La cinéphile Françoise Nyssen, nouvelle ministre de la Culture

Posté par vincy, le 17 mai 2017

Directrice des éditions Actes sud, Françoise Nyssen est la nouvelle ministre de la Culture du gouvernement français. Depuis 25 ans, Actes sud coédite avec l'Institut Lumière les livres de cinéma de l'institution lyonnaise présidée par Bertrand Tavernier et dirigée par Thierry Frémaux.

La dernière publication en date des deux éditeurs, Au travail avec Eustache : making of de Luc Béraud, vient de recevoir la semaine dernière le premier Prix du livre de cinéma, remis au CNC par un jury où se côtoyaient Yasmina Reza (présidente), Alexandre Bompard (patron de la Fnac) ou encore le journaliste François Busnel. Françoise Nyssen était d'ailleurs présente, avec Bertrand Tavernier et l'auteur, pour recevoir le prix. Ce dernier est aussi directeur de collection au sein d'Actes sud, où il sélectionne des livres qui ont été à l'origine des Westerns.

Françoise Nyssen est résolument cinéphile. Les bureaux d'Actes sud, éditeur multi-récompensé, notamment par trois prix Goncourt, sont situés au dessus d'un cinéma art et essai dans la ville d'Arles. Fan de 7e art, elle devait venir passer ses congés au Festival de Cannes, liée par son amitié avec Thierry Frémaux. Finalement, elle montera les marches en tant que ministre.

Les dossiers ne manquent pas, et notamment un qui est tout chaud sur la Croisette: la chronologie des médias et la diffusion des films sur les plateformes comme Netflix.

Diamant noir reçoit le Prix Jacques Deray 2016

Posté par vincy, le 16 février 2017

Le 13e prix Jacques Deray est attribué à Diamant noir d'Arthur Harari. Ce polar entre Paris et Anvers sur fond d'héritage, braquage et milieu diamantaire est nommé aux César du meilleur premier film et du meilleur espoir masculin (Niels Schneider). S'il a séduit à juste titre la critique, y compris dans nos rangs, le public a été peu nombreux à le voir (70000 spectateurs).

Le Prix Jacques Deray récompense le meilleur film policier français de l'année. Il sera remis le 4 mars à l'Institut Lumière de Lyon.

Pour Bertrand Tavernier, président de l'Institut Lumière, il s'agit d'un "premier film incroyablement prometteur" . Le film a été distingué "pour la singularité et l’élégance de sa mise en scène, son efficacité et son scénario digne des grands films noirs. De par son atmosphère, le jury a retrouvé l’héritage du cinéma de Jacques Deray."

Arthur Harari succède à Vincent Garenq pour L’Enquête, Frédéric Tellier pour L’Affaire SK1, Jérôme Salle pour Zulu, Philippe Lefebvre pour Une nuit, Maïwenn pour Polisse, Fred Cavayé pour À bout portant, Michel Hazanavicius pour OSS 117, Rio ne répond plus, Pascal Thomas pour Le Crime est notre affaire, Alain Corneau pour Le Deuxième souffle, Guillaume Canet pour Ne le dis à personne, Jacques Audiard pour De battre mon cœur s’est arrêté et Olivier Marchal pour 36, quai des Orfèvres.

Festival Lumière: Toujours surprenante, Catherine Deneuve dédie son prix « à tous les agriculteurs de France »

Posté par Morgane, le 17 octobre 2016

catherine deneuve prix lumiere 2016 © ecran noir / morgane postaire

Déjà sept jours passés au Festival Lumière et on se retrouve vendredi soir pour la traditionnelle soirée de Remise du Prix qui a lieu, comme chaque année, à l'amphithéâtre de la Cité Internationale. Arrivent alors pour le photo call Gustave Kervern, Pierre Lescure, Ludivine Sagnier, Gilbert Melki, Julie Depardieu, Jean-Paul Rouve, Park Chan-wook, Jerry Schatzberg, Eric Lartigau, Michel Hazanavicius, Marisa Paredes, Vincent Lindon, Roman Polanski, Bertrand Tavernier, Rod Paradot, Benoit Magimel, Emmanuelle Bercot, Quentin Tarantino, Lambert Wilson, Chiara Mastroianni et bien d'autres encore. Puis sous un tonnerre d'applaudissements et le crépitement des flashs, Catherine Deneuve fait son entrée sur la célèbre musique des Parapluies de Cherbourg.

Tout le monde s'installe, la grande dame (elle déteste qu'on l'appelle comme ça) de la soirée aux côtés de sa fille Chiara et de Roman Polanski, pas loin de Vincent Lindon et juste derrière Tarantino et Lambert Wilson. Bien entourée elle peut se laisser aller, alors qu'on le sait: Catherine D n'a jamais été très à l'aise avec les hommages.

catherine deneuve thierry fremauxThierry Frémaux monte sur scène pour "remettre un prix mais surtout célébrer quelqu'un que nous aimons!" Remerciements aux partenaires, aux cinéastes, acteurs et actrices venus de loin. A l'AFP plus tôt dans la semaine, le chef d'orchestre du festival avait expliqué ce que Deneuve avait apporté au cinéma: "Elle a montré que la liberté ne doit jamais se négocier. Sa liberté personnelle et artistique est immense. Sans jamais user du moindre artifice médiatique, elle est parvenue à affirmer une personnalité et une conduite, pour une carrière en tous points exemplaire. Elle a réinventé la condition de femme et redéfini les codes liés au star-system."

Les hommages et les cadeaux s'enchaînent. Thierry Frémaux lit un texte d'Arnaud Desplechin (Conte de Noël), retenu par le tournage de son prochain film. La plus internationale des lyonnaise Nathalie Dessay qui dit "quand j'étais petite je voulais faire Catherine Deneuve comme métier et ce soir j'en ai l'occasion" avant d'entonner une chanson des Parapluies de Cherbourg. Lambert Wilson, son partenaire dans Palais Royal!, s'empare également le micro pour chanter et se déhancher sur deux chansons des Demoiselles de Rochefort. Quentin Tarantino prend également la parole et se souvient. Il se souvient de Cannes 1994 lorsqu'il a reçu la Palme d'Or pour Pulp Fiction et que Catherine Deneuve était vice-présidente du jury. Bertrand Tavernier lui rend également un très bel hommage érudit et plein de poésie. Un haïku.

