Cannes 2019 : Qui est Alice Furtado ?

Posté par MpM, le 23 mai 2019

Déjà une deuxième sélection cannoise pour la réalisatrice brésilienne Alice Furtado qui présente son premier long métrage Sick, sick, sick à la Quinzaine des Réalisateurs. La jeune femme était en effet déjà venue en 2011 avec un film d'école à mi-chemin entre réalisme et fantastique, Duel avant le soir (adapté d’une nouvelle de João Gilberto Noll), qui avait eu les honneurs de la Cinéfondation. Il mettait en scène un garçon et une fille marchant longuement dans la jungle, avant de se séparer. Leurs vies en étaient alors bouleversées.

Depuis, Alice Furtado est passée par l’école française du Fresnoy, où elle a réalisé en 16mm le court métrage La grenouille et Dieu (2013), puis l’installation River view en 2014. Elle a également travaillé sur les films des autres, en tant que monteuse, par exemple pour le long métrage d'Eduardo Williams El Auge del humano et Os son mbulos de Thiago Mata Machado, mais aussi d’assistante à la réalisation sur un court métrage de Claire Denis : Voilà l’enchaînement.

Son premier long métrage Sick, sick, sick , coproduit par la société française Ikki Films, s’annonce comme le portrait d’une jeune fille introvertie qui va tour à tour être confrontée à l’amour puis au deuil. Les premières images révèlent des visages cadrés d’assez près, et des plans envoûtants, tantôt baignés de lumière et tantôt presque crépusculaires, qui donnent follement envie d’en découvrir plus.

Cannes 2019: Nos retrouvailles avec Fernanda Montenegro

Posté par vincy, le 20 mai 2019

C’est une grande dame du cinéma brésilien (et pour le coup du cinéma mondial) qui revient par la grande porte du 7e art. La vie invisible de Euridice Gusmao de Karim Aïnouz, adaptation du roman de Martha Batalha, est sélectionné à Un certain regard, et met en vedette Fernanda Montenegro. Il y a 20 ans, l’actrice était nommée aux Oscars (la seule comédienne lusophone a avoir été nommée), un an après avoir reçu l’Ours d’argent de la meilleure actrice à Berlin pour Central do Brasil de Walter Salles, qui remporte également l'Ours d'or du meilleur film. En France, le film a attiré près de 600000 spectateurs dans les salles, le plus gros succès du cinéma brésilien dans le pays, toujours aujourd’hui.

Fille de la classe ouvrière, Arlete Pinheiro Esteves da Silva, son nom de naissance, approche des 90 ans. Elle est considérée comme la plus grande comédienne de son pays. Honorée d’à peu près toutes les breloques officielles que le Brésil compte, en plus de prix internationaux (y compris un Emmy Award), elle a traversé les décennies depuis ses début dans les années 1950, quand elle a été la première actrice à signer un contrat avec la chaîne Tupi. Vedette de « telenovelas », parmi les plus populaires (parmi lesquelles Danse avec moi, qui a fait les belles heures de TF1 dans les années 1980), Fernanda Montenegro reste l’une des personnalité les plus influentes du pays. C’est notamment elle qui a lu un poème lors de la cérémonie d’ouverture des J.O. de Rio, doublée en anglais pas une autre Lady, Judi Dench.

Grande comédienne de théâtre, cette littéraire n’a jamais cessé de jouer, de la comédie à la tragédie. Au cinéma, elle a débuté en 1965 avec A Falecida, de Leon Hirszman, où elle interprète une jeune femme obsédée par la mort, jusqu’à prévoir le moindre détail de ses funérailles. Occupée par le petit écran et les planches, elle ne tourne pas tant que ça. On la remarque chez Arnaldo Jabor dans Tudo bem, comédie catastrophe de 1978. A noter que Fernanda Torres, sa fille, a remporté le prix d’interprétation au Festival de Cannes pour le film Parle-moi d’amour du même Arnaldo Jabor. En 1985, elle figure au générique en second-rôle dans A Hora da Estrela, de Suzana Amaral, trois fois primé à Berlin et sacré à La Havane.

Il faut réellement attendre les années 1990 pour que Fernanda Montenegro prenne le cinéma au sérieux. Elle apparaît dans un court métrage de Carlos Diegues, Veja Esta Cançao, fait face à Alan Arkin dans Quatre jours en septembre, de Bruno Barreto. Le film est nommé aux Oscars et en compétition à Berlin. Puis vint Walter Salles avec Central do Brasil, où elle joue une vieille femme pieuse et revêche qui se prend d’affection pour un gamin qui cherche son père. Une performance unanimement saluée qui lui vaut une myriade de prix.

En 2004, elle frappe de nouveau avec L’autre côté de la rue de Marcos Berstein. Le film va à Berlin et San Sebastian. L’actrice est récompensée à Tribeca (New York). En 2005, dans La maison de sable de son gendre Andrucha Waddington, elle interprète trois rôles. Le film est récompensé à Sundance.

