Bruno Dumont va tourner la suite de Jeannette

Posté par vincy, le 20 juillet 2018


Le 5 août, Bruno Dumont recevra un léopard d'honneur au Festival de Locarno. Il accompagnera également la projection de Coincoin et les z'inhumains, la première série dans l'histoire de la manifestation à être projetée sur la Piazza Grande.

Si Coincoin est la suite du P'tit Quinquin, la folle série diffusée sur Arte en 2014, le prochain film du cinéaste sera aussi une suite. Le Film Français annonce que Bruno Dumont démarrera le tournage de Jeanne, la suite de Jeannette, l'enfance de Jeanne d'arc, le 6 août. Le drame musical est toujours inspiré de l'œuvre de Charles Peggy et Lise Leplat Prudhomme reprend le rôle de "la Pucelle d'Orléans". Cette fois-ci, on retrouve l'héroïne au début de l'année 1429, en pleine Guerre de Cent ans. Elle a délivré la ville d'Orléans. Guerrière qui dérange, elle est faite prisonnière avant d'être livrée aux Anglais, qui vont la conduire au bûcher après son procès.

Le budget est modeste (1,2M€). Les films du Losange distribueront le film l'an prochain alors que Memento avait assuré la distribution du premier opus (qui a été nommé l'an dernier au Prix Louis-Delluc).

Locarno s’offre Dumont, Delépine et Kervern, Ethan Hawke, Hong Sangsoo et Antoine Fuqua

Posté par vincy, le 11 juillet 2018

La 71e édition du Festival de Locarno (1er-11 août 2018) aura un film français sur la Piazza Grande en ouverture comme en clôture.

Le jury de la compétition est composé de Jia Zhang-ke, président, Emmanuel Carrère, Sean Baker, Tizza Covi et Isabella Ragonese. Andreu Ujica, Ben Rivers et Laetitia Dosch seront les jurés de Cinéastes du présent. Yann Gonzalez, Deepark Rauniyar et Marta Mateus formeront le jury Pardi di domani.

Bruno Dumont recevra un Pardo d'honneur tandis qu'Ethan Hawke sera distingué par un Prix d'excellence. Quatre hommages seront rendus: les frères Taviani, Wolf-Eckart Bühler, Pierre Rissient et Claude Lanzmann.

La rétrospective annuelle sera dédiée à Leo McCarey.

Section Piazza Grande
- Les beaux esprits de Vianney Lebasque (Ouverture), avec Ahmed Sylla, Jean-Pierre Darroussin, Camélia Jordana
- Blackkklansman de Spike Lee
- Coin coin et les Z’inhumains de Bruno Dumont (série TV)
- Blaze d’Ethan Hawke
- Le vent tourne de Bettina Oberli
- Liberty de Leo McCarey
- L’ordre des médecins de David Roux
- L’ospite de Duccio Chiarini
- Manila in the claws of light de Lino Brocka
- Les oiseaux de passage de Cristina Gallego et Ciro Guerra
- Ruben Brandt, Collector de Milorad Krstic
- Seven de David Fincher
- Searching d’Aneesh Chaganty
- The Equalizer 2 d’Antoine Fuqua
- Un nemico che ti vuole bene de Denis Rabaglia
- Was uns nicht umbringt de Sandra Nettelbeck
- I feel good de Benoît Delépine et Gustave Kervern (Clôture), avec Jean Dujardin, Yolande Moreau

Compétition
- Glaubenberg de Thomas Imbach
- A family tour de Liang Ying
- Diane de Kent Jones
- La flor de Mariano Llinas
- Yara d’Abbas Fahdel
- Menocchio d’Alberto Fasulo
- Tarde para morir joven de Dominga Sotomayor
- Ray & Liz de Richard Billingham
- Gangbyub Hotel de Hong Sangsoo
- A land imagined de Siew Hua Yeo
- M de Yolande Zauberman
- Sibel de Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti
- Genèse de Philippe Lesage
- Wintermärchen de Jan Bonny
- Alice T. de Radu Muntean

Dans les autres sélections on soulignera Ceux qui travaillent d'Antoine Russbach, avec Olivier Gourmet (Cinéastes du Présent) ou le documentaire De chaque instant de Nicolas Philibert (Fuori Concorso).

Quinzaine 50 – 20 cinéastes nés à la Quinzaine des réalisateurs

Posté par vincy, le 14 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

En partenariat avec Critique-Film. Retrouvez tout le dossier ici.


