoises investissent dans le secteur de la diffusion en Afrique, à l'instar de Star Times. "Les entreprises chinoises et nigerianes opèrent déjà conjointement des réseaux satellites, avec des signaux numériques de télévision couvrant 84% du continent africain. Le mariage de Nollywood et Chinawood devrait permettre d’alimenter les tuyaux. Certains l’ont bien compris. Le cinéaste Abderrahmane Sissako travaille en ce moment sur un nouveau projet de long-métrage ayant pour cadre la Chine et l’Afrique: « Avant tout une histoire d’amour, explique-t-il. Je veux montrer la mondialisation, la réalité d’un monde qui change. »"

Car hormis les trois grands producteurs du continent - Maroc, Nigéria, Afrique du sud - le cinéma africain souffre d'une dépendance vis-à-vis des aides internationales (et essentiellement françaises et européennes). Le CNC, à travers sa commission "Aide aux cinémas du monde" dispose d'un budget total de 6 millions d’euros. Ce sont surtout des films du Maghreb qui sont aidés. L'an dernier, le CNC a ainsi apporté son aide à Hedi de Mohamed Ben Attia (Tunisie), Ali, la chèvre et Ibrahim de Sherif El Bendary et Clash de Mohamed Diab (Egypte), La Miséricorde de la jungle de Joel Karekezi (Rwanda), Ladji Nyè de Daouda Coulibaly (Mali), Banc d'attente de Suhaib Gasmelbari Mustafa (Soudan), Dent pour dent de Mamadou Ottis Ba et Félicité de Alain Gomis (Sénégal), Indivision de Leila Kilani et Vigile de Faouzi Bensaïdi (Maroc), L'Abattoir de Lahsen hassen Ferhani et Le Fort des fous de Narimane Mari (Algérie).

Reconnaissance

Il y a un peu de lumière au bout du tunnel: le cinéma tunisien et le cinéma égyptien renaissent et sont de nouveau en vedette dans les grands festivals européens. Hedi a ainsi emporté deux prix à Berlin en février (dont celui du meilleur premier film). Des festivals - Marrakech, mais aussi Abu Dhabi et Dubai, permettent de mettre davantage à l'honneur ce cinéma méconnu auprès des professionnels. Et le Fespaco de Ouagadougou reste un événement incontournable chaque année.

En France, des festivals comme le Festival International Des Films De La Diaspora Africaine (en septembre à Paris), le Festival des Cinémas d'Afrique du Pays d'Apt (en novembre) ou Cinemas et Cultures d'Afrique (en mai à Angers) contribuent au rayonnement du cinéma de ce continent.

Cannes 2016: les prétendants asiatiques, océaniques et africains

Posté par vincy, le 5 mars 2016

Queen of Katwe mira nair lupita nyong'o

Deuxième liste des prétendants pour le Festival de Cannes 2016. A moins de deux mois du Festival, faisons un point sur les films qui pourraient être sur la Croisette. C'est sans doute la liste la plus imparfaite tant il difficile de savoir d'où nous sommes l'état de production des films dans certains pays comme la Chine, l'Iran ou l'Inde. Mais il est sûr qu'avec la sélection officielle (compétition, hors compétition, un certain regard) et les sections parallèles (Quinzaine des réalisateurs, Semaine de la critique), certains des grands auteurs auront un ticket pour la Côte d'Azur, à moins que les producteurs préfèrent aller sur la lagune de Venise.