Figure engagée pour la défense de la culture, dans un pays qui est en train de couper dans toutes les aides, elle semble faire un retour. Outre La vie invisible, où elle a un rôle symbolique et qui sortira en décembre en France, elle a aussi tourné pour Claudio Assis (Piedade) et pour son beau-fils (O Juizo).

Les rencontres animées de l’été (1/6) : Nara Normande, réalisatrice de Guaxuma

Posté par MpM, le 20 juillet 2018

A l'occasion de cette pause estivale, Ecran Noir part à la rencontre du cinéma d'animation. Six réalisatrices et réalisateurs de courts métrages parlent de leur travail, de leurs influences et du cinéma en général.

Pour ce premier épisode, nous avons posé nos questions à Nara Normande, réalisatrice brésilienne révélée dès son premier film Dia estrelado en 2011, puis sélectionnée à la Quinzaine des réalisateurs en 2014 avec Sem Coração, co-réalisé avec Tião.

Au dernier festival d'Annecy, elle présentait Guaxuma, un court métrage intime sur ses souvenirs d'enfance, et la profonde amitié qui la liait à son amie Tayra. Une oeuvre délicate qui donne toute sa mesure à l'animation de sable et évoque la douceur des paradis perdus, avant de se voiler peu à peu d'une mélancolie contagieuse et profonde.

Ecran Noir : Comment est né le film ?

Nara Normande : La plage où j’ai passé mon enfance m’inspire toujours. C’était à Guaxuma, où j’ai tourné mon court précédent (Sem Coração, co-réalisé par Tião). Après la mort de mon amie d’enfance Tayra, j’ai eu envie de parler de cette plage et de cette amitié avec un rapport plus personnel.

EN : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les choix esthétiques ? Comment se sont-ils faits ?

NN : La technique que j’utilise dans mes films dépend de l’histoire que je veux raconter. Guaxuma parle des souvenirs et des rêves, et pour moi le film est arrivé naturellement comme une animation. Utiliser le sable de différentes façons me semblait un bon choix. Je n’avais  jamais travaillé avec du sable, mais j'aime découvrir des nouveaux univers et les défis me motivent.

EN : Le film traite d'un sujet intime. Comment avez-vous abordé cet aspect-là tout au long du processus ?

NN : Au début c’était dur, c’est un sujet très émouvant pour moi.  Mais il y a eu des personnes essentielles dans le processus comme Tião (consultant scénario) - qui m’a suivie depuis la première version - et Eduardo Serrano (monteur) - qui a commencé à travailler au montage depuis les premiers dessins du story-board. Ils avaient une vision plus éloignée de l’histoire et ça m’a aidée. Mais avec le temps, j’ai pu laisser l’émotion de côté et penser plus objectivement au film. J’étais tranquille quand on a commencé la tournage. La décision de laisser ma propre voix (prise juste au dernier moment) était aussi difficile, et l'actrice Maeve Jinkings, qui a fait la direction de voix, a également été essentielle pour le processus.

EN : Quel a été le principal challenge au moment de la réalisation ?

NN : Avoir la persévérance et la patience pour finir le film comme il le méritait et ne pas laisser les animateurs et animatrices perdre leur motivation. C’est un film assez compliqué techniquement, l’animation de sable est une de plus difficiles à faire - chaque personne faisait une moyenne de 5 images par jour.

EN : Quel genre de cinéphile êtes-vous ?

NN : Mauvaise ! S’il y a un film qui m’inspire, je prends des notes, je le revois souvent… mais je ne vais pas nécessairement voir toute la filmographie du réalisateur ou de la réalisatrice. C’est arrivé quelques fois, bien sûr, mais ce n’est pas commun.  Il y a beaucoup de films que je veux voir, mais j’y vais doucement. Mon père, lui, il est un cinéphile! Il connait le cinéma beaucoup mieux que moi et il m’a clairement inspirée pour travailler dans le cinéma…

EN : De quel réalisateur, qu’il soit ou non une référence pour votre travail, admirez-vous les films ?

J’aime beaucoup Lucrecia Martel et Agnès Varda, par exemple. Dans Guaxuma,  j’ai fait un hommage direct à Agnès, à ces plages. Aussi, j’ai choisi de faire le mix du son avec Emmanuel Croset, qui est le mixeur de la plupart de films de Lucrecia. J’aime le cinéma des Dardenne aussi. Ici, au Brésil, il y avait Hector Babenco (Pixote) et Andrea Tonacci (Serras da Desordem). Il y a aussi des films d’animation qui m’ont inspirée pour Guaxuma, comme les courts The man with the beautiful eyes, de Jonathan Hodgson et This Could Be Me, de Michaela Pavlátóva. Dans les longs animés, j’aime bien Persepolis. Il y a pas mal de gens qui m’inspirent !

