[Reprise] « Kanal » de Andrzej Wajda, un joyau primé à Cannes à redécouvrir

Posté par kristofy, le 4 décembre 2019

Cette année 2019 est celle de la (re)découverte du réalisateur Andrzej Wajda : sa filmographie en fait le symbole du cinéma polonais. Il a raconté à travers de multiples récits l'Histoire de la Pologne (la guerre contre les nazis, la domination russe, le mouvement Solidarnosc...), souvent en les axant autour de personnages à un tournant de leur vie.

Avant son décès en 2016 Andrzej Wajda avait déjà été célébré plusieurs fois à l'international : Oscar pour l'ensemble de sa carrière en 2000, Ours d'or d'honneur en 2006 et Ours d'argent pour sa contribution au cinéma en 1996 à Berlin, Palme d'or en 1981 pour L'homme de fer et prix spécial du jury en 1957 pour Ils aimaient la vie (Kanal) à Cannes, Lion d'or d'honneur en 1998 à Venise, César d'honneur en 1982 et César du meilleur réalisateur pour Danton en 1983...

Les deux premiers films qui ont fait rayonner Andrzej Wajda sont à découvrir maintenant avec des copies restaurées : Cendres et diamant était déjà ressorti en salles le 3 juillet et est désormais disponible en DVD, et après avoir été applaudi dans la section Cannes Classics en mai au dernier Festival de Cannes, c'est au tour de Kanal de ressortir dans une trentaine de salles de cinéma.

Le pitch : 1944, ultime résistance des Polonais de Varsovie contre l'occupant. Acculés, épuisés, et encerclés par les Allemands, un détachement de soldats est contraint de fuir par les égouts pour rejoindre le centre-ville où les combats se poursuivent encore. Tous ont une histoire, tous ont peur de mourir, tous ont tellement envie de vivre. Mais les égouts ressemblent de plus en plus à un piège...

Le contexte historique est introduit dès le début, avec un beau et long travelling dans un vaste décor. On est en septembre 1944 et une compagnie de soldats réduite à 43 sur 70 va se retrouver dans un bâtiment en ruine, encerclés et assiégés par les nazis. La tragédie de la guerre est ressentie de plusieurs manières : on voit une femme qui a perdu une jambe, on entend au téléphone la voix de gens qui vont être emmenés pour être exécutés. On est alors pris dans un épisode d'une guerre, qui passionnera n'importe quel spectateur, même sans rien connaître de la Pologne. C'est une des forces de Andrzej Wajda avec ce film: en faire une histoire qui traverse les frontières. Ici point d'héroïsme trop patriotique, car, au contraire, c'est plutôt une période de défaite face à l'ennemi. Il s'agit ici de résistance face à l'adversité.

L'ordre est donné à la troupe subissant l'attaque des nazis de s'enfuir en passant par les égouts. C'est  là que le film déploie son sujet, soit une histoire de survie. Les égouts sont un labyrinthe de couloirs sombres et étroits. Dans certains, il y a du gaz mortel et il faut rebrousser chemin pour trouver une autre sortie. Certaines issues sont bloquées...

Kanal est autant un film de guerre historique qu'un 'film de genre'. Autour des militaires, il y a aussi un musicien et deux femmes, mais la troupe sera séparée en plusieurs petits groupes, et on y suit le désespoir qui arrive quand il faut résister à un autre ennemi, la folie... Kanal est le deuxième film d'un Andrzej Wajda de 30 ans qui ose beaucoup de choses formelles comme ces scènes dans le noir éclairées uniquement par la lampe d'un personnage. C'est aussi la réussite d'une ambiance d'oppression par le son de ce qui est hors-champs...

Le film qui était moderne en 1957 à Cannes l'est toujours aujourd'hui avec une version restaurée éblouissante.

3 raisons de (re)voir Cendres et diamant de Andrzej Wajda

Posté par kristofy, le 3 juillet 2019

Le pitch : 1945, jour de l'Armistice dans une petite ville polonaise, au coeur des combats entre communistes et nationalistes. Un de ces derniers, Maciek, jeune mais aguerri par la lutte armée, reçoit l'ordre de tuer le nouveau secrétaire général du Parti. Mais un mauvais renseignement lui fait assassiner des innocents. Il attend un nouvel ordre lui permettant d'achever sa mission et au gré de ses déambulations dans cette petite ville, il rencontre une serveuse de bar avec qui il va vivre une liaison fulgurante...

« Sous les cendres restera-t-il un diamant étincelant… l’aube d’une victoire éternelle ? » Cendres et diamant débute avec le suspens d'un film noir où des hommes font le guet pour attendre leur cible à abattre, il y aura des coups de feu mais c'est raté. Les tueurs vont patienter alors dans un hôtel dans lequel arrive justement celui qu'ils doivent tuer, mais durant cette nuit de mai 1945 qui célèbre la capitulation allemande et une nouvelle ère à venir pour la Pologne, il va se passer beaucoup de choses... Un tueur est séduit par la serveuse, un banquet de dignitaires est troublé par l'intrusion d'un homme ivre.

Le romanesque ("dans ce pays il y a tant de peine, de souffrances, et de larmes , chacun porte son fardeau ici") se conjugue avec de l'humour ("enfin un citoyen qui ne se plaint pas ! ") où la guerre à peine terminée n'est pas synonyme pour autant de paix retrouvée car il y a les prémices d'une domination soviétique... Entre le crépuscule et l'aube se retrouvent condensées autant de mésaventures collectives que de trajectoires individuelles, et des personnages qui malgré le poids de la guerre passée se cherchent un nouvel espoir dans l'avenir. Cendres et diamant est surtout un grand film plein de séquences plus intenses les unes que les autres, et une oeuvre phare des débuts du réalisateur Andrzej Wajda.