La quinzaine a souvent eu du flair, soit en choisissant des réalisateurs prolifiques d'une cinéphilie peu exposée (Oliveira, Lester James Peries, Ray ...), soit en fidélisant des cinéastes "étiquettés" cannois, soit encore en sélectionnant des réalisateurs qui n'avaient qu'un ou deux longs métrages (pas forcément exportés) à leur actif (Paul Pawlikowski, Todd Solondz, Stephen Frears, Todd Haynes, Denys Arcand, Ann Hui, Atom Egoyan, Roberto Benigni, Ken Loach ...). Elle a aussi manqué les débuts de Hou Hsiao-hsien et Aki Kaurismaki, n'a jamais choisi Pedro Almodovar ou Nanni Moretti, et a souvent invité Newell, Chahine, Oshima, Fassbinder, Schroeter ou encore Carle.

Aussi la sélection suivante n'intègre pas des cinéastes passés par la Quinzaine comme Théo Angelopoulos, Abderrahmane Sissako, Ang Lee, Bong Joon-ho, Gregg Araki, Michel Ocelot, Lynne Ramsey, Werner Herzog, ou tous ceux que nous venons de citer, puisqu'on ne peut pas dire qu'ils aient été révélés par la sélection parallèle. Cependant on notera que trois d'entre eux sont en compétition pour la Palme d'or cette année. Et que certains ont reçu par la suite Palmes ou/et Oscars.

Bob Rafelson - Head (1969)
Produit et coscénarisé par Jack Nicholson, ce film musical est l'adaptation au cinéma d'une série télévisée The Monkees créée par Bob Rafelson. Le film sera un échec public. Mais avec Five Easy Pieces en 1970, nommé à l'Oscar du meilleur film, et Le facteur sonne toujours deux fois en 1980, le cinéaste deviendra à la fois culte et populaire.

Lucian Pintilie - La reconstitution (1970)
Son premier film, en 1965, Dimanche à six heures, n'avait pas connu une carrière internationale fracassante malgré ses prix à Mar del Plata. Avec ce deuxième long, le cinéaste roumain s'offre une belle exposition qui en fera une figure de proue du cinéma roumain dans la période communiste. Deux fois en compétition à Cannes par la suite, avec Un été inoubliable et Trop tard, il recevra pour Terminus Paradis un Grand prix du jury à Venise.

George Lucas - THX 1138 (1971)
C'est le premier long métrage de Lucas. Déjà dans la Science-fiction. Déjà à Cannes. Sans aucun doute cette sélection lui a conféré l'aura d'un auteur singulier, avant son American Graffiti et surtout avant Star Wars, qui le propulsera sur une autre planète du cinéma. C'est évidemment son ouvre la plus audacieuse.

Martin Scorsese - Mean Streets (1974)
C'est son troisième long métrage (après Who's That Knocking at My Door et Bertha Boxcar), mais c'est véritablement le premier à se frayer un chemin vers l'international. Mean Streets, dans la mouvance du nouveau cinéma américain initié par Coppola (qui le produit), Rafelson, Hopper, Lucas et Spielberg (tous deux avant leur passage au blockbuster), précède Alice n'est plus ici et Taxi Driver (Palme d'or deux ans plus tard). Le film révèle Robert de Niro, grâce auquel il reçoit ses premiers prix d'interprétation, et Harvey Keitel.

André Téchiné - Souvenirs d'en France (1975)
Six ans après son premier film, Pauline s'en va, primé à Venise, le cinéaste galère. Ce deuxième film si tardif, avec la présence de Jeanne Moreau en tête d'affiche et de Marie-France Pisier, qui sera césarisée l'année suivante, va lui ouvrir les portes du 7e art. Surtout, on se souvient de Pisier balançant l'une des répliques cultes du cinéma français: "Foutaises ! Foutaises !"

Jim Jarmusch - Stranger than Paradise (1984)
Quatre ans après Permanent Vacation, Jim Jarmusch débarque à Cannes avec son 2e film, une version longue d'un court métrage réalisé un an plus tôt. Il a tout juste 31 ans. Et il devient rapidement une sensation du festival. Le film obtient la Caméra d'or à Cannes et le Léopard d'or à Locarno quelques mois plus tard. Un tremplin vers la compétition puisqu'il y sera 8 fois sélectionné, emportant le Grand prix du jury pour Broken Flowers en 2005. Il n'a jamais été nommé à un seul Oscar.

