Cannes 2017 : 120 battements par minute décroche la Queer Palm

Posté par wyzman, le 27 mai 2017

Il y a quelques minutes seulement, le jury de la 8ème Queer Pam a rendu son verdict. Présidé par le réalisateur Travis Mathews, celui compte en son sein le journaliste Didier Roth-Bettoni, la réalisatrice Lidia Leber Terki, le directeur du festival de cinéma LGBT de Tel Aviv Yair Hochner et la responsable de programmation de la section Panorama du Festival de Berlin Paz Lazaro.

Et c'est sans grande surprise qu'ils ont choisi de remettre la Queer Palm à 120 battements par minute de Robin Campillo. Véritable coup de cœur de la presse lors de cette 70ème édition du festival de Cannes, 120 BPM (comme l'appellent les initiés) traite des premières actions des militants d'Act-Up dans le Paris des années 1990. Celui où il fallait lutter jour après jour face à l'indifférence liée au sida. En compétition pour la Palme d'or, 120 battements par minute n'était pas passé inaperçu lors de sa présentation officielle, le samedi 20 mai.

Pour expliquer ce choix, le président du jury a tenu à rappeler que : "120 battements par minute est un film dont les interprétations sont poignantes et l'émotion très forte. On est plus forts ensemble !" Côté courts métrages, c'est Les Iles de Yann Gonzalez, présenté en séance spéciale à la Semaine de la critique, qui reçoit les honneurs du jury.

Cannes 2017 : The Meyerowitz Stories rafle la Palm Dog

Posté par wyzman, le 26 mai 2017

A quelques heures de la fin de ce 70e festival de Cannes, le jury de la Palm Dog vient de décerner le premier prix à Bruno, le grand caniche blanc de The Meyerowitz Stories, la comédie dramatique de Noah Baumbach achetée par Netflix.

Reconnaissons cette année, que le choix canin n'était pas facile: il y avait peu de films avec des chiens.

Pour rappel, la Palme Dog est un prix d'interprétation parodique remise au meilleur des films présents en sélection officielle (en compétition, hors compétition et Un certain regard). Le chien récompensé peut être animé ou en live-action. L'an dernier, c'est Nellie de Paterson de Jim Jarmusch qui avait raflé la mise.

Cannes 70 : la Playlist de la 70e édition

Posté par kristofy, le 18 mai 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, Jour J. C'est pour parti 10 jours de compétition, de films, de stars et de bonheur cinéphile à l'état pur !!! Merci d'avoir suivi le dossier et rendez-vous dans dix ans pour Cannes 80 ! Ou peut-être avant, qui sait ?

Et pour retrouver la totalité de la série, c'est toujours par .

L’année dernière le film Toni Erdman a fait l'événement sur la croisette. Vous souvenez-vous de la belle chanson de Whitney Houston qu'on y entend ? En 2015, dans Au-delà des montagnes de Jia Zhangke, vous souvenez quel tube planétaire résonne par deux fois ?

Quelques chansons sont (re)devenues populaires en apparaissant dans des films ayant gagné la Palme d’or : le joyeux I follow rivers de Lykke Li dans La vie d’Adèle, la protestation de Rockin in the free world de Neil Young dans Fahrenheit 9/11, le mélancolique By this river de Brian Eno dans La chambre du fils, le dansant You never can tell de Chuck Berry dans Pulp Fiction, la folie de The End de The Doors dans Apocalypse Now ; sans oublier des chansons qui sont nées presque dans le seul but d’être dans une séquence cinéma comme celles de Bjork dans Dancer in the dark ou Katyna Raniera dans La dolce vita, Nicole Croisille et Pierre Barouh dans Un homme et une femme de Lelouch... Soit une belle variété de styles ! D’ailleurs, les films en compétition officielle nous ont souvent enchantés avec du rock, du folk, du rap, du funk, du jazz, de l’électro, des bluettes romantiques ou même des mélodies bien guimauve.

Les chansons pop/rock au sens large sont les reines des bandes originales de films : David Bowie est dans la seconde guerre mondiale des Inglorious Basterds de Tarantino, les Pixies dans Southland Tales de Richard Kelly , The Strokes chez Marie-Antoinette de Sofia Coppola, U2 dans Si loin si proche! de Wim Wenders, Leonard Cohen dans Exotica de Atom Egoyan ; et pour d’autres générations The Lovin’ Spoonful dans Big boy de Francis Ford Coppola (en 1967), Dean Martin dans L.A. Confidential, Elton John dans Breaking the waves, Elvis Presley dans Mystery Train de Jim Jarmusch, Dead Kennedys dans Las Vegas Parano, Joy Division dans 24 Hour party people, Cat Power dans My Blueberry Nights, Blondie dans La nuit nous appartient… sans oublier les formidables chansons finales de La part des anges de Ken Loach avec I’m gonna be (500 miles) de The Proclaimers ou de Tournée de Mathieu Amalric avec Have love will travel de The Sonics.

Toutefois le rap/hip-hop et le funk a su aussi se faire entendre en sélection officielle devant les smokings et les belles robes : E-40 avec Choices(yup) a ambiancé l’année dernière American honey de Andrea Arnold, Public Ennemy revendique son Fight the power dans Do the right thing de Spike Lee alors que c'est Stevie Wonder dans son Jungle Fever, on danse aussi sur du Archie Bell & The Drells dans Go-Go tales de Abel Ferrara et du Keedz dans Polisse de Maïwenn.

La chanson française à texte, elle, s’écoute avec Guy Béart dans L’eau vive (en 1958), Romy Schneider dans Les choses de la vie de Claude Sautet (1970), Noir Désir sur la musique de Yann Tiersen dans Nos vies heureuses de Jacques Maillot (1999), Michel Delpech dans Quand j’étais chanteur de Xavier Giannoli (2006) ; et même en dehors de nos frontières avec Françoise Hardy dans Moonrise Kingdon de Wes Anderson ou Kavinsky au début de Drive de Nicolas Winding Refn ; le Canadien Xavier Dolan a également réussi à caler du Céline Dion (avec des paroles de Jean-Jacques Goldman) dans Mommy

Bien entendu, on s’est encore laissé bercer par des airs plus exotiques comme ceux de Lim Giong dans Millenium Mambo, Zhou Xuan dans In the mood for love, par les Brésiliens Agostinho dos Santos dans Orfeu Negro de Marcel Camus (1959) ou Chico Buarque dans Bye Bye Brasil de Carlos Diegues (1980), de la Grecque Melina Mercouri dans Jamais le dimanche de Jules Dassin (1960)…

Pour clore notre grand dossier "Cannes 70" et vous accompagner tout au long de cette nouvelle édition (et au-delà), EcranNoir.fr et Critique-Film vous ont concocté une playlist de 70 chansons entendues pendant les 69 premiers festivals, avec autant de tubes atemporels à siffloter que de bijoux oubliés à fredonner, 70 chansons qui figurent aux génériques de films en compétition officielle depuis 1946 jusqu’à 2016 ! On vous invite à l’écouter dans le train ou dans une file d’attente, à la jouer lors d’un cocktail ou d’un blind-test, à la partager avec vos amis de Facebook ou Twitter… et bien sûr à danser dessus !

Playlist concoctée par Kristofy pour Ecran Noir et Pascal Le Duff de Critique-Film, avec la complicité de MpM