- Eternité, de Tran Anh Hung, avec Audrey Tautou, Bérénice Bejo et Mélanie Laurent
- Under the Shadow, de Babak Anvari, avec Narges Rashidi, Avin Manshadi et Bobby Naderi
- The Sense of an Ending, de Ritesh Batra, avec Michelle Dockery, Charlotte Rampling, Emily Mortimer
- Fleur d'Alep, de Ridha Behi, avec Hend Sabry, Hichem Rostom et Badis Behi
- Strategies (Oppenheimer Strategies), de Joseph Cedar, avec Richard Gere, Lior Ashkenazi et Michael Sheen
- Luomandike xiaowang shi, de Er Cheng, avec Zhang Ziyi et Tadanobu Asano
- Diamond Island, de Davy Chou
- Lion, de Garth Davis, avec Rooney Mara, Nicole Kidman, Dev Patel
- Rhaees, de Rahul Dholakia, avec Shah Rukh Khan, Nawazuddin Siddiqui et Farhan Akhtar
- Forushande, d'Asghar Farhadi, avec Shahab Hosseini et Taraneh Alidoosti
- Harmonium, de Koji Fukada, avec Tadanobu Asano et Kanji Furutachi
- Gokseong, de Hong-jin Na, avec Woo-hee Chun, Jeong-min Hwang et So-yeon Jang
- After the Storm, de Hirokazu Kore-Eda, avec Kirin Kiki, Hiroshi Abe et Sôsuke Ikematsu
- La femme de la plaque argentique, de Kiyoshi Kurosawa, avec Tahar Rahim, Olivier Gourmet et Mathieu Amalric
- Gita, de Masoud Madadi, avec Merila Zare'i, Hamid Reza Azarang et Sara Bahrami
- Terra Formars, de Takashi Miike, avec Rila Fukushima, Rinko Kikuchi, Kane Kosugi
- Queen of Katwe, de Mira Nair, avec Lupita Nyong'o et David Oyelowo
- Beyond the Known World, de Pan Nalin, avec David Wenham, Emmanuelle Béart et Chelsie Preston Crayford
- Agassi (The Handmaid), de Park Chan-wook, avec Jung-woo Ha, Min-hee Kim et Jin-woong Jo
- A mon âge je me cache pour fumer, de Rayhana
- Ikari, de Sang-il Lee, avec Ken Watanabe, Ken'ichi Matsuyama et Aoi Miyazaki
- Wolf and Sheep, de Shahrbanoo Sadat
- Berlin Syndrome, de Cate Shortland, avec Teresa Palmer, Max Riemelt, Matthias Habich
- Detour, de Christopher Smith, avec Emory Cohen, Bel Powley et Tye Sheridan
- Saam Yan Hang, de Johnnie To, avec Louis Koo, Wei Zhao, Wallace Chung
- Crouching Tiger, Hidden Dragon: Sword of Destiny, de Woo-Ping Yuen, avec Donnie Yen, Michelle Yeoh et Harry Shum Jr.
- The Great Wall, de Zhang Yimou, avec Matt Damon, Willem Dafoe, Pedro Pascal
- The Ferryman, de Jiajia Zhang, avec Angelababy, Wei Tang, Ji-hyun Jun

Ce qu’il faut retenir des César 2015: audience, cérémonie, sagesse africaine, jeunesse triomphante et l’omniprésence de Cannes…

Posté par vincy, le 21 février 2015

sissako timbuktu cesar 2015

La 40e cérémonie des César (voir Le palmarès intégral), orchestrée laborieusement par Edouard Baer et présidée par Dany Boon, a attiré 2,4 millions de téléspectateurs (+ 100000 par rapport à 2013) avec une bonne part d'audience de 13,6% (+2,4 points par rapport à l'an dernier). C'est un score médiocre qui confirme année après année que les César ont besoin d'un coup de fouet dans leur manière de faire la fête. On est loin des audiences de 2005 et 2012, quand l'émission dépassait les 3 millions de téléspectateurs, même si le score d'hier est dans la moyenne de ces dix dernières années.

sean penn cesar 2015Si le reboot de la cérémonie nous paraît de plus en plus urgent - du Tapis rouge aux sketches en passant par des discours interminables -, les César ont quand même, entre quelques grands moments de malaise (à la limite du bide et même du mauvais goût, réussi, parfois, à nous toucher: les discours humbles, posés, généreux d'Abderrahmane Sissakko, les larmes de Sabine Azéma lors de l'hommage à Alain Resnais, la sincérité d'Adèle Haenel, César de la meilleure actrice pour Les combattants, qui n'oublie pas de remercier André Téchiné, Reda Kateb qui n'oublie pas ceux qui lui ont rempli son frigo durant ses années de dèche, le discours humaniste et très pro-culture de Sean Penn, la belle liberté de parole de Joann Sfar, la chanson de Timbuktu sur scène...

