Cannes 70 : quand les seconds rôles prennent le pouvoir

Posté par MpM, le 26 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-53. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .


Le jury de la compétition officielle mené par Roman Polanski en 1991 reste surtout dans les mémoires par le manque d'enthousiasme affiché par son président pour l'ensemble de la sélection, un incident quasi diplomatique notamment évoqué dans le livre La Vie passera comme un rêve de Gilles Jacob. Barton Fink des frères Coen avait reçu trois prix majeurs, un prix d'interprétation pour John Turturro mais surtout le rare doublé Palme d'or / prix de la mise en scène que Gus Van Sant fut le seul à répéter avec Elephant en 2003 (depuis, ce n'est plus possible).

Ce que l'on retient moins de ce jury 91 est le prix remis exceptionnellement à un second rôle, faisant la fierté de son récipiendaire, Samuel L. Jackson, particulièrement flatté en effet d'être le premier – et le dernier - à recevoir un tel honneur. C'était pour Jungle Fever de Spike Lee où il était Gator, le frère junkie d'un architecte afro-américain tombé amoureux de sa secrétaire d'origine italienne, un rôle écrit pour lui, alors qu'il sortait lui-même d'une cure de désintoxication, déclarant d'ailleurs que sa sobriété fraîchement acquise lui avait permis d'atteindre pour la première fois la vérité profonde d'un personnage qu'il incarnait à l'écran.

Roman Polanski et ses comparses ont récompensé ce comédien alors obscur (déjà âgé de plus de quarante ans) et, comme sublimé par ce coup de projecteur inattendu, il a commencé à attirer les projets et les cinéastes plus ambitieux. Trois ans plus tard, le choix du jury est validé lorsqu'il «explose» sur la scène internationale avec Jules Winnfield, le tueur qu'il incarne dans la Palme d'or Pulp Fiction de Quentin Tarantino et qui lui permettra d'obtenir sa seule nomination aux Oscars jusqu'à présent.

Dans un tout autre registre, si elle n'a pas reçu exactement le même type de trophée, Irma P. Hall en 2004 a elle aussi été honorée «à part» pour Ladykillers des frères Coen où elle est une vieille dame tranquille, dérangée par des escrocs minables qui trépassent les uns après les autres en tentant de lui voler ses économies secrètes. Le «vrai» prix d'interprétation féminine est revenu cette année là à Maggie Cheung pour son interprétation plus active dans Clean, Irma P. Hall partageant étrangement le Prix du jury avec... Tropical Malady d'Apichatpong Weerasethakul ! Un rapprochement étonnant, les aléas des délibérations secrètes d'un jury !

Si Samuel L. Jackson est donc le seul à recevoir un prix du second rôle, il n'est ni le premier, ni le dernier second rôle d'un film à être mis en avant dans un palmarès cannois. Certains l'ont été au sein d'une distribution chorale primée dans sa totalité ou en large partie soit en étant préféré de façon parfois très inattendue à une tête d'affiche plus évidente et considérée comme favorite. Alors qu'on attendait La Reine Margot / Isabelle Adjani, c'est sa vilaine mère, terrifiante, Catherine de Médicis jouée par Virna Lisi qui a séduit le jury. Un succès surprenant, malgré la pertinence du choix, qui valide une belle carrière de quarante ans. Tout sera réparé quelques mois plus tard, lorsqu'elles seront toutes les deux primées aux César, Adjani comme meilleure actrice de l'année, Lisi en second rôle.

La présidente des jurys 1975 - 1995, Jeanne Moreau, a fait coup double. En 1975, Plutôt que de primer Dustin Hoffman alias l'humoriste trash Lenny Bruce dans Lenny, elle choisit sa partenaire Valerie Perrine pour le rôle souvent ingrat de «la femme de». Elle y est certes attachante, drôle, émouvante, mais reste dans l'ombre de l'homme dont on raconte l'histoire. Vingt plus tard, elle récidive avec La Folie du Roi Georges. Comble de l'humiliation pour Nigel Hawthorne, grand nom du théâtre et du petit écran britannique, qui a enfin trouvé le rôle de sa vie sur grand écran. Malgré sa performance impressionnante en roi au bord de la sénilité, il monte sur scène le soir du palmarès pour récupérer le trophée de son épouse à l'écran Helen Mirren, déjà primée onze ans ans auparavant pour Cal. Doit-on déceler dans ces deux choix une forme de soutien aux épouses malmenées par les grands qui les ont fait souffrir dans leur quête de grandeur ?

Quelques troupes d'acteurs ont également été honorées, à commencer par les distributions masculine et féminine intégrales du soviétique Une grande famille d'Iossif Kheifitz en 1955, récit édifiant sur la gloire du travail en communauté. Le jury de Wong Kar Wai en 2006 honora les troupes masculine de Indigènes de Rachid Bouchareb et féminine de Volver de Pedro Almodóvar, ce dernier permettant notamment d'honorer la discrète Chus Lampreave, qui fut longtemps le porte-bonheur du cinéaste, toujours pour des petits rôles, certains plus marquant que d'autres. Ce prix-là, pour un rôle à la limite de la figuration, était bien généreux. Jean-Louis Trintignant reçoit en 1969 le prix pour son rôle de juge intègre et sec dans Z de Costa-Gavras malgré un temps de présence limité à l'écran. Quarante ans plus tard, Christoph Waltz, membre de la troupe de Inglourious Basterds de Quentin Tarantino, est lui aussi primé à Cannes. Dans son cas également, il y a un avant et après Cannes. Il est devenu l’un des acteurs non américains les plus actifs dans le cinéma américain.

En 2002 puis l'année suivante en 2003, Kati Outinen pour L'Homme sans passé d'Aki Kaurismäki puis Marie-Josée Croze dans Les Invasions barbares de Denys Arcand sont préférées à leurs partenaires masculins Markku Peltola et Rémy Girard aux arcs dramatiques plus riches.

Loin d'être né avec Samuel L. Jackson, le phénomène est ancien. En 1952, Lee Grant pour son rôle de voleuse à l'étalage dans Histoire de détective de William Wyler reçoit l'un des premiers prix d'interprétation féminine. Son personnage, magnifique et joliment interprété, est surtout le candide témoin de la crise morale vécue par Kirk Douglas dans un récit resserré sur quelques heures centrales de la vie d'un petit commissariat et de son meilleur inspecteur.

Aucun temps de présence minimum n'est imposé au jury du Festival de Cannes pour honorer les comédiens qui ont ainsi pu imposer avec plus ou moins de réussites un acteur présent dans peu de scènes ou potentiellement noyé dans une distribution, avec des choix agréablement surprenants et parfois bien plus mérités que les acteurs plus centraux à l'intrigue. D'autres jurys auraient pu faire ce même type de choix, et honorer, pour ne citer qu'un exemple marquant, Vlad Ivanov, l'avorteur de 4 mois, 3 semaines, 2 jours devenu acteur majeur du cinéma roumain (Dogs et Baccalauréat l'an dernier) comme international (Snowpiercer de Bong Joon-ho). Cette année-là, c'est un autre interprète peu connu qui remporta le prix, pour Le bannissement d'Andrey Zviagintsev. Mais Konstantin Lavronenko, lui, tenait le premier rôle.