"Elle est le cinéma"

Mais la déclaration d'amour la plus émouvante est venue de la bouche et des yeux de Vincent Lindon qu'elle vient. Dans cette lettre, les mots sont magiques et quelques-uns nous restent en mémoire... "elle est toujours en mouvement. Elle incarne le cinéma, elle est le cinéma... On a toujours l'impression que vous sortez d'un film pour sauter dans un autre. Vous sortez des Parapluies de Cherbourg pour prendre le Dernier Métro et les stations défilent, Belle de Jour... et le conducteur de la rame est Jacques Demy... Gérard Depardieu a dit que Catherine Deneuve était l'homme qu'il aurait aimé être." Et ce voisin de la Place Saint-Sulpice où elle habite se rappelle: "Elle parle à toute allure comme s'il fallait se débarrasser au plus vite (...) les autres ont l'air un peu figé à côté, enfin pas tous, pas Gérard, pas Marcello", ajoutant, "Mademoiselle Deneuve vous êtes un peu plus qu'une femme (...) vous êtes tellement touchante, tellement originale, tellement rassurante."

Il évoque également l'amour de Catherine Deneuve pour l'horticulture car "rentrer à Paris sans une petite plante ça ne s'appelle pas voyager." Catherine Deneuve c'est "mettre de la vie partout, même là où il n'y en a pas... Votre vie passe avant le cinéma et c'est pour ça qu'au cinéma vous passez avant tout le monde."

"C'est assez bouleversant"

Sur scène Roman Polanski la serre dans ses bras avec un simple "Je t'aime" (plus de 50 ans nous sépare de leur film Répulsion) avant de lui remettre le 8ème Prix Lumière. Catherine Deneuve, quant à elle, est "ravie d'être ici" mais on sent qu'elle ne veut pas s'éterniser dans "cette situation exceptionnelle". "C'est assez bouleversant pour moi d'être ici ce soir, je vous remercie de m'avoir choisie, car après tout c'est un peu arbitraire de choisir une actrice." Et de finir ainsi: "dans tous les films que j'ai choisi de montrer à Lyon, il y a un film de Raymond Depardon qui s'appelle Profils paysans et je dédie ce soir ce prix que j'ai reçu à tous les agriculteurs de France." Iconoclaste, as usual. C'est sans doute le secret de sa longévité (60 ans depuis son premier film): une audace et une curiosité inégalées.

Quant au mot de la fin, c'est Tarantino qui le prononce, "Vive le Cinéma et vive la Catherine Deneuve!".

Edito: Belles de jour comme de nuit

Posté par vincy, le 13 octobre 2016

Puisque, pour la première fois, une femme va recevoir le prestigieux Prix Lumière du festival du même nom qui se déroule à Lyon en ce moment, mettons-les à l'honneur. Car la femme n'est pas forcément gâtée par le cinéma. On le voit d'ailleurs très bien dans le documentaire de Bertrand Tavernier, président de l'Institut Lumière, Voyage à travers le cinéma français. Arletty ou Jeanne Moreau en filles légères mais délaissées; Brigitte Bardot en diablesse allumeuse; Blanchette Brunoy étranglée; Simone Signoret l'honneur bafoué; Emmanuelle Riva frustrée; Romy Schneider désœuvrée; Martine Carol qui se prend une claque... Franchement, qu'ont-elles fait pour mériter ça?

Bien sûr, avec le temps, l'émancipation des femmes, mais aussi la plus forte proportion de femmes dans la réalisation, le scénario et la production, les rôles ont évolué. On peut toujours caricaturer Adjani en folle ou Huppert en névrosée, les personnages sont bien plus variés et plus nuancés. Les femmes héritent même de rôles traditionnellement donnés à un mec y compris dans des blockbusters. Mais le phénomène est assez récent. On peut constater que la femme, aujourd'hui, a un statut social plus égalitaire (La fille inconnue, Aquarius, Toni Erdmann, Victoria, Bridget Jones) même si elle doit encore lutter contre le machisme ou la phallocratie. On peut observer qu'elle se défend bien toute seule (Divines, La taularde, Miss Peregrine ou Polina). La pute n'est plus le rôle à statuette comme l'était le boxeur du côté mâle.

Les femmes ne sont plus des potiches, des belles de jour, des belle-maman ou des Sirènes du Mississipi ou d'ailleurs. En 60 ans de carrière, Catherine Deneuve a d'ailleurs été toutes les femmes: la chieuse comme la fatale, la soumise comme la vampire, la dure comme la vulnérable, la maîtresse comme l'impératrice. Une partenaire de jeu qui a su rendre fragiles ses partenaires masculins. Une femme qui a toujours eu la parole assez cash. Un symbole d'un cinéma éclectique, des comédies aux drames, du film intimiste d'auteur aux productions à gros budgets. On l'a vue vieillir, passant de la douce demoiselle des Parapluies de Cherbourg à la grand-mère libre d'Elle s'en va. Retraitée ou royale, s'amourachant d'un gorille ou marié à un homme "enceint", elle a été capable de toutes les audaces. Deneuve a accompagné la libération de la femme, à sa façon, et pas seulement en signant le manifeste des 343.

La beauté de Deneuve fut à son sommet dans Le dernier métro, à la fin de sa trentaine, et dans Indochine, douze plus tard. Qu'y a-t-il de surprenant finalement? Dans ces deux rôles emblématiques d'une filmographie interminable et impressionnante, elle est farouchement indépendante, patronne dans un milieu d'hommes, résistante au chaos du monde, indifférente en apparence aux sentiments, capable de passions périlleuses. Elle est une femme comme on les aimera toujours, régnante et romantique, affirmant sa supériorité avec un charisme irrésistible et une séduction éclatante. Attirant ainsi toute la lumière...

Voyage à travers le cinéma français, une épopée cinéphilique envoûtante

Posté par vincy, le 12 octobre 2016

A priori un documentaire de trois heures et dix minutes, cela peut faire peur. Pourtant ce Voyage à travers le cinéma français que propose Bertrand Tavernier est époustouflant et mérite qu'on s'y attarde.

