Cannes 70 : Joyeux anniversaire, Isabelle Huppert !

Posté par cannes70, le 16 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-63.


Plus que nulle autre actrice, grâce à ses choix éclectiques et sa curiosité indéfectible qui la pousse à s'intéresser aux cinéastes ambitieux, qu'ils soient déjà établis ou simplement prometteurs, Isabelle Huppert possède un lien très fort avec le Festival de Cannes. Elle apparaît dans plus d'une quarantaine de films passés sur la Croisette, dont près d'une vingtaine en compétition officielle, d'Aloïse de Liliane de Kermadec en 1975 à Elle de Paul Verhoeven en 2016. Et c'est probablement loin d'être fini !

Ça commence avec Toscan


Après des apparitions déjà marquantes dans Les Valseuses de Bertrand Blier et Dupont Lajoie de Yves Boisset, elle devient réellement familière du grand public avec deux films «cannois» : La Dentellière de Claude Goretta et un an plus tard Violette Nozière de Claude Chabrol qui lui a permis de remporter son premier prix d'interprétation mais surtout de débuter une belle amitié cinématographique avec son réalisateur. La shampouineuse et la parricide auxquelles elle prête ses taches de rousseur imposent une présence à part. Ces deux personnages montrent deux facettes bien différentes. De la fragilité dans le premier (un registre plutôt abandonné depuis), une force qui n'appartient qu'à elle dans le deuxième et que l'on retrouvera dans la suite de sa filmographie, avec de multiples variantes et évolutions.

Cette union avec Cannes est la conséquence directe de la première rencontre majeure de son parcours de comédienne, sa double histoire avec le producteur Daniel Toscan du Plantier, professionnelle autant que personnelle, évoquée dans l'ouvrage Toscan ! de Jean-Marc Le Scouarnec, récemment publié aux éditions Séguier, qui revient notamment sur la profondeur de leur lien. «Avant beaucoup d'autres, avant même le tournage de La Dentellière, Toscan a effectivement pressenti quelque chose en moi. […] Il a eu cette confiance dans la jeune actrice que j'étais». Elle prend de l'assurance à son contact. «Ma timidité, on en a longtemps rigolé avec Daniel […] Je n'étais pas très consciente des codes de représentation vestimentaire qu'une jeune actrice devait afficher. Pour autant, ma timidité disparaissait dans la sphère qui m'était la plus familière au fond : comme actrice j'ai été très tôt prête à toutes les audaces».

Gilles Jacob témoigne : «Toscan a beaucoup fait pour la carrière d'Isabelle. […] Les premières années, elle a souvent tourné grâce à lui. Il était le catalyseur : il montait des projets autour d'elle, il cherchait des rôles qui pouvaient lui convenir». Le terme Pygmalion, souvent évoqué pour définir leurs rapports, ne plaît guère, on le comprend aisément, à l'actrice : «Daniel aimait bien dire que c'était autant les producteurs qui faisaient les actrices que les actrices qui faisaient les producteurs. C'est grâce à moi qu'il a rencontré Pialat, que Chabrol est venu chez Gaumont. Le relation ne fonctionnait pas que dans un sens. Il s'est trouvé à la croisée de certains projets parce qu'ils arrivaient par moi. Le terme de Pygmalion est réducteur, et pour moi et pour lui. C'est compréhensible que notre alliance […] ait pu mener à ce genre de cliché facile, obsolète et rétrograde». Lors d'un hommage à la cinémathèque de Toulouse en 2003, elle évoquait ainsi sa mémoire : «Ce qui me manque le plus quand je pense à lui, et j'y pense plusieurs fois par jour, c'est son intelligence profonde et sa compréhension des choses et des êtres».

Une exigence de romanesque


Dans les interviews qu'elle a accordées tout au long de sa carrière, elle s'est surtout exprimée sur l'exercice de son métier, peu sur des sujets personnels. Ce qui ressort notamment est son rejet des rôles trop réalistes et sa méfiance du naturalisme. «Les sujets où je ne vois pas la possibilité d'introduire une dimension un peu mythologique me gênent» disait-elle déjà dans le numéro double de mai 1981 des Cahiers du cinéma. Au Figaro, le 14 mai 2001, elle explique avoir refusé Funny Games pour des motifs similaires : «Il n'y avait aucun romanesque, aucun espace fictionnel où les acteurs puissent s'échapper. Pour moi, l'acteur doit voir une part d'imaginaire où il puisse vivre. La plupart des films ont un scénario qui vous nourrit et vous protège. Funny games, c'était la reproduction brute et brutale de la réalité».

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Cannes 70 : Nicolas Winding Refn, de Copenhague à la Croisette

Posté par MpM, le 15 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-64.

Si ses trois derniers films ont été sélectionnés en compétition officielle, Nicolas Winding Refn n'est pourtant pas un habitué de Cannes - ou en tout cas, il ne l'était pas avant Drive. Le Danois a en effet passé une quinzaine d'années en étant totalement ignoré de la Croisette, avant que tous les regards se tournent (brièvement) vers lui. Retour sur la carrière du cinéaste danois.