Pascal Le Duff de Critique-Film

Cannes 70 : quinze réalisateurs passés par la Cinéfondation

Posté par MpM, le 25 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-54. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .

Depuis presque 20 ans, la Cinéfondation du Festival de Cannes révèle, aide et accompagne de jeunes cinéastes venus du monde entier (voire notre article d'hier). Certains d'entre eux sont devenus des "habitués" presque incontournables sur la Croisette et dans les grands festivals internationaux, d'autres ont encore beaucoup à prouver. Tous apportent un regard personnel et singulier qui offre de nouvelles perspectives au cinéma mondial. La preuve par quinze, avec quinze cinéastes issus de l'un ou l'autre des programmes de la Cinéfondation dont on suit (et suivra à l'avenir) le parcours avec beaucoup d'attentes, et d'espoir.

Ciro Guerra (Né en 1981, Colombie)
Après plusieurs courts métrages, Ciro Guerra réalise son premier long en vidéo noir et blanc en 2004 (La Sombra del caminante). Trois ans plus tard, il est sélectionné par l'atelier de la Cinéfondation avec son projet Los Viajes del viento (Les Voyages du vent). Le film, présenté à Un certain regard lors du Festival de Cannes 2009, révèle aux yeux du monde ce jeune cinéaste formaliste et enchanteur.

Il sera de retour sur la Croisette en 2015 avec L'Etreinte du serpent, romanesque road movie en pirogue qui repart avec le prix CICAE de la Quinzaine des Réalisateurs puis vaut à Ciro Guerra une nomination à l'Oscar du meilleur film étranger. On peut aisément imaginer que son histoire d'amour avec Cannes ne s'arrêtera pas là.

Jessica Hausner (née en 1972, Autriche)
En 1996, Jessica Hausner se fait remarquer avec son court métrage Flora primé à Locarno. Trois ans plus tard, son moyen métrage Inter-view (portrait d'êtres décalés et solitaires) a les honneurs de la Cinéfondation d'où il repart avec une mention spéciale. La jeune réalisatrice affirme son ambition de "décrire le déséquilibre et l'arbitraire", obsession que l'on retrouve dans son premier long métrage, Lovely Rita, sélectionné à Un certain regard en 2001.

Elle reviendra quatre fois par la suite : deux fois en sélection officielle (toujours à Un Certain regard) avec Hotel (2004) et Amour fou (2014) et deux fois en tant que membre du jury : de la Cinéfondation et des courts métrages en 2011 et du Certain regard en 2016. En parallèle, elle travaille sur les projets des autres au sein de la maison de production Coop 99 qu'elle a fondée avec d'autres talents autrichiens.

Juho Kuosmanen (né en 1979, Finlande)
Fort de deux sélections par la Cinéfondation et d'une à Un certain regard, Juho Kuosmanen peut s'enorgueillir d'un sans faute, puisque chacun de ses passages sur la croisette lui a valu un prix. En 2008, il remporte le 3e prix de la Cinéfondation avec son court métrage Signalisation des routes (Kestomerkitsijät) puis remet le couvert deux ans plus tard avec Taulukauppiaat qui remporte le premier prix de la Cinéfondation.

De retour en 2016 avec son premier long métrage, le cinéaste finlandais séduit le jury d'Un certain regard présidé par Marthe Keller et repart avec le Prix principal de la section. Dans un noir et blanc classieux, Olli Mäki raconte un épisode célèbre de l'histoire de la boxe finlandaise. Biopic qui ne dit pas son nom, il joue sur le décalage du personnage et des situations pour dresser un portrait mi-mélancolique, mi-humoristique qui flirte avec le feel good movie. Aki Kaurismaki ayant annoncé dernièrement sa volonté de mettre un terme à sa carrière de réalisateur, on peut se consoler en se disant que la relève est d'une certaine façon assurée.

Nadine Labaki (née en 1974, Liban)
A la résidence de la Cinéfondation (9e session en 2004-2005), Nadine Labaki, par ailleurs actrice et productrice d'émission, prépare son premier long-métrage, Les voleuses. Finalement réalisé en 2006, sous le titre Caramel, il sera sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs en 2007, et deviendra le plus grand succès international du cinéma libanais.

En 2011, la fable douce amère Et maintenant on va où est présentée à Un certain regard. La réalisatrice participe ensuite au film collectif Rio, I love you (2014) avant de s'éloigner quelque peu des plateaux de tournage. En 2016, elle réapparaissait d'ailleurs sur la liste d'opposition Beirut Madinati (Beyrouth ma ville) lors des élections municipales.

Joachim Lafosse (né en 1975, Belgique)
Après un passage à Locarno avec Tribu, à Angers avec Ça rend heureux et à Venise avec Nue propriété, Joachim Lafosse est sélectionné à l'atelier de la Cinéfondation en 2005. Il y accompagne Elève libre, oeuvre majeure dans sa filmographie, qui sera présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en 2008.

Il reviendra en 2012 avec A perdre la raison (Prix d'interprétation féminine Un Certain Regard Ex-aequo) et en 2016 avec L'Economie du couple (Quinzaine des Réalisateurs). Les chevaliers blancs, sélectionnés à San Sebastian en 2015, lui vaut quant à lui la coquille d'argent du meilleur réalisateur en 2015. On est impatient de le retrouver sur la Croisette, en lice pour la Palme d'or.

Nadav Lapid (né en 1975, Israël)
Nadav Lapid fait partie des rares cinéastes à avoir été sélectionné deux fois à la Cinéfondation : d'abord en 2004 pour le film collectif Proyect gvul, puis en 2006 avec son film de fin d'études La Copine d'Emile. L'année suivante, il développe son premier long métrage Le policier dans le cadre de la résidence de la Cinéfondation avant d'être choisi pour l'atelier 2008. Le film sera récompensé d'un Prix spécial du jury à Locarno en 2011.

Son long métrage suivant, L'Institutrice, ainsi que son moyen métrage Journal d'un photographe de voyage, seront présentés en séances spéciales lors des éditions 2014 et 2016 de la Semaine de la Critique. Un profil très cannois qui devrait lui permettre de revenir prochainement en Sélection.

Lucrecia Martel (née en 1966, Argentine)
Une fois n'est pas coutume, Lucrecia Martel est une "cinéaste cannoise" découverte... à Berlin. Son premier film, La cienaga, est effectivement en compétition à la Berlinale 2001, où il reçoit le Prix Alfred Bauer. Dès l'année suivante, la cinéaste rejoint la résidence de la Cinéfondation qui lui permet de développer La Niña Santa. Le film sera en compétition à Cannes en 2004.

Lucrecia Martel revient ensuite en 2006 (elle est membre du jury des longs métrages) puis en 2008, avec La femme sans tête. Ses admirateurs espèrent la retrouver sur le tapis rouge cette année, avec son nouvel opus Zama adapté du roman d'Antonio Di Benedetto, mais ils devront renoncer à l'idée d'une sélection en compétition, puisque le film est coproduit par le Président du jury, Pedro Almodovar.