La liste des titres

2016    Toni Erdman / Maren Ade    Whitney Houston    The Greatest Love of All
2016    American honey / Andrea Arnold    E-40    Choices (Yup)
2015    Au-delà des montagnes / Jia Zhangke    Pet Shop Boys    Go West
2014    Mommy / Xavier Dolan    Céline Dion    On Ne Change Pas
2013    La Vie d'Adèle / Abdellatif Kechiche    Lykke Li    I Follow Rivers
2012    Moonrise Kingdom / Wes Anderson    Françoise Hardy    Le temps de l'amour
2012    La Part des anges / Ken Loach    The Proclaimers    I'm gonna be (500 miles)
2011    Drive / Nicolas Winding Refn    Kavinsky    Nightcall
2011    Polisse / Maïwenn    Keedz    Stand on the word
2010    Tournée / Mathieu Amalric    The Sonics    Have Love Will Travel
2009    Inglourious Basterds / Quentin Tarantino    David Bowie    Cat People (Putting Out The Fire)
2008    Go Go Tales / Abel Ferrara    Archie Bell & The Drells    Tighten up
2007    La nuit nous appartient / James Gray    Blondie    Heart of glass
2007    Boulevard de la mort / Quentin Tarantino    April March    Chick Habit
2007    My Blueberry Nights / Wong Kar-wai    Cat Power    The Greatest
2006    Marie-Antoinette / Sofia Coppola    The Strokes    What Ever Happened ?
2006    Southland Tales / Richard Kelly    Pixies    Wave of Mutilation [UK Surf]
2006    Quand j'étais chanteur / Xavier Giannoli    Michel Delpech    Quand j'étais chanteur
2005    Broken Flowers / Jim Jarmusch    Holly Golightly    Tell Me Now So I Know
2004    Fahrenheit 9/11 / Michael Moore    Neil Young    Rockin' in the free world
2003    The Brown Bunny / Vincent Gallo    Jackson C. Frank    Milk And Honey
2002    24 Hour Party People / Michael Winterbottom    Joy Division    Love Will Tear Us Apart
2002    Punch-Drunk Love / Paul Thomas Anderson    Shelley Duvall    He Needs Me
2001    Millenium Mambo / Hou Hsiao-hsien    Lim Giong    A pure person
2001    Shrek / Andrew Adamson & Vicky Jenson    Eels    My Beloved Monster
2001    Mulholland Drive / David Lynch    Linda Scott    I've Told Every Little Star
2001    La Chambre du fils / Nanni Moretti    Brian Eno    By This River
2000    O'Brother / Joel et Ethan Coen    Dan Tyminski    I Am a Man of Constant Sorrow
2000    In the Mood for Love / Wong Kar-wai    Zhou Xuan    Hua Yang De Nian Hua
2000    Dancer in the Dark / Lars von Trier    Bjork    Cvalda
1999    Nos vies heureuses / Jacques Maillot    Noir Desir & Yann Tiersen     A ton étoile
1998    Las Vegas Parano / Terry Gilliam    Dead Kennedys    Viva Las Vegas
1997    L.A. Confidential / Curtis Hanson    Dean Martin    Powder Your Face with Sunshine
1996    Breaking the Waves / Lars von Trier    Elton John    Goodbye Yellow Brick Road
1994    Pulp Fiction / Quentin Tarantino    Chuck Berry    You never can tell
1994    Exotica / Atom Egoyan    Leonard Cohen    Everybody Knows
1993    Si loin, si proche ! / Wim Wenders    U2    Stay
1992    Twin Peaks / David Lynch    Julee Cruise    Questions In A World Of Blue
1991    Jungle Fever / Spike Lee    Stevie Wonder    Jungle Fever
1989    Do the ringht thing / Spike Lee    Public Ennemy    Fight the power
1989    Mystery Train / Jim Jarmusch    Elvis Presley    Mystery Train
1985    After Hours / Martin Scorsese     Peggy Lee    Is That All There Is ?
1982    Smithereens / Susan Seidelman    The Feelies    Loveless Love
1980    Que le spectacle commence / Bob Fosse    George Benson    On Broadway
1980    Bye Bye Brasil / Carlos Diegues    Chico Buarque    Bye Bye Brasil
1979    Apocalypse Now / Francis Ford Coppola    The doors    The End
1977    Car Wash / Michael Schultz    Rose Royce    Car Wash
1971    Sacco and Vanzetti / Giuliano Montaldo    Joan Baez    here's to you
1970    MASH / Robert Altman    The Mash    Suicide is painless
1970    Les Choses de la vie / Claude Sautet    Romy Schneider    la chanson d'helene
1969    Easy Rider / Dennis Hopper    Steppenwolf    Born to be wild
1967    Big Boy / Francis Ford Coppola    The Lovin' Spoonful    You're a Big Boy Now
1966    Un homme et une femme / Claude Lelouch    Nicole Croisille et Pierre Barouh    Un homme et une femme
1966    Alfie / Lewis Gilbert    Cilla Black    Alfie
1966    Des oiseaux, petits et gros / Pasolini    Ennio Morricone et Domenico Modugno    Uccellacci E Uccellini (Titoli Di Testa)
1966    L'armée brancaleone / Mario Monicelli    Carlo Rustichelli (compositeur)    Brancaleone's March
1962    L'éclipse / Michelangelo Antonioni    Mina    L'eclisse Twist
1961    Aimez vous Brahms / Anatole Litvak    Diahann Carroll    Say No More, It's Goodbye
1960    La Dolce Vita / Federico Fellini    Katyna Raniera    lLa Dolce Vita
1960    Jamais le dimanche / Jules Dassin    Melina Mercouri    Les enfants du pirée
1959    Orfeu Negro / Marcel Camus    Agostinho dos Santos    A Felicidate
1958    L'eau vive / François Villiers    Guy Béart    L'eau vive
1956    L'Homme qui en savait trop / Alfred Hitchcock    Doris Day    Que sera sera
1956    Une femme en enfer / Daniel Mann    Susan Hayward    When the Red, Red Robin Comes Bob, Bob, Bobbin' Along
1955    Carmen Jones / Otto Preminger    Pearl Bailey    Beat out dat rhythm on a drum
1952    Un Américain in Paris / Vincente Minnelli    Gene Kelly    I Got Rhythm
1947    Le roman d'Al Jolson / Alfred E. Green    Al Jolson    Toot, Toot, Tootsie (Goo' Bye!)
1947    Dumbo / Walt Disney    Cliff Edwards, Jim Carmichael    When I See an Elephant Fly
1946    Gilda / Charles Vidor    Anita Ellis    Put the Blame on Mame
1946    Rhapsodie en bleu / Irving Rapper    Hazel Scott    The Man I Love

Cannes 70 : les années Gilles Jacob ont passé comme un rêve

Posté par cannes70, le 17 mai 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-1. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .

S'il est bien un homme qui a marqué l'Histoire du Festival de Cannes, c'est évidemment Gilles Jacob, qui y a exercé les fonctions de délégué général de l'édition 78 à l'édition 2003, et la présidence de 2001 à 2014. Il faut même remonter à 1964 pour sa première venue sur la Croisette, où il couvre la 17e édition (et un certain nombre de suivantes) pour la revue Cinéma, puis pour L'Express.

En 1976, il est embauché par le président du festival Robert Favre Le Bret, afin d'être l'adjoint du délégué général du Festival Maurice Bessy. Deux ans plus tard, il accède à la fonction suprême. Ensuite, durant près de 40 ans, Gilles Jacob personnifie à lui seul ce haut lieu du cinéma mondial dont il a fait le plus grand festival de cinéma du monde. Les séances de minuit, la Caméra d'or, la section Un certain regard, la Cinéfondation : c'est lui !

Tout a déjà été écrit sur ce que Cannes, tel qu'on le connaît, doit à Gilles Jacob. Il était donc beaucoup plus amusant de revenir simplement sur les plus beaux moments de ses années à la tête de la manifestation.

1978, la première fois

Avouons-le, au cinéma comme ailleurs, les premières fois ont toujours une saveur particulière. La première sélection de Gilles Jacob ne fait pas exception. On y retrouve un mélange de grands noms et de découvertes, de nouveautés et de fidélité. Un réel équilibre entre l’art et le marché. Fassbinder est là, aux côtés de Carlos Saura, Louis Malle, Jules Dassin, Marco Ferrerri, Nagisa Oshima. Les festivaliers découvrent le 2e long métrage d'un certain Nanni Moretti (Ecce bombo), le premier documentaire de Martin Scorsese (La dernière valse), le Molière-fleuve d'Ariane Mnouchkine (3h50)... C'est la première venue de Claude Chabrol. Sur la croisette, on croise aussi David Bowie, Jane Fonda, la toute jeune Brooke Shields, Susan Sarandon, Isabelle Huppert... Et la Palme d'or va à une chronique familiale aux airs de documentaire quasi ethnologique, L'arbre aux sabots d'Ermanno Olmi. Tout l'esprit cannois résumé en une édition, mélange de glamour et d'exigence cinématographique qui en fait ce lieu unique au monde, copié depuis par tous les festivals du monde.

1979, l'édition préférée


C'est Gilles Jacob lui-même qui l'a avoué, 1979 est l'une de ses années préférées. On voit pourquoi à la lecture des cinéastes en compétition : Claude Lelouch (A nous deux), Andrzej Wajda (Sans anesthésie), Dino Risi (Cher papa), Francesco Rosi (Eboli), Terence Malick (Les moissons du ciel), Luigi Comencini (Le grand embouteillage), André Téchiné (Les soeurs Brontë), Jacques Doillon (La drôlesse), Martin Ritt (Norma Rae), Federico Fellini (Répétition d'orchestre), Alain Corneau (Série noire), James Bridges (Le syndrome chinois, produit par Michael Douglas), James Ivory (The Europeans), John Huston (Le malin), Werner Herzog (Woyzeck)... Auxquels il faut ajouter le flamboyant Hair de Milos Forman en ouverture et une double palme qui fait le grand écart entre Le Tambour de Volker Schlöndorff et Apocalypse now de Francis Ford Coppola.

Et puis, à titre personnel, on est toujours un peu ému d'imaginer le triomphe fait à Manhattan de Woody Allen, en son absence, et hors compétition. Ces applaudissements devant un rideau fermé, c'est aussi Cannes : la nécessité absolue de manifester le bonheur que peut nous procurer un film.

1980, l'année mouvementée


Une année comme seul Cannes les connaît, pleine de grands films, de stars glamour (Isabelle Huppert est à l'affiche de trois films) et de réalisateurs de premier plan : Pialat, Resnais, Hooper, Kurosawa, Tavernier, Godard, Scola...
Mais ce que l'on retient, c'est un épisode lui-même digne d'un film d'espionnage : Stalker de Tarkovski est présenté en film-surprise car les Soviétiques ne voulaient pas qu'il soit montré à Cannes. Les bobines sont même arrivées avec le titre "J’irai cracher sur vos tombes", en référence à Boris Vian. Le secret a été bien gardé et personne ne sait qu'il s'agit de Stalker. Mais bien sûr, dès les premières images, la délégation d’URSS reconnait le film et sort de la salle. S'en suit une sorte de jeu du chat et de la souris dans lequel Gilles Jacob tient parfaitement son rôle, renvoyant "benoîtement" les Russes furieux vers le président du Festival. Lequel gagne à son tour du temps (autour d'un verre). Et les festivaliers découvrent, émerveillés, le film interdit. Il recevra même le prix œcuménique.
Une tradition (montrer des films censurés dans leur pays ou résister à la pression politique) que le Festival maintiendra avec bonheur jusqu'à aujourd'hui, avec des auteurs comme Lou Ye et bien sûr Jafar Panahi, affirmant haut et fort que le rôle de Cannes n'est pas d'épargner les gouvernements mais de soutenir coûte que coûte les artistes.

1987, Festival si humain


Un anniversaire, déjà. Une quarantième édition qui est aussi la 10e sélection de Gilles Jacob. Les festivaliers de l'époque ont l'impression que Cannes est en train de changer. Le "cirque médiatique" s'accélère. La télévision occupe le terrain. Sur les marches, on croise Liz Taylor, Lilian Gish, Faye Dunaway, Paul Newman, Marcelo Mastroianni... et même Lady Di.
Heureusement, on peut toujours compter sur les films (l'autre devise de Cannes). Et cette année-là, à nos yeux, un seul film aurait suffi. En effet, Wim Wenders est de retour avec Les ailes du désir, fable poétique et humaniste en noir et blanc qui va bien au-delà de ce que l'on attend du cinéma. Dans cette parabole bouleversante, le cinéaste interroge notre humanité et notre empathie, notre bonté et notre capacité au bonheur. À travers les doutes et les désirs de ses deux personnages principaux, des anges veillant sur la ville de Berlin,  il met à nu les tourments de l'âme humaine, sa faiblesse, mais aussi sa grandeur lorsqu'elle est transcendée par un amour véritable.
Aujourd'hui encore, trente ans plus tard, on ne comprend pas que le jury (présidé par Yves Montand) ait pu passer à côté de ce chef d'œuvre absolu. À la place, il récompense Sous le soleil de Satan et offre à Maurice Pialat l'occasion de prononcer l'une des répliques les plus célèbres du Festival : "Si vous ne m’aimez pas je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus". Humain, si humain.