10 ans sous les radars français

Comme il l'explique dans le documentaire portant ses initiales, NWR avait le choix entre intégrer une des écoles de cinéma les plus prestigieuses du Danemark ou réaliser son premier film. Le choix a été rapide, et Refn a décidé de réaliser Pusher. On y suit caméra à l'épaule un dealer qui tente de s'en sortir : un film à petit budget, une plongée dans les bas fonds de Copenhague grâce à laquelle Refn obtiendra un succès critique unanime en France ... 10 ans après sa sortie.

Mais il n'a pas attendu d'être encensé en dehors de son pays pour continuer sa carrière, au contraire : en 1999 sort Bleeder, que nous n'avons pu découvrir qu'il y a quelques mois sur grand écran. Un récit que l'on sent autobiographique, où se mêlent amour dévorant du cinéma et attrait irrésistible pour la violence. Dans le rôle principal, une révélation qui n'avait qu'un second rôle dans Pusher : Mads Mikkelsen, qui aura l'incroyable carrière que l'on connaît quelques années plus tard. Refn lui, après ce deuxième film, quitte le Danemark, direction Los Angeles (oui, déjà !) pour y tourner Inside job avec le fameux John Turturro. Un film qu'il produit avec sa propre compagnie de production, Jan Go Star.

Mauvaise idée : ce sera un tel bide que la compagnie va déposer la clé sous la porte, et lui se retrouve endetté. Pourtant, artistiquement, le long-métrage est loin d'être un échec : il est imparfait, certes, mais nous révèle une nouvelle facette de son auteur. On avait découvert sa violence refoulée dans son premier film, ses obsessions dans le deuxième, ici un nouveau style visuel commence à s'affirmer. On quitte la caméra-épaule à la Mean Streets des deux films précédents pour se poser, ralentir un peu, plonger le protagoniste dans des couleurs de plus en plus vives, en accord avec la psyché troublé du personnage incarné par John Turturro. Un style encore balbutiant, imparfait, mais qui annonce la suite qui sera haute en couleur !

Mais après cet échec cuisant au box-office, deux commandes suivront. Avec Pusher 2 et Pusher III, Refn ne se contente cependant pas de réitérer la recette du premier. Les trois films ont des styles qui n'ont rien à voir entre eux et s'intéressent à trois hommes différents, qui ont en commun d'être plongés dans de sérieux ennuis. Dans le deuxième, c'est le personnage au départ secondaire de Tonny (Mads Mikkelsen) qui est au centre du film - et l'acteur trouve là son premier grand rôle. La paternité, thème qu'on ne retrouvera plus chez le réalisateur, est au centre du film : Tonny, fraîchement sorti de prison, essaie maladroitement de plaire à son père mafieux tout en devenant lui-même papa.

Si Mikkelsen brille, Refn est lui aussi excellent : quelques scènes mémorables préfigurent même des films qu'il ne fera que bien plus tard, comme la scène d'introduction baignée dans le rouge ou une scène de braquage magistrale. Pusher III va lui être un huis-clos et se concentrer sur la journée de Milo, chef mafieux que l'on retrouvait dans les deux opus précédents. : une journée qui commence avec une fête d'anniversaire et finit par par une éviscération. Une journée normale au pays de Refn, qui est encore à une poignée de longs-métrages du Festival ...

Le dyptique Bronson / Valhalla Rising : la confirmation


Bronson et Valhalla Rising sortent à moins d'un an d'intervalle. Le style tranche avec la trilogie Pusher : on quitte toute trace de naturalisme pour se plonger dans des atmosphères hors du temps, minutieusement cadrées.

Bronson commence ainsi par le protagoniste s'adressant à des spectateurs. Sur scène, il raconte sa vie, se travestit, s'énerve ... En fait, toute la vie de Bronson est un spectacle. Connu comme le "prisonnier le plus violent d’Angleterre", le protagoniste a passé plus de trente ans en isolement et s'est fait médiatiquement connaître outre-manche pour ses fresques, relatées dans le film. Bronson, c'est tout d'abord le premier grand rôle de Tom Hardy, qui se plonge totalement dans la peau du personnage (en témoignent ses kilos de muscles, ses mimiques ou même sa moustache en ... poils du vrai Bronson).

Pour Refn, c'est la première partie d'un diptyque en hommage à Kubrick : ici, il revisite Orange Mécanique. En effet, il développe le thème du libre-arbitre au sein d'un environnement carcéral, met en scène la violence avec grandiloquence, et présente un anti-héros s'épanouissant dans l'art. C'est aussi visuellement que le rapprochement est frappant : nombre de travellings accompagnent le protagoniste dans ses mouvements. Il faut dire qu'au niveau de la mise en scène, Refn livre encore une prestation irréprochable, jouant avec les couleurs, les ruptures de tons et des moments d'ultra-violence, le tout sublimé par une musique aux touches électro. Un résultat d'autant plus impressionnant que le film a été produit pour une somme dérisoire : 250000 $, selon des sources concordantes.Difficile d'imaginer un si petit budget ; en tout cas, le film a été bien très bien accueilli par la critique, et connut un petit succès grâce au bouche à oreille - peut-être aussi grâce à l'importance qu'a pris Tom Hardy dans le paysage cinématographique ces dernières années.