João Paulo Miranda Maria (né en 1982, Brésil)
Si João Paulo Miranda Maria n'en est qu'au tout début de sa carrière, il est indéniable que des fées cannoises se sont penchées sur son berceau. En 2015, il produit et réalise Command action, un court métrage singulier suivant un jeune garçon dans un marché de rue, qui est présenté à la Semaine de la Critique. L'année suivante, son film La Jeune fille qui dansait avec le diable, sur une jeune fille issue d'une famille très religieuse en quête de sa propre forme de salut, est sélectionné en compétition officielle des courts métrages et remporte une mention spéciale du jury.

Enfin, alors qu'il vient d'achever un autre court, Meninas Formicida, qui pourrait à nouveau être invité sur la Croisette, il a rejoint début mars 2017 la résidence de la Cinéfondation pour poursuivre l'écriture de son premier long métrage, Memory house. Difficile dans ces conditions d'imaginer que l'on n'ait pas rapidement de ses nouvelles. En mai 2018 ?

Kornel Mundruczo (né en 1975, Hongrie)
L'histoire entre Cannes et Kornel Mundruczo remonte à 2004, lorsque le court métrage Kis Apokrif n°2 est sélectionné à la Cinéfondation. Le jeune réalisateur hongrois, déjà auréolé d'un Léopard d'argent à Locarno pour son premier long Pleasant day en 2002, reviendra ensuite avec chacun de ses longs métrages. Ce sera d'abord Johanna (Un certain regard, 2005), une version contemporaine et musicale de la Passion de Jeanne d'Arc, puis Delta (Compétition, 2008) qu'il a écrit dans le cadre de la 7e résidence de la Cinéfondation.

Suivront Tender Son - The frankenstein project (Compétition, 2010) et White God (Un certain regard, 2014). Ce dernier lui vaudra d'ailleurs les honneurs (mérités) du Grand Prix Un certain regard. Depuis, on attend avec fébrilité son prochain opus.

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Cannes 70 : place aux jeunes avec la Cinéfondation !

Posté par cannes70, le 24 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-55. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .


Lorsqu'on pense à Cannes, on a souvent en tête l'image d'un Festival d'"habitués" qui auraient la "carte" et qui réapparaîtraient d'année en année dans une sélection ou une autre. C'est oublier bien vite que certains de ces "habitués" ont été des réalisateurs débutants révélés par le Festival. Mais c'est surtout ignorer l'important volet cannois consacré à la recherche, la découverte et l'accompagnement de nouveaux talents, et que l'on résume assez vaguement par le terme "Cinéfondation". Derrière cette appellation se cachent en réalité trois programmes distincts qui créent à eux-seuls une importante pépinière de talents.

Films d'école


L'aspect le plus connu est celui de la Sélection de la Cinéfondation qui présente chaque année pendant le Festival de Cannes entre quinze et vingt courts métrages d'école venus du monde entier, de la Bosnie-Herzégovine au Vénézuela en passant par l'Egypte, Singapour ou l'Australie. Depuis sa création par Gilles Jacob en 1998, cette section a accueilli plus de 320 films issus d'une centaine d'écoles.

« La Cinéfondation est un extraordinaire espoir pour nous tous, parce qu’elle veut dire que le cinéma a un avenir. Dans la vingtaine de films qui sont visibles à Cannes et qui arrivent du monde entier, je suis sûr qu’il y en a trois ou quatre qui vont nous révéler de grands cinéastes. Alors on sème pour l’avenir, et c’est le but de notre Cinéfondation. Elle s’impose déjà et on attend qu’elle devienne la pépinière des nouveaux talents. Rien ne compte plus pour moi aujourd’hui » expliquait Gilles Jacob en 2003 au site cineuropa.org.

Presque quinze ans plus tard, on a suffisamment de recul pour confirmer que la Cinéfondation a vu éclore depuis sa création une jolie vague de nouveaux réalisateurs passionnants à suivre, de Claire Burger à Nadav Lapid en passant par Deniz Gamze Ergüven ou Emmanuelle Bercot, tous sélectionnés avec leur film d'école, et qui depuis ont eu les honneurs d'une ou plusieurs sélections, d'une caméra d'or (Claire Burger, pour Party girl), de plusieurs César (un pour Claire Burger, deux pour Deniz Gamze Ergüven) et, en ce qui concerne Mustang, d'une nomination à l'Oscar du meilleur film étranger.

Ecriture en résidence

En parallèle, la Cinéfondation propose une résidence destinée aux jeunes réalisateurs en cours d'écriture d'un premier ou deuxième long métrage de fiction, à raison de deux sessions (de quatre mois et demi) par an. Parfois surnommé la "Villa Médicis du cinéma", ce programme créé en 2000 a déjà aidé plus de deux cents cinéastes, dont environ 60% ont pu tourner leur film. Tous sont choisis en fonction de leur parcours (courts métrages ou premier long) et de la qualité de leur projet.

Par exemple, le Srilankais Vimukthi Jayasundar a été sélectionné à la résidence en 2003 avec La Terre abandonnée qui lui a valu la caméra d'or lors de sa sélection à Un certain regard en 2005. Michel Franco a lui écrit Après Lucia (son deuxième long) lors de son passage à la résidence. Le film a ensuite remporté le Prix Un certain regard en 2012.

Dernier exemple frappant, c'est à la résidence que Laszlo Nemes a développé Le Fils de Saul, qui a ensuite gagné le Grand prix (Cannes 2015) et l'Oscar du meilleur film étranger (2016).

Projets à accompagner

Enfin, l'atelier de la Cinéfondation sélectionne, chaque année depuis 2005, une quinzaine de projets de longs métrages. L'idée est d'accompagner les réalisateurs (débutants ou plus confirmés, comme Tsai Ming-Liang sélectionné en 2007 avec son 10e film car il ne parvenait pas à financer son projet par ailleurs) dans l'élaboration pratique de leur projet, qu'il s'agisse de coproduction ou de simple recherche de financement. Cela passe concrètement par des rendez-vous organisés avec des producteurs, des distributeurs et des Fonds d'aides.


Depuis ses débuts, l'Atelier a permis le développement de 186 projets, dont 145 sont terminés et 14 sont actuellement en pré-production. Parmi les plus emblématiques, on retrouve Elève libre de Joachim Lafosse (ensuite sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs), Milk de Semih Kaplanoglu (sélectionné à Venise et annonciateur de Miel qui gagna l'Ours d'or à Berlin en 2010) ou encore Augustine d'Alice Winocour (sélectionné à la Semaine de la Critique et nommé au César du meilleur film).

Le pari est donc gagné pour la Cinéfondation, qui a réussi en moins de vingt ans à devenir un acteur incontournable dans la découverte, le suivi et l'accompagnement de nouveaux réalisateurs. Et demain ? En 2009, Georges Goldenstern, directeur de la Cinéfondation,  avouait envisager d'autres pistes pour parfaire ce travail de défrichage : "Je souhaiterais que d’autres initiatives apparaissent dans le but de continuer à aider les réalisateurs. J’ai des idées (la production, la distribution, le script doctoring, …), mais je ne sais pas encore laquelle suivre." expliquait-il à Format Court. Presque dix ans plus tard, il reste toujours beaucoup à inventer pour permettre aux nouvelles générations d'accéder au devant de la scène.