Andrzej Wajda, la grande figure du cinéma polonais et francophile : sa filmographie est longue de plus d'une quarantaine de films en tant que réalisateur mais aussi comme scénariste et comme documentariste, et si une grande part de son oeuvre reflète et interroge différents troubles de la Pologne il est aussi particulièrement salué à l'international. Il a reçu en Palme d'or en 1981 au Festival de Cannes pour L'Homme de fer, après un un Prix spécial du jury (ex-æquo) en 1957 à Cannes pour Ils aimaient la vie. Andrzej Wajda a témoigné des changements politiques en Pologne, comme le mouvement Solidarnosc qui allait porter au pouvoir plus tard Lech Walesa, particulièrement avec les films qui sont devenus une trilogie : L'Homme de marbre en 1977, L'Homme de fer en 1981, et L'Homme du peuple en 2013.

Le cinéaste a eu plusieurs fois des nominations à l'Oscar du meilleur film étranger : en 1976 pour La Terre de la grande promesse, en 1980 pour Les Demoiselles de Wilko, en 1982 pour L'Homme de fer (suite au triomphe de Cannes), en 2008 pour Katyn, et il avait eu un Oscar d'honneur en 2000 pour l'ensemble de ses films. Outre Cannes et les Oscar, Andrzej Wajda a gagné aussi des récompenses à Moscou, San Sebastian, Venise, Berlin. Un autre de ses films a eu une reconnaissance particulière en France : Danton avec Gérard Depardieu et le Prix Louis-Delluc en 1982 puis le César du meilleur réalisateur en 1983. Wajda avait ensuite réalisé Les Possédés avec Isabelle Huppert, Lambert Wilson et Omar Sharif.

2019, nouvelle redécouverte des films de Wajda : Le cinéaste est décédé en 2016 à 90 ans, laissant donc des dizaines de films qui ont été peu vus, son dernier film Les fleurs bleues était alors sorti en salles en février 2017. Cette année, outre Cendres et diamant qui est de retour dans les salles dans une copie restaurée à partir de ce 3 juillet (en même temps que sa présentation au Festival de La Rochelle), est également programmée la resortie de Kanal le 23 octobre, lui-aussi en version restaurée (le film était au dernier Festival de Cannes dans la section Cannes Classics).

Découvrir aujourd'hui Cendres et diamant est d'ailleurs une recommandation qui vous est faite par deux autres grands cinéastes. Pour Francis Ford Coppola « il s'agit de l'aube pour la Pologne qui sort de la guerre, et il y a quelque chose d'étrange et de décadent...» ; et de la part de Martin Scorsese « j'ai vu "Cendres et diamant" pour la première fois en 1961. Et même à cette époque, une période où l'on s'attendait à être stupéfait ou étonné par les films, une époque pleine de bouleversements dans le monde, ce film m'a choqué. Cela a à voir avec son empreinte visuelle, à la fois immédiate et hantée, comme un cauchemar qui ne cesserait de se développer, mais aussi par son sens de la folie furieuse, de son absurdité. Ce film a la force d'une hallucination : en fermant les yeux, certaines images du film  me reviendront en flashback avec la même force que lorsque j'ai découvert le film il y a plus de 50 ans. »

Cannes 2019: le Festival, décor de cinoche, et pas que chez Les Nuls

Posté par vincy, le 21 mai 2019

Avec ou sans festival, il sont nombreux les films a avoir pris la Croisette comme décor. L’enfilade d’hôtels et de palmiers sous le ciel azur de la riviera, tout comme Nice, est un parfait arrière-plan glamour, pour un thriller, une « romcom » ou une parodie.

Pour les 25 ans de La Cité de la peur, d’Alain Berbérian, hit culte avec Les Nuls (Chabat, Lauby, Farrugia et toute une bande de guests), Cannes Classics a projeté le 16 mai, le film restauré en 4K, en présence des trois Nuls, sur le Cinéma de la Plage.

Entre les cons de mimes sur la Croisette, la scène du Palais où on danse la Carioca, l’attachée de presse dépassée par « toutes ses pressions », la sous-préfète accro aux marches et aux flashs, et les salles miteuses du marché où l’on passe des séries Z : tout y passe. Le Festival de Cannes est parodié pour notre plus grand plaisir (ne vomissez pas Simon).

Le Festival, en 25 ans, a bien changé. Sauf peut-être pour les attachés de presse (mais ce n’est pas une raison pour les jeter du taxi).

Paradoxalement les films qu’il inspire sont tous sauf « cannois » : des films de genre, souvent violents, ou des farces. Il y a une exception, la plus récente : La Caméra de Claire de Hong Sang-soo, avec Isabelle Huppert et Kim Min-hee. Le cinéaste sud-coréen filme une rencontre entre une productrice de cinéma et une photographe française, dans l’envers du décor du festival. Le film a été tourné pendant le Festival, alors qu’Huppert présentait Elle de Paul Verhoeven, et a été sélectionné en séances spéciales.

Sinon, c’est souvent Hollywood qui a fantasmé le festival. En 2002, Brian de Palma filme les toilettes du Palais pour une scène torride de Femme fatale, lors de l’avant-première d’un film de Régis Wargnier. Dans Panique à Hollywood (2008), un réalisateur (Robert de Niro) doit changer la fin de son film sur ordre de sa productrice. S’il ne s’exécute pas, son film n’ira pas en compétition. Le Festival, enfer ou sacralisation ? Souvent le Festival est anecdotique, et ne fait qu’illustrer le couronnement d’un personnage.