Quel film (d’animation ou non) auriez-vous aimé réaliser ?

La Cienaga de Lucrecia Martel.

Comment vous êtes-vous tournée vers le cinéma d’animation ?

J’ai toujours aimé le cinéma, mais je n’aimais pas les films d’animation que je voyais pendant l’adolescence (je ne suis pas très partisane de l’animation 3D). J’aimais aussi sculpter des poupées, dessiner. Peu à peu j’ai commencé à découvrir les courts métrages d’animation indépendants et j’ai été fascinée. Au lycée, j’ai fait mes premiers tests de cinéma en stop motion, c’était plus facile car je n’avais pas besoin d’une grande équipe. Après, j’ai écrit mon premier film professionnel en stop motion. J’ai eu un budget pour le faire et j’appris à le réaliser pendant la production avec beaucoup de recherches et d’efforts. En 2010, j’ai commencé à travailler dans un festival international d’animation,  j’étais en charge de la programmation du festival pendant 5 ans. Encore aujourd'hui je travaille dans la programmation de quelques festivals au Brésil (surtout les programmes animés) et cette expérience est super important pour ma formation comme réalisatrice.

Comment vous situez-vous par rapport au long métrage ? Est-ce un format qui vous fait envie ou qui vous semble accessible ?

J’ai un projet de long-métrage avec Tião, co-réalisateur de Sem Coração, qui sera produit par Emilie Lesclaux (Les Bruits de Recife, Aquarius). C’est un film en prise de vues réelles inspiré de l’univers de notre court-métrage Sem Coração. J’ai un projet d’un deuxième long que je vais réaliser toute seule, c’est aussi en prise de vues réelles, mais il y a un rapport avec un monde fantastique et l’univers artistique de l’animation. Je veux réaliser un long-métrage d’animation d’ici quelques années quand j’aurai plus d’expérience. Il faut avoir un bon budget et être encore plus persévérante pour le faire et je ne suis pas prête encore.

Comment voyez-vous l’avenir du cinéma d’animation ?

Je pourrais emprunter beaucoup de chemins pour répondre votre question. Mais je vais en choisir un : je vois aujourd'hui moins de préjugés et de barrières entre le cinéma en prise de vues réelles et le cinéma animé et je pense que c’est un bon signe.  Mais le cinéma animé est encore jugé comme un genre et pas comme un moyen de raconter une histoire, soit-elle fiction, documentaire ou expérimentale. Je pense qu’il faut séparer la façon de les produire et de les financer car c’est un processus technique assez différent, mais pas la façon de les voir.

Nara Normande sur Viméo

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* Découvrir le making-of via Arte

Cannes 2018: Nos retrouvailles avec Carlos Diegues

Posté par MpM, le 12 mai 2018

Cela fait plus de trente ans que Carlos Diegues n’était pas venu présenter l’un de ses nouveaux films à Cannes. Le chef de file du mouvement du Cinema Novo (mélange de néo-réalisme italien et de Nouvelle Vague française qui apparaît au Brésil au milieu des années 50) fut pourtant en son temps un grand habitué de la Croisette.

C’est en 1971 qu’il y fit sa première apparition avec Os Herdeiros (Les héritiers), l'un de ses premiers longs métrages, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs.  Le film raconte l’histoire d’une famille brésilienne sur une période de 40 ans, ce qui permet au réalisateur de parler de l’histoire politique du pays et de ceux qui ont eu le pouvoir (ou qui pensaient l’avoir). Au générique, on retrouve notamment Jean-Pierre Léaud.

En 1978, retour à la Quinzaine avec Pluie d’été, une histoire d’amour entre septuagénaires dans un quartier pauvre de Rio. Deux ans plus tard, il décroche enfin une sélection en compétition officielle avec Bye bye Brasil, qui suit des forains proposant des spectacles aux populations les plus pauvres du Nord du pays, immédiatement suivie en 1981 d’une invitation à faire partie du jury des longs métrages.

C’est pour Carlos Diegues la décennie de la consécration, qui lui permet de revenir deux fois dans la course à la Palme d’or : en 1984 avec Quilombo et en 1987 avec Un train pour les étoiles.

Mais s’il continue de tourner régulièrement par la suite (Regarde cette chanson, Orfeu, Le plus grand amour du monde…), Cannes le boude tout au long des années 90 puis 2000. Il revient bien sur la Croisette, mais pour accompagner ses anciens films à Cannes Classics (Bye bye Brésil en 2004, Xica da Silva en 2012, ou encore le documentaire Cinema Novo, dans lequel il apparaît, en 2016) et comme membre du jury : celui de la Cinéfondation et des courts métrages en 2010, puis celui de la Caméra d’or (qu’il préside) en 2012.