Valhalla Rising, lui, n'a pas su trouver son public, et la critique a été moins enthousiaste. Il faut dire que le long-métrage est plutôt aride, décrivant l'arrivée du christianisme dans les régions scandinaves aux IXe-Xe siècles,  puis le départ de vikings vers un nouveau monde. Un film parfois gore, avec en son centre un Mads Mikkelsen borgne et muet mais toujours aussi bon. Un film paradoxalement contemplatif et très violent (une violence sale, crasseuse), une expérience cinématographique assez unique en son genre, souvent décrite comme le "2001 du film de viking" (ce qui est certes très précis). Un film qui s'améliore à chaque vision. Dans une interview, Refn expliquait que pratiquement personne n'était venu pour la conférence de presse à la Mostra de Venise, où le film était présenté hors compétition. Son film suivant par contre sera acclamé, et en tout point opposé à celui-ci.

Drive : la consécration


Drive est paradoxalement le film le moins personnel de Refn et celui qui est souvent utilisé pour le définir. En soi, ce n'est qu'une série B réalisée à Hollywood pour un relatif petit budget (15 millions de dollars). Pourtant, le film va devenir un micro-phénomène de société lors de sa sortie, notamment grâce à sa bande originale mêlant des chansons nostalgiques façon eighties' (comme Nightcall de Kavinsky) et des morceaux de Cliff Martinez, auparavant connu pour ses nombreuses collaborations avec Steven Sodherberg. Ryan Gosling lui va faire des émules dans son rôle de cow-boy moderne et mutique - la voiture a remplacé le cheval.

Le film est présenté à Cannes en 2011, où il reçoit le prix de la mise en scène. Drive est une série B, dans dans le sens classique, positif, du terme. A partir d'un scénario plutôt simple, adapté du romancier James Sallis, Refn livre un film utilisant tous les moyens pour se renouveler dans sa mise en scène. Ce n'est pas tant les poursuites en voiture qui semblent l'intéresser (il y en a d'ailleurs très peu, bien que vraiment réussies) que la figure masculine du personnage (anonyme) de Gosling : sans attaches, sans famille, pouvant aussi bien être nonchalant que subir des accès/excès de violence.

Et si le film est beaucoup plus classique dans son approche que pouvaient l'être ses autres films, il est lui aussi fait de contrepoints : à un moment d'attente succède une course-poursuite, à un baiser une décapitation à coups de pieds. C'est peut-être cela qui a plu au jury présidé par Robert De Niro : cette tension constante, rendant le film viscéral du début à la fin. Un film certes acclamé (il fera plus d'un million et demi d'entrées en France !), qui met Refn sur le devant de la scène, mais qui devient le point de référence dans sa filmographie, alors qu'il n'en est qu'un (excellent) détour.

Only god forgives et The Neon Demon : l'incompréhension


On ne peut pas dire que Only God forgives ait eu droit au même accueil que Drive à Cannes, trois ans plus tard : le film fut hué par une partie de la salle. Ceux qui s'attendaient à une suite de Drive on dû être déçus, puisque le film lui est opposé en tous points : Ryan Gosling est un personnage miné par l'impuissance, l'action y est plus rare (mais pas les excès de violence), les événements se situent en Thaïlande et Cliff Martinez a eu pour directive ... de ne pas faire du Cliff Martinez . Pour autant, Only god forgives est dans la droite lignée des autres films de Refn. Tout comme Valhalla Rising, il s'agit d'une expérience cinématographique avant tout, aux couleurs sublimes et aux cadres plus "kubrickiens" que jamais. Reprocher au film la finesse de son scénario serait aussi absurde que de faire le même reproche à Mad Max Fury Road : les deux films ont été fait pour être ressentis plus que réfléchis.

The Neon Demon a été encore plus loin dans la visée d'une expérience. Utilisant les codes de la mode pour en critiquer le système, Refn livre un film hypnotique, fascinant, esthétiquement plus poussé qu'aucun autre de ses long-métrages. Nous l'avons adoré (comme vous pouvez le lire ici et là), mais le film a été un échec commercial (en France, 150 000 entrées, soit 3 fois moins que Only God Forgives et 10 fois moins que Drive ; dans le monde, moins de 3 millions de dollars de recette pour un budget de 7 millions).

A Cannes, sans être hué, il n'a reçu aucun prix, à l'instar des films les plus intéressants de la compétition. Grâce à Cannes, Nicolas Winding Refn est tout de même devenu une personnalité connue, voire reconnue, dans le monde du cinéma. Il s'amuse d'ailleurs à jouer de son image, comme le prouvent ses initiales apposées dès les premières secondes du générique de The Neon Demon. NWR : désormais, un label, apposé sur des livres (L'art du regard), sur des documentaires sur lui-même ou sur des restaurations (récemment, La Planète des vampires de Mario Bava). Critiqué pour son ego, Refn ne fait pas l'unanimité mais il en est le premier ravi.

Pour le citer : "tu sais que tu as fait un grand film quand la moitié ont aimé, et l'autre détesté". Je n'aurais pas dit mieux !

Cannes 70 : les Palmes d’or, bonheurs et malheurs au box office

Posté par vincy, le 14 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-65.