Bien plus loin dans le temps, en 1979, dans Un scandale presque parfait, c’est un jeune cinéaste (Keith Carradine), un producteur italien (Taf Vallone) et son épouse (Monica Vitti) qui jouent un triangle amoureux lors d’un Festival, qui, ici, sert de prétexte. A la même époque, en 1978, c’est une prise d’otage qui interrompt une projection d’un film en compétition : Evening in Byzantium, avec Glenn Ford et Patrick Macnee, est un navet. En 1982, Les Frénétiques (The Last Horror Film), de David Winters est aussi un avant-goût du film des Nuls, entre épouvante et comédie. Cette fois on est dans la peau d’un fan, un chauffeur de taxi new yorkais cinéphile qui veut devenir cinéaste, et cherche à embaucher une actrice qui est à Cannes. Cette série B a été tournée durant le festival de 1982, avec Isabelle Adjani, Kris Kirstofferson et Marcello Mastroianni croisés à l’image.

Cannes reste malgré tout une affaire de rire. Avec Les vacances de Mister Bean en 2007 (Gilles Jacob donna les autorisations en grand fan de Rowan Atkinson) ou Les vacances de Noël (en 2005), faux docu tourné lors du Festival 2004, sur l’entarteur Noël Godin. On peut aussi citer Cannes Man, en 1996, une comédie avec un producteur pourri, où John Malkovich, Dennis Hopper, Benicio del Roro, Chris Penn, Johnny Depp, Jim Jarmusch, Bryan Singer, et Menahem Golan apparaissent à l’écran.

Mais finissons sur un pastiche français, et primé pour son scénario à Cannes : Grosse fatigue de Michel Blanc, qui fait une incartade au Festival puisque le sosie du « Bronzé » s’incruste dans la suite de Depardieu (clin d’œil : Blanc a été primé à Cannes pour son interprétation dans Tenue de soirée, avec Depardieu). L’acteur, à cause de son double maléfique, est accusé d’avoir violé Josiane Balasko, Charlotte Gainsbourg er Mathilda May. Un goujat à Cannes qui rappelle finalement un autre film, bien réel : les frasques d’Harvey Weinstein sur la Croisette. Parfois la fiction a un temps d’avance sur la réalité.

Maintenant, vous pouvez quitter votre écran et selon l’heure, prendre un doigt de whisky, des gencives de porc ou un chewing-gum en revoyant La Cité de la peur, qu’on peut revoir mille fois avec mille personnes… non, on peut le voir une fois avec mille personnes, mais on ne peut pas le revoir mille fois avec mille personnes. Non, on peut le voir une fois avec mille personne mais on ne peut pas le revoir mille fois avec une personne. Bref il ne peut rien vous arriver d’affreux à Cannes après avoir vu tous ces films. Sauf si vous êtes projectionniste.

[Dossier] Cannes, centre du monde cinématographique ? — Episode 6 Anne-Laure Brénéol et Lionel Ithurralde de Malavida Films

Posté par MpM, le 13 mai 2019

Le Festival de Cannes, ses palmiers, son tapis rouge et ses paillettes… Il y a des images dont on a parfois du mal à se défaire. Pourtant, si certains considèrent Cannes comme le plus grand festival du monde, et si des professionnels du monde entier s’y précipitent chaque printemps, ce n’est pas pour aller à la plage. Qu’est-ce qui fait que le Festival occupe cette place privilégiée dans l’agenda de la planète cinéma, et qu’il s’impose chaque année comme le centre de ce petit monde ? Et au fait, comment “vit-on” Cannes lorsqu’on est producteur, distributeur, organisateur de festival ou réalisateur ? A quelques jours de l’ouverture de cette 72e édition, nous sommes allés à la rencontre de ces festivaliers pas comme les autres dont les réponses nous aident à comprendre pourquoi Cannes bénéficie depuis si longtemps de cette indéfectible aura internationale.

Si Cannes a résolument le regard tourné vers le cinéma d'aujourd'hui et de demain, cela ne l'empêche pas de faire une place croissante aux films qui ont marqué son histoire. Ainsi, depuis la création de la section Cannes Classics en 2004, le cinéma de patrimoine a véritablement toute sa place sur la Croisette, permettant aux festivaliers de revoir les chefs d'oeuvre du passé dans des conditions de projection optimales. Anne-Laure Brénéol et Lionel Ithurralde, fondateurs de Malavida Films, société de distribution de films et d'édition et distribution DVD, ont eu plusieurs fois l'occasion de présenter l'un de leurs films à Cannes Classics. Cette année, ce sera d'ailleurs Kanal d’Andrzej Wajda, fraîchement restauré. Ils nous parlent de "leur" Festival de Cannes, et du moment privilégié qu'il représente dans leur agenda.


Ecran Noir : Cannes est-il un rendez-vous incontournable dans votre agenda ? Depuis quelle année ?
Anne-Laure Brénéol et Lionel Ithurralde : Premier Cannes en 1992 pour Anne-Laure, étudiante en cinéma ayant réalisé un court métrage, en bande, on courait d’une salle à l’autre et on discutait des films pendant des heures à feu la Brasserie du Casino. Une projection manquée et c’était la fin du monde… Une période enchantée.
Ensemble avec Malavida depuis 2006, en tant qu’éditeurs DVD puis distributeurs. C’est aujourd’hui toujours un rendez-vous précieux, aimé, épuisant mais exaltant, chaque année riche de belles rencontres et de joyeuses retrouvailles comme de nouveaux coups de coeur cinématographiques. Du travail donc, mais aussi beaucoup de plaisir...

EN : Vous y serez cette année avec un film en sélection à Cannes Classics, KANAL d’Andrzej Wajda en version restaurée. Pouvez-vous nous parler du film en quelques mots ? Que change cette sélection pour lui ?
ALB et LI : Quand le film sort, Andrzej Wajda en est au tout début de sa carrière, c'est son 2e long. Et Il s'attaque à un sujet dont les Polonais ne veulent pas entendre parler. Le film, qui renvoie l'image d'un conflit "sale" et dont les protagonistes, malgré leur héroïsme jusqu'au boutiste, ne trouvent aucun avenir meilleur, aucun espoir… Condamné par ses contemporains, désarçonnés par la liberté d'un auteur qui s'affranchit de toute contrainte idéologique, ce chef d'oeuvre condense un étonnant mélange de récit de guerre, l'expression d'une sensualité farouche et une mise en scène d'un modernisme absolu.