Leçons érudites

En tout premier lieu parce qu'il s'agit de véritables leçons de cinéma. Un décryptage érudit de la mise en scène (il faut voir comment on nous explique la manière dont Melville faisait ses champs contre-champs), de l'écriture, du jeu d'acteur (Gabin, sa lenteur et sa maîtrise) mais aussi de la manière dont se fabrique ce 7e art si collectif et si égomaniaque. Et ce jusqu'au défuntes salles de cinéma de quartier qui ressuscitent en citant Luc Moullet. Tavernier nous explique pourquoi telle scène est réussie et comment telle séquence a été concoctée. Le réalisateur joue le rôle d'un professeur qui veut divertir son auditoire, avec des anecdotes (comment est née la gueule d'atmosphère d'Arletty, comment un décorateur transforme Un jour se lève) ou des courriers lus en voix off (Aragon louant l'esthétique de Godard).

Le tout est illustré par des dizaines d'extraits plus ou moins longs, de films classiques ou méconnus. Une odyssée inestimable ponctuée d'interviews et d'archives (dont cette engueulade mémorable entre Belmondo et Melville). "Imaginez que vous êtes au cinéma" annonce Bertrand Tavernier en préambule. Et en effet c'est un film sur le cinéma qui se déroule devant nos yeux. Mais pas seulement.

Les souvenirs personnels de Tavernier et ses choix sélectifs

Et c'est là tout le risque de ce documentaire, présenté en avant-première mondiale au dernier festival de Cannes. Car il faut expliquer sur quel axe le film, presque trop riche, tient en équilibre: d'un côté les souvenirs personnels de Tavernier, qui servent de fil conducteur. L'enfance au sanatorium (dépucelage cinématographique), l'adolescence au pensionnat (frénésie cinématographique), jeunesse active, d'attaché de presse à assistant réalisateur en passant par la défense de Henri Langlois (prise de conscience où cinéma et politique s'entremêlent). De ce point de vue, on pourrait être frustrés. Tavernier ne se dévoile pas tant que ça, et à quelques exceptions, il ne partage que des faits assez neutres qui ne sont que les étapes de sa vie.

De l'autre côté, ce voyage dans le temps n'a rien d'exhaustif, ce qui peut également être frustrant. Si la liste des cinéastes cités est longue, le film se concentre sur quelques personnalités et un certain style de cinéma. On peut imaginer plusieurs "voyages", similairement thématiques. Il le faudrait tant on reste parfois sur sa faim quand il fait d'abondantes références à Bresson, quand il flirte avec Autant-Lara, quand il éclipse des Clouzot, Verneuil ou Clément.

Fantômes et légendes

Une fois le cadre et le scénario posés, et le parti-pris assumé, le documentaire enchaîne les chapitres. Chacun est suffisamment long pour ne pas être superficiels: Jacques Becker, Jean Renoir, Jean Gabin, la musique de film (Jaubert, Kosma), Eddie Constantine, les productions de Beauregard, la bande Truffaut-Chabrol-Godard-Varda, Edmond Gréville, Jean-Pierre Melville, et Claude Sautet. Tavernier ne masque pas ses émotions: il admire sans pudeur et avec sincérité. Il est tombé dedans quand il était petit. Le cinéma qu'il fait renaître a un air de famille, avec Belmondo, Ventura, Piccoli... Il y a quelques femmes: Bardot, Moreau, Schneider, qui achève ce marathon cinéphile en s'en allant vers un hiver incertain.

Il réunit ainsi les fantômes et les légendes. Convoque les génies (qui peuvent aussi être indignes). Car il ne cache pas les zones d'ombres, ceux qui ont eut des comportements dégueulasses, les sales caractères d'êtres jamais mythiques, égratigne le scénariste Melville et le lâche Renoir. Voyage à travers le cinéma français est une aventure aussi humaine qu'humaniste. Tavernier propose un panorama d'un certain cinéma français, classique, même si toujours moderne, et assez masculin, mais il s'agit avant tout d'une série de portraits de ceux qui ont marqué le 7e art mondial, ces ambassadeurs de l'exception française.

Point de vue et images d'un monde

Car, finalement, ce que l'on retient est ailleurs. A l'image, par les films et les cinéastes/comédiens choisis, Bertrand Tavernier nous "enferme" dans une période, des années 1930 aux années 1970. Le noir et blanc domine. C'est Hôtel du nord, La grande illusion, Casque d'or, Le doulos, La bête humaine, Le jour se lève, Les 400 coups, Cléo de 5 à 7, Classe tous risques... Ça n'est ni une compilation, ni une anthologie, c'est un point de vue subjectif, amoureux, enthousiasmant d'un passionné de l'art cinématographique dans toute sa "variété", que ce soit des combats à mains nues de Constantine ou du regard de Signoret.

Or, ce voyage étourdissant est avant tout un voyage dans le temps. Un tableau de la France, celle du Front populaire, de l'Occupation, de l'après-guerre, des trente glorieuses. On voit évoluer, de Becker à Sautet, un pays, sa société, son peuple et ses métiers. Pas surprenant alors de constater que ce sont des films éminemment français qui ont été sélectionnés dans ce portfolio de prestige. On y parle de camembert, on y chante la Marseillaise, les putes sont belles et romantiques, ... Un voyage romanesque, plus balzacien que flaubertien. On y plonge comme dans un feuilleton social mais jamais vraiment dramatique..

Finalement, à l'instar des films de Melville, tout semble irréel et atemporel. Une déclaration d'amour teintée de nostalgie. Un cinéma français qui est capable de mettre "les larmes aux yeux".

Festival Lumière: Carné et sa gueule d’atmosphère, Deneuve et son Cake d’amour, Tarantino et sa Love Story

Posté par Morgane, le 11 octobre 2016

En trois jours, le Festival Lumière a déjà offert un nombre impressionnant de films et d'échanges!