En 70 ans, les films récompensés par le prix suprême de la compétition du Festival de Cannes - d'abord le Grand Prix jusqu'en 1955 et de 1964 à 1974 puis la Palme d'or de 1955 à 1963 et depuis 1975 - ont connu des destins très divers en salles.

Aux Etats-Unis, seulement trois films, tous américains, ont été des grands succès publics : Fahrenheit 9/11, Pulp Fiction et Apocalypse Now. Quelques-uns s'en sont sortis honorablement au box office (La leçon de Piano, All That Jazz, Le Pianiste, Taxi Driver, Sexe mensonges et vidéos) mais la plupart ont rapporté moins de 2 millions de $ de recettes.

Mais prenons la France, pays cinéphile et pays hôte, autrement dit celui qui médiatise le mieux le prix cannois, comme instrument de mesure.

Les plus grands succès sont anciens : Le troisième homme, Le salaire de la peur, Quand passent les cigognes sont les seuls films à avoir séduit plus de 5 millions de spectateurs. Si on met la barre à 3 millions, on peut ajouter Le monde du silence, La loi du seigneur, Orfeu negro, Le Guépard, Un homme et une femme, M.A.S.H., et Apocalypse Now (qui date de 1979!). Mais durant cette période "faste", il y a aussi eu de sérieux flops en salles: cinq films avant 1979 ont attiré moins de 250000 spectateurs, soit autant que depuis 1979. C'est en fait le nombre de gros succès qui a diminué depuis les années 1980.

En effet, depuis La Leçon de Piano et Pulp Fiction (1993 et 1994 respectivement), seul un film (américain) a passé la barre des 2 millions d'entrées, le documentaire de Michael Moore, Fahrenheit 9/11. Et depuis le début du millénaire, on compte 4 millionnaires "seulement" dont trois productions françaises.

Il est indéniable que l'impact d'une Palme est moindre aujourd'hui, si on prend les données brutes. En moyenne, un film palmé attire deux fois moins de spectateurs qu'il y a 40 ans. Mais on peut aussi relativiser. Sans Palme, quel film turc, chinois, serbe, danois, roumain ou thaïlandais aurait atteint les scores de Winter Sleep, Adieu ma concubine, Papa est en voyage d'affaires, Pelle le Conquérant, 4 mois 3 semaines et 2 jours ou Oncle Boonmee ? Grâce à une Palme d'or, des cinéastes comme Haneke, Loach, Moretti, Leig ou Cantet ont élargi grandement leurs publics. Bien sûr il y a des contre-performances : Dheepan, qui fut le pire échec de Jacques Audiard, par exemple.

Cependant on ne peut pas juger la qualité des Palmes avec le seul baromètre des entrées. D'autant que d'autres films primés à Cannes ont cartonné en salles, sans être palmé. Mais surtout parce que ça ne viendrait pas à l'idée de minorer une Palme "pas très populaire" pour les frères Coen, Abbas Kiarostami , Cristian Mungiu, Theo Angelopoulos, Luis Bunuel ou Andrzej Wajda.

Mais globalement, pour des films d'auteur, voire pointus, l'effet Palme d'or se fait ressentir à chaque fois, si on prend en compte l'évolution d'un marché qui se contracte pour diverses raisons (arrivée de la télévision dans les années 1960, des multiplexes dans les années 1990, de la vidéo à la demande dans les années 2010). En dehors du prestige pour le cinéaste et les producteurs, des éventuelles récompenses glanées par la suite, le film palmé bénéficie d'un "label" qui lui permet de séduire un public curieux qu'il n'aurait sans doute pas touché sans cette récompense. Si on peut critiquer les choix du jury de l'an dernier - la Palme pour Moi Daniel Blake, le Grand prix pour Juste la fin du monde - les deux films ont été les plus "populaires" en salles parmi tous les films de la compétition. Même si le Grand prix a dépassé la Palme en nombre d'entrées.

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Cannes 70 : All the love you Cannes, Troma sur la croisette

Posté par cannes70, le 13 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-66.


Les documentaires ayant pour sujet le Festival de Cannes ne sont pas légion – quelques-uns ont été tournés pour la télévision, mais se concentrent généralement sur le glamour et les stars d’Hollywood en passage éclair sur la Côte d'Azur. Présentes sur la Croisette tous les ans depuis 1971, les équipes de Troma Entertainment, menées par le charismatique Lloyd Kaufman, ont fêté leur trentième séjour à Cannes en tournant un film, sobrement intitulé All the love you Cannes !, qui dévoile une facette moins glamour et finalement peu connue du Festival : celle d’un business acharné, où les boites de production indépendantes se battent littéralement pour vendre leurs films et rembourser le moindre centime engagé…

Pour ceux qui ne connaîtraient pas Troma Entertainment, il s'agit d'une société de production américaine, créée au début des années 1970 par Lloyd Kaufman, et spécialisée dans les films d'exploitation de série Z tendance horreur trash, souvent mâtinés de comédie, et tirant, surtout depuis les années 90, vers le nanar volontaire. Produits avec des budgets dérisoires, les films Troma sont appréciés d'une large communauté de fans dans le monde entier ; la connivence avec le public est totale, l'humour vole bien souvent au ras des pâquerettes, mais le tout est mis en boite avec une telle bonne humeur et un tel esprit frondeur que l'on ne peut que rendre les armes et s'avérer conquis.