Ce deuxième film d'Andrzej Wajda le consacre déjà comme un auteur unique à la maitrise éblouissante et au regard sans concessions. Il est mal reçu et par la critique et par le public. Mais Cannes, en 1957, le distingue avec le prix du jury et fait émerger Wajda comme un auteur majeur. Il est alors soutenu par une partie de la critique française, avant sa 1ère oeuvre reconnue de tous : Cendres et diamant.

60 ans plus tard, Kanal apparait comme un chef d'oeuvre indiscutable. Aujourd'hui plus que jamais, nous sommes heureux de pouvoir partager des films aussi beaux et aussi puissants, magnifiquement restauré par Kadr, enrichi de nouveaux sous-titres, pour que sa beauté brutale et sensuelle, la puissance de son propos politique et son humanité touchent à nouveau le plus possible de regards. "Survival" avant l'heure, Kanal est un film d’une intensité inoubliable. A l'heure où Malavida travaille à la redécouverte de l'oeuvre d’ Andrzej Wajda, le Festival adresse un signal fort, qui opère comme un lancement de notre travail sur le long terme, un mise en lumière essentielle. Cannes Classics offre un label de qualité inégalable pour la vie du film ensuite, en France comme à l’international pour ses vendeurs.

EN : D'une manière générale, en tant que distributeur, et notamment de distributeur de films de patrimoine, en quoi consiste votre présence là-bas ? Avez-vous des attentes ou des buts spécifiques ?
ALB et LI : Cannes Classics propose un état des lieux du patrimoine mondial : les plus belles restaurations, la politique des cinémathèques et de leurs pays respectifs. C’est passionnant et un plaisir aussi, toujours, d’y découvrir des films que nous ne connaissions pas, aux côtés de chefs d’oeuvre. La sélection est toujours riche de surprises.

Pour Malavida qui travaille énormément avec des ayants droits européens, Cannes permet de rencontrer tous nos interlocuteurs internationaux en un laps de temps très court. Tout le monde est présent, on passe de la Norvège à la Pologne en une heure, cela permet de garder les contacts établis, de donner de nos nouvelles et de se tenir au courant, c’est indispensable pour nous. Un verre partagé est toujours précieux et les rendez-vous sont bien plus efficaces que les mails pour débloquer certaines situations complexes. La complexité des questions de droit et de matériel est une des caractéristiques du cinéma que l’on défend, Cannes est d’autant plus précieux pour nous.

Nous attendons des nouvelles rencontres comme des retrouvailles, des découvertes, et tentons au maximum avec la super équipe de Malavida présente à nos côtés - Marion Eschard pour la presse et Gabrielle Martin-Malburet à la programmation - de profiter de cette mise en lumière essentielle pour favoriser la diffusion de nos films parfois très méconnus, en multipliant les dialogues avec journalistes et exploitants !

EN : Avez-vous le souvenir d'une rencontre, d'une découverte ou d'un événement décisif durant le festival par le passé ?
ALB et LI : Nos projections à Cannes Classics restent des souvenirs inoubliables et ont beaucoup contribué à faire (re)connaître Malavida comme un acteur important de la distribution de patrimoine. Le départ en 2018, J'ai même rencontré des Tsiganes heureux en 2017, Joe Hill en 2015 ont toujours été des moments d'une grande intensité émotionnelle et un jalon essentiel dans leur exploitation.

La projection sur la plage en 2015, de l’extraordinaire Joe Hill, invisible depuis 40 ans et résultat de plus de 7 ans de recherches, de négociations et de défis divers, en présence de la famille de Bo Wideberg, autour duquel nous avons - et allons encore - tant travaillé, restera bouleversante pour chacun d’entre nous. L’archétype du moment où on est pleinement heureux et fiers du boulot accompli. Le Départ l’an dernier, avec Jerzy Skolimowski, si ému et si impressionnant, devant la plage bondée est aussi inoubliable. Nous adorons la plage, qui permet de partager avec tous, professionnels ou non, ces émotions intenses.

La joie de voir grandir ici des cinéastes importants que nous avons été les touts premiers à accompagner dès leurs débuts, comme Joachim Trier ou Bertrand Mandico ces dernières années, est également très intense. A titre plus personnel, des dizaines de découvertes, de rencontres et de moments magiques attachés à Cannes, bien sûr.

EN : En quoi le festival et son marché se distinguent-ils selon vous des autres festivals internationaux ?
ALB et LI : Cannes est un festival unique. Il a été le premier à accorder un place essentielle au patrimoine, il y a plus de 10 ans... En terme de marché, la création par Thierry Frémaux avec Gérald Duchaussoy - les âmes de Cannes Classics - du Marché International du Film Classique lors du Festival Lumière à Lyon est une idée formidable et se développe à chaque édition. C’est pour nous un moment très fort de l’année, un temps dédié au patrimoine où l’on voit à quel point il passionne les spectateurs et possède un intérêt économique réel.

Les enjeux sont importants, en particulier pour nombre de pays qui restaurent le plus et le mieux possible leurs trésors : la Tchèquie, la Slovaquie ou la Hongrie par exemple, ou encore la Pologne, qui nous permet de proposer cette magnifique copie de Kanal, enrichie par Malavida de tous nouveaux sous-titres anglais et français, comme les premiers Skolimowski en début d’année.

Le festival est un moteur essentiel dans la reconnaissance de l'importance du patrimoine, en associant par exemple les cinéastes, comme Skolimowski en 2018, aux montées des marches au même titre que pour les films inédits, les valorisant et permettant ainsi à tous de les découvrir.

