Ayce Kartal » Le Blog d'Ecran Noir

Clermont Ferrand 2018 : retour sur le palmarès

Posté par MpM, le 13 février 2018

Le 40e festival de Clermont-Ferrand s’est clos sur un palmarès foisonnant et riche (plus de 40 prix décernés) après une très belle édition anniversaire qui a attiré plus de 165 000 spectateurs.

Dans la compétition nationale, c'est le très remarqué Vilaine fille d'Ayce Kartal qui a remporté le Grand Prix. Ce délicat récit à la première personne d'une petite fille ayant subi une agression met son animation libre et inventive au service du sujet sensible des viols collectifs d'enfants en Turquie.

Plus on avance dans le récit, plus la légèreté du ton et de l'image renforce l'effroi qui saisit le spectateur, cueilli presque par surprise par une puissance émotionnelle sèche, dénuée de tout pathos, et d'autant plus violente. On se réjouit d'autant plus de cette belle (et méritée) récompense qu'il n'est pas si fréquent de voir un film d'animation distingué par un grand prix "généraliste".

Côté international, c'est un film polonais, Tremblements de Dawid Bodzak, qui a convaincu le jury. Il s'agit d'un film mystérieux et  symbolique mettant en scène deux adolescents dont le comportement  inexpliqué de l'un deux va totalement bouleverser la relation.

Soyons honnêtes, on est resté assez extérieur à cette fable hermétique qui s'ouvre sur une proposition étrange : l'un des adolescents demande à l'autre ce qu'il ferait, s'il se retrouvait dans une forêt obscure et déserte, soudainement encerclé par des loups. On saisit confusément que le reste du film tente de répondre métaphoriquement à la question, mais sans que cela ne soit jamais réellement convaincant.

Le labo a quant à lui vu le couronnement de Retour de Pang-Chuan Huang, un documentaire qui raconte en parallèle un mystérieux voyage en train vers l’Est, censé ramener le narrateur chez lui, et un autre périple, effectué des années plus tôt par un autre jeune homme pris dans la tourmente de l’Histoire. Le réalisateur (étudiant à l'école du Fresnoy) a principalement recours à des images fixes, et à une voix off omniprésente qui guide le spectateur. Certes n’est-on pas totalement surpris par la tournure que prend le récit, mais le film bénéficie d’une vraie force d’évocation, malgré les maladresses du texte, et ses baisses de rythme. Il est également une belle démonstration de la puissance de l’image fixe qui confie au spectateur le soin de combler les creux.

Il faut aussi souligner la présence au palmarès du Lion d'or du dernier Festival de Venise (Gros chagrin de Céline Devaux, prix étudiant de la compétition nationale) ; de deux films de Clément Cogitore (sur les trois présentés) : meilleure musique originale pour Braguino, prix du public et mention presse Télérama pour Les Indes galantes ; du déjà multi-primé The burden de Niki Lindroth von Bahr (meilleur film d'animation), du documentaire suisse Ligne noire de Mark Olexa et Francesca Scalisi (prix étudiant de la compétition internationale) ou encore de l'étonnant film malaysien It's easier to raise cattle d'Amanda Nell Eu (mention spéciale de la section labo).

Enfin, parmi les films dont nous vous disions le plus grand bien pendant le festival, Le marcheur de Frédéric Hainaut a remporté le prix SACD du meilleur Film d'animation francophone, Reruns de Rosto le Prix Allegorithmic des effets visuels et Everything de David O'Reilly un Prix spécial.

Comme toujours, on peut avoir quelques regrets, notamment sur des films déjà mentionnés comme Des hommes à la mer de Lorris Coulon, l'un des plus beaux courts métrages français de l'année 2017, (Fool)Time job de Gilles Cuvelier, fable sociale glaçante qui prend à contre-pied tout ce que l'on peut avoir en tête quand on pense au cinéma d'animation ou Chose mentale de William Laboury,  œuvre complexe et envoûtante qui transcende en même temps le motif du huis clos inquiétant, celui du glissement vers le fantastique et les codes de la comédie romantique.

Mais, bonne nouvelle, il est possible comme chaque année aux Parisiens et Franciliens de se faire une idée du Palmarès en assistant à la reprise qu'en fait le Forum des Images. Ce sera ce 18 février à partir de 15h30, pour prolonger un peu la grande fête hivernale du court métrage.