Carné et son Hôtel du Nord ouvrent le bal

Samedi 8 octobre à 11h avait lieu la toute première séance de cette 8ème édition à l'Institut Lumière en présence de Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier qui, n'ayant pu être là l'année dernière pour raisons de santé, fait son retour au Festival Lumière, notamment en présentant son documentaire Voyage à travers le cinéma français (3h12 d'anecdotes et d'extraits de films... notamment le film de Carné)

Véritable puits de science cinéphile, Tavernier a bien évidemment plusieurs anecdotes au sujet d'Hôtel du Nord qu'il se fait un plaisir de partager avec nous... Pour lui c'est certes un film célèbre mais qui n'a pas toujours été apprécié à sa juste valeur. Dans l'imaginaire commun (et même de ceux qui ne l'ont pas vu), Hôtel du Nord c'est en premier lieu sa fameuse réplique "Atmosphère, atmosphère mais est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère?" Il faut savoir que cette réplique est née d'un coup de sang de Henri Jeanson, co-scénariste du film avec Jean Aurenche, envers Marcel Carné. Tavernier la raconte très bien dans son documentaire. En effet, Jeanson était dans un état d'énervement contre Carné qui, au sujet des acteurs, lui disait toujours "fais-les marcher sur les pavés mouillés, ce sera bon pour l'atmosphère", "fais-leur faire ceci, ce sera bon pour l'atmosphère" etc... Comme quoi, une réplique devenue culte, ça ne tient pas à grand chose!
Bertrand Tavernier nous parle aussi d'Annabella (Renée dans le film) qui "a une grâce, une légèreté et une véritable façon de ne pas jouer qui est très moderne", la comparant finalement à Isabelle Huppert.
Et le cinéaste nous rappelle également que c'est un des rares films de l'époque (Hôtel du Nord dâte de 1938) qui évoque la guerre d'Espagne. Jeanson avait lui-même couvert la guerre d'Espagne avec Saint-Exupéry et était un homme engagé politiquement, condamné à plusieurs reprises pour anticolonialisme, incitation au meurtre, pacifisme et autre... C'est aussi Jeanson qui s'est battu pour imposer Arletty (Raymonde) et Louis Jouvet (M. Edmond), acteurs de théâtre, auprès de Marcel Carné, qui ne choisissait que des comédiens de cinéma. Enfin, Bertrand Tavernier termine ainsi: "Le travail de Carné est d'une force et d'une invention (17 jours de tournage seulement). Chaque plan est pensé, le découpage est d'une grande fluidité. Il ne savait peut-être pas travailler sur les scénarios mais il savait incarner le film dans la mise en scène!"

Les multiples facettes de Catherine Deneuve

Ce week-end j'ai également eu l'occasion de voir Catherine Deneuve, Prix Lumière 2016, dans deux rôles très différents: en vampire chez Tony Scott et en princesse chez Jacques Demy.
Les Prédateurs, film de 1983, plante le récit d'un couple de vampires interprétés par Catherine Deneuve et David Bowie. Elle, Miriam, est immortelle, mais son ami John est brutalement frappé de vieillissement accéléré. Roman de Whitley Strieber, Tony Scott en tire son premier long métrage qui sera présenté hors compétition à Cannes. Film très marqué eighties, Tony Scott vient du monde de la publicité et ça se voit. L'esthétique est très léchée et les costumes de Catherine Deneuve, dessinés spécialement par Yves Saint-Laurent, sont sublimes. La caméra flotte au gré des rideaux de cette immense maison qui semble hors de son temps et donne un caractère onirique au film dont on ne sait plus parfois s'il est un film ou un video-clip d'1h36. Les thèmes sont nombreux. Il y a bien sur celui du temps qui passe, de la quête éternelle de jeunesse, cette peur de vieillir et de mourir. Mais en filigrane c'est aussi un véritable film de son époque avec l'apparition du sida, cette médecine qui ne peut rien contre, et puis l'homosexualité féminine qui est assez peu représentée sur grand écran. Si ce film n'a pas reçu un bel accueil à sa sortie, il est finalement devenu un film emblématique de son temps, une sorte de référence ancrée dans son époque.

On change de registre avec Peau d'âne (1970). Sept ans après Les Parapluies de Cherbourg et trois ans après Les demoiselles de Rochefort, Catherine Deneuve signe de nouveau avec Jacques Demy pour leur troisième comédie musicale. Poétique, coloré (on voit du bleu Klein - des chevaux aux visages des serviteurs - dans tout le royaume), féérique, anachronique etc... les adjectifs sont fort nombreux et s'emmêlent pour décrire ce film atypique et hors du commun qui, 45 ans après, réussit encore à parler à tous. La magie opère aussi bien chez les bambins que chez les adultes chez qui il réveille leur âme d'enfant. Les décors et les costumes son splendides et d'une inventivité qui fait rêver tout un chacun. Gitt Magrini a ici réalisé un véritable travail de fée, notamment pour les trois robes couleur du Temps, de la Lune et du Soleil (celle couleur du Temps a été confectionnée dans une toile sur laquelle on projette, en 16mm, l’image mouvante d’un ciel bleu). Et que dire des chansons composées par Michel Legrand et écrites par Jacques Demy? Que ce soit celle du cake d'amour ou celle de la marraine la fée, elles nous trottent fort longtemps dans la tête. De ce film on retiendra un seul mot, MAGIE. Et il est certain que celle-ci opère dans cette belle adaptation du conte de Perrault.

Quand Tarantino vient nous parler de Love Story

Quentin Tarantino a donc proposé un cycle de ses films préférés de l'année 1970. Puis il a décidé d'établir ses quartiers à Lyon pour quelques jours pour notre plus grand plaisir. Et chaque jour c'est la petite surprise de savoir à quelle séance il sera. Dimanche il a présenté Hollywood Vixens de Russ Meyer et lundi soir il était à l'Institut Lumière pour la projection de Love Story d'Arthur Hiller. Jamais avare en discours, Tarantino nous parle du Nouvel Hollywood, du cinéma de genre qui a beaucoup influencé le reste du cinéma, du cinéma européen très populaire aux États-Unis en 1970-71-72. Puis vient la question de Thierry Frémaux, pourquoi Love Story? Car venant du réalisateur de Reservoir Dogs, Kill Bill, Boulevard de la mort, le choix peut sembler étonnant... "La réponse est simple, parce que j'aime ce film!". Mais on se doute bien que Tarantino ne va pas en rester là. Il nous explique alors qu'en 1970 c'était LE film le plus populaire et de loin! Son succès est basé sur quelque chose d'un peu particulier. "Erich Segal écrit le scenario puis fait un livre à partir du film. Étrangement la sortie du livre précède la sortie du film alors que le film a été réalisé avant l'écriture du roman. Toujours est-il que le roman est un succès phénoménal! Toutes les nanas entre 15 et 25 ans ont lu ce livre. Donc quand le film est sorti, toutes ces filles-là ont été le voir et ont emmené leurs fiancés avec elles d'où l'énorme succès du film..."