"Il n'y a pas de choc de civilisations, il y a une rencontre de civilisations." - Abderrahmane Sissako

Mais ce que nous retiendrons de cette 40e cérémonie, outre la robe "volant de badminton" conçue par Dior de Marion Cotillard et le dialogue méchamment drôle entre Zabou Breitman et Pierre Deladonchamps (avec le summum: "En attendant, moi je me fais pas bronzer la bite dans un film de pédé" ose Zabou en évoquant L'Inconnu du lac dans lequel jouait Pierre), c'est le palmarès.

Timbuktu, oublié injustement par le jury cannois, est reparti avec 7 trophées dont celui du meilleur film, du meilleur réalisateur, et du meilleur scénario. Les sept récompenses ont sacré Abderrahmane Sissako, ses techniciens, de France ou de Tunisie, mais surtout un film poétique, drôle par l'absurde, engagé, qui dénonce l'horreur de l'intégrisme et l'impasse de l'obscurantisme. Quelques semaines après l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, Timbuktu résonne comme la plus belle des réponses. Et ces sept César comme l'affirmation d'une résistance artistique à cette violence (qui nous fait oublier le désastre de l'an dernier avec Les garçons et Guillaume à table!). Comme l'a dit Abderrahmane Sissako, admirable de sagesse, en recevant le César du meilleur réalisateur: "Il n'y a pas de choc de civilisations, il y a une rencontre de civilisations."

adele haenel kristen stewart pierre niney cesar 2015La jeunesse prend le pouvoir

Premier César du meilleur réalisateur pour un cinéaste africain, mais aussi premier César du meilleur film étranger pour un film canadien (Mommy de Xavier Dolan) et premier César d'interprétation pour une actrice américaine (Kristen Stewart, meilleure actrice dans un second-rôle), les 40e César ont opté pour la nouveauté et surtout le renouvellement. 5 des 6 prix d'interprétation ont consacré des comédiens nés entre 1989 et 1996. Reda Kateb (meilleur acteur dans un second-rôle), né en 1977, ce qui n'est pas très vieux en soi, est l'exception. Ainsi Pierre Niney à 25 ans est le plus jeune César du meilleur acteur (pour Yves Saint Laurent). Si on ajoute Xavier Dolan (né en 1989 aussi, devenant le seul réalisateur en dessous de 30 ans à recevoir un César du meilleur film étranger), la jeunesse était au pouvoir dans les catégories artistiques.

L'autre fait marquant c'est évidemment le poids du Festival de Cannes. Toutes sélections confondues, 7 films cannois ont glané 15 César (sur 22). Pas étonnant alors que Sissako comme Dolan ont tenu à remercier le Festival pour avoir "mis dans la lumière" Timbuktu ou "donner confiance" au réalisateur québécois. Depuis 2010, tous les César du meilleur film ont été décerné à un film présenté à Cannes.

Cannes 2015: Abderrahmane Sissako, président du Jury de la Cinéfondation et des Courts métrages

Posté par vincy, le 17 février 2015

sissakoLe Festival de Cannes a annoncé aujourd'hui que le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako présiderait le Jury de la Cinéfondation et des Courts-métrages. Le réalisateur de Timbuktu, qui est en lice pour le César du meilleur film vendredi et pour l'Oscar du meilleur film étranger dimanche, succède à Abbas Kiarostami, Jane Campion, Michel Gondry, Hou Hsiao-hsien...

Timbuktu avait été présenté en compétition l'an dernier. Sissako a également été sélectionné hors compétition avec Bamako en 2006 et à Un certain regard avec En attendant le bonheur et Octobre. Il a déjà été membre du jury des Courts-métrages en 2000, Président du jury Un certain regard en 2003 et membre du jury de la compétition en 2007.

La 68e édition du Festival se tiendra du 13 au 24 mai.