Son grand retour en sélection officielle avec Le grand cirque mystique est ainsi une forme de surprise, doublée d'une excellente nouvelle. Déjà parce que l'on se réjouit de retrouver une nouvelle fois le grand réalisateur brésilien sur la Croisette, même si c'est en séance spéciale, mais aussi parce que le résumé du film laisse présager un récit romanesque à souhait, inspiré d'un poème de Jorge de Lima, et racontant l'histoire d'une famille sur cinq générations dans l'univers du cirque entre réalité, fantaisie et mysticisme.

Cannes 2018: Qui est Beatriz Seigner ?

Posté par vincy, le 12 mai 2018

Productrice, réalisatrice, scénariste, Beatriz Seigner s'est faite remarquée avec Bollywood Dream - O Sonho Bollywoodiano en 2009, première coprod brésilo-indienne. Trois actrices brésiliennes décident d'aller en Inde pour percer dans l'industrie bollywoodienne, et finalement, affrontent le fossé culturel entre leur deux pays. Le film avait fait le tour du monde des festivals.

Pourtant c'est avec un petit rôle dans un film de Walter Salles et Daniela Thomas, Une famille brésilienne (Linha de Passe), en compétition à Cannes qu'elle fait sa première apparition sur le grand écran.

Beatriz Seigner a préféré l'écriture par la suite. Outre sa première fiction et quelques courts métrages, elle scénarise le documentaire Entre la e ca qui suit des filles de l'ile d'Amparo. Elle produit aussi une série docu (On the Road with Bob Holman) et un court docu (A Kiss for Gabriela). Elle achève actuellement un autre documentaire, Between us, a secret, tourné parmi les griots d'Afrique de l'Ouest.

De quoi l'occuper jusqu'à son deuxième film, Los silencios, présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Au casting, on retrouve Enrique Diaz (vu dans Carandiru d'Hector Babenco, en compétition à Cannes en 2003).

Le film, récompensé il y a quelques semaines à Cinélatino à Toulouse, est encore une histoire de jeunesse: Nuria et Fabio arrivent à l’aube, avec leur mère Amparo, sur une mystérieuse île à la frontière entre le Brésil, la Colombie et le Pérou. Ils fuient les conflits armés Colombiens et apprennent que leur père, soit disant décédé dans un glissement de terrain causé par une compagnie pétrolière, se cache dans la maison sur pilotis dans laquelle ils emménagent. Rapidement, ils comprennent que cette île est peuplée de fantômes...

Après cela, on devrait la retrouver au générique du prochain film de Walter Salles, La Contadora de Peliculas, dont elle écrit l'adaptation du roman d'Hernan Rivera Letelier. Elle a également collaboré aux scénarios de Vazante de Daniela Thomas, Tudo o que Passamos Juntos de Sergio Machado et d'Exodus d'Hank Levine. Insatiable, elle est aussi l'auteure de la série tv Enquadro, qui tourne autour du street art de Sao Paulo.

Beatriz Seigner pense déjà à son prochain film, Dama da Noite, d'après le roman éponyme de Manoela Sawitsky (inédit en France).

Mais elle risque d'être attendue pour tout autre chose à Cannes puisque lors de la réception organisée par l'Elysée, sur une photo réunissant de nombreuses personnalités invitées au Festival de Cannes, l'artiste a fait sensation, à deux pas d'Emmanuel Macron. En pleine crise politique au Brésil, elle a écarté les bras, au premier rang, où était écrit #LulaLivre et #NobelPraLula (Lula libre / Nobel Pour Lula). Deux ans après la tribune involontaire qu'avait offert Cannes à l'équipe d'Aquarius, qui s'était érigée en symbole de la résistance au “coup d'Etat” contre Dilma Roussef. Depuis Roussef a été destituée, Aquarius renié par le gouvernement et Lula, candidat favori de la prochaine présidentielle, est en prison.

On l'a bien compris: Beatriz Seigner ne gardera pas le silence.

Quinzaine 50 : voyage dans la première édition

Posté par redaction, le 8 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

En partenariat avec Critique-Film. Retrouvez tout le dossier ici.

Les sélections des trois premières années de la Quinzaine ont dépassé à chaque fois allègrement les 50 longs-métrages. Michel Ciment, déjà présent en 1969, partage ses réserves |dans Positif numéro 107, été 1969] sur cet embouteillage dans un des rares textes de la presse cinéma à l'époque évoquant la première Quinzaine :