1989, l'insolence de la jeunesse


Installé depuis plus de dix ans à la tête de la sélection officielle, Gilles Jacob poursuit son travail de défrichage et de découverte. Il ne néglige pas pour autant les réalisateurs plus installés, et n'hésite pas à suivre fidèlement certains d'entre eux. Ce souci permanent d'équilibre lui permet de réunir chaque année les quinze ou vingt films les plus importants de l'année à venir et de ne pas passer à côté de grand chose.

En 1989, c'est d'autant plus flagrant que sont présents Giuseppe Tornatore (et le phénomène Cinema Paradiso), Jim Jarmusch (avec Mystery train, mais il est en train de devenir un habitué), Bertrand Blier (avec Trop belle pour toi, son meilleur film), Denys Arcand (Jésus de Montréal), Spike Lee (Do the right thing), Shohei Imamura (Pluie noire), Émir Kusturica (Le temps des gitans), Ettore Scola (Splendor)... et deux cinéastes qui débutent : Jane Campion (que Gilles Jacob avait repérée avec son court métrage Peel en 1986, couronné d'une Palme d'or) et Steven Soderbergh.

Si Sweetie repart bredouille, Sexe, mensonges et vidéo s'offre la Palme. À 26 ans, le cinéaste américain indépendant est le plus jeune palmé d'or de l'Histoire (et le seul avec un premier film, aujourd'hui encore). Une année tout simplement exemplaire, audacieuse et innovante, durant laquelle Cannes fut plus que jamais à la pointe du cinéma mondial. Ce qui nous rendrait presque nostalgique...

1993 : la revanche du nouveau monde


Beaucoup de premières fois en cette année 1993, ce qui est joli pour un Festival qui approche de la cinquantaine... Mais ce qui prouve surtout que c'est sous la direction de Gilles Jacob que Cannes a connu le plus de nouveautés et de métamorphoses.
Pour la première fois cette année-là, une femme remporte la Palme d'or du long métrage. Jane Campion (et sa merveilleuse et sensuelle Leçon de piano) est également la première cinéaste à faire le doublé Palme du court et Palme du long. Quel triomphe pour Gilles Jacob qui a cru en elle si tôt ! Il se tissera entre la réalisatrice et le festival un lien inextricable expliquant sa présence répétée en sélection ou en jurée (elle fut même présidente en 2014).
Avec elle, c'est également toute une zone géographique qui gagne : la Nouvelle-Zélande remporte sa première (et unique à ce jour) Palme. Le prix est remis ex-æquo à Adieu ma concubine de Chen Kaige. Là aussi, c'est une première pour la Chine. La région Asie-Pacifique arrive en force dans la cour des grands. C'est d'autant plus flagrant que la Caméra d'or récompense quant à elle un film vietnamien : L'odeur de la papaye verte de Tran Anh Hung. Une nouvelle ère s'annonce.

1994, la belle année


Certaines années relèvent du miracle. Les chefs d'oeuvre se succèdent, du moins en a-t-on l'impression lorsque l'on vit le festival de loin et que les sorties sont étalées sur plusieurs mois, et non pas regroupées sur un peu plus de dix jours. 1994 est pour moi (humble avis) l'une des plus belles de l'Histoire de la Croisette (au moins parmi celles dont j'ai tout vu ou presque), aux côtés de 1971 ou de la préférée de Gilles Jacob lui-même (voir plus haut) 1979. La Palme d'or est remise unanimement à Pulp Fiction, qualifié par Catherine Deneuve, vice-présidente de Clint Eastwood, de «moderne, gonflé, audacieux, d’une belle virtuosité, [avec] une vraie jubilation du cinéma».

Face à ce moment charnière – et pop - du cinéma contemporain, d'autres authentiques chefs d'oeuvre, certains étant les meilleurs de leurs auteurs : Exotica d'Atom Egoyan (tout le monde sait, même Leonard Cohen, qu'il s'agit de son meilleur film), Trois couleurs : Rouge de Krzysztof Kieslowski, Grosse Fatigue de Michel Blanc (avec Gilles Jacob himself), Vivre ! de Zhang Yimou, Journal intime de Nanni Moretti, La Reine de la nuit d'Arturo Ripstein, Soleil trompeur de Nikita Mikhalkov, La Reine Margot de Patrice Chéreau, Au travers des oliviers d'Abbas Kiarostami, Le Grand Saut des frères Coen, Les Patriotes d'Éric Rochant avec sa sexy espionne malgré elle Sandrine Kiberlain (présidente cette année de la Caméra d'or), Mrs Parker et le Cercle vicieux d'Alan Rudolph, Un été inoubliable de Lucian Pintilie avec la délicieuse Kristin Scott Thomas (hélas pas présente pour Quatre mariages et un enterrement, finalement non retenu…)… Une belle année, l'une des preuves que le meilleur du cinéma passe par la Côte d'Azur lors du joli mois de mai.

1996, l'année Mastroianni


L'année 1996 fut marquée par la dernière venue sur la Croisette d'un des plus grands représentants du cinéma transalpin : Marcello Mastroianni pour le fantaisiste Trois vies et une seule mort de Raul Ruiz. Déjà manifestement affaibli par la maladie qui allait l'emporter le 19 décembre de la même année, il interprétait là son dernier grand rôle, celui d'un personnage affecté par le syndrome de la multiplication de la personnalité. Le voir ainsi dans cette œuvre poétique et drôle était comme un dernier cadeau pour ceux qui aimaient l'acteur et l'homme d'une grande bienveillance. Le voir monter les marches ou répondre aux interviews aux côtés de sa fille Chiara était bouleversant.

Ce bel écrin final était accompagné d'autres grands moments de cinéma dont les deux qui se sont disputés les deux plus belles places du palmarès, Secrets et Mensonges de Mike Leigh (Palme d'or) et Breaking the Waves de Lars von Trier avec Emily Watson (Grand Prix). Preuve d'une énième belle année, la sélection concoctée par Gilles Jacob incluait encore Crash de David Cronenberg, prix du jury dont quelques membres du jury se sont désolidarisés ; Fargo, énième chef d'oeuvre des frères Coen avec sa drôle de shérif ; Goodbye South, Goodbye de Hou Hsiao-hsien, œuvre qui séduit les plus grandes cinéphiles ; Au loin s'en vont les nuages d'Aki Kaurismäki, belle histoire d'amour aux codes de mise en scène colorés et une belle sélection française : Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d'Arnaud Desplechin (première rencontre avec Mathieu Amalric – ils seront à nouveau réunis pour Les Fantômes d'Ismaël –) ; Ridicule de Patrice Leconte ; Un héros très discret, première visite de Jacques Audiard en compétition et Les Voleurs d'André Téchiné, rien de moins. 21 ans après, ces films n'ont rien perdu de leurs qualités artistiques. Enfin, Michael Cimino décevait de nombreux spectateurs avec ce qui est devenu son dernier long-métrage, Sunchaser.

1997, l'année de la Palme des Palmes

Lors de ce même entretien à Télérama en 2009, Gilles Jacob évoque «une fierté, une immense modestie, une soif de les aider à préparer leur nouveau film, la peur de ne pas commencer à l'heure, bref, la routine» lorsqu'on lui demande ce qu'il ressent en haut des marches et qu'autour de soi il y a 33 génies réunis là par lui. Cette édition du 60e anniversaire est ainsi avant tout marquée par la belle brochette de cinéastes réunis pour honorer, en son absence – dommage – Ingmar Bergman, maître du 7e Art, choisi par tous les lauréats d'une Palme d'or pour recevoir la seule et unique Palme des Palmes, remise à un cinéaste passé sur la Croisette mais reparti sans Palme d'or. Billy Wilder (alors encore vivant), Jean-Luc Godard et Woody Allen n'ont pas du arriver très loin. Sur scène sont notamment réunis Akira Kurosawa, les frères Coen, Andrzej Wajda, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Anselmo Duarte, David Lynch, Robert Altman, Michelangelo Antonioni, Henri Colpi ou Claude Lelouch… L'année est aussi celle du putsch de Nanni Moretti sur le jury d'Isabelle Adjani, qui impose une double Palme d'or (la dernière occurrence, ce ne sera hélas – avis tout personnel – plus possible ensuite) à Shohei Imamura (L'Anguille) et Abbas Kiarostami (Le Goût de la Cerise), alors que sa présidente aurait voulu primer Atom Egoyan pour De beaux lendemains, qui se «contente» d'un Grand Prix. Trois chefs d'oeuvre du cinéma contemporain, pourquoi se plaindre d'un palmarès qui honore encore Happy Together (Wong Kar-wai), Ne pas avaler (unique réalisation de Gary Oldman encore aujourd'hui), Ice Storm (Ang Lee) ou Western (Manuel Poirier). Reçu hors-compétition Youssef Chahine reçoit pourtant le Prix du cinquantième anniversaire pour Le Destin mais surtout pour l'ensemble de sa carrière. Une année certainement inoubliable pour ceux qui l'ont vécue...

2003, une dernière année au palmarès radical


À partir de 2004, la sélection sera officiellement signée Thierry Frémaux. 2003 est donc la dernière sous le haut patronage de Gilles Jacob et elle ne sera pas de tout repos. Patrice Chéreau, président du jury, choque en établissant le record du plus petit nombre de films primés : Elephant de Gus Van Sant reçoit la Palme d'or et le Prix de la mise en scène ; Nuri Bilge Ceylan son premier Grand Prix pour Uzak, accompagné d'un double Prix d'interprétation masculine ; Les Invasions barbares permet à Denys Arcand et Marie-Josée Croze d'être respectivement primés pour le scénario et l'interprétation ; À cinq heures de l'après-midi de Samira Makhmalbaf reçoit le Prix du jury et … c'est tout ! Quatre films primés seulement, c'est radical ! «Mieux» que Polanski, autre président «douloureux». Le règlement sera amendé pour éviter à nouveau un tel excès.