Spike Lee - Nola Darling n'en fait qu'à sa tête (1986)
C'est son premier long métrage trois ans après son film de fin d'études. Le turbulent Spike Lee surgit dans la cinéphilie mondiale avec sa Nola. Non seulement ce fut un énorme succès mais il glana plusieurs prix dont celui du meilleur premier film aux Independent's Spirit Awards. Tourné en 12 jours, il insuffle un ton nouveau dans le cinéma indépendant américain. Le film sera même décliné en série tv. Et Spike Lee est de nouveau en compétition cette année.

Terence Davies - Distant voices, Still lives (1988)
Après trois moyens métrages, le romancier et réalisateur britannique dévoile la délicatesse de son style dans ce premier long. Et ce sera la découverte d'un grand auteur. Le film sera récompensé par un Léopard d'or au Locarno Festival 1988 et cité pour le César du meilleur film européen. Il emporte également le prix FIPRESCI à Cannes puis à Toronto. Davies revient de loin: faut de budget conséquent, il a du tourner le film durant les week-ends pendant deux ans.

Michael Haneke - Le septième continent (1989)
Le futur cinéaste double-palme d'or a commencé sa carrière à l'écart du Bunker. Connu dans son pays pour ses téléfilms, il arrive avec son premier long métrage dans la section parallèle. Il y présentera les deux suivants avant d'être "upgradé" en compétition pour presque tous les films qui suivront. C'est déjà le style Haneke avec cette histoire d'une famille dont la vie quotidienne n'est rythmée que par des actes répétitifs jusqu'à s'autodétruire.

Jaco Van Dormael - Toto le héros (1991)
Quatre ans avant le carton du Huitième jour en compétition, le réalisateur belge arrive à Cannes dès son premier coup (en même temps il n'a réalisé que quatre longs métrages en près de 30 ans). Après quelques documentaires et courts métrages, ce succès public autour d'une histoire existentielle et de revanche (comme tous ses films), formellement originale, récolte toutes les récompenses: Caméra d'or à Cannes, quatre prix du cinéma européen, un césar du meilleur film étranger, quatre "César" belges...

James Mangold - Heavy (1995)
Bien avant de tourner pour les studios et les méga-stars (Logan, Wolverine 2, Night and Day , Walk the Line et Cop Land entre autres), le réalisateur américain est venu discrètement présenté son premier film à la Quinzaine, quelques mois après son avant-première à Sundance. Le film, avec Liv Tyler, est dans la lignée du cinéma américain des seventies, un peu prolétaire, un peu dramatique.

Jean-Pierre et Luc Dardenne - La promesse (1996)
C'est leur troisième fiction, et les deux frères belges sont déjà auteurs de plusieurs documentaires. Pourtant, avant qu'ils ne soient consacrés par une double Palme d'or, les Dardenne surgissent en mobylette avec un néophyte, Jérémie Renier. Tout y est déjà: la classe moyenne (plutôt celle du bas), la caméra à l'épaule, la conscience morale, le dilemme biblique, la jeunesse. C'était bien la promesse d'un certain cinéma qui allait conquérir le plus grand des festivals. Le film obtient une quinzaine de prix dans le monde.

Jafar Panahi - Le ballon blanc (1995)
De retour en compétition à Cannes cette année, le cinéaste iranien condamné à ne plus tourner ni à sortir de son pays, s'est envolé dans les étoiles il y a 23 ans à la Quinzaine avec son Ballon Blanc, drame familial poétique. C'est le seul film du réalisateur qui est sorti en Iran. Caméra d'or avec ce film, Panahi enchaînera ensuite avec un Léopard d'or au Festival international du film de Locarno pour Le Miroir, un Lion d'or à la Mostra de Venise pour Le Cercle et un Ours d'or du meilleur film au Festival de Berlin pour Taxi Téhéran. Manque plus que la Palme.

Naomi Kawaze - Suzaku (1997)
Après plusieurs documentaires, dont l'écriture influera sur celles de ses fictions, la japonaise Naomi Kawase passe au long métrage avec un drame familial dans un village en déclin. Elle aussi reçoit la prestigieuse Caméra d'or à Cannes, ouvrant la voie à six sélections en compétition ou à Un certain regard. Elle est récompensée d'un Grand prix du jury en 2007 et auréolée d'un Carrosse d'or de la Quinzaine des réalisateurs en 2009.