Compétition nationale

Grand prix
Vilaine fille d'Ayce Kartal

Prix spécial
Vihta de François Bierry

Meilleure musique originale
Eric Bentz pour Braguino de Clément Cogitore

Égalité et diversité
The Barber Shop de Gustavo Almenara, Émilien Cancet

Mention spéciale
Encore trois ans de Pedro Collantes

Mention spéciale
Master of the Classe de Carine May, Hakim Zouhani

Prix du public
Les Indes galantes de Clément Cogitore

Prix étudiant
Gros chagrin de Céline Devaux

CANAL+
Little Jaffna de Lawrence Valin

SACD - 1ère œuvre de fiction
Pourquoi j'ai écrit la Bible d'Alexandre Steiger

SACD - 1ère œuvre de fiction - Mention
Junk Love de Jonathan Rochart

Adami - Interprétation masculine

Florent Gouëlou dans Un homme mon fils de Florent Gouëlou

Adami - Interprétation féminine
Sigrid Bouaziz dans La nuit je mens d'Aurélia Morali et Les vies de Lenny Wilson d'Aurélien Vernhes-Lermusiaux

Presse Télérama
Les vies de Lenny Wilson d'Aurélien Vernhes-Lermusiaux

Presse Télérama - Mention
Les Indes galantes de Clément Cogitore

Brèves digitales Orange
Un film sur les éboueurs de Le Gros Z

Procirep
Caïmans Productions pour Pépé le morse de Lucrèce Andreae

Bourse des festivals
La sphinx de Tito Gonzalez Garcia

Coup de cœur Canal+ Family
Oscillation de Yookyung Cha

Coup de cœur Canal+ Family - Mention
La mort, père & fils de Vincent Paronnaud (Winshluss) et Denis Walgenwitz

Compétition internationale

Grand prix
Tremblements de Dawid Bodzak

Prix spécial
Les ombres de Jerry Carlsson

Prix du public
Bonobo de Zoel Aeschbacher

Prix étudiant
Ligne noire de Mark Olexa, Francesca Scalisi

CANAL+
Les ombres de Jerry Carlsson

SACD - Film d'animation francophone
Le marcheur de Frédéric Hainaut

Film d'animation
Min Börda (Le fardeau) de Niki Lindroth Von Bahr

Rire Fernand Raynaud
État d'alerte sa mère de Sébastien Petretti

Nomination EFA
Honte de Petar Krumov

Mention spéciale
Hasta siempre, Comandante de Faisal Attrache

Mention spéciale
La victoire de la charité d' Albert Meisl

Mention spéciale
Dependent de Phil Sheerin

Compétition Labo

Grand prix
Retour de Pang-Chuan Huang

Prix spécial
Everything de David O'Reilly

Mention spéciale
Beetle Trouble de Gabriel Böhmer

Mention spéciale
Snap de Felipe Elgueta, Ananké Pereira

Mention spéciale
It's easier to raise cattle d' Amanda Nell Eu

Prix du public
Black America again de Bradford Young

CANAL+
Rebirth is Necessary de Jenn Nkiru

Prix Festivals Connexion
Ondes noires d'Ismaël Joffroy Chandoutis

Prix du documentaire
Proch de Jakub Radej

Prix Allegorithmic des effets visuels
Reruns de Rosto

2017 dans le rétro : 12 courts métrages étrangers qui ont marqué l’année

Posté par MpM, le 28 décembre 2017

Après avoir fait un tour d’horizon des films plébiscités en festival, il est temps de se mouiller en proposant une liste forcément subjective des autres courts métrages qu’il fallait absolument voir cette année.

Dernière étape, après un focus sur le cinéma français, les douze (autres) films étrangers qui ont marqué 2017 !

Airport de Michaela Müller (Suisse)


Comment les aéroports sont-ils devenus des lieux anxiogènes de contrôle et de sécurité, où tout semble paradoxalement pouvoir déraper à tout moment ? Michaela Müller nous fait vivre l'expérience dans un film réalisé en peinture sur verre. Ses images envoûtantes, à la limite de l'abstraction, ont un effet quasi hypnotiques qui atteignent leur apogée lorsque s'élève subitement un chant puissant. Toutes les contradictions de nos sociétés modernes concentrées en un film.

Ela de Oliver Adam Kusio (Allemagne)


On pourrait facilement passer à côté d'Ela, film ténu sur le moment du départ, à cause de sa (très) grande simplicité. C'est pourtant cette capacité à tout dire en quelques plans, en quelques scènes épurées, qui en font la plus grande force. La cartographie des relations humaines y est également d'une désarmante évidence, laissant affleurer leur douceur un peu amère et leur fragilité, sans ces éclats surjoués qui parasitent tant de films sur la fin programmée d'une belle histoire d'amour.

Flores de Jorge Jácome (Portugal)

Flores adopte une forme (faussement) documentaire pour nous emmener sur une île des Açores tellement envahie par les hortensias que ses habitants en ont été contraints de fuir. Construit en trois actes, le film mêle utopie et dystopie, discours écologique et quête introspective, topologie d’un lieu et exploration d’une relation intime. On est frappé par la force et l’ampleur de la mise en scène qui offre à cette fresque sensible un écrin au souffle quasi épique.