Locarno 2014 : Léopard d’honneur pour Agnès Varda

Posté par vincy, le 4 juillet 2014

agnès varda

Le 67e Festival du film de Locarno (6-16 août) rendra hommage à la réalisatrice française Agnès Varda. Elle recevra un Léopard d'honneur pour l'ensemble de sa carrière. Le festival projettera Cléo de 5 à 7 (1962), Les Créatures (1966), Lions Love (…and Lies)(1969), Documenteur (1981), Sans toit ni loi (1985), Les Glaneurs et la Glaneuse (2000) et Les Plages d’Agnès (2008), le court métrage Oncle Yanco (1967), ainsi que les cinq épisodes de la série téléAgnès de ci de là Varda (2011).

Carlo Chatrian, Directeur artistique du Festival se dit “particulièrement heureux d’accueillir Agnès Varda à Locarno et de pouvoir ainsi reparcourir l’ensemble de sa carrière. Narratrice et témoin de son temps, elle a fait de la recherche linguistique et de la liberté formelle sa règle. (...), Agnès Varda nous rappelle que le cinéma est un acte de création qui implique pleinement, tant sur le plan émotionnel que sur le plan politique, celui ou celle qui tient la caméra ou la dirige. Pour un Festival qui veut être la maison du cinéma indépendant, le Pardo d’onore à Agnès Varda n’est pas seulement la juste reconnaissance attribuée à l’une des figures majeures du cinéma moderne, mais aussi un signal fort qui nous montre le chemin à emprunter.

L'an dernier ce prix avait été décerné à Werner Herzog. C'est la deuxième fois qu'une femme reçoit cette récompense, 20 ans après Kira Muratova.

Cette année, Locarno, va aussi décerner un Leopard d'honneur au cinéaste espagnol Victor Erice , un prix Raimondo Rezzonico au producteur hong kongais Nansun Shi et un prix Vision au créateur de la Steadicam®, Garrett Brown.

Le Festival organisera une rétrospective des films du studio italien Titanus, une carte blanche au cinéma brésilien et une mise en avant des films de l'Afrique sub-saharienne.

Des propositions pour promouvoir le cinéma en Afrique francophone

Posté par vincy, le 2 juillet 2014

Lundi 30 juin, Unifrance a publié un rapport passionnant, qu'on aimerait lire pour d'autres secteurs culturels comme la musique ou le livre. Pour l'instant, il s'agit de cinéma.

Le groupe de travail Francophonie, présidé par le producteur Eric Névé, constate, d'après les chiffres de l'Organisation Internationale de la Francophonie que 50% des 220 millions de francophones dans le monde résident sur le continent africain. Ce chiffre devrait grimper à 85% à l'horizon 2050 avec 750-800 millions d'habitants. La croissance économique suivra la croissance démographique avec un PIB multiplié par 15 entre 2020 et 2040 (selon la Banque mondiale).

Autant dire que les opportunités sont énormes pour l'industrie culturelle française, surtout avec le numérique qui permet d'abolir les frontières géographiques au profit de territoires linguistiques. Les Anglais ont toujours profité de leur langue pour s'exporter, certes, aidés par la puissance américaine, mais aussi en profitant du Commonwealth. Les Espagnols ne sont pas en reste en ayant vampirisé le continent latino-américain (à l'exception du Brésil). Face à la concurrence américaine, turque, indienne et chinoise, le cinéma français doit s'engager auprès de la filière naissante d'un cinéma en Afrique francophone pour bénéficier d'un relais de croissance à fort potentiel.

Mais l'Afrique francophone souffre de multiples carences que n'ont pas l'Amérique latine ou les puissances émergentes asiatiques. En Afrique francophone, il n'y a pas de distribution et peu de production de films, des salles de cinéma très rares et finalement un public à "former". Il faudrait donc investir dans un réseau complet, des films à l'exploitation en passant par la promotion.

Le rapport d'Unifrance montre cependant que tout évolue très vite.