Mais ne peut-on pas le regretter ? Chéreau a signé l'acte de naissance d'un des plus grands cinéastes européens et a salué la renaissance d'un cinéaste underground US qui a retrouvé le goût d'un cinéma exigeant. Les trois grands palmarès tendus (le troisième étant celui de David Cronenberg en 1999) ne sont, au final, pas honteux mais marqués par une exigence de qualité et une quête de passion plutôt qu'une envie de saupoudrer les prix, histoire de faire plaisir à tout le monde… On pourrait évoquer une mauvaise humeur imposée aux autres jurés (pas faux) mais au final, pour ne citer que cette édition, quels seraient les grands oubliés de cette édition 2003 ? Honnêtement, j'ai beau avouer un grand faible pour Ce jour-là de Raoul Ruiz et Mystic River de Clint Eastwood, avec le recul, il apparaît évident que Chéreau a su extraire la substantifique moëlle d'une année inégale où des noms majeurs (Kiyoshi Kurosawa, Héctor Babenco, Lars von Trier, Claude Miller, Bertrand Blier, André Téchiné, Alexandre Sokourov, Naomi Kawase, François Ozon, Peter Greenaway, Bertrand Bonello, excusez du peu) n'ont pas forcément signé leurs œuvres les plus indélébiles.

2014, bye bye Mr Cannes (but to be continued...)

Dernière année de Gilles Jacob à la présidence du Festival de Cannes. À partir de 2015, c'est Pierre Lescure, l'ami de Les Nuls (entre autres titres -moindres- de gloire), qui le remplace. On se souvient, avec une émotion non feinte, de son discours bref mais touchant lors de la remise des prix Un Certain Regard (section qu'il a créée en 1978) où il a rappelé son attachement à cet événement et la force de son engagement d'amoureux du cinéma : «on est là pour mettre en question, repousser les limites, inventer inlassablement».

Pour cette dernière présidence, Gilles Jacob, grand utilisateur de Twitter devant l'Eternel (je devrais prendre des cours…), s'amuse à prendre des photos du jury qu'il dévoile en direct, tout en prenant soin de ne rien trop dévoiler, sinon les visages réjouis de Gael Garcia Bernal, Sofia Coppola ou Nicolas Winding Refn (souriant et sans lunettes, une double rareté).

Sans vous demander de trahir le moindre secret, nous serions curieux de savoir quel film aurait eu votre vote si vous aviez participé à leurs délibérations, monsieur Jacob ? L'Adieu au langage de Godard se jouant de la 3D ; Deux jours, une nuit des Dardenne avec la course effrénée de Marion Cotillard pour conserver son boulot ; la critique pas du tout voilée de la corruption russe dans Léviathan d'Andreï Zviaguintsev ; l'une des deux belles biographies artistiques (Mr Turner de Mike Leigh ou Saint Laurent de Bertrand Bonello) ; la satire de Hollywood de Maps to the Stars de David Cronenberg ; la dénonciation des fous de Dieu (Timbuktu d'Abderrahmane Sissako) ou auriez-vous voté vous aussi pour Winter Sleep, la Palme enfin pour Nuri Bilge Ceylan… ? Peut-être auriez-vous pu choisir Mommy de Xavier Dolan pour l'émotion qui se dégage du film mais aussi pour souligner ce qui semble vous lier, lui et vous : un amour illimité pour le Cinéma et les multitudes d'émotions qu'il fait naître.

Marie-Pauline Mollaret (Ecran Noir) et Pascal LeDuff (Critique-Film)

Cannes en livres: « Ces années-là », chroniques journalistiques de 70 festivals

Posté par vincy, le 17 mai 2017

Le pitch: Une cinquantaine de journalistes de la presse écrite, française mais aussi internationale, raconte une ou deux années de Festival depuis sa création.

Le style: Ces chroniques sont aussi variées que la plume de leurs auteurs (parmi lesquels quelques amis, soyons honnêtes). Et oui, aucun journaliste (critique de cinéma ici) n'écrit de manière identique (c'est rassurant) et aucun ne traite une année cannoise de façon similaire. Ces années-là est comme un recueil de nouvelles forcément inégal, ou un de ces films à segments dont on préfère toujours un auteur à un autre. On apprend parfois quelques anecdotes croustillantes dans un exercice à la fois encyclopédique et narcissique. Et certaines signatures manient l'ironie ou la passion avec un plaisir goulu. On navigue ainsi de souvenirs personnels (l'intimité qui se passe à Cannes reste à Cannes) à des jugements sur les films et les palmarès en passant par la petite histoire de ce grand récit.

La remarque: aucune photo. C'est un livre de textes. Une sorte de journal subjectif de 70 festivals, non illustré. Et pour cause, le livre-hommage, voulu par Thierry Frémaux et Pierre Lescure, a été initié tardivement, au début de l'hiver. On ajoutera que Claude Lelouch avait publié ses Mémoires sous le même titre.

Ces années-là, 70 chroniques pour 70 éditions du Festival. Sous la direction de Thierry Frémaux. Paru le 10 mai chez Stock.

Cannes 70 : l’émergence d’un nouveau cinéma australien

Posté par cannes70, le 16 mai 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-2. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .


1971. Cette année-là, au 25e Festival international du Film de Cannes, on trouve dans le jury Sergio Leone, Luchino Visconti reçoit un prix spécial, à la fois pour son adaptation de Thomas Mann Mort à Venise et pour l'ensemble de son oeuvre, tandis que Riccardo Cucciolla remporte le prix d'interprétation pour son rôle dans Sacco e Vanzetti.  On trouve en compétition tout un tas de nationalités différentes : des Italiens comme on vient de le voir, mais aussi des Français - tels Jean-Paul Rappeneau pour Les mariés de l'an II, Louis Malle pour Le souffle au cœur -, un Hongrois (Károly Makk avec Amour, dont on vous parlait il y a quelques mois), ou encore des Américains dont Jerry Schatzberg venu présenter Panique à Needle Park. Mais cette année-là, c'est le cinéma australien dont la présence va être signifiante, même s'il ne remporte aucun prix.

Cannes 1971 : l'émergence d'un nouveau cinéma


En effet, cette année-là sont présents Réveil dans la terreur (qu'on trouve aussi sous son titre original, Wake in fright, ou encore sous le nom de Outback), et La Randonnée (Walkabout). Deux films qui vont, inconsciemment, définir un tout nouvel élan dans l'industrie cinématographique du pays, deux témoins d'une contre-culture naissante, paradoxalement réalisés par un Canadien (Ted Kotcheff) et par un Anglais (Nicolas Roeg).

Ils s'attachent à mettre en scène l'outback, zone désertique qui forme la plus grande partie du territoire australien. Un environnement dans lequel on retrouve des animaux plus ou moins dangereux pour l'homme : des serpents, des kangourous, ou même des dromadaires (autrefois importés par des colons afghans). Cet environnement qui semble définir les hommes qui y sont soumis, même un cinéaste plus classique comme Peter Weir dans Pique-nique à Hanging rock le mettra en scène ; excepté qu'aux jeunes Australiennes à la culture anglo-saxonne, Roeg et Kotcheff préfèrent explorer des personnalités plus typiquement australiennes, qu'il s'agisse des Aborigènes, qui ont dû subir le joug des colons anglais, ou des citadins alcooliques et violents qui peuplent les villes perdues en plein désert.

Pourtant Wake in fright, malgré son importance dans le cinéma australien et dans son renouveau, est longtemps resté invisible. S'il a bien été accueilli lors de sa projection à Cannes, et est resté cinq mois à l'affiche dans l'unique cinéma parisien qui le projetait, il est ensuite tombé dans l'oubli. Pas distribué, ou alors dans des copies abîmées et censurées, il a été entièrement restauré en 2009, puis est revenu, triomphalement, à Cannes en 2014, avant d'être édité en DVD et Blu-ray.

La nouvelle vague (encore une)


En effet, une décennie après la Nouvelle Vague originelle - la française -, bien avant la roumaine ou encore la coréenne , et plus ou moins en même temps que l'allemande, s'est formée la Nouvelle Vague australienne. Alors que la production cinématographique nationale dans les années 60 était peu abondante, de nombreux réalisateurs se sont formés à la télévision, de plus en plus populaire, mais aussi grâce à des initiatives du gouvernement.

En résulte un nouveau souffle pour le cinéma australien au début des années soixante-dix. Si l'on en croit l'encyclopédie Tout sur le cinéma, aux éditions Flammarion, deux styles de films se distinguent alors : d'un côté, des séries d’exploitation, violentes, de l'autre des plus grosses productions, plus prestigieuses. Pourtant, en regardant de plus près des représentants de ces deux styles, la différence est assez ténue. Prenons Wake in fright (1971, Ted Kotcheff) et Pique-nique à Hanging Rock (1975, Peter Weir) : tous deux sont à première vue assez éloignés. D'un côté, une descente en enfer imbibée de violence et d'alcool, de l'autre un film en costume avec des jeunes filles. Cependant, les deux cinéastes ont beau adopter deux formes drastiquement opposées, ils évoquent les mêmes thèmes, qui semblent définir ce nouveau cinéma australien : la violence des rapports humains et la relation conflictuelle avec une nature à la fois libératrice et prédatrice.

Le cinéma australien, au-delà de cette vague des années 70, est dans son ensemble un cinéma qu'on voit peu. On trouve d'ailleurs très peu d'ouvrages, et aucun en français, sur le sujet de ce cinéma australien des années 1970 - ni même sur les décennies suivantes. Il faut dire que les réalisateurs australiens les plus connus ont mené une carrière internationale, et ont peu livré de films purement australiens après leurs premiers grands succès. Difficile en effet de considérer le Australia de Baz Luhrmann comme un film à l'identité australienne marquée ; idem pour les plus grands succès de Peter Weir, même si la nature dans Les chemins de la liberté est à la fois une ennemie et une alliée. Crocodile Dundee, plus gros succès du cinéma national, met lui en scène l'outback et les aborigènes ... mais pas sûr qu'il le fasse avec finesse !

À Cannes même, la représentation du cinéma australien reste modeste. En 1980, Jack Thompson, légende du cinéma australien, reçoit un prix du second rôle pour Héros ou Salopards (Breaker Morant), en 1994 la Quinzaine des Réalisateurs invite Muriel pour son mariage et révèle deux grandes actrices (Toni Collette et Rachel Griffiths) et plus récemment en 2015, George Miller se réinvente en ajoutant un nouvel opus à sa saga fétiche avec Mad Max Fury Road, présenté hors-compétition mais si bien reçu que le réalisateur devint le président du jury un an plus tard. En manque de représentants marquants côté cinéastes aujourd'hui en dehors de ses nombreux visages familiers devant la caméra (Nicole Kidman, Naomi Watts, Hugh Jackman, Geoffrey Rush, Cate Blanchett...) parfois emportés par les sirènes du cinéma international au détriment des productions locales, le cinéma australien n'a plus la veine créative des années 70 et dans une moindre mesure des années 80, pourtant on espère encore qu'une nouvelle nouvelle vague australienne nous séduise et nous offre à nouveau de belles images de cinéma comme il nous en fut alors proposé.