«Monsieur Favre Le Bret [alors président du festival] – dans le souci de renouveler sa formule, avait donné plus d'écho à la Semaine de la Critique et encouragé la Société des Réalisateurs de Films à organiser pour la première fois leur propre festival non stop (ou presque) dans un cinéma de la ville. Quelques uns des «saboteurs» de l'an dernier avaient fait amende honorable, parlaient de malentendu, tentaient de se mettre au mieux avec les notables locaux. D'autres entreprenaient cette manifestation parallèle qui avait le mérite de faire découvrir certains films peu connus ou même inconnus. Elle montrait d'une part que la SRF aidait les jeunes réalisateurs, leur fournissait une salle dont la location est coûteuse. Monsieur Favre-Lebret de son côte neutralisait d'éventuels adversaires : chacun y trouvait son compte, sous les couleurs du libéralisme. Il n'est pas sûr que cette initiative ait répondu vraiment à ses buts. Elle n'a pas manqué d'être à son tour une sélection […] alors que son originalité aurait pu être de tout montrer. Mais cette sélection n'a pas empêché la quinzaine d'encombrer un peu plus encore un programme pléthorique (plus de 400 films!). Ne gagnant ni sur le terrain de l'efficacité (comme la Semaine de la Critique qui réussit à imposer la sortie de films et trouve des échos dans la presse), ni sur celui de la doctrine (abolition du choix, présentation libre de tout produit), la Quinzaine de la SRF a certes réussi à montrer beaucoup de films gratuitement à un public nombreux, mais l'écho ne s'en est pas hélas répercuté […]».

Certes, l'écho dans la presse fut léger et certains films ont sombré dans l'oubli (ce qui arrive encore de nos jours) mais cette première édition fut néanmoins un succès, en nombres de spectateurs et dans son rôle dans l'évolution du Festival. Il y a clairement un avant et un après Quinzaine. Les films réunis par Pierre-Henri Deleau témoignent d'une vitalité de courants, de styles et de régions cinématographiques, avec des nouvelles exaltantes venues du Japon, du Brésil, de l'Italie, du Canada, de l'Est, sans oublier la France. La Cinémathèque Française a récemment proposé un fac-similé quasi intégral de la première Quinzaine. Sur les 66 longs présentés en mai 69, 57 étaient à voir ou revoir, accompagnés de seulement 4 des 42 courts-métrages vus à l'époque. Retour sur quelques unes de ces pépites.

Le hasard fait parfois bien les choses

Pour sa toute première programmation à Cannes, Pierre-Henri Deleau, premier délégué général de la quinzaine, a été la victime dans un premier temps de son manque d'expérience. Faute d'avoir signé leur formulaire de visa temporaire d'exploitation, il se retrouve dépouillé de ses deux films d'ouverture, bloqués à l'aéroport. La chance le rattrape vite, un certain Fausto Canel dont le court-métrage Hemingway est présenté à la Quinzaine, vient le voir à la demande de l'ambassadeur de Cuba. Il lui offre sur un plateau d'argent deux films de son pays.

Ce qui aurait pu être un cadeau empoisonné devient un miracle. La Première charge à la machette de Manuel Octavio Gómez est un moment de cinéma comme on voyait alors très peu, malgré les points communs sur la forme avec La Bataille de Culloden de Peter Watkins, tourné en 1964. Les deux films ont en commun d'être mis en scène comme des reportages, caméra à l'épaule, en son direct, avec interviews des protagonistes des deux bords, comme si la caméra avait été effectivement présente sur les champs de bataille pour témoigner de deux conflits bien différents, l'un datant de 1746 et situé en Angleterre, l'autre de la seconde moitié du XIXe siècle. Le procédé du reportage sur le vif facilite l'immersion et l'identification au-delà de ce qui aurait pu n'être qu'un gadget de mise en scène.

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Le cinéma brésilien perd Nelson Pereira dos Santos (1928-2018)

Posté par vincy, le 22 avril 2018

Le cinéaste brésilien Nelson Pereira dos Santos est mort le 21 avril à l'âge de 89 ans. Né le 22 octobre 1928, il est considéré comme le père du mouvement Cinema Novo. Il a aussi été le premier réalisateur élu à l'Académie brésilienne des lettres, en 2006.

A ses débuts, il a été journaliste avant de découvrir la Cinémathèque française à Paris et de rencontrer Henri Langlois. Il tourne alors son premier court documentaire, Juventude en 1950, un portrait des jeunes communistes est-allemands. Dès 1954, avec Rio, 40 Graus, il dépeint la réalité sociale de son pays, inscrite dans une histoire mouvementée et une pauvreté omniprésente, que ce soit dans les métropoles ou les zones rurales du Nordeste. Il rompt ainsi avec un cinéma brésilien coloré, entre romances et comédies. Inspiré du néoréalisme italien, faisant la jonction avec la Nouvelle Vague française, le Cinema Novo, durant près de vingt ans, aura comme figure de proue des réalisateurs aussi prestigieux que Carlos Diegues, qui sera à Cannes le mois prochain, Ruy Guerra, et Joaquim Pedro de Andrade.

Les grands festivals européens n'ont jamais cessé de présenter son œuvre. A Cannes, il est en compétition avec Sécheresses (Vidas secas) en 1964, son film le plus emblématique d’après le roman éponyme de Graciliano Ramos. Il présentera sur la Croisette L'aliéniste en 1970, L'amulette d'Ogum (O Amuleto de Ogum) en 1974 et Mémoires de prison (Memórias do Cárcere), toujours adapté d'un roman de d’après Graciliano Ramos, et présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs en 1984. Le film obtient le prix FIPRESCI. Sa dernière visite cannoise est hors compétition avec La musique selon Antonio Carlos Jobim en 2012.