L'insuffisance des salles de cinéma

Les pays se ressaisissent : il faut bien divertir les nouvelles classes moyennes. Au Maroc, la fréquentation n'a jamais retrouvé ses scores des années 80 (45 millions de spectateurs, 241 salles dans le pays. Alors on reconstruit. En 2012, il n'y avait que 61 salles dans le pays et deux millions de spectateurs. Mais Megarama et ses deux nouveaux multiplexes (Casablanca et Marrakech) a contribué à la construction de 23 de ces 61 écrans et capte la moitié des entrées du pays. En Tuinisie, le CinéVog vient d'être inauguré près de Kram et d'autres salles comme le CinéMadart à Carthage ont récemment émergé.  A Kigali (Rwanda), un multiplexe de 8 salles s'est également ouvert.

Dakar, Abidjan, N'Djamena, Bamako... autant de villes où des salles équipées en numérique ont éclos. A Dakar, le Sea Néma (3 salles) s'est installé dans le centre commercial le plus moderne de la capitale sénégalaise. A Abidjan, on a restauré l'antique salle Ivoire qui est ainsi passée à l'ère numérique. A Bamako (Mali), les deux salles du Ciné Magic sont flambant neuves. L'Institut français numérise aussi ses écrans d'Abidjan, Libreville (Gabon) et Yaoundé (Cameroun). Le Cameroun justement va réouvrir et contruire des salles dans les principales villes du pays. Le Burkina Faso veut réhabiliter 50 salles.

Le petit écran peut-être une solution

La Vidéo à la Demande reste balbutiante mais elle peut aider à la diffusion de films francophones dans un si vaste territoire. Un hit en VàD c'est 1400 téléchargements. Le rapport constate qu'Orange Sénégal a 7,5 millions de clients, mais seulement 1000 en IPTV et 100000 en ADSL. Africafilm.tv est passé à une formule d'abonnement avec un objecif de 10000 abonnés cette année. Une chaîne très populaire comme TV5 Monde est un relais inestimable. Et Canal + Afrique peut aussi servir de tremplin à la promotion et la diffusion de films francophones.

Reste le plus gros problème du continent : la nocivité du piratage. Comme en Asie, les DVD piratés se vendent au grand jour. Cela condamne un segment déjà très fragile de la chaîne du cinéma : la vidéo physique.

La distribution condamnée à être innovante

Pas facile de diffuser des films quand le marché de la distribution est inexistant. Tandis que le belge Cinéart et le suisse Xenix tentent l'expérience, aucun gros distributeur français ne s'aventure sur ce terrain. Certes, la rentabilité est faible. Mais on peut aussi remarquer le manque d'entrain des distributeurs français à aller vers les marchés étrangers, même européens.

Le box office incite à la prudence. La pirogue, pourtant acclamé dans les Festivals, n'a séduit que 932 spectateurs au Sénégal et 949 au Burkina Faso. C'est grâce au cinéma itinérant, le système MobiCiné, qu'il a pu être vu par 8128 spectateurs au Sénégal.

Pour la sortie d'Aya de Yopougon, il a fallu inventer un système de distribution. L'agence Onyx s'est improvisée distributeur : elle a facturée des séances en extérieur (parfois jointes à d'autres événements comme un défilé de mode à Kinshasa) à des sociétés, institutions, etc... qui redistribuaient les tickets à leurs clients, partenaires ou sous forme de jeux concours. 21 273 spectateurs à Abidjan, 8200 dans le reste de la Cote d'Ivoire, 3898 à Dakar, 3350 à Kinshasa, 900 à Ouagadougou. Et le film va encore voyager : Libreville, N'djamena, Douala et Yaoundé.

La production très dépendante de la France

Les choses bougent mais lentement. On le voit chaque année dans les grands festivals, l'Afrique francophone propose deux à trois films par an quand il y a un bon cru. Le Maroc a cependant  augmenté sa production de 70% entre 2004 et 2012. Le Sénegal a annoncé une dotation de 1,5M€ pour le fonds de promotion de l'industrie cinématographique. Idem pour le Mali. Le Gabon vient de mettre en place un fonds d'aide à la production audiovisuelle. Et le Tchad a mis en place une taxe sur la téléphonie mobile pour financer le cinéma.