"Le cinéma de 1970 doit, certainement inconsciemment, s'affirmer pour passer d'une époque à une autre. 1970, c'est l'année où 3 films sur 4 se passent dans un campus et parlent de radicalisation politique. Alors certes Love Story se passe pour la moitié sur un campus mais c'est intéressant de voir à quel point ce film NE parle PAS de politique. Il est par cela totalement en dehors de l'esprit de l'époque."

Tarantino aime ce film également car "Ali McGraw (Jennifer Cavalleri), qui n'est certes pas une grande actrice, et Ryan O'Neal (Oliver Barret), qui n'est certes pas un grand acteur, ont ici une alchimie parfaite qui est une des raisons du succès de ce film. Arthur Hiller (le réalisateur) a compris cela très vite et les a filmés à l'européenne avec de grandes focales, peu de coupes et la technique du plan-séquence (ce que l'on retrouve dans Le Boucher de Claude Chabrol". Et justement le Charbol fait partie des films choisis par Tarantino pour sa rétrospective seventies.

Cannes 2016: toute la sélection de Cannes Classics

Posté par MpM, le 20 avril 2016

Bertrand Tavernier, William Friedkin, Cannes 1966, les 70 ans de la Fipresci, les documentaristes Wiseman & Depardon, l’Europe de l’Est , des grands films populaires, du cinéma de genre, de la science-fiction, de la comédie, de l’animation, de l’horreur gothique, du western et enfin des documentaires sur le cinéma: Cannes Classics 2016 révèle son menu patrimonial.

La plupart des films présentés sortiront en salles et en DVD/Blu-ray, et tout ou partie du programme Cannes Classics sera repris au cinéma Les Fauvettes (Paris), au festival Cinema Rittrovato (Bologne), à l’Institut Lumière (Lyon).

Evénements
Voyage à travers le cinéma français de Bertrand Tavernier
Sorcerer de William Friedkin (dans le cadre de sa Leçon de cinéma)
Signore & signori (Ces messieurs dames ou Belles dames, vilains messieurs) de Pietro Germi
Un Homme et une femme de Claude Lelouch
Faits divers de Raymond Depardon (dans le cadre de l'hommage croisé à Depardon et Wiseman)
Hospital de Frederick Wiseman (Prix Consécration de France Culture 2016 à Cannes)
Farrebique de Georges Rouquier (pour célébrer les 70 ans de la FIPRESCI)

Documentaires sur le cinéma
The Cinema Travelers de Shirley Abraham et Amit Madheshiya (Inde).
The Family Whistle de Michele Russo (Italie)
Cinema Novo de Eryk Rocha (Brésil)
Midnight Returns: The Story of Billy Hayes and Turkey de Sally Sussman (Etats-Unis)
Bright Lights: Starring Carrie Fischer and Debbie Reynolds de Alexis Bloom et Fisher Stevens (Etats-Unis)
Gentleman Rissient de Benoît Jacquot, Pascal Mérigeau et Guy Seligmann (France).
Close encounters with Vilmos Zsigmond de Pierre Filmon (France)
Et La femme créa Hollywood de Clara et Julia Kuperberg (France)
Bernadette Lafont et Dieu créa la femme de Esther Hoffenberg (France)

Copies restaurées (par ordre chronologique)
Gueule d’amour de Jean Grémillon (1937, France)
Die letzte Chance (La Dernière chance) de Leopold Lindtberg (1945, Suisse)
Momotarô, Umi no shinpei (Momotaro, le divin soldat de la mer) de Mitsuyo Seo (1945, Japon)
Rendez-vous de juillet de Jacques Becker (1949, France)
Ugetsu monogatari (Les Contes de la lune vague après la pluie) de Kenji Mizoguchi (1953, Japon)
Santi-Vina de Thavi Na Bangchang (1954, Thaïlande)
Dolina Miru (La Vallée de la paix) de France Stiglic (1956, Slovénie)
Jago hua savera (Quand naîtra le jour) de Aaejay Kardar (1958, Pakistan)
One-Eyed Jacks (La Vengeance aux deux visages) de Marlon Brando (1961, Etats-Unis)
Pit and The Pendulum (La Chambre des tortures) de Roger Corman (1961, Etats-Unis)
Ikarie XB 1 de Jindrich Polak (1963, Tchéquie)
Dragées au poivre de Jacques Baratier (1963, France)
Masculin féminin de Jean-Luc Godard (1966, France)
Memorias del subdesarrollo (Mémoires du sous-développement) de Tomás Gutiérrez Alea (1968, Cuba)
Szerelem (Amour) de Karoly Makk (1971, Hongrie)
Solyaris (Solaris) de Andreï Tarkovski (1972, Russie)
Adieu Bonaparte de Youssef Chahine (1984, France/Egypte)
Le Décalogue 5 (Tu ne tueras point) et 6 (Tu ne seras pas luxurieux) de Krzysztof Kie?lowski (1989, Pologne)
Valmont de Milos Forman (1989, France)
Howards End (Retour à Howards End) de James Ivory (1992, Royaume-Uni/Japon) - en présence de James Ivory et de l'actrice Vanessa Redgrave.
Indochine de Régis Wargnier (1992, France)

Séances spéciales
Terrore nello spazio (La Planète des vampires) de Mario Bava (1965, Italie/Espagne)
Tiempo de morir de Arturo Ripstein (1966, Mexique)

Prix Lumière pour Martin Scorsese: « C’est très émouvant pour moi de recevoir cet hommage dans la ville où le cinéma est né »

Posté par Morgane, le 18 octobre 2015

Vendredi 16 octobre, 19h30, l'Amphithéâtre de la cité internationale de Lyon fait salle comble, comme tous les ans depuis 7 ans pour cette occasion si spéciale qui ponctue le Festival Lumière. Après Clint Eastwood, Milos Forman, Gérard Depardieu, Ken Loach, Quentin Tarantino et Pedro Almodovar, cette année c'est Martin Scorsese à qui va être remis le Prix Lumière… mais des mains de qui? Les suppositions vont bon train. Le choix de Taxi Driver projeté à la suite de cette cérémonie laisse libre cours à notre imagination… On en vient à rêver que Robert De Niro himself vienne remettre le Prix à Martin Scorsese qui lui a offert ses plus grands rôles!

