L’animation en fête pendant tout le mois d’octobre

Posté par MpM, le 5 octobre 2018

C'est avec la projection en avant-première du très sensible Funan de Denis Do (le film, dont nous vous parlions à l'occasion du festival d'Annecy, sort le 13 mars 2019) que s'est ouverte la 17e Fête du cinéma d'animation organisée depuis 2002 par l'Association française du cinéma d'animation (AFCA). Une manifestation qui se poursuit tout au long du mois d'octobre avec plus de 1000 initiatives en France et à travers le monde.

Il fallait bien un événement d'une telle ampleur pour rappeler l'importance du cinéma "image par image" et en valoriser à la fois les œuvres et les auteurs. Cette grande et belle fête atteindra son apogée le 28 octobre avec la Journée mondiale du film d’animation, célébrée en souvenir de la première projection publique de bandes animées par le pionnier de l'animation Émile Reynaud en 1892.

Un prix portant son nom est d'ailleurs remis depuis 1977 à un court métrage d’animation français. Parmi les lauréats, on retrouve Michel Ocelot (Le prince et la princesse), Serge Elissalde (Le balayeur, La Vie secrète d’Emile Frout), Florence Miaïhle (Hammam, Au premier dimanche d'août), Vergine Keaton (Je criais contre la vie. Ou pour elle), Sébastien Laudenbach (avec Sylvain Derosne pour Daphnée ou la belle plante) ou encore Céline Deveaux (Le Repas dominical). Parmi les courts métrages en lice cette année, on retrouve notamment plusieurs films qui étaient à l'honneur cet été dans notre série de "rencontres animées" comme La chute de Boris Labbé, Etreintes de Justine Vuylsteker, Guaxuma de Nara Normande ou encore Le tigre de Tasmanie de Vergine Keaton. Le lauréat sera annoncé le 26 octobre au cours d'une soirée exceptionnelle au Carreau du temple.

Côté programmation, la fête proposera des courts et des longs métrages, ainsi que des programmes exclusifs et inédits articulés autour de quatre thématiques : place à l'artiste ; la petite histoire dans la grande histoire ; nos voisins fantastiques ; en chantant. L'occasion de (re)découvrir par exemple Le Tableau de Jean-François Laguionie, Le Garçon et la Bête de Mamoru Hosoda, Sita chante le blues de Nina Paley, Les Triplettes de Belleville de Sylvain Chomet ou Le Chant de la mer de Tomm Moore.

Par ailleurs, cinq réalisateurs se déplaceront dans toute la France afin de rencontrer le public et présenter leurs films : Amélie Harrault avec Mademoiselle Kiki et les Montparnos, Joris Clerté avec La Nuit américaine d’Angélique, Olesya Shchukina avec Le Vélo de l’éléphant, Laurent Boileau avec Couleur de peau : miel, Izù Troin avec Le Bûcheron des mots. Enfin, en plus de ces nombreuses projections et rencontres, des ateliers, expositions, ciné-concerts et masterclasses seront également organisés pendant tout le mois d'octobre.

On ne saurait trop vous conseiller de profiter de la manifestation pour prendre à bras le corps les préjugés contre le cinéma d'animation et faire le plein de films passionnants et merveilleux, indispensables aux cinéphiles avertis comme aux amateurs éclairés.

Les films en lice pour le prix Emile Reynaud 2018

1 mètre/ heure de Nicolas Deveaux (Cube Créative)
La Chute de Boris Labbé (Sacrebleu productions)
Etreintes de Justine Vuylsteker (Offshore)
Guaxuma de Nara Normande (Les Valseurs)
Je sors acheter des cigarettes d'Osman Cerfon (Miyu productions)
La Nuit des sacs plastiques de Gabriel Harel (Kazak productions)
Raymonde ou l'évasion verticale de Sarah Van Den Boom (Papy3D productions, JPL films)
Le Tigre de Tasmanie de Vergine Keaton (Sacrebleu productions)

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17e Fête du cinéma d'animation
Jusqu'au 31 octobre 2018
Informations et programme sur le site de la manifestation

Cartoon Forum 2018 : nos projets d’unitaires télé préférés

Posté par MpM, le 19 septembre 2018

Parmi les nombreux projets découverts pendant les trois jours du Cartoon Forum 2018, certains ont plus particulièrement retenus notre attention, en toute subjectivité. Il n'y a plus qu'à espérer, maintenant, qu'ils verront le jour ! Petit tour d'horizon des "unitaires" (c'est-à-dire des courts métrages indépendants, qui ont toutes les chances de bénéficier d'une sortie en salles en plus de leur diffusion télé) que l'on attend avec impatience !

*** Opération Père Noël (Folimage et Lunamine) ***


Réalisateur : Marc Robinet / Auteur : Alain Gagnol

Pour qui ? : un public familial
De quoi ça parle ? : Un petit garçon trop gâté réclame pour Noël... le Père Noël lui-même. Lorsqu'il se rend compte de son erreur, il fait tout pour la réparer et sauver la magie de Noël.