Hiwa de Jacqueline Lentzou (Grèce)

Dans Hiwa, Jacqueline Lentzou tente de reconstituer à l’écran l’expérience intime du rêve. Tandis que le personnage raconte en voix-off le contenu du songe qu’il vient de faire, la caméra se fait subjective pour traduire en images les sensations et les émotions de la nuit. À l’aide de gros plans et de faible profondeur de champ, elle nous entraîne dans une succession de scènes tantôt oniriques, tantôt ultra-réalistes qui laissent transparaître les sourdes inquiétudes de celui qui les rêve. D'une beauté magnétique et sidérante.

Jodilerks de Carlo Francisco Manatad (Philippines)

Pour évoquer la dure réalité sociale de son pays, le cinéaste philippin Carlo Francisco Manatad propose un film punk, explosif et désespéré, où l'humour noir le dispute à la tragédie glaçante. Une fable dense, perpétuellement sur le fil, dont la noirceur est renforcée par l'épure cathartique des plans. Il s'en dégage une énergie folle, salvatrice, et forcément communicative.

Ligne noire de Mark Olexa et Francesca Scalisi (Suisse)

Saisissant documentaire, Ligne noire capte, quasiment par accident, les allers et retours incessants d'une femme qui pêche dans une rivière contaminée par une pollution pétrolière. Sa ténacité face à cette tâche digne de Sisyphe a quelque chose de terriblement bouleversant qui nous raconte, en quelques plans, la misère et la survie, la résignation et l'espoir. Il semble y avoir toutes les contradictions de notre monde dans ce destin tragique soumis aux aléas des ravages écologiques et des réalités économiques.

Möbius de Sam Kuhn (Etats-Unis)

Cet ovni lynchien en forme de teen movie énigmatique tient tout autant du récit initiatique que du conte cruel. Sur les pas de son héroïne Stella, qui pleure son amour disparu, il nous emmène aux confins de la raison, dans les bribes brumeuses des souvenirs et du rêve qui tourne au cauchemar. Sans doute est-on déconcerté, secoué, même, mais c'est cette singularité diffuse et instinctive qui en fait toute la beauté insaisissable.

Real gods require blood de Moin Hussain (Grande Bretagne)

Il n'est pas si fréquent de voir des courts métrages réussir leur incursion dans le cinéma de genre. Moin Hussain s'y essaye avec délectation, lançant le spectateur sur la (fausse) piste d'un cinéma social si fréquent dans le cinéma britannique pour nous emmener à la frontière d'une horreur poisseuse et terrifiante. On aime la manière magistrale dont le réalisme se teinte peu à peu de trouble, puis de fantastique, avant d'exploser en une angoisse incontrôlable.

Selva de Sofía Quirós Ubeda (Costa Rica)

Oeuvre sensorielle et fantomatique à la beauté sidérante, Selva intrigue par sa sensibilité et son épure. Sur la fatalité des départs et des séparations, Sofía Quirós Ubeda tisse un récit lumineux et doux dans lequel même la nostalgie a quelque chose de joyeux. Il faut accepter de lâcher prise devant cette histoire qui nous parvient depuis les origines du monde, transcendant l'espace et le temps pour nous parler de l'essence même de l'Humanité.

Tesla lumière mondiale de Matthew Rankin (Canada)

Probablement n'avez-vous jamais vu un film comme Tesla lumière mondiale, que l'on pourrait qualifier de quasi biopic du scientifique Nicolas Tesla, mais traité avec une audace folle, entre hommage au cinéma d'avant garde et expérimentation pyrotechnique. C'est en apparence déconcertant, voire complètement délirant, et pourtant tout est parfaitement maîtrisé, visuellement passionnant, et surtout en exacte résonance avec certains épisodes de l'existence de Tesla.

Toutes les poupées ne pleurent pas de Frédérick Tremblay (Canada)

Toutes les poupées ne pleurent pas laisse le spectateur dans un état de sidération difficilement descriptible. On est à la fois ébahi par l'expressivité des marionnettes qui sont au cœur du récit, frappé par l'intelligence de la mise en abîme (le film montre dans une grande épure, en prise de son direct, et sans musique, le tournage d'un film en stop-motion par un couple - également de marionnettes - qui ne se croise jamais) et émerveillé par la précision de la mise en scène à la fois au niveau du film dans le film (choix des plans, mouvements minuscules pour animer les marionnettes, magie de la succession de plans fixes qui recrée une histoire) et dans le récit qui effectue le même travail avec une force dramatique décuplée. On est face à du grand art de l'animation, mais aussi devant une oeuvre solide, qui suggère et propose plusieurs niveaux de lecture sans jamais rien asséner, et fait naître de ses êtres pourtant inanimés des fulgurances existentielles déchirantes.

Vilaine fille de Ayce Kartal (Turquie)

Délicat récit à la première personne d'une petite fille ayant subi une agression, Vilaine fille met son animation libre et inventive au service du sujet sensible des viols collectifs d'enfants en Turquie. Plus on avance dans le récit, plus la légèreté du ton et de l'image renforce l'effroi qui saisit le spectateur, cueilli presque par surprise par une puissance émotionnelle sèche, dénuée de tout pathos, et d'autant plus violente.