Les thèmes récurrents des productions Troma sont le sexe, le gore et la violence, dans un maelstrom de délire politiquement incorrect au-dessus duquel flotte, depuis des années, l'ombre de la menace atomique. La plus populaire des productions Troma, qui allait donner le « La » au reste de leur productions durant les trente années suivantes, est Toxic, également connu sous son titre original The toxic avenger (Michael Herz et Lloyd Kaufman, 1984). Le personnage principal de Toxic, un gringalet devenu un super-héros mutant, difforme et monstrueux, sous l'effet de l'exposition à un baril de déchets toxiques, est d'ailleurs devenu la « mascotte » de Troma à travers le monde.

Tourné lors de l’édition 2001 du Festival de Cannes, le film All the love you Cannes ! (écrit et réalisé par Gabriel Friedman, Lloyd Kaufman et Sean McGrath) était, à l’origine, un projet de documentaire sur la façon dont les équipes de Troma Entertainment assurent la promotion, la vente et l’achat de longs-métrages sur le Marché du Film, salon professionnel qui se tient en parallèle du Festival de Cannes ; l’ambition du métrage était également de signer une espèce de « guide » vidéo à destination des apprentis-cinéastes, afin de prouver au public que l’on peut tout à fait vivre le Festival en low-cost, et qu'un réalisateur en herbe peut réussir à se frayer un chemin parmi les pros en se ramenant sur la Croisette avec sa bite, son couteau, et sa bobine sous le bras.

Durant sa première moitié, All the love you Cannes s’avère un document complet et plutôt informatif, réussissant le tour de force de demeurer relativement « sérieux » dans sa façon d’aborder le travail, bien réel, accompli sur place par les équipes de Troma (même si les blagues potaches ne sont jamais loin avec ces grands enfants turbulents).

Les équipes de bénévoles s’expriment avec franchise, notamment les « Tromettes », qui évoquent leurs difficultés à parader en petite tenue dans les rues de Cannes, bondées de badauds pendant le Festival : il faut remettre les passants à leur place, subir les mains ou doigts des libidineux de passage ; l’une d’entre elles, Jen Amato, se voit tel un « morceau de viande » dans le regard des autres – un quotidien qui cache tout de même un certain malaise derrière l’esprit festif. Les joyeux drilles de Troma sont de toute façon assez mal vus des festivaliers en général ; dans leurs bureaux installés au Carlton, la proximité immédiate des bureaux des exécutifs de Warner (et de leur petit chien) leur vaudra par exemple quelques plaintes et autres désagréments.

A mi-métrage, All the love you Cannes prend subitement une tournure assez différente : vampirisée par la personnalité turbulente de Doug Sakmann, la deuxième partie du film se concentre sur les différents déboires qu’il subit (et provoque, souvent) durant son séjour mouvementé à Cannes. Homme à tout faire de Troma depuis 2000, Sakmann a pêle-mêle occupé les postes d’acteur, producteur, cascadeur, preneur de son, monteur, directeur artistique, directeur marketing, designer de costumes, décorateur, maquilleur, assistant réalisateur ou réalisateur de seconde équipe, réalisateur, scénariste, directeur photo, directeur de production ou encore responsable des effets spéciaux. Lire le reste de cet article »

Cannes 70 : Caméra d’or, l’avoir… ou pas

Posté par cannes70, le 12 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-67.


En février dernier, la réalisatrice et scénariste hongroise Ildikó Enyedi obtenait l'Ours d'or à Berlin pour son cinquième long-métrage, On Body and Soul. Il y a presque trente ans, en 1989, elle recevait la caméra d'or des mains de Raf Vallone lors du 42e festival de Cannes, pour son premier film  Mon XXe siècle. Entre les deux récompenses, elle a présenté deux films à Venise, un à Locarno, et a notamment été membre du jury au festival de Berlin. Elle a également connu une longue traversée du désert (elle n'avait pas tourné pour le cinéma depuis 1999) avant ce retour triomphal.

Un destin étonnant, dont on a eu envie de se demander s'il est singulier dans l'histoire de la Caméra d'or, ou au contraire plutôt exemplaire. Que deviennent en effet ces cinéastes distingués dès leurs premiers pas dans le long métrage et dont on pourrait dire que les meilleures fées (qui ont pour noms Michel Deville, Abbas Kiarostami, Agnès Varda ou encore Wim Wenders) se sont penchées sur leur berceau ?

Un prix de cinéphiles


C'est Gilles Jacob qui a l'idée, en 1978, de créer un prix pour distinguer le meilleur premier film toutes sélections confondues (y compris Cannes Classic et, jusqu'à sa suppression, la section Perspective du cinéma français). Au départ, ce sont les critiques présents qui votent, puis à partir de 1983, un  jury spécifique est constitué, en majorité de journalistes, de critiques et de "cinéphiles". Il se dote en 1987 d'un président du jury (c'est le compositeur Maurice le Roux qui inaugure la fonction) et se professionnalise peu à peu (la dernière mention d'un juré "cinéphile" remonte à 2005).