Mais puisque le sujet est vaste, rendez-vous demain ! A J-54, on vous parlera plus précisément de quinze réalisateurs passés avec succès par la Cinéfondation.

Marie-Pauline Mollaret pour Ecran Noir

Cannes 70 : Souvenirs d’un cinéphile espagnol sur la croisette

Posté par cannes70, le 22 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-57. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .


Je suis allé à Cannes pour la première fois en 2009. J’étais un étudiant barcelonais qui prenait la route avec quatre copains de classe pour se rendre au Festival. Nous avions juste une accréditation cinéphile qui nous avait été attribuée en raison de notre statut d’étudiants en cinéma. Quand je commence à écrire cet article, j’ai l’impression d’y aller à nouveau, encore une fois, et je pense à la voix de Joan Fontaine dans le début du film d’Hitchcock, Rebecca : "Last night, I dreamt I went to Manderlay again".

Nous avions récupéré nos accréditations et essayé de rentrer dans plusieurs salles avec le culot de ceux qui ne connaissent pas la hiérarchie cannoise. La désillusion fut grande quand nous nous sommes fait refouler de la salle de la Soixantième, qui est normalement destinée aux journalistes et à une partie du Marché du film. Et si nous étions venus à Cannes pour rien ? Le responsable de Cannes Cinéphiles nous avait parlé du théâtre de la Licorne, du Studio 13… mais nous voulions être présents sur la Croisette. Nous regardions avec jalousie les accréditations qui défilaient devant nos yeux : jaunes, roses, bleues… Ils allaient passer devant nous même si ça faisait déjà trois heures qu’on attendait pour accéder à la salle de la Quinzaine, au Théâtre Croisette du JW Marriott. Les trois heures de rigueur, les trois dernières avant de découvrir un nouveau film, un de plus.

Je me demande quelle est ma première image du Festival de Cannes en arrivant. Le premier film à Cannes était Tetro (Francis Ford Coppola, 2009). J’ai failli me faire refouler de cette séance également. "Faites passer deux personnes en plus." Ces deux dernières furent Sergi, un de mes amis proches, et moi. Les yeux de Vincent Gallo, fixés à jamais sur un papillon de nuit qui se bat pour sortir d’une ampoule allumée. Nous en avons parlé toute la nuit, dans des débats, une bière pas chère à la main et un sandwich en guise de repas, toujours achetés aux mêmes endroits, aux mêmes visages, aux mêmes "Vous-avez-un-accent-vous-venez-d’où ?". Nous ne savions pas exactement ce que nous faisions à Cannes, nous n’avions pas de réponse précise, mais c’était excitant, très excitant.

Parfois on se séparait : "Je vais voir le film de Ciro Guerra et tu vas voir le film de Hong Sang-soo". Le film était merveilleux ! J’ai encore des frissons quand je repense à Los viajes del viento (Les Voyages du vent, Ciro Guerra, 2009) et à la présentation de l’équipe. Le film était présenté à Un Certain Regard et les acteurs du film se sont mis à jouer du Vallenato avec leurs accordéons. Je pensais juste à sortir de la salle pour en parler avec le reste de mes copains. En sortant de la salle, ils avaient aperçu Hong Sang-soo et avaient commencé à le suivre pour lui parler. Apparemment, Hong Sang-soo, pas d’humeur à discuter, commença à accélérer la marche. Finalement, ils l’avaient perdu de vue…

Scorsese’s surprise

Nous essayions pour la première fois de rentrer dans la salle Debussy, sur la Croisette. On percevait, de loin, les visages des journalistes espagnols, avec leurs accréditations respectives qui pendaient à leurs cous. Ces journalistes avaient contribué, sans le savoir, à encourager nos premières passions cinéphiles. "Gorina, som catalans. Què tal la nova de Lars Von Trier ?" (Gorina, nous sommes catalans. C’était bien le nouveau film de Lars Von Trier ?). Àlex Gorina, critique de cinéma, nous sourit et répondit : "Ah, salut. Bon, comme-ci comme ça. Ce n’est pas son meilleur film. Vous allez voir". On souriait malgré notre déception. Pas question qu’un film aussi attendu qu’Antichrist ne soit pas excellent ! Il nous a fallu attendre le lendemain pour avoir la possibilité de le voir.

Entretemps, nous avons réussi à entrer dans la salle Debussy, alors qu’on ne s’y attendait absolument pas. Les agents d’accueil nous demandèrent de nous installer au deuxième rang, histoire de remplir les sièges vides. Nous allions voir la restauration du film Red shoes (Les chaussons rouges, Michael Powell et Emeric Pressburger, 1948). Thierry Frémaux monta sur scène pour annoncer l’arrivée de Martin Scorsese, qui présenta la séance. Je crois bien que c’était une surprise. Martin Scorsese ! Quelqu’un dans le public cria : "We love you, Marty !". "Merci, merci. Speaking of love… ", répondit-il. Juste derrière nous étaient assis Ang Lee, Tilda Swinton et Thelma Schoonmaker, la merveilleuse monteuse des films de Marty.

Le plus fascinant (et perturbant) de notre première visite à Cannes fut le plaisir complètement fétichiste qu’on expérimentait juste à être là. On ne faisait rien de particulier : on regardait des films, on mangeait, on parlait cinéma, on buvait. Au final, on se retrouvait seuls, face à l’écran, et on se laissait bercer par ces images désirées, ces bouts de mémoire qui sont ancrés en nous pour toujours.

Rêve de cinéma

Je me souviens de la projection de La Terre de la Folie de Luc Moullet à la Quinzaine. C’était la séance de 9h du matin, comme à l’école. Luc Moullet était présent dans la salle et je me souviens de ce film avec beaucoup de tendresse car c’est le premier film durant lequel je me suis assoupi pour me noyer dans un cauchemar. Je tombais du ciel pour me retrouver dans un siège au troisième rang. La sensation de me réveiller devant un écran dont jaillissaient des images en perpétuel mouvement me rassura. Je n’avais pas besoin de rester éveillé. Je pouvais continuer à dormir tranquille. Malgré mon sommeil, les bobines de la pellicule continueraient à tourner avec acharnement.

Miquel Escudero Diéguez de Critique-Film

Cannes 2017 : Cristian Mungiu présidera le jury des courts métrages et de la Cinéfondation

Posté par MpM, le 22 mars 2017

C'est le réalisateur, scénariste et producteur roumain Cristian Mungiu qui présidera le Jury de la Cinéfondation et des Courts Métrages en mai prochain à Cannes.

Son histoire était déjà intimement liée à celle du Festival puisqu'il y a remporté une Palme d'or (en 2007, avec son deuxième long métrage 4 mois, 3 semaines, 2 jours), un Prix du scénario et de l’interprétation féminine (Au-delà des collines en 2012) et un Prix de mise en scène (l'an passé, pour Baccalauréat). Il a également fait partie du jury de Steven Spielberg en 2013.