La traditionnelle séance de photocall devant l'effigie de la star du jour commence. Tout le monde passe sous les flash des photographes et les applaudissements du public. Jean-François Stévenin, Jane Birkin, Vincent Perez, Elsa Zylberstein, Françoise Fabian, Richard Anconina, Pierre Lescure, Thierry Frémaux, Michèle Laroque, Géraldine Chaplin, Tony Gatlif, Anne Le Ny, Pierre Richard, Michel Hazanavicius, Bérénice Béjo, Tahar Rahim, Léa Drucker, Edouard Baer, Vincent Lacoste, Hippolyte Girardot, François Cluzet, Salma Hayek… Le bal du 7e Art français.

Nombreux et divers hommages à un des grands maîtres du 7e Art

Et c'est au tour du grand Scorsese de faire son entrée sous un tonnerre d'applaudissements.

La soirée peut alors commencer avec les traditionnelles dix minutes de montage montrant les films projetés durant cette édition 2015. Puis c'est au tour de Camelia Jordana de prendre le micro pour entonner un New York, New York sensuel et intimiste.

La chanteuse laisse la place à Robert De Niro qui n'a malheureusement pas pu être là en chair et en os mais qui a tenu à envoyer un message de 25 secondes (apparemment ce n'est pas un grand parleur) à Martin Scorsese, concluant par ces mots : "amuse-toi bien!"

Puis une petite dizaine de films des Frères Lumière (sur les 1500 environ qu'ils ont tournés) sont projetés dont un sur Istanbul (en hommage à Elia Kazan) et un sur New York (spécialement projeté pour Scorsese).

C'est au tour d'Abbas Kiarostami de rendre hommage à Martin Scorsese en projetant son court-métrage Thanks Marty tout en contemplation dans un paysage enneigé.

Les musiques des films de Scorsese se suivent sans se ressembler sous les doigts du pianiste Jean-Michel Bernard pour laisser place ensuite à un extrait de Around midnight, film de Bertrand Tavernier (1986) dans lequel Scorsese n'est cette fois plus réalisateur mais acteur aux côtés de François Cluzet et Dexter Gordon.

Jane Birkin prend ensuite le micro et entonne As time goes by.

Et de conclure avec un extrait de Laurel et Hardy au Far West (1937) qui avait été projeté aux obsèques d'Alain Resnais, décédé l'année dernière. Thierry Frémaux nous apprend alors que parmi les amitiés de Scorsese il y avait Alain Resnais et que tous deux aimaient beaucoup débattre pour savoir quel malheur serait le plus grand. Ne plus voir de films ou ne plus faire de films? Pas sûr qu'ils aient un jour trouver la réponse.

"Celui qui se perd dans sa passion perd beaucoup moins que celui qui perd sa passion."

Les invités de Martin Scorsese, parmi lesquels Géraldine Chaplin, Tony Gatlif, Max von Sydow, Suleymane Cissé, Matteo Garrone, Jean-Pierre Jeunet, David Tedeschi (co-réalisateur avec Martin Scorsese du documentaire 50 year of argument), Abbas Kiarostami, Olivia Harrisson etc., viennent alors sur la scène pour accueillir Martin Scorsese.

Thierry Frémaux et François Cluzet lisent à deux voix la lettre adressée par Bertrand Tavernier, malheureusement absent, à Scorsese et qui se conclue ainsi : "Celui qui se perd dans sa passion perd beaucoup moins que celui qui perd sa passion."

Et ce sera finalement des mains de Salma Hayek que Martin Scorsese reçoit le Prix Lumière 2015. Le choix de Salma Hayek est quelque peu surprenant sachant qu'ils n'ont jamais tourné ensemble… L'émotion était du coup beaucoup moins forte qu'avec Quentin Tarantino qui s'était vu remettre le Prix par Uma Thurman en présence de Harvey Keitel ou encore avec Ken Loach et Eric Cantona ou Gérard Depardieu et Fanny Ardant. Déjà l'année dernière le choix de Juliette Binoche pour remettre le Prix à Pedro Almodovar (alors qu'étaient présentes Marisa Paredes, Rossi de Palma et Elena Anaya) nous avait étonné mais Juliette Binoche lui avait tout de même adressé un beau discours tandis que là, pas un mot de la part de Salma Hayek… Bref, on aurait aimé une belle surprise pour cette remise du Prix à ce grand homme du Cinéma. On n'osait espérer Robert de Niro ou Leonardo DiCaprio ou même Sharon Stone, mais quand le choix de la projection de Taxi Driver après la cérémonie a été annoncé (alors qu'il était déjà projeté à plusieurs reprises durant la semaine du Festival), le nom de Robert De Niro était dans tous les esprits… So sad

Mais cela n'a tout de même pas empêché Martin Scorsese de nous honorer d'un beau discours commençant en ces termes : "Je ne sais pas si je vais survivre à cela. C'est très émouvant pour moi d'être ici ce soir et de recevoir cet hommage dans la ville où le cinéma est né." Il a parlé de son amour du cinéma né de son asthme et de ses parents qui, ne sachant que faire de lui, l'emmenaient alors énormément au cinéma avec eux. L'ouverture au monde que lui a apporté le cinéma, puis le bonheur de pouvoir enfin faire des films et de pouvoir continuer à en faire. Ce besoin par la suite de préserver des films (qui l'a conduit à créer The Film Foundation's World Cinema Project) qui est venu non pas d'un désir mais bien d'une colère et d'une frustration de voir tant de beaux films disparaître.