Dès le départ, il y a derrière cette récompense symbolique la volonté de rappeler que Cannes ne peut pas seulement être le lieu du couronnement et de la validation, mais doit également chercher à être celui de la découverte et du renouveau. C'est dans cette optique qu'est créée cette même année la section Un Certain regard  (destinée à l'origine à promouvoir des œuvres singulières et des auteurs en devenir), puis en 1998 la Cinéfondation qui invite des films d'école.

Ceux qui l'ont eue... et les autres


Près de 40 ans après la remise de la première Caméra d'or (pour Alambrista ! de Robert Malcom Young), on a largement le recul nécessaire pour constater que les différents jurys ont parfois révélé des cinéastes devenus incontournables, mais aussi que certains lauréats auront été les hommes (ou les femmes - elles ont réalisé ou coréalisé 14 longs métrages récompensés sur les 40) d'un seul film. Sans doute parce qu'une Caméra d'or, comme la plupart des prix couronnant des premières œuvres, est toujours en partie un pari sur l'avenir. Il y a finalement peu de réalisateurs, aujourd'hui habitués cannois, qui aient remporté cette récompense : ni Wong Kar wai sélectionné en 1989 pour As tears go by, ni Jacques Audiard (Regarde les hommes tomber en 1994), ni Quentin Tarantino (Reservoir dogs en 1992), ni Xavier Dolan (J'ai tué ma mère en 2009), ni même Steven Soderbergh (Sexe, mensonges et video en 1989) qui, lui, a eu directement la palme d'or... excusez du peu !

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Cannes 70 : et pour la première fois à l’écran… John Cleese

Posté par cannes70, le 11 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années...

Aujourd'hui Jour J – 68

Parmi les personnalités auxquelles nous rendrons hommage dans ce dossier spécial sur les 69 premières années du Festival de Cannes, John Cleese n'est pas la première, et de loin, à laquelle l'on pense lorsque l'on évoque les habitués de la Croisette. Ce qui en aucun cas ne m'empêchera de saluer le plus grand des Monty Python (1,95 m environ). Le prétexte de cet hommage ? Un film présenté en compétition dont la SEULE blague vraiment drôle est ce carton ci-dessus. Ça fait peu, j'en conviens.

Introducing Grandeur et descendance

La comédie «pure», directe, dénuée de profondeur dramatique, reste relativement rare à Cannes, même si le rire s'invite souvent dans les séances du théâtre Lumière (on en reparlera plus en détails, comme par hasard, le 1er avril). La présence de Grandeur et descendance de Robert Young en compétition reste l'une des grandes énigmes de l'histoire du festival. En 1993, cette comédie que l'on peut au mieux qualifier de pas totalement nulle est sélectionnée aux côtés de Adieu ma concubine de Chen Kaige et La Leçon de piano de Jane Campion qui récolteront une Palme d'or ex-aequo mais aussi de Naked de Mike Leigh, Le Maître de marionnettes de Hou Hsiao-hsien ou Raining Stones de Ken Loach.

Même pour les amateurs de comédies à l'anglaise, le résultat est très moyen, avec un manque d'invention flagrant et une écriture paresseuse. Pourtant, ce gag idiot dans son générique m'a fait rire alors et ne cesse de me faire rire depuis, comme ça, pour rien. Introducing John Cleese en 1993 après presque trente années de bons et loyaux services, je tente de résister mais je trouve ça drôle. Je suis faible.

Le récit suit la vengeance de Tommy Butterfly Rainbow Peace Patel (Eric Idle, autre membre des Python et auteur du scénario) spolié de son héritage royal à la suite d'une inversion de bébés par une domestique trop ambitieuse. Adulte, il tente de récupérer le trône en tentant lamentablement d'assassiner le plutôt gentil mais niais Henry, interprété par Rick Moranis (le maître des clefs dans SOS Fantômes) qui a renoncé au cinéma dans ces années-là et n'est jamais revenu depuis.

Les quelques apparitions de John Cleese en avocat guère scrupuleux sauvent ce film de l'anonymat total. Elles nous rappellent, si besoin était, son génie comique. Dans l'ensemble de ses apparitions, il fait preuve d'un sacré tempérament qui passe par son physique qu'il prend plaisir à malmener, une dimension snob dans ses attitudes et sa façon de s'exprimer, les interrogations métaphysiques qui semblent frapper son visage lorsqu'il est décontenancé par un propos de son interlocuteur ou lorsqu'il tente de répliquer péniblement avec éloquence (cela ne marche pas toujours), ses yeux grands ouverts pour exprimer la surprise, un art élaboré de la colère rentrée, une nervosité de tous les instants. Lire le reste de cet article »

Cannes 70 : les cinéphiles ont aussi leur festival

Posté par cannes70, le 10 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-69.