Bruno Dumont - La vie de Jésus (1997)
Les débuts de Bruno Dumont ont commencé au milieu de la Croisette, deux ans avant son Grand prix du jury pour L'Humanité et neuf ans avant son deuxième Grand prix du jury pour Flandres. Cet abonné au Festival (Ma Loute fut en compétition) n'a jamais dédaigné revenir à cette sélection qui l'a révélé. on y a vu l'an dernier Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc et surtout la série tv P'tit Quinquin. Dumont filme déjà le Nord, la précarité, les exclus, avec des comédiens non professionnels, avec au centre un jeune chômeur qui vit chez sa mère à Bailleul dans un triangle amoureux pas joyeux. Le film recevra en plus le Prix Jean Vigo et une mention spéciale à la Caméra d'or.

Sofia Coppola - Virgin Suicides (1999)
Prix de la mise en scène l'an dernier à Cannes avec Les proies, lauréate d'un Lion d'or à venise, auteure d'un film culte et populaire (Lost in Translation, qui remis Bill Murray sur les rails et révéla Scarlett Johansson), l'héritière Coppola a fait ses premiers pas à Cannes avec un film qui a vite fait le buzz. Kirsten Dunst n'était pas encore connue. Kathleen Turner n'avait plus le glam d'antan. Pourtant cette tragédie familiale, enveloppée des mélodies mélancoliques du groupe Air, a lancé sa carrière avec des projections blindées et l'affirmation d'une cinéaste qu'il fallait suivre.

Cristian Mungiu - Occident (2002)
Dès son premier film, le cinéaste roumain arrive à Cannes, qu'il ne quittera plus d'une manière ou d'une autre: en sélection officielle, dans un jury... ou au palmarès en 2007 avec la Palme d'or, le Prix FIPRESCI pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, en 2012 avec le Prix du scénario pour Au-delà des collines et en 2016 avec le Prix de la mise en scène pour Baccalauréat. Occident est sans doute le plus "léger" de ses films, se focalisant sur l'exode des jeunes voulant partir dans la partie la plus prospère de l'Europe, dans un pays où la corruption, l'injustice et la pauvreté ne laissent pas beaucoup d'espoir...

Nadine Labaki - Caramel (2007)
En compétition à Cannes cette année avec Capharnaüm, la cinéaste libanaise, qui nous avait enchantés à Cannes avec son précédent film Et maintenant, on va où ? il y a sept ans, a d'abord fait étape à la Quinzaine avec ce premier film, le sensuel et féministe Caramel. Un salon de beauté et de coiffure de Beyrouth permettent à cinq femmes d'évoquer leurs amours (parfois infidèles) et leurs désirs (parfois tabous). Ce portrait du Liban, et de ses communautés comme de ses conflits, a charmé le Festival, et connu un joli succès public.

Xavier Dolan - J'ai tué ma mère (2009)
A quoi reconnait-on un chouchou cannois? A sa trajectoire cannoise: de la Quinzaine au Grand prix du jury de la compétition, en passant par une Queer Palm et le film chéri d'une édition (Mummy). Xavier Dolan s'est imposé dès son premier film. Les critiques se sont vite emballées autour de ce drame de la jeunesse, où l'on retrouve déjà les principaux thèmes de son œuvre et son style personnel. Anne Dorval, Manuel Tadros, Suzanne Clément sont déjà devant sa caméra. Ces 400 coups reçoivent à Cannes le prix Art et Essai CICAE et le prix de la SACD pour le scénario, puis plusieurs mois plus tard le prix du meilleur film québécois aux "César" locaux.

Damien Chazelle - Whiplash (2014)
Avant d'être le plus jeune réalisateur oscarisé pour La la Land, le cinéaste américain a débarqué avec un film faussement musical, vraiment dramatique, et totalement initiatique. Une pulsion violente autour du perfectionnisme. Le film, déjà sacré à Sundance, a fait explosé sa cote grâce à sa réception à la Quinzaine, dithyrambique, et ce quelques mois avant d'être distingué à Deauville et d'être nommé aux Oscars. Ironie de l'histoire, son scénario a été dans la fameuse Black List des grands scripts non produits et il lui a fallu réalisé un court métrage à partir d'une partie du scénario pour convaincre des producteurs. Désormais il est au firmament, parmi les noms les plus courtisés par Hollywood. Pourtant ce n'est pas le premier film de Chazelle (il en avait réalisé un quand il était étudiant). C'est cependant bien à Cannes que sa notoriété a décollé.