Petit homme au débit de paroles impressionnant, Martin Scorsese est apparu avant tout comme un grand homme du Cinéma, un de ceux qui fait que le paysage cinématographique actuel est ce qu'il est. Car le cinéma de Scorsese, et ce depuis son premier long-métrage Mean Streets (1973), ne déçoit pas ou si peu. Car son univers musical classique, rock ou jazz nous transporte. Car sa caméra sait toujours être au bon endroit et trouver le bon rythme. Car ses personnages sont emblématiques et qu'on n'oubliera jamais Travis dans Taxi Driver, Jake La Motta dans Raging Bull, Jimmy, Henry et Tommy dans Les Affranchis, Max Cady dans Les nerfs à vif, Ace et Nicky dans Casino, Amsterdam dans Gangs of New York ou bien encore Jordan dans Le Loup de Wall Street. Et pour tout ça,la salle a ovationné ce petit italo-américain devenu géant de son art et lui a adressé un immense MERCI.

La 72e Mostra de Venise décernera un Lion d’or à Bertrand Tavernier

Posté par vincy, le 11 mars 2015

Le 72e Festival de Venise (2-12 septembre 2015) a décidé d'honorer le cinéaste français Bertrand Tavernier. La Mostra lui décernera un Lion d'or d'honneur pour l'ensemble de sa carrière.

Le directeur du Festival de Venise, Alberto Barbera, explique que Tavernier est "une figure centrale du cinéma français". "Il est un auteur complet, instinctif, non-conformiste et résolument éclectique. Sa filmographie dans son entier constitue une œuvre presque en décalage avec le cinéma français des 40 dernières années."

Il ajoute: "L’importance pour Tavernier de faire du cinéma comme un artisanat se mélange à deux autres composantes : son amour pour les films américains classics, dont il a assimilé la capacité à divertir sans renoncer à sa dimension expressive, et sa passion innée pour les thèmes politiques et sociaux, qui rendent ses films si personnels et originaux".

Le cinéma de Tavernier repose sur "certaines caractéristiques distinctives : des fondations solides dans la narration, une construction soignée de ses personnages, une inclinaison à l'introspection psychologique, un substrat littéraire récurrent."

Bertrand Tavernier a présenté deux films en compétition à Venise: Round Midnight en 1986 et L. 627 en 1992. A Berlin, il a été récompensé d'un Ours d'or et d'un Ours d'argent ; à Cannes, il a remporté un Prix de la mise en scène.

Festival Lumière – Jour 5 : Conversation avec Almodovar

Posté par Morgane, le 17 octobre 2014

Cette journée a débuté sur un air d’Italie. Quel rapport avec Almodovar me direz-vous? Voyage en Italie de Roberto Rossellini projeté ce matin fait partie du cycle « el ciné dentro de mi » dans lequel Pedro Almodovar présente pour chacun de ses films un film de référence. En ce qui concerne Voyage en Italie, ce film l’a accompagné durant le tournage des Étreintes brisées.

L’après-midi on a pu assister à une première au Festival Lumière, une conversation avec le lauréat du Prix Lumière. La conversation avec Pedro Almodovar, animée par Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier, en présence de Agustin Almodovar (producteur des films de son frère de Pedro), Elena Anaya, Rossy de Palma, Chema Prado et Marisa Paredes, s’est déroulée au théâtre des Célestins. Un très bel avant-goût de la soirée de ce soir pour la remise du Prix!

Conversation intime et très belle rencontre avec un cinéaste qui a su imposer sa marque bien à lui…

Bertrand Tavernier: J’ai toujours été remué par l’énergie de tes films qui me laissent pantois et m’intimident parfois. J’aimerais savoir si tu te souviens de ton premier jour de tournage de ton premier film?

Pedro Almodovar: La première fois que j’ai tourné c’était en super 8, mais pour moi c’était déjà du cinéma. Ça s’appelait Le sexe, ça va, ça vient, un court-métrage. La première chose que j’ai filmé, c’est leur rencontre, se percutant au coin d’une rue. Une histoire typique d’un jeune homme qui rencontre une jeune femme. À la suite de cette rencontre percutante, elle le tape à chaque fois qu’ils se revoient. Il finit par lui avouer qu’il aime ça, alors elle arrête. Elle lui avoue qu’elle préfère les femmes. Alors cet homme se transforme en femme pour elle, mais l’accueille froidement lui disant finalement « en fait, depuis que je suis devenu une femme, je préfère les hommes ». Et c’est moi qui jouais l’homme…

Thierry Frémaux: Tu es intéressé par différents arts, musique, littérature, peinture etc. du mouvement de La Movida mais as-tu toujours su que tu étais un cinéaste avant tout?

Pedro Almodovar: Enfant je voulais être peintre, j’ai écrit, construit des décors, chanté (du punk!) puis finalement j’ai laissé tombé tout ça. J’étais un peintre frustré, un écrivain frustré, un architecte frustré, un chanteur frustré, mais toutes ces frustrations m’ont aidé dans mon métier de cinéaste, un metteur en scène qui utilise tout cela.

Faisant référence au lunettes de soleil qu’il porte en plein théâtre, il nous dit que c’est à cause des projecteurs. "Ça ne vous paraît pas paradoxal d’être metteur en scène et d’avoir de la photophobie? Je porte aussi des lunettes de soleil sur les plateaux de tournage ainsi qu’un chapeau, et pourtant je n’ai pas une tête à chapeau!, et j’ai aussi deux panneaux noirs qui ne reflètent pas la lumière. Ça ne vous semble pas kafkaïen? En même temps, depuis ma plus tendre enfance ma vie est un paradoxe donc je me plais dans les situations paradoxales!"

Bertrand Tavernier: Quand un metteur en scène commence un tournage, certains tâtonnent alors que d’autres commencent directement par une scène difficile. Tu appartiens à quelle catégorie?

Pedro Almodovar: C’est sûr, je ne commence pas par une des scènes les plus difficiles. Je préfère que les acteurs et les techniciens s’imprègnent du film. En revanche, le premier jour de la deuxième semaine je fais toutes les scènes difficiles du film car je ne veux pas les laisser pour la fin.

Thierry Frémaux: Ton histoire, ton nom, ton oeuvre sont liés à la Movida. Dis-nous en un peu plus sur ce mouvement et le souvenir que tu en as gardé.