Dans le cadre de ses nouvelles fonctions, le représentant de la Nouvelle vague roumaine (qui succède à Naomi Kawase) devra décerner la Palme d'or du court métrage ainsi que les prix de la CInéfondation.

Selon le communiqué du Festival de Cannes, le futur président a déclaré : "Reconnaître la valeur, l’originalité, dans le cinéma n’a jamais été facile. Reconnaître la valeur de très jeunes cinéastes, c’est encore plus difficile. Mais la Cinéfondation est connue pour avoir réussi à le faire avec grande efficacité. La Cinéfondation a toujours donné aux jeunes cinéastes l’aide et la reconnaissance dont ils avaient besoin en tout début de carrière afin qu’ils s’expriment avec courage et qu’ils puissent trouver leur voix. Je souhaite que ça continue pendant longtemps avec la même efficacité et je suis fier d’être associé à cette démarche."

De son côté, Gilles Jacob, président de la Cinéfondation, lui a rendu un hommage vibrant : "Cristian Mungiu fait glorieusement partie de cette école roumaine que Thierry Frémaux a mise en valeur dès les années 2000. Il suffit de voir l’intelligence et les ramifications interactives d’un scénario comme Baccalauréat pour reconnaître que Cristian est l’examinateur rêvé pour faire passer le bac du Festival, c’est-à-dire la Cinéfondation et les courts métrages. Comme titrait le grand Dreyer dans un de ses courts, en 48 : Ils attrapèrent le bac… Bonne chance aux candidats !"

Cannes 70 : de Jeanne Moreau à Monica Bellucci, maîtresses et maîtres de cérémonie

Posté par cannes70, le 21 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-58. Et pour retrouver le début de la série, c'est par .


La nouvelle vient de tomber : pour son 70e anniversaire, le Festival de cannes fait revenir l'actrice Monica Bellucci dans le rôle particulièrement convoité de maîtresse de cérémonie. Chaque année, c'est en effet la maîtresse (ou le maître) de cérémonie qui donne le ton au Festival en ouvrant le bal de sa douce voix et/ou avec son charisme. À elle (ou lui) la lourde tâche d'animer les cérémonies d'ouverture et de clôture avec charme, humour et grâce. Pour une fois, ce rôle est majoritairement tenu par des femmes (#girlspower ou banal effet glamour ?), à savoir dix-sept femmes "MC" contre seulement quatre hommes en 24 ans.

Alors que le Festival existe depuis 1946, la fonction de maître de cérémonie n'a été créée qu'en 1993 (date de sa première diffusion en direct sur Canal+) avec la légende Jeanne Moreau. C'est en effet l'actrice à la voix rauque et à la beauté atypique qui a endossé le rôle pour la première fois. Rôle qu'elle a d'ailleurs tenu à nouveau en 1997.

Un maître de cérémonie se doit de capter l'attention de son auditoire tout en lui faisant passer un bon moment. C'est une sorte de chauffeur de salle en culotte de velours, en gros. C'est ainsi que souvent des acteurs de comédies ont brillé (ou donné la nausée, c'est selon) au grand palais du festival. Si Laurent Lafitte nous a offert la folle envie de nous arracher les oreilles et de nous les mettre au fion l'année dernière lors de sa présentation, Edouard Baer, lui, a su étinceler en 2008 et 2009 (deux années consécutives, cela veut tout dire). Il a su amuser le public avec subtilité à l'inverse de son camarade de 2016. Parce que oui, un maître ou une maîtresse de cérémonie devrait savoir faire rire sans devenir lourd comme tonton Marcel après quatre verres au repas de Noël.

On retiendra un autre doublé, celui de Lambert Wilson en 2014 et 2015. Lui aussi avait mêlé l'élégance, le charme et l'humour.

Certain Women

Depuis 1993, le Festival s'est indéniablement offert de nombreuses stars, avec entre autres Isabelle Huppert (1998), Charlotte Rampling (2001), Audrey Tautou (2013), Vincent Cassel (2006), Carole Bouquet (1995), Mélanie Laurent (2011),  ou encore Virginie Ledoyen (en 2002, à 26 ans) et Sabine Azéma (1996). Pourtant, parmi les maîtresses qu'il faudra retenir, certaines ont su se démarquer plus que d'autres.

La première est la brillante Kristin Scott Thomas et son magnifique discours sur la guerre des Balkans durant la cérémonie de 1999. "Cannes ne se réduit pas à sa brillance...! Il nous faudra des films encore pour lutter contre l'oubli et l'ignorance!" a-t-elle dit devant l'assemblée, ou comment une maîtresse de cérémonie a montré que le rôle du cinéma pouvait être politique, économique et d'enseigner plus de choses (et de manière honnête) que le journal de 20h.

Pour sa première fois en tant que maîtresse de cérémonie en 2003, Monica Bellucci avait elle-aussi enflammé le palais... mais d'une autre façon. Les médias n'ont donc retenu que ses formes vertigineuses. Bravo les confrères/consœurs, vous faites avancer les choses... Heureusement, vous avez l'occasion de vous rattraper cette année. Le premier qui utilise l'adjectif "pulpeuse" a perdu.

Enfin, souvenons-nous de Diane Kruger, qui, elle, cloue le bec des éternels sexistes qui oseraient comparer la fonction à un rôle de "potiche" : lors de l'édition de 2007, la comédienne utilise trois langues différentes pour animer la cérémonie, alors que l'on se tape certains hommes du gouvernement qui ne savent même pas aligner deux mots en anglais. L'actrice a même su garder son calme et sa prestance lorsque son télésouffleur ne fonctionnait plus et a ricané devant l'actrice chinoise Maggie Cheung qui a failli se casser la figure en marchant sur sa robe à la manière de Jennifer Lawrence aux Oscars 2013.

Intelligente, spontanée, belle, drôle et maîtresse de cérémonie à Cannes, oui c'est possible ! Il n'y a plus qu'à prouver que ça marche aussi dans d'autres domaines...

Cynthia Hamani d'Ecran Noir

Cannes 70 : Body Snatchers, Mondo Cane, Sissi et autres incongruités de la compétition

Posté par cannes70, le 20 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-59. Et pour retrouver le début de la série, c'est par .

Lorsque l'on se replonge dans l'Histoire de la compétition du Festival de Cannes, on constate un relatif équilibre entre les chefs-d’œuvre incontestés, les films parfois magnifiques hélas oubliés que l'on (re)découvre à l'occasion d'une restauration (ne citons que Amour de Karoly Makk l'an dernier) et les nanars ou ratages complets... Intéressons-nous ici à un autre type de longs-métrages : les films dont la présence sur le moment - ou a posteriori - possède quelque chose que l'on peut qualifier d'«incongru», tant ils sont éloignés des multiples profils du long-métrage dit «cannois». On pourrait les résumer, après les avoir vus, à cette phrase : «Ah, c'était en compétition, ça ?, hum, étonnant». Évidemment, cette sélection d'incongrus pourra elle-même paraître... incongrue.