Cannes 2019: Les 18 documentaires dans la course à l’Œil d’or

Posté par vincy, le 10 mai 2019

L’Œil d’or 2019, prix du meilleur documentaire toutes sélections confondues au Festival de Cannes, sera remis le 25 mai. 18 documentaires seront départagés par un jury présidé par Yolande Zauberman (M), entourée de Romane Bohringer, Eric Caravaca, Ross McElwee et Ivàn Giroud.

- 5B de Dan Krauss, USA  (séance spéciale)
- Cinecittà - I mestieri del cinema de Bernardo Bertolucci : no end travelling de Mario Sesti, Italie (Cannes Classics)
- La cordillère des songes de Patricio Guzmán, France/Chili  (séance spéciale)
- Demonic de Pia Borg, Australie  (Semaine de la critique, courts métrages)
- Diego Maradona d’Asif Kapadia, Royaume Uni  (hors compétition)
- Être vivant et le savoir d’Alain Cavalier, France (séance spéciale) - photo
- For Sama de Waad Al Kateab et Edward Watts, Syrie/Royaume-Uni  (séance spéciale)
- Forman vs. Forman d’Helena T?eštíková et Jakub Hejna, République tchèque/France (Cannes Classics)
- Le grand saut de Vanessa Dumont et Nicolas Davenel, France  (courts métrages)
- Haut les filles de François Armanet, France  (Cinéma de la Plage)
- La glace en feu de Leila Conners, USA  (séance spéciale)
- Invisível Herói (Invisible Hero) de Cristèle Alves Meira, Portugal/France  (Semaine de la critique, courts métrages)
- Making Waves: The Art of Cinematic Sound de Midge Costin, États-Unis (Cannes Classics)
- On va tout péter de Lech Kowalski, France  (Quinzaine des réalisateurs)
- La passion d'Anna Magnani d’Enrico Cerasuolo, Italie/France  (Cannes Classics)
- Que sea ley de Juan Solanas, Argentine  (séance spéciale)
- Les silences de Johnny de Pierre-William Glenn, France  (Cannes Classics)
- Tenzo de Katsuya Tomita, Japon  (Semaine de la critique, courts métrages).

L'an dernier, l'Œil d’or avait été attribué au film d'animation Samouni Road de Stefano Savona (Semaine de la critique).

Cannes 2019: Luis Bunuel, Lina Wertmüller, Milos Forman, Easy Rider, Shining et La Cité de la peur à Cannes Classics

Posté par vincy, le 26 avril 2019

Le programme de Cannes Classics est riche et éclectique avec en vedette les 25 ans de La Cité de la peur, Shining présenté par Alfonso Cuarón en séance de minuit, les 50 ans d’Easy Rider en compagnie de Peter Fonda, Luis Buñuel à l’honneur en trois films, un hommage à la première réalisatrice nommée aux Oscars, Lina Wertmüller, le Grand Prix de 1951 Miracle à Milan de Vittorio De Sica, un ultime salut à Milos Forman et le premier film d’animation en couleur du cinéma japonais!

A l'honneur

Easy Rider (1969, 1h35, États-Unis) de Dennis Hopper

The Shining (Shining) de Stanley Kubrick (1980, 2h26, Royaume-Uni / États-Unis)

La Cité de la peur, une comédie familiale (1994, 1h39, France) d’Alain Berbérian

Los Olvidados (The Young and the Damned) (1950, 1h20, Mexique) de Luis Buñuel

Nazarín (1958, 1h34, Mexique) de Luis Buñuel

L’Âge d’or (The Golden Age) (1930, 1h, France) de Luis Buñuel

Pasqualino Settebellezze (Pasqualino / Seven Beauties) (1975, 1h56, Italie) de Lina Wertmüller

Miracolo a Milano (Miracle à Milan / Miracle in Milan) (1951, 1h40, Italie) de Vittorio De Sica

Lásky jedné plavovlásky (Les Amours d’une blonde / Loves of a Blonde) (1965, 1h21, République tchèque) de Milos Forman

Forman vs. Forman (République tchèque / France, 1h17) de Helena Trestikova et Jakub Hejna

Films restaurés

Toni de Jean Renoir (1934, 1h22, France)

Le Ciel est à vous (1943, 1h45, France) de Jean Grémillon

Moulin Rouge (1952, 1h59, Royaume-Uni) de John Huston

Kanal (Ils aimaient la vie / They Loved Life) (1957, 1h34, Pologne) d’Andrzej Wajda

Hu shi ri ji (Diary of a Nurse) (1957, 1h37, Chine) de Tao Jin

Hakujaden (Le Serpent blanc / The White Snake Enchantress) (1958, 1h18, Japon) de Taiji Yabushita (pour les 100 ans de l'animation japonaise)

125 Rue Montmartre (1959, 1h25, France) de Gilles Grangier

A tanú (Le Témoin / The Witness) (1969, 1h52, Hongrie) de Péter Bacsó

Tetri karavani (La Caravane blanche / The White Caravan) (1964, 1h37, Géorgie) d’Eldar Shengelaia et Tamaz Meliava

Plogoff, des pierres contre des fusils de Nicole Le Garrec (1980, 1h48, France)

Caméra d’Afrique (20 ans de cinéma africain / ) (20 Years of African Cinema) de Férid Boughedir (1983, 1h38, Tunisie / France)

Dao ma zei (The Horse Thief / Le Voleur de chevaux) (1986, 1h28, Chine) de Tian Zhuangzhuang et Peicheng Pan

The Doors (Les Doors) (1991, 2h20, États-Unis) d’Oliver Stone

Documentaires

Making Waves: The Art of Cinematic Sound (Etats-Unis, 1h34) de Midge Costin

Les Silences de Johnny (55mn, France) de Pierre-William Glenn

La Passione di Anna Magnani (1h, Italie / France) d’Enrico Cerasuolo

Cinecittà - I mestieri del cinema Bernardo Bertolucci (Italie, 55mn) de Mario Sesti

Cannes 2018 : Cannes en orbite avec « 2001 l’odyssée de l’espace »

Posté par kristofy, le 12 mai 2018

Puisque cette 71e édition nous emmène dans les étoiles avec l’avant-première mondiale de Solo: A Star Wars Story, nouvel épisode de l'univers étendu de la saga Star Wars, présenté hors compétition, et la projection de 2001, l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick dans une nouvelle copie 70 mm restaurée (sans modification numérique de l'oeuvre de 1968) à Cannes Classics, profitons-en pour un petit tour d’horizon des « Space opéras » qui ont eu les honneurs de la sélection officielle.