Jeannette, le nouveau film de Bruno Dumont en avant-première sur Arte

Posté par MpM, le 27 août 2017

C'est un beau cadeau que nous fait Arte à quelques jours de la rentrée scolaire, en diffusant en avant-première le mercredi 30 août Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc de Bruno Dumont qui sortira en salles le 6 septembre prochain. Cette déconcertante comédie musicale sur l'enfance de Jeanne d'Arc, adaptée de Jeanne d’Arc et Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc de Charles Péguy, est co-produite par la chaîne de télévision, et avait été sélectionnée à la Quinzaine des Réalisateurs lors du dernier festival de Cannes. Si le réalisateur de L'Humanité, Camille Claudel et Ptit Quinquin nous a habitués à la fois à une certaine radicalité et aux ruptures de ton les plus insolites, son nouveau film est probablement le film le plus audacieux et le plus totalement décalé de sa filmographie.

On y suit en effet une petite fille, Jeannette, qui garde ses moutons et s'interroge (souvent en chantant) sur le monde dans lequel elle vit : où est donc le Seigneur dont tout le monde attend le retour ? Pourquoi Dieu n'exauce-t-il pas les prières ? Comment lutter contre le mal universel dont sont même complices les hommes de bien ? Comment sauver tous les êtres à la fois, quand la guerre et la misère font rage ? Des questions d'ordre religieux mais aussi humaniste et même politique dont la profondeur abyssale tranche avec la jeunesse et la naïveté de celle qui les pose dans un langage bien trop précis et recherché pour son âge.

Toute la dialectique de Péguy (car tout le texte est de lui) est ainsi incarnée par un dialogue aussi charmant qu'intense entre la petite Jeanne et son amie Hauviette, la première étant dans une grande douleur qui la conduit à la rébellion, tandis que la seconde, sage et raisonnable, affirme sa totale soumission à Dieu.

On peut être un peu gêné par la démarche sans concession de Dumont (qui ajoute à ce mélange déjà hétéroclite la musique électro-baroco-heavy metal d'Igorrr et les chorégraphies endiablées de Philippe Decouflé), mais en réalité, si l'on s'abandonne à cette oeuvre sidérante par sa puissance d'évocation et sa beauté quasi mystique, c'est une réussite totale. Une oeuvre en état de grâce, telle que l'on n'en avait peut-être jamais vu, et dont la singularité envoûtante rime avec la plus grande simplicité stylistique. Décor naturel, son direct, comédiennes à la fragilité bouleversante, mise en scène dépouillée... tout ramène au texte et à la force des idées qu'il véhicule.

Un pari forcément gonflé à l'époque d'un cinéma de la surenchère et du spectaculaire à tout prix, bien que le film ne s'interdise ni les effets (les fameuses "voix"), ni l'humour plutôt tendre et le décalage permanent entre la solennité des propos et le contexte dans lequel ils s'inscrivent. L'oncle de Jeannette s'improvise ainsi rappeur tandis que la religieuse à qui elle demande conseil est incarnée par des sœurs jumelles qui tombent la cornette pour révéler une chevelure flamboyante qu'elles agitent en cadence sur fond de hard rock. Déconcertant, osé, iconoclaste... et complètement épatant. De par l'intelligence du propos d'une part, et par la fulgurance artistique du geste formel d'autre part. Comme si le cinéaste avait réussi à combiner l'exigence intellectuelle forte d'une poésie habitée avec la simplicité désarmante d'une âme d'enfant et la fantaisie d'une interprétation musicale et chorégraphique débridée et joyeuse.

Bruno Dumont lui-même parle d'un "opéra cinématographique" (qui lui seul serait capable de rendre justice aux mots de Péguy), et c'est vrai qu'il y a quelque chose de cet ordre, monumental et écrasant, dans cette Jeannette réjouissante, et quoi qu'il en soit unique en son genre. Il ne faut donc la louper sous aucun prétexte, que ce soit le 30 août sur petit écran, ou dès le 6 septembre sur le grand. Voire les deux.

Cannes 2017 : Nos retrouvailles avec Séverine Caneele

Posté par kristofy, le 24 mai 2017

Le jury du Festival de Cannes 1999 présidé par David Cronenberg (entouré de George Miller, qui présida le jury en 2016, Holly Hunter, Jeff Goldblum, André Téchiné, Dominique Blanc, Barbara Hendricks…) est particulièrement séduit par deux films : Rosetta de Jean-Pierre et Luc Dardenne qui reçoit la Palme d’or, et L'Humanité de Bruno Dumont, qui hérite du Grand prix. L’humain est d’ailleurs tellement au centre de ces histoires que le jury décide de cumuler les prix : Prix d'interprétation masculine pour Emmanuel Schotté dans L'Humanité et Prix d'interprétation féminine ex-æquo pour Émilie Dequenne dans Rosetta et pour Séverine Caneele dans L'Humanité. On oublie Tout sur ma mère, Ghost Dog ou Une histoire simple? trois grands récits mélodramatiques signés d'immenses cinéastes. Le néo-réalisme voire le post-réalisme l'emporte.