Il y a 50 ans, il était très difficile pour un(e) non professionnel(le) d'avoir accès à des projections durant le Festival de Cannes, que ce soit dans l'ancien palais ou dans l'une ou l'autre des nombreuses salles de cinéma que comptait la ville à l'époque. Concernant les films projetés dans l'ancien palais, il y avait la chasse à l'invitation qui pouvait s'avérer fructueuse ... ou pas. Pour ce qui est des salles de cinéma, quelques pionniers ont commencé à tenter leur chance, demandant humblement la permission à une ouvreuse (eh oui, à l'époque, il y avait encore des ouvreuses dans les cinémas !) d'assister à une projection, ce qui se traduisait le plus souvent par la promesse de rester jusqu'à la fin du film : autoriser des spectateurs à quitter la salle au bout d'une demi-heure, c'était courir le risque de décourager d'éventuels acheteurs de ce film !

Avec le temps, les choses se sont organisées : durant les années 80, le spectateur lambda était admis aux projections du cinéma espagnol données au Star, une autre salle projetait les films allemands, une autre les films des pays du nord de l'Europe, une autre encore les films australiens. En fait, c'était surtout la barrière de la langue qui filtrait les spectateurs, tous ces films étant projetés en version originale sous-titrés en anglais sauf les films parlant anglais qui, eux, n'étaient pas sous-titrés du tout !

Une accréditation spécifique

Aujourd'hui, les spectateurs non professionnels ont droit à leur accréditation officielle, l'accréditation Cannes Cinéphile. Certes, elle vient en dernier dans la hiérarchie des accréditations cannoises mais elle a la mérite d'exister et elle permet à tout(e) cinéphile en bonne santé et bien organisé de voir gratuitement une cinquantaine de films durant les 12 jours que dure le Festival. Des films provenant des diverses sélections : Officielle, Quinzaine des Réalisateurs, Un Certain Regard, Semaine de la Critique et Acid.

Bien que presque toutes les salles leur soient théoriquement accessibles, le lieu privilégié des accrédités Cannes Cinéphile est sans conteste le théâtre de La Licorne, située à Cannes La Bocca. Une salle d'habitués, une salle dans laquelle se nouent des amitiés entre cinéphiles, une salle dans laquelle se confrontent des avis sur les films, une salle qui, l'an dernier, par exemple, n'avait pas compris, dans sa grande majorité, le buzz fait par la presse autour du film Toni Erdmann, presque unanimement considéré comme trop long et trop répétitif.

Chaque année, environ 4000 accréditations Cannes Cinéphiles sont accordées. Voici les liens qui permettent d'accéder à cette forme de Graal cinéphilique, à condition, toutefois, de s'y prendre avant le 15 mars :
- conditions d'accès
- manuel d'accréditation

Bons plans pour cinéphiles sans badges

Pour les personnes non accréditées, une file dernière minute est mise en place dans les salles Cannes Cinéphiles et permet, une fois que les accrédités sont entrés, d'accéder aux salles gratuitement et dans la mesure des places disponibles. Concernant les films de la Quinzaine des Réalisateurs, une billetterie payante permet de voir les films projetés dans la salle Théâtre Croisette au JW Marriott ainsi qu'au cinéma les Arcades.
Quant à la Semaine de la Critique, elle permet aux non accrédités d’accéder gratuitement à ses projections officielles qui ont lieu à l’Espace Miramar. Les billets délivrés donnent accès à une file non prioritaire, permettant d’assister aux projections dans la limite des places disponibles.

Pour finir, un endroit sympathique pour voir facilement des films pendant le Festival de Cannes : le domaine Agecroft à Mandelieu La Napoule, lieu où s'est implanté depuis de nombreuses années le Festival "Visions Sociales" organisé par la Caisse centrale des activités sociales (CCAS) du personnel des industries électriques et gazières.

Jean-Jacques Corrio de Critique-film

Cannes 70 : 1946, la 1e édition à travers les critiques de l’époque

Posté par cannes70, le 9 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-70.


L'ambition initiale avec ce premier texte était de faire un tour complet des critiques d'époque de la première édition du Festival de Cannes qui se déroula du 20 septembre au 5 octobre 1946. Après 1278 heures (environ) passées à traquer des avis éclairés de journalistes issus de Combat, l'Aurore ou les Nouvelles Littéraires pour chacun des 45 longs-métrages présentés en compétition (!!! - je ne me plaindrai plus jamais de sélections pléthoriques) j'ai décidé de capituler lamentablement et de cibler quelques œuvres emblématiques. Il reste peu de traces des opinions éclairées sur les films les plus rares, dont certains ont pourtant reçu un Grand Prix.

Rappelons en bref que tout le monde (ou presque ) avait gagné, comme à L'École des Fans, histoire de ne vexer aucune nation ayant engagé plus d'un film. Pas de documents sur La Terre sera rouge de Bodil Ipsen, La Ville basse de Chetan Anand, Iris et le Cœur du lieutenant de Alf Sjöberg (l'un des premiers habitués de Cannes) ou Les Hommes sans ailes de Frantisek Cáp, aucun article au passage de la presse régionale de l'époque dans la bibliothèque de la Cinémathèque Française (oui, je balance) qui a pourtant bien dû couvrir l'événement...

C'est dommage, ceci dit, cela intrigue et donne envie de traquer ces lointaines archives qui permettraient d'en savoir plus sur ces productions internationales aujourd'hui absentes des radars des cinéphiles et leur réception critique. Et là vous me dites : «mais tu aurais pu contacter le Festival de Cannes, ils ont peut-être quelque chose ?!?». Et oui, là, vous me prenez au dépourvu, j'avoue une incompétence journalistique qui fait le désespoir de ma famille et la honte de ma profession.