Cannes ce n'est à priori pas le lieu où on s'imagine voir un film de vaisseau spatial et de bataille intergalactique, et pourtant certains gros films de science-fiction ont bel et bien décollé depuis la croisette. Retour sur le plus énigmatique d'entre eux, qui aura cette année pour la première fois les honneur d'une sélection cannoise.

La séance spéciale du 2001 l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick au Festival de Cannes est un évènement : ça sera la première fois que des spectateurs vont découvrir sur grand écran ce film en se rapprochant le plus des émotions ressenties par son premier public en 1968, il y a 50 ans.

La projection est présentée par Christopher Nolan qui s'est appliqué avec Warner à organiser une nouvelle sortie de ce film tel que lui-même l'avait vu enfant : sur pellicule et en format 70mm. Nolan est un ardent défenseur des projections en pellicule dans ce format particulier, et certaines salles de cinéma se sont d'ailleurs équipées spécialement pour ça, faire venir les spectateurs pour son Dunquerque en 70mm (mais aussi pour Les huit salopards en 70mm de Tarantino). 2001 l'odyssée de l'espace va sortir de nouveau au cinéma dans ces salles. Pour son 50e anniversaire, le film a été restauré d'une manière unique, sans aucune amélioration digitale comme par exemple le 4K, mais à partir des négatifs photochimiques originaux.

Gilles Jacob, la tête historique du Festival de Cannes, avait regretté qu'aucun film de Stanley Kubrick n'ait pu y être sélectionné ("Ne pas avoir eu Stanley Kubrick à Cannes, c'est douloureux" déclarait-il à L'Express en 2012). Peu après la mort du cinéaste, il s'en était longuement ouvert à la presse : « Je l'avais interviewé pour Les sentiers de la gloire, à la fin des années 50. S' agissant d'un film alors interdit en France, il m'avait tenu un discours qu'on qualifierait aujourd'hui d'européen. Il m'avait remis des photos de tournage d'une beauté frappante et d'un format ­ extrêmement incommode qu'il avait déterminé lui-même. Sa richesse créatrice exceptionnelle lui avait permis peu à peu de conquérir une indépendance absolue vis-à-vis des studios hollywoodiens..."

"Pour Cannes, il y a deux raisons à cela : le fait que Kubrick ne voyageait pas, et la véritable raison est que les films que faisait Kubrick ­trop rarement étaient de grands films internationaux et que leur sortie était presque toujours programmée pour la fin d'année aux Etats-Unis et en Europe, au moment des Oscars. C'est en partie pourquoi le Festival, à une certaine époque, a même pensé changer ses dates. J'aurais aussi adoré avoir Kubrick comme président du jury. D'évidence, il ne serait pas venu : nous avions donc étudié de lui faire envoyer les films dans sa salle de projection et je suis sûr qu'il aurait aimé, lui qui se tenait au courant du travail de ses confrères, mener par satellite les délibérations avec ses collègues du jury restés à Cannes. Et naturellement nous aurions prévu cet événement pour 2001... Maintenant qu'il a disparu et que la chose ne peut plus se réaliser, je vous laisse le soin de deviner si ce projet a été élaboré dans le détail ou si je l'ai seulement rêvé... ».

Il faut se souvenir à quel point 2001 l'odyssée de l'espace était novateur au moment de sa sortie en 1968. C'était vraiment un film de science-fiction dans le sens de la définition même du genre : des fictions reposant sur des progrès scientifiques et techniques obtenus dans un futur plus ou moins lointain, ou physiquement impossibles du moins en l'état actuel de nos connaissances.

Voici 5 dates pour mesurer l'ambition visionnaire du film :

-1964 : Stanley Kubrick demande au romancier Arthur C. Clarke de travailler avec lui sur une histoire de science-fiction. Kubrick veut surtout extrapoler sa nouvelle titrée La Sentinelle (écrite en 1948) avec un objet extraterrestre sur la Lune (qui sera dans le film le monolithe noir).
-1965 : La société de production MGM donne son feu vert pour un nouveau film de Stanley Kubrick au-delà des étoiles. Quelques mois plus tard, il y aura les premiers astronautes dans l'espace juste au-dessus de la Terre (d'abord au printemps le Russe Alexei A. Leonov, puis l'été l'Américain Ed White), et aussi les premières photographies de la planète Mars (dans le film le vaisseau se dirige vers Jupiter).
- 1966 : Tournage du film. Pour le décor, on construit une immense roue de 12 mètres de diamètre qui tourne à la vitesse de 5 km/h (séquence emblématique). En juin un vaisseau non-habité se pose sur la Lune (dans le film en 1999 plusieurs équipes de scientifiques vivent dans une base sur la Lune).
- 1967 : Post-production des effets-spéciaux, cela représente plus de la moitié du budget du film (en particulier les séquences du vaisseau dans l'espace, sans les acteurs à l'image).
- 1968 : En avril, c'est enfin les premières projections du film. Cette sortie dans les salles arrive avec 16 mois de retard par rapport au planning envisagé par la MGM (qui avait prévu décembre 1966), et un budget initial presque doublé. Le film sortira en France en septembre. En décembre, une fusée transporte un homme un orbite autour de la Lune.
- 1969 : Cérémonie des Oscars, Stanley Kubrick est nominé comme meilleur réalisateur mais c'est Oliver Reed qui gagne la statuette (pour sa comédie musicale Oliver!, aussi Oscar du meilleur film). 2001 l'odyssée de l'espace a 4 nominations (dont réalisation, scénario, direction artistique) et gagne juste l'Oscar des meilleurs effets-spéciaux. Le 20 juillet 1969 : jour historique des premiers pas de l'Homme sur la Lune.