Nicolas Santal de Critique-Film

Cannes 70 : Derrière le rideau de Saint-Saëns avec Thierry Frémaux

Posté par cannes70, le 15 mai 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-3. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .


Pendant que j’écris cette phrase, j’entends les premières notes du morceau Aquarium, qui fait partie de la suite musicale du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns. J’ai l’impression d’être à nouveau assis dans un fauteuil devant l’écran cannois : nous sommes dans un paysage sous-marin et commençons à monter les marches, couvertes d’un tapis rouge. Nous sortons de l’eau pour nous envoler jusqu’à l’espace extérieur, entourés par les étoiles. Une légende sous le dessin d’une palme d’or : Festival de Cannes. Le public commence à applaudir. Le film commence.

La route du film commence ainsi. Cannes est la plus grande vitrine du monde cinématographique et un bon ou un mauvais accueil de la presse peut jouer un rôle essentiel sur la continuation de la vie de ce film : une ovation de plusieurs minutes de la part de la presse pourrait lui ouvrir les portes des pays du monde entier, un prix pourrait le consacrer à jamais, même avant de sortir dans les salles commerciales. C’est ainsi que fonctionne le Festival de Cannes : les critiques et les professionnels du cinéma du monde entier se sont donnés rendez-vous pour dessiner les lignes générales de l’année cinématographique qui va suivre. Tout sera dit à la fin, un portrait-robot de ce qui est censé être le cinéma d’aujourd’hui sera affiché à l’issue du Festival. Est-ce que cela est juste ? Ça, c’est un autre débat.

Les réalisateurs et producteurs du monde entier s’apprêtent à faire de leur mieux afin de pouvoir insérer le si envié logo de la palme, Festival de Cannes, dans le générique de leurs longs métrages. Mille huit-cents soixante-neuf films ont été présentés lors de la 69e édition, en 2016. Seulement une soixantaine figureront dans la sélection officielle, plus de 1800 films seront refusés et au fur et à mesure que le jour de l’annonce de la sélection approche, la pression va augmenter. La passion animée par le désir de réussite coûte que coûte (est-ce plutôt l’inverse ?) monte à son apogée le jour de l’annonce. Quel est le vrai enjeu ? S’agit-il d’une question purement liée à la distribution du film ? Une question financière à un niveau plus vaste ? Politique ? Juste l’étincelle d’une vanité non avouée ?

Pourquoi choisir un film et pas un autre ?

Thierry Frémaux assume la subjectivité du choix. Il évoque ainsi la difficulté de réaliser une sélection de films pour un festival tel que Cannes quand cette logique s’impose : “Une bonne sélection, c’est grâce aux films ; une mauvaise sélection, c’est à cause du sélectionneur”. Comment dire non à tous ceux qui misent toutes leurs espérances de réussite pour leur film dans l’inscription à un festival, LE Festival ?

Deux cas opposés sont évoqués par Frémaux dans son livre, Sélection officielle publié aux éditions Grasset au mois de janvier dernier. D’un côté, The Last Face de Sean Penn (2016) et de l’autre, le nouveau projet, toujours inédit, d’Emir Kusturica. Le film de Sean Penn fut présenté en compétition en 2016 et reçut un accueil désastreux : le film fut hué et moqué lors de la projection presse.

Le délégué général montra ses réserves par rapport à la première version qu’il vit de ce film et rendit visite à Penn à Los Angeles pour lui proposer de faire quelques modifications dans le montage de son film afin qu’il fût prêt pour le Festival. Le réalisateur aurait promis à Frémaux de faire de son mieux en lui assurant qu’il serait remanié avec succès lors de la première du Festival. Frémaux fit confiance à Penn et l’invita directement en compétition.

Ceci est un exemple de comment faire partie de la compétition peut faire du mal à un film qui resterait trop faible face aux regards malveillants. C’est ainsi que Sean Penn monta les marches avec son équipe l’année dernière, ayant déjà pris connaissance des dures critiques contre lui et contre les critères de sélection du Festival. Frémaux se défend des reproches qui lui sont faits en tant que responsable de la programmation de la sélection officielle : “quand vient l’heure du bilan, chacun reconstruit la compétition à posteriori - il est aisé de faire une sélection idéale en fonction d’un accueil connu entre-temps”. C’est ainsi que l’équipe de Frémaux aurait proposé plusieurs fois l’idée de faire en sorte que les séances presse et gala se déroulent simultanément afin que les artistes n’aient plus à monter les marches après avoir lu un éventuel mauvais accueil fait par la critique.

D’un autre côté, quelques semaines avant l’annonce de la sélection officielle, Emir Kusturica aurait invité son ami Thierry Frémaux à voir une ébauche de son nouveau projet, dont il n’avait monté que dix minutes. Ce dernier aurait trouvé l’idée intéressante mais, le film n’étant toujours pas terminé, il ne pouvait pas l’inviter en compétition. Après avoir laissé un message téléphonique à sa productrice pour lui annoncer sa décision, Kusturica aurait répondu avec un texto direct et concis : « You are not my friend anymore ! Emir ».

Quand est-ce que le film est terminé ?

Sélection officielle constitue une sorte de journal d’une intimité rédigée, qui nous permet d’accompagner le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, le long d’une année qui commence pour lui le 25 mai 2015 et s'achève le 22 mai 2016. Du premier jour qui suit le festival 2015 jusqu’au dernier jour de l’édition de 2016, nous suivons le quotidien de Frémaux en tant que délégué général mais aussi en tant que directeur de l’Institut Lumière de Lyon. Il est par ailleurs un des principaux ambassadeurs du patrimoine cinématographique et humain des frères Lumière autour du monde, coïncidence intéressante venant d’un homme qui joue actuellement le rôle de tête visible dans le festival de cinéma le plus important au monde.

D’ailleurs, Frémaux cite de manière très émouvante Henri Langlois, un des fondateurs de la Cinémathèque française, quand il parlait des frères Lumière en disant : « Il fut un temps où le cinéma sortait des arbres, jaillissait de la mer, où l’homme à la caméra magique s’arrêtait sur les places, entrait dans les cafés où tous les écrans offraient une fenêtre sur l’infini. Ce fut le temps des Lumière ».

Chez Lumière, il y avait la sagesse de l’humain qui regarde de manière instinctive dans le temps. La sagesse de l’enfant pour qui tout reste à venir, quand toutes les images sont encore possibles. Pendant que Frémaux se prépare à citer ce beau passage du journal de Jean Cocteau, j’arrive à la fin de mon article : « Il y a un moment de fatigue où les films n’entrent plus en nous. Une sorte de sommeil qui ne fait pas dormir, ressemble à celui des enfants qui n’écoutent plus le conte mais seulement le murmure de la voix de leur mère. Je suivais et je ne suivais pas ». Les images de cinéma défilent sans cesse dans notre cerveau pour hanter nos rêves les plus beaux, ainsi que nos cauchemars. La musique du Carnaval des animaux est terminée.

Miquel Escudero Diéguez de Critique-film

Cannes 70 : quelle place pour les femmes sur la croisette ?

Posté par cannes70, le 14 mai 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-4. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .


C'est un peu la tarte à la crème des polémiques cannoises, la (vaste) question des femmes sur la Croisette. Les éléments, tout le monde les connaît : une seule femme palmée en 69 éditions (mais deux fois, puisque Jane Campion est la seule à avoir réussi le doublé Palme d'or du court et du long métrage), un nombre très faible de réalisatrices sélectionnées en compétition lors de certaines éditions récentes (2 en 2014, 1 en 2013, aucune en 2012), et en gros l'impression que les choses "sérieuses" (la réalisation et l'écriture) sont réservées aux hommes tandis que les femmes sont cantonnées dans le domaine glamour des montées des marches et de la présentation des cérémonies d'ouverture et de clôture.

D'accord, des études le rappellent régulièrement, il est plus difficile pour une femme de vivre de son travail de scénariste et / ou de se voir confier des budgets importants. Moins de films réalisés par des femmes sortent chaque année (moins d'un quart des réalisateurs de longs métrages français sont des femmes, moins de 20% à l'échelle européenne d'après une grande enquête menée en 2014), surtout si on regarde à l'échelle du cinéma mondial. L'offre est donc par définition moins large, et le problème existe en amont de Cannes.

Mauvais bilan


Pourtant, impossible de ne pas remarquer que Cannes est le festival européen d'envergure qui a le plus mauvais "bilan", notamment en terme de reconnaissance des réalisatrices. Rien que ces quinze dernières années, on compte ainsi trois femmes lauréates d'un Ours d'or (Ildikó Enyedi, Claudia Llosa et Jasmila Žbani), deux lauréates d'un lion d'or (Sofia Coppola et Mira Nair), et cinq réalisatrices couronnées d'un Léopard d'or (Ralitza Petrova, Milagros Mumenthaler, Xiaolu Guo, Andrea Staka et Sabiha Sumar). C'est loin d'être parfait, mais c'est toujours mieux que Cannes dont le compteur est bloqué à une dans toute son histoire (et en plus c'était en 1993, soit il y a presque 25 ans).

Malgré tout, on se doit de relativiser : peut-être y-a-t-il tout simplement beaucoup plus de femmes en compétition dans ces autres festivals internationaux ? En fait... pas vraiment. A Berlin, 4 en 2014 (2 à Cannes), 3 en 2015 (2 à Cannes), 2 en 2016 (3 à Cannes), 4 en 2017 (3 à Cannes). A Venise, 2 chaque année depuis 2014. A Locarno, 2 en 2014, 3 en 2015, 6 en 2016. On est très loin d'un début de parité, dans tous les cas. Et on vous passe les plus mauvaises années.