Mais plus généralement, ce sont les aides européennes et surtout françaises qui, par l'intermédiaire de coproductions, contribue à la surive d'un cinéma africain francophone, qu'il soit magrhébin ou sub-saharien. Les Emirats (Qatar, Emirats Arabes Unis) montent également en puissance avec l'objectif de favoriser un cinéma arabophone et surtout diffusable dans le monde musulman.

Pour l'instant, les grands succès africains de ces dernières années - Les chevaux de dieu, La pirogue, Timbuktu, Grigris - restent dépendants des fonds d'aides français. Au final, c'est loins d'une dizaine de films qui sont produits chaque année.

Deux propositions pour faire bouger le cinéma en Afrique francophone

Le rapport d'Unifrance affirme qu'il ne fait pas se contenter d'être un cinéma simplement exportateur, et de ne pas se contenter des films français. Il faut aussi inclure le cinéma belge, suisse et québécois dans la réflexion. d'etre français

Première proposition : un festival du film francophone itinérant (Dakar, Bamako, N'djamena, Abidjan) avec 2 films majoritairement français, 2 films africains, 2-3 films francophones, un film d'animation et un film de patrimoine. Un festival annuel et transnational destiné au public.

Seconde proposition : les rencontres du cinéma francophone, qui auraient lieu à Dakar en novembre prochain, afin de travailler "à la structuration d'un écosystème favorable à la cinématographie francophone". "Le Sénégal par exemple a fait un travail de titan en un an. Ils ont créé un fonds de production, lancé des rénovations de salles, ils sont en train de créer un centre national sénégalais (sur le modèle du CNC) et une cité du cinéma dans les nouvelles zones industrielles de Dakar!" explique Eric Névé. Dakar accueille un sommet de la Francophonie tous les ans : idéal pour des rencontres professionnelles. Dakar se veut le carrefour du cinéma francophone en Afrique de l'Ouest, comme le Nigéria a su bâtir un Nollywood.

L'objectif est évidemment de créer une Soft Power francophone à l'instar de la Chine, du Japon, de la Corée du sud. La culture est un parfait vecteur pour soutenir l'économie et étendre sa zone d'influence politique et diplomatique. Lire le reste de cet article »

Cannes 2014 – La lettre à… Philippe Lacôte

Posté par MpM, le 17 mai 2014

runCher Philippe Lacôte,

Avec votre film Run, c'est l'histoire récente de la Côte d'Ivoire qui s'invite sur la croisette. Une histoire complexe et douloureuse dont vous dépeignez avec justesse les grands traits. Car votre but n'est pas de faire un récit factuel de la situation du pays, mais plutôt une allégorie de ses nombreuses plaies.

Le personnage principal est un orphelin confronté dès son plus jeune âge à l'horreur de devoir tuer son maître chéri pour obéir aux croyances  traditionnelles de son peuple. Sa vie ne sera alors plus qu'une longue fuite pour échapper à un destin de plus en plus cruel, et surtout défendre sa liberté.

Avec humour et pudeur, vous évoquez les souffrances d'une population affamée (s'amusant de voir une femme manger jusqu'à la nausée), la corruption de mouvements politiques qui ne pensent qu'à leur propre conservation, l'absurdité d'un monde où l'argent peut tout acheter impunément.

Vous racontez aussi les espoirs déçus (notamment ceux de l'indépendance) et la dignité écrasée par la loi du plus fort. Vous montrez enfin comment s'enclenche le cercle infernal de la violence, qui n'entraîne rien d'autre qu'une violence décuplée.

Ce qui fait de votre film, en plus d'un témoignage allégorique sur la Côte d'Ivoire, une œuvre universelle qui trouve des échos bien au-delà de l'Afrique. En Hongrie, par exemple, où le nouveau film de Kornel Mundruczo (White god) dit sensiblement la même chose à travers une métaphore filée sur les chiens. Lorsqu'on maltraite trop un chien (ou un homme) dit en substance le film, il finit par se révolter, et par utiliser la violence dont il a été victime contre ses oppresseurs.

Chez Mundruczo, l'espoir vient de l'art (en l’occurrence la musique) qui calme les mœurs au sens propre et peut aider à faire évoluer les mentalités. Chez vous, on ne retrouve même pas un tel optimisme.