L'interprétation de la fin de 2001 l'odyssée de l'espace provoque toujours des débats, il y a presque autant d'interprétations (pessimistes, optimistes, ésotériques...) que de spectateurs depuis 1968. Sur ce thème d'une certaine évolution de l'Humanité avec un cycle de mort et d'éventuelle renaissance différente, il n'y a d'ailleurs eu depuis que peu de films visant une approche sensorielle différente et perturbante : Enter the void de Gaspar Noé (à Cannes en 2009), Mother! de Darren Aronofsky (à Venise en 2017), Human, Space, Time and Human de Kim Ki-duk (à Berlin en 2018).

Le récit de 2001 l'odyssée de l'espace se déroule en 3 parties distinctes : 'l’aube de l’humanité', 'mission Jupiter' et 'au-delà de l’infini', comme une manière de s'interroger à propos de ces 3 questions existentielles : d’où venons-nous ?, qui sommes-nous ?, où allons-nous ? Etes-vous prêt pour une nouvelle odyssée avec Stanley Kubrick ?

Cannes 2018 : Cannes en orbite avec « Ikarie XB1″

Posté par MpM, le 8 mai 2018

Puisque cette 71e édition nous emmène dans les étoiles avec l’avant-première mondiale de Solo: A Star Wars Story, nouvel épisode de l'univers étendu de la saga Star Wars, présenté hors compétition, et la projection de 2001, l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick dans une nouvelle copie 70 mm restaurée (sans modification numérique de l'oeuvre de 1968) à Cannes Classics, profitons-en pour un petit tour d’horizon des « Space opéras » qui ont eu les honneurs de la sélection officielle.

Cannes ce n'est à priori pas le lieu où on s'imagine voir un film de vaisseau spatial et de bataille intergalactique, et pourtant certains gros films de science-fiction ont bel et bien décollé depuis la croisette. Retour sur un film longtemps invisible en France, redécouvert à l'occasion de sa sélection à Cannes Classics 2016.

Ikarie xb1 est un film tchèque réalisé par Jindrich Polak en 1963 et considéré par beaucoup comme l’une des sources d’inspiration majeure de Stanley Kubrik pour 2001 l'Odyssée de l’espace (similitude dans les couloirs hexagonaux à l'intérieur du vaisseau, mêmes combinaisons spatiales et propension identique à la géométrie des décors).

En 2163, un équipage d’une quarantaine de personnes met le cap vers Alpha du Centaure (le système planétaire et stellaire le plus proche du nôtre) dans le but de rechercher d’autres formes de vie. L’existence à bord s’organise de manière assez banale, entre repas en commun, bavardages, entraînements sportifs et même une mémorable soirée d’anniversaire pendant laquelle l’alcool coule à flots. Plusieurs incidents viennent malgré tout ponctuer le voyage, comme la découverte d’un vaisseau à la dérive, et la présence inquiétante d’un mystérieux astre.

Tous les archétypes du genre sont ainsi présents, quoique dans un mode minimaliste et une forme d’épure qui est la signature du film. Adapté du roman The Magellanic Cloud de Stanislaw Lem (celui-même à qui l'on doit Solaris), le film propose en effet un voyage intersidéral à la fois dépouillé (le spectateur partage la langueur des personnages, et leur désir qu'il se passe quelque chose) et captivant, puisqu'il emporte son équipage vers une véritable terre inconnue. Jindrich Polak excelle ainsi à faire monter la tension tout en filmant de manière quasi documentaire chaque petit détail du quotidien, notamment les rations alimentaires et les sessions d'entraînement.

On notera également le contexte ultra-humaniste de la mission dont le seul motif est la recherche désintéressée et universaliste d’autres formes de vie dans la galaxie. Mais ce qui frappe peut-être le plus, c'est le pacifisme et la tonalité métaphysique assumée du récit. Une fois encore, le cinéma de genre, et plus particulièrement de science fiction, est parfait pour parler à demi-mot des préoccupations de l’époque, et notamment fustiger les hommes mauvais (certes américains) qui ont tué leur propre équipage dans l'espoir d'assurer leur survie ! L'air de rien, Ikarie XB1 ne cesse de remettre l’Humanité fondée sur le bien (c'est-à-dire unissant tous les hommes de bonne volonté, quels qu'ils soient) au centre de tout.

Pas forcément évident, quand on sait que le film était à l'origine pensé comme un outil de propagande destiné à entériner la suprématie spatiale soviétique face aux Etats-Unis, le tout en pleine guerre froide. C'est d'ailleurs pour cette raison que le film avait bénéficié d'un budget énorme pour l'époque : 6 millions de couronnes, soit trois fois plus que le budget moyen en Tchécoslovaquie dans les années 60.

Présenté au Festival de Trieste en 1963, Ikarie XB1 remporte le Grand Prix ex-aequo avec La Jetée de Chris Marker, mais ne reçoit pas l'accueil escompté dans son propre pays. La reconnaissance est malgré tout venue avec le temps, la principale revue de science-fiction tchèque ayant par exemple été baptisée XB-1 en son honneur.

En France, on découvre le film à la télévision, avant qu'il ne soit remplacé par une version "américanisée" (amputée de dix minutes, doublée en anglais, avec une fin différente). C'est la ressortie en avril 2017, dans une version restaurée, qui ravive le film dans les mémoires cinéphiles (à noter qu'il est également disponible en DVD). Une réhabilitation bienvenue pour une oeuvre intrigante qui, loin d'être un simple objet suranné, exerce sur nous la même fascination que toute épopée spatiale nous emmenant aux confins des étoiles. Avec, en prime, une fin ouverte qui est une ode à l'espoir.