Un palmarès pas folichon


Autre début d'explication: peut-être que la palme d'or est l'arbre trop voyant qui cache la forêt de prix décernés à des femmes ? Après vérification... pas vraiment. Petit calcul rapide. En 69 édition, les réalisatrices en compétition officielle ont récolté :
- trois grands prix :  Journal à mes enfants de Márta Mészáros (1984), La forêt de Mogari de Naomi Kawase (2007), Les merveilles d'Alice Rohrwacher (2014)
- un prix de mise en scène : Récit des années de feu de Yuliya Solntseva (1961)
- un prix du scénario : Agnès Jaoui en 2004 pour Comme une image (avec Jean-Pierre Bacri)
- sept prix du jury : Samira Makhmalbaf en 2000 pour Le tableau noir et en 2003 pour A cinq heures de l'après-midi, Andrea Arnold pour Red road (2006), Fish tank (2009) et American honey (2016), Marjane Satrapi pour Persépolis (avec Vincent Paronnaud) en 2007, Maïwenn en 2011 pour Polisse.
A noter que deux comédiennes ont également obtenu ce fameux prix du jury un peu fourre-tout : Irma P. Hall pour The ladykillers (2004) et Catherine Deneuve pour Conte de Noël et l'ensemble de son oeuvre (tant qu'on y est) en 2008.

Si on s'autorise un peu de mauvais esprit, on constate qu'il y a eu plus de prix du jury attribués à des femmes que tous les autres prix confondus (hors prix d'interprétation, évidemment). Mais c'est bien sûr une coïncidence s'il s'agit du prix le moins prestigieux, pensé comme une sorte "d'encouragement" (entre parenthèse, Andrea Arnold doit commencer à se sentir assez encouragée, là, merci).

Et les jurys, dans tout ça ?


Mais si elles sont si mal récompensées, serait-ce parce que les femmes figurent peu dans les jurys ? Oui et non. Par exemple, la première présidente du jury fut Olivia de Havilland en 1965, suivie de Sophia Loren en 1966. À l'époque les femmes réalisatrices ne sont pas pléthores. La première à prendre la tête du jury officiel est Liv Ulllan en 2001. Et encore porte-t-elle les deux casquettes, cinéaste et actrice. Devinez qui fut la première réalisatrice non comédienne appelée à cette haute fonction ? Jane Campion, aka l'éternelle caution féministe de Cannes. En 1979, l'écrivaine Francoise Sagan occupe le poste prestigieux... mais ce sera la seule. Finalement, sur les 69 édition, on en est à... 11 présidentes. En revanche, depuis plusieurs années, le Festival fait attention à choisir des jurys paritaires. Ont été membres du jury (outre de nombreuses comédiennes) les cinéastes Sofia Coppola (2014), Naomi Kawase et Lynne Ramsay (2013), Andrea Arnold (2012), Marjane Satrapi (2008), Lucrecia Martel (2006), Agnès Varda (2005), Moufida Tlati (2001), Nicole Garcia (2000), Doris Dorrie (1999), Nana Djordjadze (1992)... Plus on remonte dans le temps, moins on en trouve. Mais il faut néanmoins mentionner la présence de quelques écrivaines, journalistes et productrices, tout de même.

Par contre, si on regarde du côté des autres jurys, rien que dans les années 2010, on trouve six présidentes cinéastes : Naomi Kawase (Cinéfondation et courts métrages, en 2016), Catherine Corsini (Caméra d'or, 2016), Nicole Garcia (Caméra d'or, 2014), Agnès Varda (Caméra d'or, 2013), Jane Campion (Cinéfondation et courts métrages, 2013), Claire Denis (Un Certain regard, 2010) et neuf "simples membres" cinéastes : Jessica Hausner (Un Certain regard, 2016), Delphine Gleize (Caméra d'or, 2015), Héléna Klotz (Caméra d'or, 2014), Noémie Lvovsky (Cinéfondation et courts métrages, 2014), Daniela Thomas (Cinéfondation et courts métrages, 2014), Isabel Coixet (Caméra d'or, 2013), Maji Da-Abdi (Cinéfondation et courts métrages, 2013), Tonie Marshall (Un Certain regard, 2012), Jessica Hausner (Cinéfondation et courts métrages, 2011). D'accord, certains noms reviennent. Mais on est déjà beaucoup plus près d'une véritable parité. Le constat pourrait donc être que lorsqu'on cherche les femmes à Cannes, il vaut mieux regarder ailleurs qu'en compétition.

Quoi que. Même dans les sections parallèles, tout reste lent. S'il y a 5 films réalisés par des femmes à Un Certain regard cette année, il n'y en avait que 3 en 2016, 3 en 2015, 6 en 2014. A la Semaine de la Critique, on compte 3 réalisatrices pour 4 réalisateurs cette année, mais 1 seule en 2016 et aucune l'année précédente. A la Quinzaine des réalisateurs, 7 sur 20 cette année, 5 en 2016, 3 en 2015. Il faudra encore quelques années pour voir si ce sont les "bonnes" années qui sont exceptionnelles ou si les "mauvaises" se raréfient.

Attention, futures cinéastes en vue


Le pire, c'est que la première sélection d'une réalisatrice en compétition à Cannes remonte à... 1947 (Paris 1900 de Nicole Vedrès). On ne peut pas dire que les choses évoluent très rapidement. Dans la compétition cannoise, en tout cas. Parce qu'ailleurs, heureusement, la situation est plus contrastée. Par exemple, les écoles de cinéma sont aujourd'hui pleines de jeunes femmes qui font jeu égal avec leurs collègues masculins. L'industrie du court métrage (bon indicateur des talents à venir) fait elle aussi la part belle aux réalisatrices. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard s'il y a plus de femmes lauréates de la Palme d'or du court métrage que du long (six films récompensés entre 1986 et aujourd'hui, aucun auparavant) ou si la parité est mieux respectée dans les sélections de courts : cette année, 4 réalisatrices pour 6 réalisateurs à la Semaine de la Critique, égalité parfaite à la Quinzaine des Réalisateurs (5 de chaque), 7 réalisatrices (sur 16) à la Cinéfondation et 3 (sur 9) en sélection officielle.

Cela signifie qu'il existe déjà un vivier de jeunes réalisatrices que l'on devrait voir rapidement prendre position dans la prestigieuse compétition cannoise. On attend maintenant sur le tapis rouge des talents révélés à Cannes les années précédentes comme Julia Ducournau, Deniz Gamze Ergüven, Or Sinaï, Houda Benyamina, Ida Panahandeh, Atsuko Hirayanagi,  Claire Burger et Marie Amachoukeli, Clio Barnard, Sandra Hirtt... Et on tient à disposition des différents comités de sélection une liste fournie de jeunes réalisatrices prometteuses à suivre. Si les choses ne changent toujours pas à court terme, on sera en droit de commencer à y voir un système volontairement excluant. Car pour le moment, on a plutôt le sentiment que Cannes est surtout le reflet d'une société où la sous-représentation des femmes à des postes-clef est si intégrée que plus personne n'y fait réellement attention. C'est lorsqu'on commence à y réfléchir avec une once de volontarisme que le problème apparaît.

Femmes sur grand écran


Toutefois, si l'on prend un peu de recul, on constate au fond que l'endroit le plus important où les femmes ont toute leur place, ce sont les films. Ces dernières années, on a rencontré régulièrement de beaux personnages féminins qui, à eux seuls, font plus pour la progression de l'égalité hommes-femmes que bien des discours ou des lois paritaires. Dans l'histoire récente de Cannes, les film, ont même souvent eu des femmes pour personnages principaux. Et pas n'importe quelles femmes !

Impossible de les mentionner toutes, mais citons la résistante inflexible face à des promoteurs immobiliers sans scrupule dans Aquarius (Kleber Mendoça Filho, 2016), les guerrières manipulatrices de Mademoiselle (Park Chan-wook, 2016), la ninja mélancolique de The assassin (Hou Hsiao-hsien, 2015), le couple lesbien de Carol de Todd Haynes (2015) et celui de La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche (2013), les mères étonnement fortes et volontaires de Leonera de Pablo Trapero, d'une Famille brésilienne de Walter Salles et Daniela Thomas et de The exchange de Clint Eastwood (2008)...

Plus généralement, l'air de rien, on a croisé des femmes médecins (La fille inconnue des frères Dardenne, 2016), des cheffes d'entreprise (Elle de Paul Verhoeven, 2016), des juges (La tête haute d'Emmanuelle Bercot, 2015), des réalisatrices (Mia madre de Nanni Moretti, 2015), des photographes de guerre (Louder than bombs de Joachim Trier, 2015), des pianistes virtuoses (Amour de Michael Haneke, 2012), des policières (Polisse de Maïwen, 2011)... Et cette année, on verra même une astro-physicienne dans Les fantômes d’Ismaël d'Arnaud Desplechin. On a tout de même fait un peu de progrès depuis le personnage typique de "petite amie" ou de "mère" du héros.

D'autres beaux personnages féminins ont évidemment marqué l'histoire de Cannes depuis ses origines. Gilda dans le film éponyme de George Cukor (1948), femme libre à la sensualité exacerbée que ses amants ne parviennent pas à dompter  ; La cucaracha, pasionaria de la révolution mexicaine interprétée par Maria Felix, comédienne habituée aux rôles hauts en couleurs, dans le film d'Ismael Rodriguez (La cucaracha, 1959) ; la funambule Elvira Madigan, elle aussi éprise de liberté et d'absolu, sous les traits de Pia Degermark (Elvira Madigan de Bo Widerberg, 1967) ; la danseuse Isadora Duncan (Vanessa Redgrave) à l'impressionnante liberté de caractère est saisie devant la caméra de Karel Reisz qui capture l'audace de ses compositions chorégraphiques (Isadora, 1969) ; Alice, emblème des revendications et aspirations féminines dans Alice n'est plus ici de Martin Scorsese (1974) ; la soixantenaire amoureuse et peu soucieuse du qu'en dira-t-on dans Tous les autres s'appellent Ali de de Rainer Werner Fassbinder (1974) ; Yang Huizhen, la valeureuse guerrière prête à tout pour venger la mort de son père dans A touch of zen de King Hu (1975) ; la révolutionnaire, journaliste et théoricienne Rosa Luxemburg chez Margarethe von Trotta (Rosa Luxemburg, 1986) ; Rosetta, la jeune ouvrière en lutte pour retrouver un emploi à tout prix (Rosetta des frères Dardenne, 1999)...