A Berlin, il est quatre fois en compétition avec Fome de Amor en 1968, Qu'il était bon, mon petit Français!, film historique aux allures de documentaires, sur les débuts de la colonisation du Brésil (1971), La boutique aux miracles (Tenda dos Milagres) (1977) et La troisième rive du fleuve (A Terceira Margem do Rio) (1994).

Il adaptait souvent des romans pour trouver ses histoires. Depuis le débit des années 200, il était retourné au documentaire. Son regard critique sur la société, parfois cruel, avec des images à la lumière crue et une caméra tenue à l'épaule, illustrait la vivacité des personnages dans un monde souvent désolé. Intellectuel et engagé (très à gauche), sa dernière fiction, Brasilia 18% (2006) explorait la corruption politique, le meurtre de témoins et le blanchiment de monnaie dans une société brésilienne pourrie. Douze ans plus tard, son sujet est toujours d'actualité. Il dénonçait les injustices et accompagnaient les mouvements de la jeunesse, oscillait entre cinéma abstrait et humour séducteur. Mariant littérature et cinéma, Nelson Pereira dos Santos était sans doute un peu utopiste...

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Posté par cannes70, le 23 mars 2017

70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le Festival de Cannes. En partenariat avec le site Critique-Film, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd'hui, J-56. Et pour retrouver la totalité de la série, c'est par .


La Semaine de la Critique vient d'annoncer le nom du président de son jury 2017 : Kleber Mendonça Filho. Avec ses courts-métrages et son premier long, Les Bruits de Recife, il s'est rapidement imposé comme l'un des cinéastes les plus vibrants du cinéma contemporain, filmant magnifiquement son pays, avec une profondeur politique et sociale forte et un attachement à des personnages féminins qui résistent aux vicissitudes du monde qui les entoure et s'ancrent dans les lieux dans lesquels elles évoluent. Un ressenti conforté par son deuxième long-métrage, Aquarius, avec Sonia Braga, l'une des plus grandes actrices de l'Histoire du cinéma brésilien, qui trouvait là l'un de ses plus beaux rôles.

Le film est hélas reparti bredouille de la compétition officielle mais le cinéaste a de grandes chances d'être le premier à succéder à son compatriote Anselmo Duarte qui est, jusqu'à présent, le seul brésilien titulaire d'une Palme d'or avec La Parole donnée en 1962. Trois ans plus tôt, Orfeu Negro, très brésilien dans son «essence» artistique, recevait les mêmes honneurs, mais cette adaptation du mythe d'Orphée est l'oeuvre d'un cinéaste français (Marcel Camus) qui représentait la France.

L'an dernier encore, le documentaire Cinema Novo d'Eryk Rocha, dédié à ce mouvement révolutionnaire brésilien, fut présenté à Cannes Classics, recevant du jury de l'Oeil d'or le trophée du meilleur documentaire présentés lors du festival. Profitons de cette invitation à Kleber Mendonça Filho pour évoquer en premier lieu une année marquante pour le cinéma brésilien à Cannes : 2012 lorsque le Brésil fut honoré en tant que « pays invité » par la direction du festival.

Cinq générations réunies le temps d'une édition

Toutes les générations furent réunies, au moins virtuellement, durant les douze journées de cette 65e édition. Le vétéran de l'édition était l'un des plus grands et des plus vénérables représentants de ce cinéma : Nelson Pereira Dos Santos, né en 1928. Il était le co-réalisateur (avec Dora Jobim) d'un documentaire sur un autre grand nom du pays : The Music According to Antonio Carlos Jobim. La musique et les chansons de l'auteur des chansons Garota de Ipanema (alias The Girl from Ipanema) ou Desafinado et autres succès de la Bossa Nova s'enchaînaient dans un montage enlevé et brillant, avec des versions venues de tous pays dont la France (représentée par Lio et Henri Salvador!), les Etats-Unis avec Sarah Vaughan, Judy Garland, Ella Fitzgerald, Frank Sinatra, Sammy Davis Jr, Gerry Mulligan, Errol Garner ou Oscar Peterson mais bien sur du Brésil, avec Chico Buarque, Vinicius de Moraes (auteur de la pièce qui a inspiré Orfeu Negro, déjà mis en musique par Jobim) ou Carlinhos Brown. Aucune lassitude dans ce pot pourri, malgré la répétition des thèmes en de multiples versions, de la plus magique à la plus ringarde.