Émilie Dequenne est belge, elle avait 18 ans et c’était son premier rôle au cinéma, et depuis elle a joué dans plus d’une trentaine de films et téléfilms. Elle s'est installée dans le paysage et a obtenu quatre nominations aux César.
Séverine Caneele est belge, elle avait 25 ans et c’était son premier rôle au cinéma, et depuis ? Alors que Emmanuel Schotté a préféré ne plus faire l’acteur, Séverine Caneele avait, de son côté, le désir de continuer ce métier et de peut-être quitter l’usine où elle travaillait. Mais le cinéma ne s’est plus vraiment tourné vers elle.

Elle a quand même été l’héroïne (une prisonnière) de Une part du ciel en 2002 réalisé par Bénédicte Liénard. Peut-être que Séverine Caneele était beaucoup trop humaine pour le cinéma et ses artifices… Certains cinéastes qui cherchent des ‘natures’ lui ont malgré tout permis de continuer d’apparaître dans quelques scènes en 2004 : dans Quand la mer monte... de Yolande Moreau et Gilles Porte et dans Holy Lola de Bertrand Tavernier. Mais rien par la suite. Jusqu’à cette année.

Depuis une quarantaine d’années déjà, le réalisateur Jacques Doillon ne cesse d’étudier les sentiments, il cherche justement à explorer la nature humaine en choisissant aussi bien des acteurs confirmés que des débutants. Pour son Rodin, le sculpteur est incarné par Vincent Lindon. Izïa Higelin y est sa nouvelle muse et l’un de ses maitresses Camille Claudel, prenant la suite d'Adjani et Binoche, et Séverine Caneele interprète celle qui fût son modèle favori avant devenir sa femme, Rose Beuret. Une forte femme, terrienne, sans artifice, justement.

18 ans après son Prix d'interprétation féminine, Séverine Caneele est donc de retour au Festival de Cannes dans un film en compétition. Cela fait 13 ans qu'elle n'a pas tourné. On va enfin se rendre compte de son talent. Dans L'Humanité, elle était apparue comme un corps avec quelques scènes de nudité (et une doublure) qui avaient fait beaucoup parler d'elles. Il aura fallu bien des années pour que le cinéma par l’entremise de ce Rodin de Jacques Doillon voit Séverine Caneele comme un visage. Un come-back aussi surprenant que fascinant. Sculpté à sa mesure.

Cannes en Séries : Quand le « P’tit Quinquin » ravit la Croisette

Posté par wyzman, le 23 mai 2017

Si l'édition 2014 du Festival de Cannes a été marquée par la présidence de Jane Campion (seule réalisatrice à avoir remporté la Palme d'or) et le prix du jury ex-æquo pour Xavier Dolan (Mommy) et Jean-Luc Godard (Adieu au langage), revenons sur le cas P'tit Quinquin.

Écrite, réalisée et montée par Bruno Dumont, cette mini-série a été présentée à la Quinzaine des réalisateurs - en séance spéciale. Et alors que la polémique autour de la non-sortie d'Okja en salle est toujours d'actualité, notons qu'à l'époque personne n'avait bronché face à cette projection d'une œuvre qui ne serait jamais montrée au cinéma.

Cela étant dit, P'tit Quinquin avait pour elle d'être portée par un casting d'acteurs non-professionnels au talent certain et dont la Croisette raffole. Plus encore, il s'agissait d'une production française signée par un réalisateur qui a reçu deux fois le Grand prix du jury en compétition ! Et si le festival de Cannes continue de vouloir assumer son rôle de plus grand festival de cinéma international du monde, difficile de passer outre son petit côté chauvin. Et à un moment où les nouvelles manières de faire du cinéma étaient discutées, la présence d'une mini-série avait quelque chose de novateur.

Centrée sur les péripéties d'un adolescent vivant dans le Pas-de-Calais, P'tit Quinquin est parvenue à mélanger les genres, policier et comédie. Un mix qui, s'il est le plus souvent rentable du côté des productions de TF1 ou France 3, est rarement gage de qualité. Mais Arte a (plus que) bien fait les choses en laissant carte blanche à Bruno Dumont. L'an dernier, il est par ailleurs revenu au festival de Cannes avec Ma Loute, un film nommé neuf fois aux derniers César. Cette année, il est de nouveau à la Quinzaine, Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc.