Et au fond, puisqu'il faut bien commencer quelque part, reconnaissons que la présence de ces personnages féminins loin des sentiers battus est un excellent début pour parler de parité. On ne juge jamais un film sur le genre de son auteur, et ce serait un contre-sens de penser qu'une jurée a des goûts diamétralement opposés à ceux d'un juré. En art, il n'y a que des sensibilités variées, diverses et multiples, propres à chaque individu et non standardisées en fonction d'un genre ou d'une origine.

En revanche, ce qui reste d'un festival comme Cannes, ce que le grand public en voit et ce que l'Histoire en retient, ce sont les films, les sujets qu'ils abordent et les personnages qu'ils mettent en avant. C'est donc le point essentiel pour faire évoluer les mentalités. Et à force de voir ces personnages féminins forts, volontaires, brillants et tout simplement dignes d'intérêt sur grand écran, cela contamine naturellement les représentations sociales et les stéréotypes de genre. Jusqu'à rendre possible, demain, la présence de dix réalisatrices en compétition pour la Palme d'or. Chiche ?

Marie-Pauline Mollaret pour Ecran Noir

Cannes 70 : Histoires d’A, une projection avortée

Posté par MpM, le 13 mai 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-5. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .


C'est une lutte de longue haleine qui fut menée pour accorder aux femmes le droit de disposer de leur corps en toute liberté. Au sein du combat pour le droit à l'avortement libre et gratuit, le film Histoires d'A tient une place majeure.

Au départ il existe un court-métrage Pathé réunissant les rushes d'un sujet d'actualité sur un avortement par aspiration pratiqué par Pierre Jouannet - l'un des fondateurs du Groupe Information Santé (GIS) - monté par Marielle Issartel. Il devient rapidement inexploitable car trop endommagé.

L'idée de tourner un autre court-métrage à ambition pédagogique et militante est lancée, toujours avec Marielle Issartel et avec son mari Charles Belmont, liés aux médecins militants de Secours Rouge depuis le tournage de Rak, une fiction sur le cancer avec Sami Frey et Lila Kedrova. Le court devient finalement un long-métrage dont le but premier est direct : montrer, sans détour, que «l'avortement est un acte simple et sans danger lorsqu'il est pratiqué dans de bonnes conditions».

Le 22 novembre 1973, Maurice Druon, alors ministre des Affaires Culturelles, en prononçait l'interdiction totale car il «comporte […] des images enregistrées d'un délit réellement commis et, en l'état de droit, sa diffusion constituerait une atteinte à l'ordre public». Hélène Fleckinger revient dans la revue Documentaires (édition 22-23, publiée en 2010) sur la genèse du film, ses déboires légaux et sa dimension désormais historique.

Ce documentaire engagé est également une œuvre de cinéma ambitieuse au niveau artistique – une rareté dans le cinéma militant – avec des images signées Philippe Rousselot, alors à ses débuts et devenu depuis l'un des plus grands directeurs de la photo de sa génération. Le film est tourné en noir et blanc, pour dédramatiser l'avortement et «introduire de la distance avec le sang».

Histoires d'A n'a pas été officiellement sélectionné à Cannes mais a néanmoins fait parler sur la Croisette, comme nous le raconte Marielle Issartel.


Comment Histoires d'A s'est retrouvé à Cannes ?

À Cannes, comme dans de nombreuses villes, il y avait ce qu'on appelait des MLAC, des groupements de personnes ayant adhéré à la charte du Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception. C'est une association qui avait été créée en avril 1973 à la suite de l'action du GIS qui pratiquait des avortements selon la méthode Karman et avait voulu faire une action de désobéissance civile très spectaculaire, en affirmant «nous faisons des avortements selon une méthode facile, non dangereuse, et nous le faisons gratuitement», forçant le pouvoir en place face à un choix clair : sévir ou céder, c'est à dire être bafoué.

Pour ce Groupe Information Santé, nous avions tourné, Charles Belmont et moi, un film qui devait être au départ pédagogique avant de se développer et d'être interdit. Le MLAC regroupait un certain nombre d'organisations dont le Planning familial, central dans cette histoire parce qu'ils avaient eux déjà travaillé tout le pays, depuis une dizaine à une vingtaine d'années, sur les questions de maternité, de choix et de contraception et aidaient même lorsque c'était interdit.

Des MLAC, sur la base de cette action pro-avortement et contraception, se sont créées dans toute la France, notamment à Cannes. Le MLAC de Cannes a voulu organiser une projection pendant le Festival de Cannes 1974. Charles et moi, avec une autre amie du MLAC et la présidente du MLAC, Monique Antoine, nous avons trouvé un petit appartement à la Bocca, afin de participer à cette projection.


La projection a eu lieu où exactement ?

Elle n'a pas eu lieu ! Il ne faut pas oublier que ce film était totalement interdit, dans les salles, dans des projections privées, à l'exportation… complètement interdit… La seule façon de le voir qui n'aurait pas été interdite était de se réunir à 19 personnes dans ton salon pour dire «on se fait une projection familiale».

Donc, toutes les projections du MLAC étaient interdites et donnaient l'occasion de créer une situation de force – toujours dans la même idée de désobéissance civile – en prolongeant l'action de l'avortement. Soit la projection se passe bien et le pouvoir (au sens large) est bafoué, soit ils interviennent et ça relance encore plus le mouvement parce que la presse était pleine, tous les jours, d'actions du MLAC.

Nous, on prenait une bonne place avec Histoires d'A dans cette action parce que les MLAC imposaient une projection et ce film interdit, son sujet suscitaient beaucoup d'intérêt. Il y avait une véritable interaction entre le film et les militants au sens large qui devenaient véritablement militants de choses interdites. Ce qui est quand même un autre stade de militantisme.

La projection devait avoir lieu un soir, je crois, dans une salle de la ville, pas dans le palais du festival. Or, on apprend l'après-midi, quelques heures avant cette projection – qui n'était pas du tout liée au festival de Cannes - que des flics qui voulant interdire cette projection sont entrés dans une salle et ont commencé à taper sur les gens alors qu'ils étaient en train de regarder «benoîtement» un film sur le Vietnam [NDLR, Femmes au Vietnam] !

Des gens ont été blessés, quelqu'un a eu un bras cassé, et ça a ému quand même un peu les gens de Cannes officielle, forcément !. À ce moment-là, la SRF (Société des Réalisateurs de Films) qui n'avait pas levé un cil ou plutôt avait refusé de lever un cil quand le film avait été interdit en novembre 1973 au motif, selon le président d'alors Costa-Gavras, qu'il ne fallait pas soutenir Claude Nedjar, lequel était notre distributeur. Sans lui, rien n'aurait été possible, par l'argent qu'il a injecté et son soutien dans la lutte qui suivait l'interdiction du film. Je précise qu'avant on a fait le film sans lui, il était juste le distributeur commercial, pas le distributeur pour les projections privées ou militantes. Mais s'il n'avait pas été là, on n'aurait jamais pu faire tout ce qu'on a fait parce qu'il a injecté beaucoup d'argent, beaucoup d'énergie et s'est beaucoup, beaucoup amusé avec nous pour faire des coups pendables comme sortir à deux reprises un film interdit en salles. Il fallait le faire, parce qu'il risquait beaucoup, les gens de la salle aussi, nous aussi, on risquait beaucoup.

La SRF n'avait pas pipé mot puisque le patron Costa-Gavras – je le répète – avait dit on ne va pas soutenir Nedjar, faisant preuve là d'un vrai sens politique, d'un vrai sens des priorités, d'une vraie réflexion sur les forces en présence (je rigole)… La SRF a commencé à dire «il y a ce film qui doit passer et est interdit», alors ils sont venus nous voir, on leur a dit « : «vous faites ce que vous voulez». Ils ont fait une requête pour passer le film dans le palais des festivals. Ce qui était très amusant, c'est que nous n'étions pas invités à ces discussions, on n'était jamais que les réalisateurs-producteurs !


Ils vous ont dit pourquoi ils vous ont exclu de leurs actions ?

Ah non, ils faisaient leur truc dans leur coin et Charles n'a jamais eu envie d'être dans ce concours social, mondain… Il avait ses amis, ses militants, faisait beaucoup d'actions mais pas avec ce type de gens, tous à vouloir hausser le col et souvent d'ailleurs, pas très actifs. Ils se réunissaient entre eux et Jean-Daniel Simon [réalisateur en 1967 de La Fille d'en face, sur un scénario de Roman Polanski et Gérard Brach] était le seul à venir nous dire ce qu'ils avaient décidé. Nous on trouvait ça très amusant finalement.

Du coup l'idée qu'un film était interdit et qu'il fallait exiger de le passer, ça fait toujours plaisir, donc ça a plu à un certain nombre de personnes qui ont manifesté sur la Croisette, dont Michel Piccoli qui était là, à Cannes, et a activement soutenu le mouvement, il le dit très nettement et très simplement dans le reportage de l'INA. Je me souviens que Francis Girod était là aussi, mais plus des autres participants. C'était rigolo car personne n'est venu nous dire de venir en tête et nous on n'a jamais dit qu'on voulait y être non plus mais cela aurait été normal que les réalisateurs du film soient dans la brochette tout de même. Nous on était assez content de ne pas y être finalement, c'était notre côté rebelles.

Le slogan de la manif c'était «ah ah ah, on veut voir Histoires d'A » ! Ils ont obtenu dans les murs du palais d'avoir cette projection qui, au sens strict, aurait dû être interdite. Je ne me souviens même pas si on y est allé, parce que, comment dire, il y avait quelque chose de terriblement décalé dans tout ça.

Depuis 1971, les femmes du MLF menaient une action par rapport à l'avortement, avec notamment le manifeste des 343 femmes, qui prenaient des risques mais elles étaient célèbres pour la plupart, et donc il ne s'est rien passé. Après, c'était un manifeste. Il n'y avait pas de moyens faciles pour pouvoir passer à l'acte, c'était des moyens dangereux : c'était des sondes, elles y ont pensé, elles ont renoncé, elles ont bien fait.