Évidemment, il ne s'agit pas de l'oeuvre la plus marquante de Nelson Pereira dos Santos qui a commencé à tourner au milieu des années 50 et avait déjà réalisé un autre documentaire, biographique, sur Jobim : A Luz do Tom. Il a participé à la compétition officielle à quatre reprises, avec notamment Sécheresses (Vidas Secas) en 1963, un chef d'oeuvre sur la misère dans les campagnes, inspiré par le néo-réalisme italien ou L'Aliéniste en 1970, satire politique dans laquelle tous les habitants d'une ville de bord de mer finissent par se retrouver dans un asile. Dans un entretien à l'AFP en 2012, Nelson Pereira dos Santos, déclarait : «Il est important que le cinéma aujourd'hui soit pluriel, à la différence de l'époque du Cinema Novo quand il y avait une polarisation thématique parce que nous devions combattre la dictature et montrer la réalité d'un Brésil que la censure voulait cacher».

La présentation de ce documentaire musical avait eu lieu en sa présence mais aussi en celle de ses compatriotes Karim Aïnouz (né en 1966, membre du jury Cinéfondation et courts-métrages) reconnu pour ses portraits de marginaux courageux, dont Madame Satã (Un Certain regard, 2002) et Carlos Diegues. Né en 1940, il est l'un des derniers grands noms du Cinema Novo encore en activité, présent à trois reprises en compétition officielle, notamment avec Quilombo en 1984. Il était présent cette année-là en tant que président du jury de la Caméra d'or mais aussi pour accompagner son film Xixa da Silva (1976) à Cannes Classics, section de patrimoine où l'on retrouvait aussi le documentaire Cabra Marcado para Morrer d'Eduardo Coutinho. Lire le reste de cet article »

5 raisons de ne pas aller voir Going to Brazil

Posté par redaction, le 23 mars 2017

Going to Brazil est un film signé Patrick mille, en salles depuis hier. A la vue du film, ona préféré ne pas perdre trop de temps. Le pitch est digne, comme souvent ces derniers temps, d'un article de magazine féminin, mixé avec le concept désormais très recherché du Very Bad Trip: "La folle aventure de trois copines invitées au mariage de leur meilleure amie au Brésil (hello Babysitting 2, non mais franchement on a combien d'amis qui ont les moyens de faire leur mariage au Brésil?!, ndlr). À peine arrivées à Rio, elles tuent accidentellement un jeune homme trop insistant (oh le méchant autochtone! Le harcèlement mérite-t-il une peine capitale?!, ndlr). Dès lors, tout s'emballe...!"

Bon déjà dans le dossier de presse, on avait un peu peur. Le comédien - cinéaste Patrick Mille, qu'on aime plutôt bien, se justifiait à coup de clichés: "Je voulais tourner à l’étranger, et je suis fou de Rio et du Brésil, qui me fascine depuis que je suis petit. J’aime les Brésiliens, leur musique, leur cinéma, leur Histoire, bien sûr leur football donc je suis allé trouver Dimitri Rassam, et je lui ai dit : c’est une comédie avec des filles, il leur arrive des bricoles , et c’est au Brésil. C’est comme ça que j’ai vendu mon film". Petite pensée aux scénaristes qui triment pour vendre leur belle histoire au fin fond du Cotentin.

Il choisit donc un casting sexy, plus jeune que dans la première version du script. Vanessa Guide, Alison Wheeler, Margot Bancilhon et Philippine Stindel ont l'avantage d'être très jolies, drôles, et pas chères.

Cependant, comme on vous l'a promis, on a décidé de vous dire pourquoi ce film ne mérite guère qu'on s'y attarde. On peut toujours y voir du énième degré dans certains gags ou certaines séquences: l'ensemble laisse un arrière-goût désagréable pour les 5 raisons suivantes.

1. Cette manie de mal jouer sur les clichés. Les Brésiliens aiment la chirurgie et l'Amérique du Sud est connue pour ses histoires de corruption. Le film ne va pas plus loin que ça et joue avec des stéréotypes datés en espérant que ça va rendre le scénario un peu plus crédible. Sauf qu'au final, on se dit que ça se passe certes au Brésil mais que l'histoire aurait pu être transposée n'importe où ailleurs, tant qu'il y a une plage, des jeunes gens beaux et riches et de la corruption !

2. Les personnes principaux sont des femmes mais c'est sexiste et misogyne. Le film explique que : 1) si tu te fais larguer, c'est forcément de ta faute (si tu es une femme) ; 2) pour être épanouie, il faut que tu baises et donc que tu sois baisée par un mec (le sexe lesbien n'étant apparemment pas une option) ; 3) les Françaises sont des cochonnes donc on peut tout faire avec elles, elles seront toujours partantes — même dans le cas d'un viol ; 4) si un mec te largue c'est sans doute parce que tu baisais mal ; 5) en cas de grossesse, ton corps est avant tout un réceptacle qui n'est plus tien mais appartient au père de l'enfant (surtout s'il est riche).