Si quelques spectateurs ont pu regretter que P'tit Quinquin véhicule certains clichés concernant les gens du Nord, la série a été un carton d'audience pour Arte. Plus encore, la presse l'a adorée. Et pour les organisateurs du festival, c'était sans doute tout ce qui comptait : rester à la pointe de la découverte avec un programme (certes produit pour la télévision) mais de grande qualité.

Et avant le lancement du premier festival international des séries (le "Cannes du petit écran"), la Croisette se tourne cette année encore vers le petit écran. Eh oui, pour rappel, les deux premiers épisodes de la saison 3 de Twin Peaks seront diffusés le vendredi 26 mai à 16 heures et l'intégrale de la saison 2 de Top of the Lake le samedi 27 dès 13 heures. Malgré le fait que la saison 2 de P'tit Quinquin ne sera sans doute jamais projetée en avant-première au festival de Cannes, nous pouvons tout de même remercier ses programmateurs d'avoir ouvert leur sélection et permis aux critiques du monde entier de faire la connaissance de Bruno Dumont dans un autre registre que celui qu'on lui cinnaissait ! Comme quoi, derrière chaque polémique peut se cacher une bonne nouvelle...

Cannes en livres: « L’année du cinéma 2027  » pour délirer

Posté par vincy, le 21 mai 2017

Le pitch: 250 synopsis de films plus absurdes et drôles les uns que les autres, par des cinéastes réputés, inventés ou improbables. Tout est évidemment fictif.

Le style: C'est concis, ludique, mytho, parfois tiré par les cheveux ou hautement fantaisiste. Benoît Forgeard nous projette en 2027, mercredi après mercredi, avec "les films du futur à ne pas manquer". Tout un programme. Avec des étoiles pour juger de la qualité de ces films qui n'existent pas. Alors penchons-nous plutôt sur quelques chefs-d'œuvre à venir: Bien choisir ses lunettes (pour) de Bénabar, film financé par une grosse boîte d'optique, International Movie Database de Terrence Malick, avec Hugh Grant, adaptation du célèbre site web, Le cul de Bruno Dumont, où une fille hésite entre se lancer dans le porno et son amour pour la musique médiévale, A pleurer de rire qui rassemble les fragments inédits d'un film inachevé de Théo Angelopoulos, Le Pen, biopic de Mairlou Chambart avec Richard Anconina dans le rôle de l'homme politique, ou encore Trip to the End of the Night, film d'ouverture de Cannes 2027, adaptation du Voyage au bout de la nuit de Céline, par Guillaume Canet et avec Omar Sy en vedette. Et on n'oubliera pas le Casimir des frères Dardenne.

La remarque: Benoît Forgeard compile ici ses petites pastilles publiées dans un premier temps dans le magazine Sofilm.

L'année du cinéma 2027 de Benoît Forgeard. Coédité par Sofilm et Capricci le 3 novembre 2016.

Cannes 2016 : Cannes Soundtrack Awards pour Cliff Martinez et Bruno Dumont

Posté par MpM, le 23 mai 2016

soundtrack

Si l'on récompense à Cannes les meilleurs acteurs, les plus grands scénaristes et même la prestation canine la plus convaincante, la musique, elle, était jusqu'à peu injustement exclue de ces multiples palmarès. Heureusement, depuis 2012, le prix Cannes Soundtrack décerné par un jury indépendant de journalistes internationaux permet de mettre en valeur le travail primordial des compositeurs et superviseurs musicaux qui font bien plus qu'habiller un film, mais lui apportent une dimension supplémentaire permettant d'exprimer d'une autre manière les émotions et la tonalité voulues.

Après Lim Gion pour The assassin de Hou Hsiao-Hsien, c'est donc Cliff Martinez (qui avait déjà collaboré avec Nicolas Winding Refn pour Only God forgives et Drive) qui a été récompensé cette année pour la musique très expressive de The neon Demon de Nicolas Winding Refn. Tantôt lancinante et ultra-rythmée, hallucinée et délicate, elle donne au film une identité sonore forte, entre étrangeté contenue et cauchemar anxiogène. L'apport de Martinez est d'ailleurs évidente dans l'esthétique choc du film et dans la recherche formelle quasi abstraite du réalisateur danois. A noter que la bande-originale du film sera éditée à partir du 3 juin prochain.