Un ami, avec qui on avait milité dans un groupe issu du Secours Rouge, a vu un avortement selon la méthode de Karman, chez Delphine Seyrig, je crois. Il est venu à la maison et nous a dit «c'est extraordinaire cette méthode, si je pouvais faire un manifeste à partir des médecins du groupe, il y aurait une quinzaine de médecins qui signeraient ça, ce serait très fort !». Je me souviens, je le vois nous disant ça dans notre studio du XVe… et en fait, première vague, il y en a eu 330 qui ont signé ! Et jusqu'à 600 dans la deuxième vague de signataires ! Donc cette action est devenue une action de désobéissance civile qui avait besoin d'un support. Le support, ça a été le film qui, au départ, a été fait simplement pour démontrer ce qu'était un avortement Karman. Toute cette activité politique, humaine avec toutes ces femmes, leurs difficultés à résoudre ces peurs... tout ce qui était notre quotidien commun n'avait rien à voir avec ce qui se passait à Cannes.

Donc le MLAC de Cannes se servait du film, à très bon escient, pour montrer ce qui est dans le film, plein d'interrogations, d'enseignements, de contradictions, de vie… Ce film servait à alerter et à mobiliser, très loin de ce petit cénacle de sous-préfecture de la SRF quoi. Ce n'est même pas le souvenir de projection le plus éblouissant qu'on ait eu. Je ne sais même pas si on y était, je le répète ! C'est très très loin ! Je me souviens surtout qu'on était là, avec Charles, et qu'on rigolait de cette intervention de la SRF.

Dans un entretien accordé aux Cahiers du Cinéma (numéro 251-252, pages 48-55), Charles Belmont précisait lui-même en 1974 : «Deux ou trois personnes de la SRF sont venues en disant «Dites que la SRF est avec vous» (c'était plutôt comique, car depuis six mois, ils ne s'étaient jamais manifestés)». L'interdiction du film est levée le 7 octobre 1974 et l'avortement sera légalisé quelques mois plus tard le 17 janvier 1975, une loi préparée par Simone Veil, alors ministre de la Santé. Depuis, Histoires d'A est devenu une référence esthétique dans le cinéma documentaire et sa portée politique reste encore aujourd'hui une évidence.

Pascal Le Duff pour Critique-Film

Cannes 70 : Viridiana et une couronne d’épines dans une valise

Posté par cannes70, le 12 mai 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-6. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .

Viridiana se présenta au monde le 17 mai 1961 au Festival de Cannes. Déjouant tout pronostic, Jean Giono, président du jury cette année-là, lui attribua la Palme d’Or, ex-aequo avec Une aussi longue absence d’Henri Colpi. Luis Buñuel n’était pas présent lors de la cérémonie de remise de prix et les producteurs crédités du film, Juan Antonio Bardem (même si celui qui y travailla vraiment fut Ricardo Muñoz Suay) et Pere Portabella, proposèrent à Muñoz Fontán, directeur général de la Cinématographie et du Théâtre de l’Espagne, de recueillir la Palme d’Or.

Qui aurait dit à Muñoz Fontán que ce moment de bonheur allait lui coûter son poste ? Il fut licencié immédiatement suite à la parution d’un article dans L’Osservatore Romano, qui dénonçait le caractère blasphématoire et offensant du film. Viridiana fut totalement interdit en Espagne par le ministre de l’Information et du Tourisme. Buñuel avait réussi à choquer ses spectateurs. Une fois de plus. Il paraît qu’après la projection à Cannes, Vittorio De Sicca, demanda à Jeanne, la femme de Buñuel, s’il la frappait ! Quant à André Breton, ce film l’avait fait pleurer.

Buñuel se servait à nouveau d’un roman de Benito Pérez Galdós pour plonger dans son propre univers, Viridiana étant conçu comme la continuation de Nazarín (1959). Viridiana (Silvia Pinal), une religieuse habitant dans un couvent, arrive chez son oncle, Don Jaime (Fernando Rey), pour passer trois jours avec lui. Don Jaime est malade et il ne lui reste que quelques jours de vie. Les employés de l’oncle fouillent dans la valise de Viridiana et trouvent une couronne d’épines et un crucifix.

Don Jaime tombera amoureux de sa nièce, troublé par son incroyable ressemblance avec sa défunte femme. Il essaiera de lui faire la cour, arrivant jusqu’à l’empoisonner, pour réussir à la faire rester. Finalement, Don Jaime terminera par se pendre avec la corde à sauter de Rita (Teresa Rabal), la fille de sa bonne Ramona. C’est alors que Viridiana décidera de renoncer à l'enfermement au couvent et se préparera à accueillir une quinzaine de mendiants dans la maison de son oncle défunt.

La misère qui hante les personnages de Buñuel

Buñuel adorait filmer ceux qui étaient dépossédés de toute richesse matérielle, ceux qui étaient délaissés par la société et leur entourage. Son cinéma allait ainsi vers le plus «primitif» de ses personnages afin de saisir la profondeur de leur humanité. Conchita Buñuel raconte dans le livre Mi último suspiro (Mon dernier soupir, Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière, 1982) que les habits des mendiants étaient authentiques. L’équipe de production du film avait parcouru d’innombrables endroits sous les ponts afin de trouver des vêtements ayant été portés par des sans-abris. Ces affaires furent désinfectées mais pas lavées, faisant en sorte que les acteurs purent sentir la misère avant de l’interpréter devant la caméra de Don Luis.

Juan García Tienda, un vrai vagabond qui était à moitié fou, faisait semblant d’avoir la lèpre dans le film. En échange, il avait le droit de dormir dans le patio du studio de tournage. Lorsque Buñuel apprend que García Tienda n’était pas payé, il s’indigna terriblement. Pour le calmer, les producteurs lui dirent qu’une collecte allait être organisée en fin de tournage afin de rémunérer García Tienda. Buñuel s’énerva encore plus et exigea qu’il soit payé toutes les semaines, de la même manière que le reste de l’équipe.

Buñuel trouvait que le jeu de García Tienda était merveilleux. Cependant, il échappait à la direction des acteurs et il jouait selon son envie du moment. À ce qu’il paraît, quelques temps après, deux touristes français auraient reconnu García Tienda, alors assis sur un banc à Burgos (Castille-et-Léon) et l’auraient félicité pour sa remarquable interprétation. Fou de joie, il aurait pris son balluchon et se serait exclamé : “Je pars à Paris. Je suis connu là-bas !”. Malheureusement, García Tienda décéda pendant son trajet.

Viridiana et la censure franquiste

Silvia Pinal voulait jouer dans un film de Buñuel produit par son mari, Gustavo Alatriste. En principe, il aurait dû être tourné au Mexique mais, pour des raisons financières, Pinal et Alatriste proposèrent finalement à Buñuel de tourner en Espagne. C’est ainsi que Portabella et Muñoz Suay allaient rejoindre le projet. Ce fut le retour du grand maître dans son pays natal après ses exils en France et au Mexique. Retour qui sera d’ailleurs controversé, tant chez les franquistes que chez les républicains exilés, puisque Buñuel accepta de tourner son film à El Pardo, tout près du palais dans lequel Franco passait ses jours.

Mais comment un film comme Viridiana aurait pu éviter la censure franquiste ? Les censeurs chargés de le juger invitèrent Fernando Rey, un homme bien considéré auprès du régime franquiste, pour leur expliquer certains passages du film. Les producteurs du film avaient enlevé du métrage deux séquences compromettantes : le moment dans lequel la mendiante Enedina, brillamment interprétée par Lola Gaos, lève sa jupe quand elle fait semblant de prendre en photo la célébrissime image des pauvres en train de dîner, en évidente référence à La Cène, de Léonard de Vinci. La deuxième séquence enlevée était celle du crucifix qui se transforme en couteau.

Rey raconta ensuite à l’équipe certains commentaires que la censure avait fait à propos de Viridiana : “Le film ressemble à rien du tout. Buñuel a perdu la tête”. “Buñuel est complètement démodé. Qu’est-ce qu’il a bien voulu faire avec tout ce qu’on attend de lui ?”. Mais le meilleur commentaire reste celui du censeur qui considérait que Viridiana était un film mignon : “C’est un petit roman d’amour”. C’est cette même censure franquiste, qui empêchera La caza (La chasse, 1966), le film de Carlos Saura, de s’appeler La caza del conejo (La chasse du lapin) car ils considéraient qu’il s’agissait d’une référence sexuelle explicite au sexe féminin (“lapin” est une manière cocasse d’évoquer le vagin en espagnol).

Malgré le silence de la presse officielle espagnole, le succès du film à Cannes provoqua tant de bruit que Franco demanda à voir ce film dont tout le monde parlait. À ce qu’il paraît, le caudillo aurait vu le film deux fois d’affilé sans rien trouver de gênant. Il aurait considéré que le film était plutôt naïf ! Cependant, il ne révoqua pas la décision du ministre de l’Information et du Tourisme : Muñoz Fontán ne recouvra jamais son poste à la direction générale de la Cinématographie et du Théâtre et le film resta interdit en Espagne

De tout ce film, ce qui reste le plus ironique, c’est peut-être bien la fin du film. Buñuel songea à la possibilité de montrer Viridiana en train de frapper à la porte de la chambre de Jorge, son cousin, fils de Don Jaime, interprété par l’excellent Paco Rabal. Les censeurs se seraient montrés extrêmement choqués : c’était inconcevable qu’une religieuse fasse l’amour avec son cousin ! Buñuel proposa donc une fin alternative. Viridiana rejoint une partie de cartes qui se déroulait dans la chambre de Jorge, en présence de Ramona, la bonne de Don Jaime et la maîtresse alors de Jorge. L’allusion d’un ménage à trois était évidente. José Arturo Méndez Palacio, un des censeurs, fit l’éloge de l’hommage à The Apartment (La Garçonnière, Billy Wilder, 1960) à la fin du film.

“¿Sabe usted jugar a las cartas, primita? (A Ramona) No me lo vas a creer, pero la primera vez que la vi me dije: “No sé por qué, pero mi prima Viridiana acabará jugando al tute conmigo
(Savez-vous jouer aux cartes, cousine ? (À Ramona, la bonne de Don Jaime) Tu vas pas me croire mais la première fois que je l’ai vu, je me suis dit : “Je ne sais pas pourquoi, mais je crois bien que ma cousine Viridiana terminera par jouer aux cartes avec moi”).

Miquel Escudero Diéguez de Critique-film