L'invasion des profanateurs de palmes d'or

Commençons avec Body Snatchers, le seul film, encore aujourd'hui, étrangement, d'Abel Ferrara à avoir connu les honneurs de la compétition, en 1993. Il s'agit d'une œuvre de commande de la Warner dont le budget confortable de plus de quinze millions de dollars a permis au cinéaste de signer l'une de ses plus belles œuvres visuellement, avec des couleurs et des luminosités magiques et oppressantes, signées Bojan Bazelli. Un style graphique qui se mariait bien avec les images de Stuart Dryburgh pour la Palme d'or de cette année là, La Leçon de piano de Jane Campion. Si ce film détonne par rapport à des sélections plus traditionnelles de la compétition, c'est dans son registre de terreur pure, l'horreur ou l'épouvante n'ayant guère droit de cité sur le tapis rouge, surtout en compétition. On peut citer notamment L'Obsédé de William Wyler ou Possession d'Andrzej Zulawski (tous deux primés pour leurs acteurs, au passage) mais les exemples restent très rares.

Dans le huis-clos d'une petite base militaire, les êtres humains sont remplacés dans leur sommeil par des entités venues d'ailleurs. Seule subsiste leur enveloppe extérieure, leur humanité et leur capacité à ressentir étant effacées. «Where are you gonna run, where are you gonna hide», ces quelques mots annihilant toute forme d'espoir pour les rares rescapés sont prononcés avec froideur et un fatalisme certain par une brave mère de famille interprétée avec un calme sinistre par Meg Tilly dans l'une des scènes les plus glaçantes du cinéma d'effroi de ces dernières années. Une présence enthousiasmante dans la compétition mais très inattendue, à l'époque déjà et encore un peu plus avec le recul. Bad Lieutenant avait été présenté hors-compétition un an plus tôt. Peut-être une volonté de rattraper cette impression d'un rendez-vous manqué avec un grand auteur au sommet de son art ?

En 1962, un concurrent s'est durablement installé dans la mémoire des cinéphiles adeptes d'un cinéma différent, pour le moins. Mondo Cane de Gualtiero Jacopetti, Paolo Cavara et Franco Prosperi est d'abord connu pour son thème mythique signé Riz Ortolani et Nino Oliviero, cité ensuite aux Oscars. Ce film semi-documentaire possède une forme inédite : un assemblage de scènes présentées comme prises sur le vif mais plusieurs ont en réalité été retournées selon le bon vouloir des réalisateurs pour asséner un propos un poil douteux, vaguement réactionnaire. Le but était surtout de titiller les bas instincts du spectateur en quête de sensations fortes, à renfort de scènes d'une violence extrême ou dénudées, présentées comme sociologiques ou ethnographiques, au sein de populations dites sauvages, de préférence en Afrique.

Le succès aidant, un sous-genre, le Mondo, est né et connaîtra de multiples exemples qui, avec plus ou moins de bonheur, exploiteront les misères du monde pour soit-disant les dénoncer. Avec Cannibal Holocaust, Ruggero Deodato, toujours sur une musique d'Ortolani, fera dériver ces productions vers un autre format, le found footage. Le film choqua l'éminent spécialiste et historien Jean Douchet : «Il faut une certaine dose d'impudeur pour défendre une telle conception, je ne dis pas du cinéma, mais simplement d'un film. Gualtiero Jacopetti, s'étant retrouvé à quarante ans infirme par accident après avoir été un célèbre playboy, estime en conséquence que la vie est une chienne de vie et le monde une vaste poubelle» dans les Cahiers du Cinéma n° 132.

Les Inconnus de Cannes


L'Inconnu de Shandigor de Jean-Louis Roy parodie le cinéma d'espionnage. Totalement à part, cette production à la limite de la série Z a dû désarçonner les jurés de 1967 parmi lesquels on retrouvait, excusez du peu, Shirley Mac Laine, Sergueï Bondartchouk, Miklós Jancsó ou Vincente Minnelli. Ont-ils chantonné «Bye Bye Mister Spy» comme Serge Gainsbourg, mélomane chef d'un groupe d'espions tous chauves ? Cette pépite volontairement particulière, dont certaines scènes ont été tournées devant la cathédrale de Gaudi à Barcelone, fut repêchée par L'Étrange Festival en 2010.

Daniel Emilfork au physique si captivant est un savant infirme et un peu fou qui a inventé l'Annulator, un système capable de désamorcer les armes nucléaires, ce qui ne manque pas de susciter la convoitise des Américains et des Russes mais aussi de ces étranges espions chauves menés par le Poinçonneur des Lilas. L'une des très grandes curiosités de l'Histoire d'une manifestation qui a tout de même raté Jean Rollin et Jess Franco, lesquels auraient pu se reconnaître dans ce cinéma un peu déviant - où l'on retrouve Howard Vernon en ex-SS (comme d'hab) - comme on aimerait en voir un peu plus souvent sur la Croisette.

En 1972, autre surprise : l'invitation à Papa Les Petits Bateaux de Nelly Kaplan, une comédie qui correspond bien à l'esprit iconoclaste et anar de la réalisatrice de La Fiancée du pirate, en moins brillant certes, mais plutôt divertissant. Un groupe de gangsters kidnappent une riche héritière mais sont très vite dépassés, voire «trépassés» par leur «victime». Sheila White, actrice & chanteuse anglaise est très fatigante mais heureusement la troupe qui l'entoure, constituée notamment de Michael Lonsdale (avec un tee-shirt Mickey de très grande classe), Pierre Mondy, Michel Bouquet et surtout Judith Magre assurent le spectacle et nous amusent avec leurs prestations de pieds nickelés sympathiques.

Sissi ! Si, si !


Terminons enfin avec ce qui fut l'inspiration de ce texte et la source d'une immense surprise. Deux des films de cinéma les plus populaires de l'histoire du petit écran depuis presque soixante ans ont eux aussi été soumis aux votes d'un jury cannois : les deuxième et troisième volets des aventures romantiques d'un couple royal autrichien incarné par Romy Schneider et Karlheinz Böhm ! Oui, mesdames et messieurs, Sissi Impératrice en 1957 puis Sissi, face à son destin l'année suivante (faut pas gâcher) auraient pu doubler les palmes d'or de ces années là, La Loi du Seigneur de William Wyler et Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov.

Deux films très sucrés, trop, la trilogie s'achevant sur un happy end refusé dans la réalité à la princesse, violemment assassinée tout de même par un déséquilibré. Une «saga» à la popularité inaltérable, en premier lieu grâce à la charmante interprétation de Romy Schneider qui, heureusement pour la qualité de sa carrière future, rencontrera des réalisateurs plus inspirés, en premier lieu Claude Sautet qui lui offrira plusieurs chefs d'oeuvre dont Les Choses de la vie et Max et les Ferrailleurs.

On peut rajouter d'autres exemples de films plus ou moins inattendus comme l'étrange Seconds - l'opération diabolique de John Frankenheimer (1966) ou quelques films d'animation destinés à un public adulte comme Fritz The Cat de Ralph Bakshi (1974) et Le Chaînon Manquant de Picha (1980). Étrangement, aucun de ces films n'a reçu la Palme d'or !