En parallèle, le jury a décidé de distinguer Bruno Dumont pour son utilisation d'un morceau préexistant de Guillaume Lekeu, Barberine : Prélude au 2e acte, dans Ma Loute. Cette musique orchestrale fait office de thème principal décliné tout au long du film, auquel elle apporte un lyrisme étonnant, en contraste permanent avec le ton à la fois potache et fantasmagorique de cette comédie souvent outrancière.

Palmarès Cannes Soundtrack 2016

"Coup de Cœur" de la Meilleure Musique de Film Originale
Cliff Martinez pour The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

Award de la Meilleure Musique Synchronisée
Bruno Dumont pour Ma Loute

Cannes 2016 – Télex du Marché: Bruno Dumont, Joaquin Phoenix, deux belges aux USA et Paul Verhoeven à Lyon

Posté par vincy, le 13 mai 2016

- En compétition avec Ma Loute, Bruno Dumont prépare toujours la suite du P'tit Quinquin pour Arte. mais entre temps, cet été, il tournera une adaptation de Charles Péguy, Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc. Le film sera musical, chanté et dansé, et filmé dans le Nord, même si l'action se passe en Lorraine.

- Joaquin Phoenix sera un vétéran de guerre dans le prochain film de Lynne Ramsay (We need to talk about Kevin), You Were Never Really here. Le personnage qu'incarnera l'acteur américain est chargé d'extraire des filles de bordels illégaux, jusqu'au jour où cela se passe mal.

- Les réalisateurs de Black, les belges Adil El Arbi et Bilall Fallah, se lancent à l'assaut de la télévision américaine avec un drame, Snowfall, co-écrit avec John Singleton, à propos de l'épidémie de crack et de cocaïne dans le Los Angeles des années 80. La Fox les a aussi enrôlés pour réaliser The Big Fix, un film sur les matchs arrangés dans le football.

- En compétition avec Elle, film adapté d'un roman français, entièrement tourné avec des acteurs français, le néerlandais Paul Verhoeven s'intéresse désormais à une histoire qui se déroule durant la seconde guerre mondiale, au sein de la Résistance française. Lyon 1943, titre provisoire, n'en est qu'au stade le d'écriture, et se pencherait sur cette année si particulière où cohabitaient dans la même ville Jean Moulin et Klaus Barbie. Verhoeven cherche aussi à faire revivre son projet de film sur Jésus Christ, abandonné depuis bientôt dix ans.

Binoche, Luchini et Bruni-Tedeschi dévorés par Bruno Dumont

Posté par geoffroy, le 8 avril 2015

Bruno Dumont prépare son nouveau long métrage, qu'il tournera cet été pour une sortie dans un an (idéalement prêt pour Cannes 2016).

Selon le Film français, Ma Loute (Slack Bay pour l'international), qui sera distribué en France par Memento films, réunira Juliette Binoche, Fabrice Luchini, Valeria Bruni-Tedeschi et Jean-Luc Vincent. Des vedettes en tête d'affiche chez Dumont, ce n'est pas si courant. Pour être précis, hormis Camille Claudel 1915, avec, déjà, Juliette Binoche et Jean-Luc Vincent (respectivement dans les rôles de Camille et Paul Claudel), le réalisateur a toujours préféré des comédiens non-professionnels.

Le film a reçu l'avance sur recettes et bénéficie du soutien d'Arte.

Dumont qualifie son nouveau film de tragi-comédie. En 1910 dans la baie de la Slack sur la côte d’Opale), Ma Loute Bréfort, 18 ans, cueilleur de moules, pêcheur et passeur de la Slack, vit avec sa famille dont tous les membres mâles sont mystérieusement anthropophages. Les Bréfort aiment dévorer le bourgeois lillois et des environs. Les disparitions font sensation sur tout le littoral et les forces de l’ordre dont l’enquête est malmenée par un inspecteur de police quasi dément, Machin, et son adjoint Malfoy. On se croierait dans le P'tit Quinquin, série TV diffusée avec succès l'an dernier sur Arte après avoir été présentée à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes... Les Van Peteghem, une riche et snob famille de Lille, en vacances dans une villa, se mélangent aux petites gens du pays tandis que Ma Loute et sa famille les mangeraient bien. Manque de chance Ma Loute tombe amoureux de la jeune Billie Van Peteghem, ce qui va bouleverser les deux familles, ébranler leurs conventions et leurs mœurs.

Une farce noire, loin des films dramatiques auxquels Dumont nous avait habitués. le cinéaste semble vouloir changer de ton au fil de ses oeuvre