Pedro Almodovar: Ce mouvement a été essentiel! La Movida c’est le début de la période démocratique (en Espagne, ndlr), l’arrivée d’une nouvelle ère radicalement opposée à celle qu’on avait connu avant 1977 (le régime franquiste, ndlr). C’était une véritable explosion de libertés donc pour moi qui commençais à écrire c’est incroyable. J’ai aussi pu vivre plein de choses dans ma jeunesse qui ont nourri les films que j’ai fait par la suite. J’ai eu la chance de pouvoir vivre cela. La Movida nous a permis de sentir avec tous les sens ce changement si difficile à mettre en mots. C’était au-delà du merveilleux et de l’impressionnant. Ceux qui avaient résisté sous Franco ont alors abandonné leur peur. Mais ceux qui étaient heureux sous Franco se sont mis à avoir peur de nous. Ça a créé une nouvelle Espagne, un nouvel équilibre et on l’avait bien mérité!

Thierry Frémaux: Aurais-tu été le même cinéaste si tu avais grandi dans en France, en Angleterre…? Aurais-tu été cinéaste?

Pedro Almodovar: Oui je crois, car depuis tout petit ma vocation est de raconter des histoires et de le faire à travers des images. Si j’avais été aux États-Unis j’aurais certainement fait un premier film underground avec tous les travestis et les drogués de la ville qui auraient également été mes amis. Puis pendant 30 ans, plus rien. Je serais devenu un phénomène sociologique puis un cinéaste frustré. Ceci dit je serais quand même ici au festival Lumière et mon premier film serait projeté car c’est ce qui est formidable dans ce festival! Si j’avais été anglais j’aurais fait un premier film en 16mm puis j’aurais continué à faire des films mineurs mais intéressants en 35mm. Si j’avais été turc, soit je serais parti dans un autre pays soit j’aurais fait un premier film superbe qui aurait été repéré par Thierry et présenté à Cannes et j’aurais alors pu à continuer à faire des films librement en Turquie. Thierry Frémaux et Gilles Jacob sont des personnages très importants pour le cinéma. Et dans tous les cas même si le film que j’aurais fait était un film de rien du tout, un européen l’aurait repéré par son titre ou autre chose et cette personne érudite est parmi nous, Bertrand Tavernier!

Bertrand Tavernier: dans tes films tu montres souvent des extraits de films américains des grands studios. Comment aurais-tu réagi dans un système comme celui que devaient affronter ces metteurs en scène?

Pedro Almodovar: Quand je vais aux États-Unis je discute de ce système de grosses productions et je ne sais pas si je serais capable de travailler ainsi. J’aime maîtriser tous les éléments, ce serait donc opposé à ma personnalité. Mais j’aurais certainement essayé de m’adapter. Dans mes films il y a aussi des références à des films de Rossellini, Franju etc. Je me vois bien faire des films dans d’autres pays européens mais aux États-Unis je ne sais vraiment pas si j’aurais pu. Je crois que le metteur en scène doit diriger (ce n’est pas une question d’autorité). Et si d’autres points de vue (production, agents d’acteurs etc.) rentrent en jeu alors c’est le chaos. Je pense que j’aurais alors fini par faire des films de série B.

Bertrand Tavernier: Truffaut disait qu’au début d’un film on a un rêve et qu’avec les contraintes on finit par perdre de vue ce rêve et qu’on essaie surtout de faire le moins de compromis possibles.

Pedro Almodovar: Tous les metteurs en scène commencent par un rêve qui se matérialise dans le scénario qui est pourtant encore totalement abstrait. Pour moi ce parcours est un vrai voyage et sur le tournage tout peut arriver! C’est la réalité de tous ces gens présents qui fait qu’au moment du tournage le rêve disparait et devient autre chose. Je vois tous les éléments vivants qui vont me permettre d’accéder à cette nouvelle créature. J’ai besoin de toutes ces étapes pour arriver à cette créature qui n’est pas celle dont j’ai rêvée au départ mais celle à laquelle me mène cette aventure. C’est pendant le tournage que se dévoile vraiment l’histoire qu’on voulait raconter. Cela ne signifie pas que je ne défends pas bec et ongles le rêve que j’avais au début mais ce qui est très important c’est cette nouvelle créature qui prend vie!

Thierry Frémaux: Quand tu es devenu connu dans le monde entier, on a parlé de ton cinéma comme un cinéma à part. Est-ce que tu cherches toujours à faire un cinéma singulier?

Pedro Almodovar: Chacun fait les choses à sa manière et ça, c’est ma manière à moi de faire des films. Ce n’est pas quelque chose que j’ai décidé à l’avance, je raconte juste des histoires à ma façon et ça a marché. Je ne voudrais pas paraître prétentieux en disant cela mais je suis un réalisateur authentique, tout simplement, car je ne saurai pas être autrement. Et tant mieux pour moi je me suis rendu compte qu’être authentique fonctionnait.

Bertrand Tavernier: Une joie, une surprise lors d’une scène que tu tournes. Quand tu l’éprouves le dis-tu ou le caches-tu?

Pedro Almodovar: Je ne sais pas si je l’ai dit sur le moment mais ce qui est sûr c’est que l’équipe l’a vu aussi. Mon équipe l’a ressenti également car ça devait se lire sur mon visage. C’est pour ces moments-là que les metteurs en scène deviennent accrocs à leur métier!

Thierry Frémaux: Te considères-tu comme un cinéaste qui fera des films jusqu’à son dernier souffle ou non?

Pedro Almodovar: Pour tout un chacun le moment où il faut se retirer est difficile. J’ai beaucoup de respect pour ceux qui continuent à faire des films même s’ils finissent par ne plus rien faire de nouveau. Mais il y a des exceptions et c’est de ceux-là que je veux parler. J’ai une image concrète de John Huston sur son dernier film (Les Gens de Dublin), assis dans son fauteuil roulant avec sa bouteille d’oxygène. Et pourtant il était là, bien présent. Ce fut son dernier film et ce fut un chef-d’oeuvre. Et c’est cette image de cet homme-là assis à laquelle j’aspire. Enfin, quand j’aurais au moins 80, 84 ans!

Bertrand Tavernier: David Lean a dit à John Boorman:
« - nous avons fait le plus beau des métiers.
- oui, mais ils ont essayé de nous en empêcher.
- oui mais nous les avons possédés!
»
David Lean est mort le lendemain.

Pedro Almodovar: Je reprends complètement cette phrase à mon compte, mais je la dirai seulement après mes 80 ans!