3. C'est souvent raciste. Oh ce racisme est légèrement et bien dissimulé. Mais nous n'avons pas manqué les multiples blagues raciales qui ne sont pas forcément drôles et les rares filles de couleur dans le film sont réduites à des rôles de pseudo militaires qui sont aussi des esclaves sexuelles.

4. La scène musicale est mal introduite, mal jouée et mal mise en scène. La bande de filles arrive dans une maison pleine de monde et leur hôte se lance dans un grand numéro de transformisme qui amène à une scène pro-partouze. Et comme si ça ne suffisait pas, le playback de la scène est absolument dégueulasse !

5. Il y a un mauvais traitement des corps. Les femmes sont nues pour signifier du désir sexuel, la nécessité de se reproduire ou d'arriver à la jouissance (du côté de l'homme) alors que les rares hommes nus le sont juste pour évoquer une forme d'état naturel, de retour à un mode de vie simple.

Mon film de l’année : Aquarius, œuvre libertaire et anti-libérale

Posté par vincy, le 26 décembre 2016

Parmi la quinzaine de films marquants cette année, c'est Aquarius, la fresque intime et politique de Kleber Mendonça Filho, qui me vient immédiatement à l'esprit. Sans doute parce qu'il allie parfaitement deux états d'esprit qui ne son pas dans l'air du temps. Un personnage principal, Clara, magnifié par une Sonia Braga impériale qu'on avait perdu depuis plusieurs années, revendiquant sa liberté de penser, de vivre, affirmant à la fois sa place conquise en tant que femme, assumant pleinement son indépendance, se désolant du conservatisme ambiant, et constatant que ses victoires du passé (sur le racisme, le sexisme, les droits fondamentaux) sont plus vulnérables qu'elle ne le croyait. Et puis il y a sa lutte, sa résistance même, contre un ordre établi, corrompu et cupide, déshumanisé et cynique. La destruction de son immeuble n'est pas qu'un symbole dans ce conflit. C'est un avertissement.

Ironiquement, l'histoire du film a croisé l'histoire du Brésil cette année avec un "coup d'état" institutionnel et une succession de démissions et de poursuites judiciaires dans le système politique, tous bords confondus. La crise évoquée dans Aquarius n'est qu'une infime représentation des symptômes qui gangrènent le développement du pays. D'ailleurs le pouvoir en place a fait pression pour qu'Aquarius ne représente pas le Brésil aux Oscars. Ces ultra-libéraux n'ont pas supporté la contestation des artistes et l'opposition des équipes du film (jusque sur les marches de Cannes) à leur hold-up sur la présidence et le gouvernement.

Mais ce qui épate avec cette épopée d'une veuve pleine de vigueur contre des promoteurs véreux est ailleurs: dans des séquences hors-limites, dans ce récit ample et multi-dimensionnel, dans cette incarnation chaleureuse d'une famille éclatée. Tel un feuilleton, d'une folle intelligence, on suit le temps qui passe, les rebondissements de cette sale affaire, entre le calme et les tempêtes, le sexe cru et le carpe diem. Mais si les répliques sont franches, si les nus sont frontaux, tout est contourné avec une mise en scène qui maîtrise parfaitement ses limites, n'allant jamais trop loin dans la critique, la satire, le mélo, le drame ou la dénonciation manichéenne. Car au bout de cette bataille, il y a la volonté de croire qu'on peut changer les choses, qu'on peut refuser le fatalisme. Le film est aussi riche dans sa complexité que son personnage est radieux dans l'adversité.

Evidemment, ce ne sera pas forcément le cas, et c'est là toute la beauté de l'immoralité. Après tout Aquarius fait l'éloge du désir, du souvenir, de la conscience, de la transmission. Mais c'est aussi un manifeste qui rappelle les points faibles de cette liberté tant aspirée dans un monde profondément chaotique où la loi du plus fort est aussi celle du plus riche, où l'ignorant, l'inconscient et l'aveugle sont soumis aux règles dictées par les puissants. Et malgré le propos sombre, l'œuvre demeure lumineuse de bout en bout. Pourtant, cet immeuble Aquarius est une utopie qu'on détruit. Mais tant qu'il y aura des Clara pour se tenir debout, danser et baiser comme elle en a envie, alors tout n'est sans doute pas perdu.

Mes autres coups de cœur : Mademoiselle et Carol pour leur esthétisme hypnotisant et le soufre immoral de leurs liaisons dangereuses, Ma vie de Courgette et Quand on a 17 ans car dans les deux cas Céline Sciamma prouve qu'elle traduit les émotions et sentiments de la jeunesse avec une justesse impressionnante, Diamant noir parce qu'il s'agit assurément du meilleur film noir de l'année, genre snobé par le cinéma francophone, Mekong Stories et L'ornithologue pour leurs audaces narratives où spiritualité, sexualité et nature s'entrelacent merveilleusement et Manchester by the Sea car il s'agit de loin du plus beau drame familial de l'année, aussi sobre et pudique que ténu et tragique.