Cannes 2018: Hommage à Marin Karmitz

Posté par vincy, le 5 mai 2018

"A l’occasion du dîner des professionnels de l’industrie cinématographique mondiale organisé par le Festival de Cannes le vendredi 11 mai, un hommage sera rendu à Marin Karmitz pour l’ensemble de son œuvre en faveur du cinéma d’auteur et alors que son film Coup pour coup (1972) sera projeté dans le cadre de Cannes Classics le même jour" annonce le Festival dans un communiqué à trois jours de l'ouverture de la manifestation.
Marin Karmitz sera présent salle Buñuel le vendredi 11 mai à 14h30 et rencontrera le public à l’issue de la projection de son film.

Auteur, réalisateur, producteur, distributeur, exploitant (et militant), "Marin Karmitz a produit plus d’une centaine de films, en a distribué près de 400, a réuni un catalogue de droits de plus de 600 films, créant également et développant un réseau de cinéma de 12 salles et 68 écrans à Paris et désormais de 10 salles et 128 écrans en Espagne" rappelle le Festival à propos du fondateur de MK2.

C'est aussi une manière de faire un lien avec les commémorations de Mai 68. Après avoir crée mk2 productions en 1967, il devient membre du mouvement maoïste la Gauche prolétarienne (et réalisera trois films engagés: Sept jours ailleurs (1969), Camarades (1970) et Coup pour coup (1972)), revendiquant un "cinéma de lutte".

Coup pour Coup, une chronique d'une usine textile en grève jouée par des ouvrières, avait été alors refusé par les distributeurs, poussant Marin Karmitz à fonder son propre réseau: "Je revendique plus que jamais Mai 68, et j'ai d'ailleurs construit mon entreprise comme un militant".

Pierre Lescure, Président du Festival de Cannes précise: "En cette année-anniversaire de Mai 68 dont il est l’un des héritiers, c’est Marin Karmitz que nous souhaitons honorer et dont nous voulons saluer l’œuvre, l’engagement et l’inlassable défense du cinéma d’auteur."

Karmitz préfère se définir ainsi: "Je ne suis pas un producteur de cinéma, mais un éditeur et un marchand de films."

L'homme de cinéma s'est tourné vers la création contemporaine et la photographie. Il a toujours été transdisciplinaire, dès ses débuts avec Nuit Noire Calcutta (1964), d’après un scénario de Marguerite Duras, et Comédie (1966), adapté d’une pièce de Samuel Becket

Marin Karmitz a travaillé avec quelques-uns des plus grands metteurs en scène de l’histoire du cinéma contemporain : Jean-Luc Godard, Alain Resnais, Claude Chabrol, Louis Malle, Krzysztof Kieslowski, Paolo et Vittorio Taviani, Pavel Lounguine, Theo Angelopoulos, Gus Van Sant, Jacques Doillon, Hong Sang-soo, Michael Haneke, Olivier Assayas, Xavier Dolan et Abbas Kiarostami qu’il a accompagné jusqu’au bout.

Au Festival de Cannes, Marin Karmitz a obtenu une quarantaine de prix dont trois Palmes d’or, il a également obtenu trois Lions d’or à Venise, un Ours d’or à Berlin, trois nominations aux Oscars et vingt-cinq César.

Décès du cinéaste sri-lankais Lester James Peries (1919-2018)

Posté par vincy, le 30 avril 2018

C'est un "trésor national" qui s'en va. Le cinéaste Lester James Peries, membre du jury du Festival de Cannes en 1992, était une véritable légende au Sri-Lanka, pionnier du 7e art dans son île, puis maître reconnu internationalement avant de devenir un vénérable vétéran faisant figure de symbole du cinéma de son pays.

Mort le 29 avril 2018, il avait 99 ans. Il a début comme journaliste, chroniqueur littéraire et critique de cinéma avant de travailler comme assistant-réalisateur pour le Government Film Unit, puis de réaliser plusieurs courts métrages entre 1949 et 1955.

Il signe son premier long métrage, La ligne du destin, en 1956. Et sera en compétition à Cannes l'année suivante. Ce film est symbolique car il se détache de plusieurs conventions de l’époque : il n'y a pas vraiment de séquences musicales (l'ingrédient qui attirait le public), et la (lourde) caméra était portée à l’extérieur d’un studio (simultanément à la Nouvelle Vague en France).

Il revient sur la Croisette en 2003, hors-compétition, avec Le domaine, qui sera le premier film sri-lankais soumis à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère, puis en 2008 à Cannes Classics, avec Changement au Village, son film réalisé en 1963. Ce film, comme Madol Duwa (1976), Kaliyugaya (1981) et Yagunthaya (1983), sont des adaptation des romans de Martin Wickramasinghe.

Le trésor (1972) a aussi été récompensé par les critiques à Venise et choisi comme film célébrant les 50 ans du cinéma sri-lankais au Festival de Londres.

Entre documentaires et fictions, Lester James Peries, n'a réalisé que 18 films en 50 ans, souffrant d'un manque de financement pour ses projets et de nombreux échecs commerciaux. Il tenta même l'avaneture de deux coproductions intérenationales (The God King et Village in the Jungle). Son cinéma aussi gracieux que littéraire, était non seulement reconnu à l'étranger mais comparé à des cinéastes comme Ray ou Ozu. Il privilégiait le microcosme familial aux sujets politiques et sociaux, l'élégance à la critique, une forme de romantisme et d'amertume aux mélos sirupeux tant appréciés dans son pays.

Son cinéma, humaniste et presque naïf, contrastait avec les productions locales. Sa délicatesse fut souvent plus respectée en France qu'à Ceylan.