Jetons en post-scriptum un voile pudique sur ce film de 2016 que nous ne nommerons pas (nous pensons aux familles de tous ceux qui sont impliqués) et qui s'ouvre sur ce carton qui restera dans les annales du cinéma engagé et des rétines d'un public médusé (et franchement hilare) : « La brutalité au Sud Soudan n'est comparable en Occident qu'à l'amour impossible… [des points de suspension en images fixes, roulement de tambour dans les cerveaux pour le moins surpris de la foule du Théâtre Lumière] entre un homme et une femme.». Merci, Sean, pour ce moment... incongru... Mais est-ce bien, dans le cas précis, le meilleur adjectif à employer ?

Pascal Le Duff de Critique-Film

Cannes 70 : rue d’Antibes, souvenirs du marché

Posté par cannes70, le 19 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-60.

Comme tous les « anciens » de Cannes, mes souvenirs du festival sont liés à un certain nombre de projections, de séances mémorables, de découvertes de films qui sont depuis entrés dans une certaine histoire du cinéma.

C’est ainsi que je me rappelle avoir vu à Cannes des films tels que : Blood Simple des Frères Coen, Mad Mission III de Tsui Hark, Matador de Pedro Almodovar (à cette projection, je me suis retrouvé assis à côté de John Waters !), Razorback de Russell Mulcahy, CHUD de Douglas Cheek, Endgame / Le gladiateur du futur de Steve Benson, alias Joe d’Amato, Opera de Dario Argento, Re-animator de Stuart Gordon.

Et aussi : Critters, Hellraiser, Society et des dizaines d’autres films…

Bien sûr, il ne servirait à rien de chercher ces titres dans les catalogues officiels, que ce soit ceux des sélections officielles ou des sections parallèles. Tous ces films, sans exception, étaient présentés au Marché du Film.

Durant les années quatre-vingt, et une partie des années quatre-vingt dix, le Marché était un véritable eldorado pour les cinéphiles avides de cinéma bis ou plus simplement de découvertes. Pour eux, la zone essentielle du festival n’était pas le Nouveau Palais, ni même l’ancien (toujours debout), mais la rue d’Antibes, selon un axe qui conduisait des Olympia (en bas) au Star (en haut) en passant par Le Français (dans une ruelle adjacente) et les Ambassades (aujourd’hui la Fnac).

Un véritable festival « off », marginal, déconnecté des grandes affaires « artistiques » du Palais

Le badge du Marché était alors très accessible financièrement, et certains avaient remarqué que le cinéma Olympia, destiné aux « indépendants » non rattachés au Marché « officiel », était en accès quasiment libre. C’était alors un aller-retour permanent d’un bout à l’autre de cet axe, une course effrénée et des choix aléatoires : comment choisir entre des dizaines de titres inconnus ? C’était aussi du coup un ballet permanent dans les salles. Un film pouvait se quitter au bout de dix minutes (un navet infâme) pour foncer voir ce qui se passait dans la salle d’à côté (peut être un chef d’oeuvre ?).

C’est ainsi qu’a existé durant des années un véritable festival « off », marginal, déconnecté des grandes affaires « artistiques » du Palais. De jeunes réalisateurs venaient y présenter leurs premiers slashers, parmi lesquels un certain Sam Raimi. D’autres, comme Almodovar, n’ont connu à Cannes que ce Marché, avant une reconnaissance tardive… Parfois aussi, des films découverts au hasard ont reçu un accueil enthousiaste avant de disparaître des mémoires. Qui connait une petite comédie horrifique intitulée Screamplay, unique réalisation d’un certain Rufus Butler Seder ?

On se rappelle encore les séances de minuit au Star de films gore, la brève domination de Cannon qui avait squatté les salles du marché durant quelques années, les Mad Mission et leur (faux) « Champagne Screenings » au Français, les films bis italiens systématiquement projetés à l’Olympia 6. Finalement, une année, en arrivant devant cette salle sur laquelle étaient affichés tous les films du jour, une amie s’est exclamée, catastrophée: « Il n’y a plus rien..! »

C’est que les temps avaient vite changé. Le Festival « officiel » a repris les choses en main, et entièrement centralisé le Marché. Nouvelles salles de projection à l’intérieur du « Bunker », disparition des salles du centre-ville, nouvelles règles d’inscription, de projection et d’accréditation au Marché, projections en vidéo sur les stands… la joyeuse anarchie de la rue d’Antibes ne pouvait pas convenir à l’ultra professionnalisation du Festival. Le Marché actuel draine toujours (et encore plus) de business, mais l’ordre règne et la fête est depuis longtemps finie.

Laurent Aknin de L'Avant-Scène Cinéma

Cannes 70: 70 ans de fashion faux pas

Posté par cannes70, le 18 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-61.

Le festival de Cannes a toujours fait rêver le commun des mortels avec ses strass, ses paillettes et ses stars magnifiques. Mais c'est comme tout : rien n'est parfait, et le festival a connu, connaît et connaîtra (pour le plus grand bien de notre plume et de notre quotidien) des fashion faux pas! Retour sur les fautes de goût les plus drôles et à éviter pour vos soirées (sauf si vous avez l'ambition de rentrer célibataire, auquel cas suivez le guide).

1953: Le peintre Pablo Picasso foule les marches du célèbre festival avec une veste qui rappelle papy, le dimanche devant la cheminée fumant sa pipe, aux côtés de sa femme qui a clairement confondu son dressing avec sa nappe.

1988: La Cicciolina débarque seins nus et parties intimes à peines voilées sur les marches. Aurait-elle confondu le podium des anges de Victoria's secret avec la croisette?

1991: Madonna tente de créer le buzz (ou ne s'est pas bien réveillée dans son hôtel 5 étoiles) en arrivant en dessous sur le tapis rouge. Venue présenter In Bed With Madonna (y aurait-il un lien?), un documentaire retraçant sa tournée, la madone a monté les marches avec une brassière iconique signé Jean-Paul Gaultier et une culotte taille haute à faire trembler Bridget Jones. Pour le buzz, c'est fait mais pour le goût... NON !

1995: Sharon Stone se veut princesse et déboule sur le red carpet avec une robe tellement bouffante qu'elle aurait pu camoufler tous les photographes de la croisette en dessous. Quoique les petits flasheurs professionnels auraient pu repartir avec des sacrés clichés.

1997: Luc Besson et Milla Jovovitch ont fait sensation sur le tapis rouge... enfin presque! La tenue de Mila faisait davantage penser à Halloween qu'à la fête du septième art et la belle aux yeux revolver aurait pu être confondue avec la Princesse Leia dans sa tenue d'esclave. Ce qui ferait de Luc Besson Jabba The Hutt ? (#réflexionpurementpersonnelle)

1997: La même année, Roman Polanski et son costume trop grand pour lui ont capté l'audience (il aurait pu prêter sa veste à Mila, c'était pile poil sa taille, à la demoiselle). Mr Polanski est tout de même excusable... après tour il est très difficile de s'habiller quand nous avons le diamètre corporel d'un télétubbies.