Dans l'ouvrage Cannes Memories co-signé Jean-Louis Siboun et Frédéric Vidal (avec la collaboration de l'indispensable Jean-Claude Romer) qui évoque les 45 premières années du festival, un seul texte critique d'époque représente l'année 1946, écrit par Pierre Rocher pour Nice-Matin : « On n'eut jamais cru qu'il y eut tant de gens qui s'intéresseraient au cinéma. Les fauteuils étaient au premier occupant sans que l'on se souciât des numéros portés sur les cartes d'invitation. Les ouvreuses tâtonnaient, dans l'obscurité de la salle, comme des chauves-souris, et un sacré rideau mi-ouvert mi-fermé, jetait sur l'écran un faux jour qui faisait hurler le jury isolé dans sa loge ». Une citation pas très éclairante sur la qualité des films mais c'est hélas la seule...

D'après les mots du père des César, Georges Cravenne (Paris-Soir), les journalistes n'étaient de toute façon guère nombreux : « on fut à peine une dizaine », peut-on lire dans l'ouvrage Le Festival de Cannes sur la scène internationale de Loredana Latil, préfacé par Gilles Jacob.

Une aveugle et un alcoolique égéries du premier festival


Pour lancer (enfin, me direz-vous) cet article, évoquer les deux premiers lauréats des prix d'interprétation, Michèle Morgan pour La Symphonie pastorale de Jean Delannoy et Ray Milland pour Le Poison de Billy Wilder, permet de faire un peu de mauvais esprit. Il est franchement ironique que ces pionniers du palmarès jouent l'une, une aveugle, l'autre un alcoolique. Des esprits honteusement sarcastiques (sur lesquels pèse mon plus profond mépris) pourraient y déceler un résumé bien confortable du mode de vie des critiques au festival.

Commençons par la regrettée comédienne, disparue l'hiver dernier, qui priait Jean Gabin de l'embrasser lorsqu'il lui fit nonchalamment une remarque d'ordre esthétique sur ses yeux, beaux certes, mais sur un quai à la visibilité réduite. Dans le journal Ambiance du 9 octobre 1946, le film est ainsi décrypté : « le style et la pensée d'André Gide sont […] aussi peu picturaux que possible et les notations psychologiques du grand écrivain ne semblent guère destinées à être traduites en images. Jean Delannoy a vaincu toutes ces difficultés avec brio et une classe dignes d'éloge. Il est parvenu à transcrire les sentiments les plus intimes des héros et l'évolution d'une action qui n'est, à tout prendre, qu'une action strictement intérieure, avec une netteté et une rigueur qui assurent à son film une progression régulière et comme irrésistible. On dira peut-être que c'est du cinéma statique. Mais comment pourrait-il en être autrement puisqu'il s'agit seulement de la transposition d'éléments invisibles en éléments visibles. […] La cadence voulue par Delannoy est empreinte d'une sorte de majesté. »

Dans l'Aube du 26 septembre, on ne fait pas dans la demi-mesure non plus en complimentant ce film, en rejetant les autres ainsi qu'en se plaignant de la qualité de la projection. Remarquons que l'on parle peu du film au final, avec en titre Enfin, du bon cinéma (oui, déjà on se plaint de la qualité de la sélection) : « Le festival a commencé véritablement dimanche par la projection de La Symphonie pastorale. Jusqu'à cet instant, nous avons eu la désagréable impression d'assister à de quelconques séances cinématographiques dans une petite ville de France, avec tout l'inconfort et la médiocrité que cela peut impliquer. Théoriquement, du moins nous l'espérions, le festival devait être un concours âprement disputé entre les grandes œuvres filmées de dix-neuf nations. En fait, la lutte se circonscrira entre une demi-douzaine de productions qui laissent les autres derrière elles. […] C'est pour nous une satisfaction particulière qu'une réalisation française vienne trancher avec tant de médiocrité. […] Nous ne saurions passer sous silence les conditions par trop défectueuses de la projection. Être obligé de supporter quatre coupures de films par séance, deux inversions de bobines, un mauvais réglage du son, un cadrage maladroit, le tout dans des conditions d'inconfort exceptionnelles, voilà qui ne se justifie pas dans une manifestation de cette importance ».

Michèle Morgan, comédienne de génie

George Charensol dans Les Nouvelles Littéraires souligne lui aussi le talent de Morgan : « si le caractère de Gertrude nous satisfait pleinement, c'est qu'une comédienne de génie lui insuffle une vie intérieure qui déborde largement le cadre du film ». Toujours autour de ce film, il s'agace de certains commentaires liés aux problèmes cités plus haut : « Les lecteurs m'excuseront si, au lieu de les entretenir d'incidents sans importance et sans intérêt, je leur parle des films présentés à Cannes. Je sais bien que le dernier mot du snobisme est de dire du mal du Festival de cannes [Oui, déjà !!!] mais le snobisme et la mauvaise foi ne sont pas mon fort ». Et pan dans le bec !

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