1998: L'équipe du film Taxi monte les marches tandis que nos yeux se posent instantanément sur Marion Cotillard vêtue d'une tenue blanche fantomatique et d'une écharpe plumeau qui nous a coupé la vue. Oui, la môme a eu une vie de fashion faux pas avant le glamour qu'on lui connaît désormais. Comme quoi de kebab fashion à Oscar fashion, il n'y a qu'un pas.

2001: La robe acidulée de Björk, qui faisait penser à un malabar recraché sur la croisette, a marqué cette année. Et comme un fashion faux pas n'arrive jamais seul, la belle chanteuse primée la même année pour Dancer in the Dark a continué dans le massacre visuel avec sa robe cygne (ou comment affoler un membre de la wwf myope) composée du corps d'un faux cygne et repris plus tard en moquerie dans certaines émissions américaines. Ils ont raison, mieux vaut en rire !

2005: Loana (nous ne savons toujours pas à l'heure actuelle pourquoi elle était à Cannes) monte les célèbres marches du palais avec un tissu transparent et des talons qui faisaient penser à l'époque Spice Girls mais version Journal du Hard sur Canal + les dimanches, et en crypté (faites pas genre, nous savons que vous connaissez). Pour le glamour et la classe, nous repasserons!

2015: Viann Zhang et sa robe à fleurs sponsorisée par Jardiland à attaqué nos rétines tel un gang de moustiques un soir d'été. Si nous avions un arrosoir dans nos bagages, nous l'aurions clairement utilisé sur l'actrice asiatique de The Empress of China.

2015: La même année, l'actrice humoristique Mindy Kaling est arrivée en robe rose et violette façon Bollywood, et c'est raté! Nous avons eu plus envie de la rhabiller que de lui offrir un poulet tandoori !

2015: Encore cette année (franchement, quel cru !), ce fut au tour de la mannequin et présentatrice tv d'origine russe, Elena Lenina, de lancer un sacrilège visuel au festival de Cannes. La blonde a défié la loi de Newton sur la gravité avec une coupe de cheveux phallique et extra-terrestre accompagnée d'une robe drapée façon nappes de restaurant sans chef étoilé. Nous aurions pu faire pouet-pouet sur sa tête mais nous avons préféré détourner vite le regard.

Pour les 70 ans du festival, on espère que les stars des marches nous réservent quelques cadeaux... du plus mauvais goût. Car sans ses fashion faux pas qui mettent si bien en valeur l'élégance des autres stars, Cannes ne serait paradoxalement pas si glamour.

Cynthia Hamani d'Ecran Noir

Cannes 70 : Joyeux anniversaire, Isabelle Huppert !

Posté par cannes70, le 16 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-63.


Plus que nulle autre actrice, grâce à ses choix éclectiques et sa curiosité indéfectible qui la pousse à s'intéresser aux cinéastes ambitieux, qu'ils soient déjà établis ou simplement prometteurs, Isabelle Huppert possède un lien très fort avec le Festival de Cannes. Elle apparaît dans plus d'une quarantaine de films passés sur la Croisette, dont près d'une vingtaine en compétition officielle, d'Aloïse de Liliane de Kermadec en 1975 à Elle de Paul Verhoeven en 2016. Et c'est probablement loin d'être fini !

Ça commence avec Toscan


Après des apparitions déjà marquantes dans Les Valseuses de Bertrand Blier et Dupont Lajoie de Yves Boisset, elle devient réellement familière du grand public avec deux films «cannois» : La Dentellière de Claude Goretta et un an plus tard Violette Nozière de Claude Chabrol qui lui a permis de remporter son premier prix d'interprétation mais surtout de débuter une belle amitié cinématographique avec son réalisateur. La shampouineuse et la parricide auxquelles elle prête ses taches de rousseur imposent une présence à part. Ces deux personnages montrent deux facettes bien différentes. De la fragilité dans le premier (un registre plutôt abandonné depuis), une force qui n'appartient qu'à elle dans le deuxième et que l'on retrouvera dans la suite de sa filmographie, avec de multiples variantes et évolutions.

Cette union avec Cannes est la conséquence directe de la première rencontre majeure de son parcours de comédienne, sa double histoire avec le producteur Daniel Toscan du Plantier, professionnelle autant que personnelle, évoquée dans l'ouvrage Toscan ! de Jean-Marc Le Scouarnec, récemment publié aux éditions Séguier, qui revient notamment sur la profondeur de leur lien. «Avant beaucoup d'autres, avant même le tournage de La Dentellière, Toscan a effectivement pressenti quelque chose en moi. […] Il a eu cette confiance dans la jeune actrice que j'étais». Elle prend de l'assurance à son contact. «Ma timidité, on en a longtemps rigolé avec Daniel […] Je n'étais pas très consciente des codes de représentation vestimentaire qu'une jeune actrice devait afficher. Pour autant, ma timidité disparaissait dans la sphère qui m'était la plus familière au fond : comme actrice j'ai été très tôt prête à toutes les audaces».

Gilles Jacob témoigne : «Toscan a beaucoup fait pour la carrière d'Isabelle. […] Les premières années, elle a souvent tourné grâce à lui. Il était le catalyseur : il montait des projets autour d'elle, il cherchait des rôles qui pouvaient lui convenir». Le terme Pygmalion, souvent évoqué pour définir leurs rapports, ne plaît guère, on le comprend aisément, à l'actrice : «Daniel aimait bien dire que c'était autant les producteurs qui faisaient les actrices que les actrices qui faisaient les producteurs. C'est grâce à moi qu'il a rencontré Pialat, que Chabrol est venu chez Gaumont. Le relation ne fonctionnait pas que dans un sens. Il s'est trouvé à la croisée de certains projets parce qu'ils arrivaient par moi. Le terme de Pygmalion est réducteur, et pour moi et pour lui. C'est compréhensible que notre alliance […] ait pu mener à ce genre de cliché facile, obsolète et rétrograde». Lors d'un hommage à la cinémathèque de Toulouse en 2003, elle évoquait ainsi sa mémoire : «Ce qui me manque le plus quand je pense à lui, et j'y pense plusieurs fois par jour, c'est son intelligence profonde et sa compréhension des choses et des êtres».

Une exigence de romanesque


Dans les interviews qu'elle a accordées tout au long de sa carrière, elle s'est surtout exprimée sur l'exercice de son métier, peu sur des sujets personnels. Ce qui ressort notamment est son rejet des rôles trop réalistes et sa méfiance du naturalisme. «Les sujets où je ne vois pas la possibilité d'introduire une dimension un peu mythologique me gênent» disait-elle déjà dans le numéro double de mai 1981 des Cahiers du cinéma. Au Figaro, le 14 mai 2001, elle explique avoir refusé Funny Games pour des motifs similaires : «Il n'y avait aucun romanesque, aucun espace fictionnel où les acteurs puissent s'échapper. Pour moi, l'acteur doit voir une part d'imaginaire où il puisse vivre. La plupart des films ont un scénario qui vous nourrit et vous protège. Funny games, c'était la reproduction brute et brutale de la réalité».

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