Pourquoi on aime : Après L'enfant au grelot en 2004 et Neige et les arbres magiques en 2015, Folimage est de retour avec un nouveau court métrage de Noël, qui devrait comme les précédents bénéficier d'une sortie en salles. Avec Alain Gagnol au scénario et Samuel Ribeyron au graphisme, le projet part sous les meilleurs auspices, malgré une intrigue plutôt classique. Le travail sur les ambiances (notamment de neige et de brouillard) et l’utilisation de techniques mixtes (dessins et papiers découpés) laissent espérer une oeuvre poétique et délicate, formellement aboutie.

*** Tufo (Les contes modernes et Showlab) ***


Réalisatrice : Victoria Musci (qui avait réalisé Giggino 'o Bello lors de son cursus à la Poudrière)

Pour qui ? : public familial

De quoi ça parle ? : Il s'agit de l'histoire vraie de Ignazio Cutro, un entrepreneur sicilien qui s'est opposé à la Mafia pendant des années et a réussi à leur tenir tête malgré les menaces contre sa famille.

Pourquoi on aime : Tufo est un projet ambitieux qui se démarque largement des projets généralement plus légers présentés lors du Cartoon. En mettant en scène le combat héroïque d'Ignazio Cutro, aujourd'hui encore sous protection permanente, la jeune réalisatrice Victoria Musci aborde en effet un sujet d'actualité brûlant, avec l'espoir de montrer que les choses peuvent changer. Ses choix formels (notamment l'idée d'utiliser des images en prise de vues réelles comme arrière-plan) laissent présager un film complexe et puissant.

*** Maman pleut des cordes (Laïdak Films et Dandeloo) ***


Réalisateur : Hugo de Faucompret (qui avait réalisé Automne dans le cadre de la collection "En sortant de l'école" consacrée à Apollinaire)

Pour qui ? : Les 6-11 ans

De quoi ça parle ? : Jeanne passe les vacances chez sa grand-mère pendant que sa maman, qui est dépressive, se soigne. La petite fille se plaît dans son nouvel environnement et se fait de nouveaux amis, mais lorsqu'elle comprend qu'elle peut aider sa mère à aller mieux, elle décide de partir la chercher.

Pourquoi on aime : Sur le papier, Maman pleut des cordes est à la fois touchant et drôle, mais surtout assez mystérieux avec ses personnages étranges et son graphisme singulier. Le mélange des genres (le drame intime, l'insouciance de l'enfance, le climat fantastique) est une prise de risque qu'il faut saluer, surtout dans le cadre d'une fiction à destination du jeune public.

*** A bear named Wojtek (The illuminated Film Company et Filmograf) ***


Réalisateur : Iain Gardner

Pour qui ? : un public familial

De quoi ça parle ? : Il s'agit d'une histoire vraie, celle de Wojtek, un ours syrien adopté par des soldats polonais pendant la deuxième guerre mondiale, qui combattit avec eux sur le front, et termina sa vie au Zoo d’Édimbourg.

Pourquoi on aime : Plus qu'une histoire de guerre, le projet s'attache à raconter l'amitié qui lia Wojtek avec Peter Prendys, l'un des soldats de son bataillon, et de proposer un message d'espoir et de fraternité en une période troublée de repli sur soi et de rejet de l'autre. Pour la société polonaise Filmograf qui est à l'origine du projet, Wojtek, qui fait partie de l'Histoire nationale polonaise, peut aujourd'hui plus que jamais être le symbole d'une forme d'ouverture et d'appel au vivre ensemble. Visuellement, le court métrage s'annonce somptueux, avec un important travail réalisé sur les couleurs (vives) et les textures duveteuses et foisonnantes obtenues à l'aide de craies et peintures traditionnelles sur papier.

*** Noah's tree (FilmFabriq) ***


Réalisateur : Peter Vacz (dont on avait adoré le court métrage Le lapin et le cerf, sorti en programme dans Les animaux farfelus en 2015)

Pour qui ? : un public familial

De quoi ça parle ? : Noah (10 ans) vit très mal les disputes permanentes de ses parents, et souffre d'anxiété chronique qui se manifeste par de violentes douleurs dans la poitrine. Après une crise de panique, il se retrouve dans une forêt magique où les arbres sont capables de parler...

Pourquoi on aime : Le nouveau projet de Peter Vacz est extrêmement personnel puisqu’il s’inspire de sa propre famille à travers une intrigue qui mêle éléments dramatiques, motifs de comédie et contexte fantastique. Réalisé avec des marionnettes, dans une animation qui se veut à la fois réaliste et stylisée, il abordera notamment les risques du repli sur soi et la nécessité d’exprimer ses émotions. Forcément intrigant.

Cartoon Forum 2018 : nos projets de séries animées préférés

Posté par MpM, le 18 septembre 2018

Parmi les nombreux projets découverts pendant les trois jours du Cartoon Forum 2018, certains ont plus particulièrement retenus notre attention, en toute subjectivité. Il n'y a plus qu'à espérer, maintenant, qu'ils verront le jour ! Petit tour d'horizon des séries animées que l'on attend avec impatience.

*** GloboZone (Umanimation) ***


Format : 52 épisodes de 2 minutes

Pour qui ? : public adulte ou jeune adulte

De quoi ça parle ? : GloboZone se passe dans un bâtiment connecté et entièrement automatisé dont les employés ne sortent jamais. Il est un personnage à part entière, lieu aseptisé mais parfait qui pourvoie aux besoins de chacun. Les deux principaux protagonistes sont le chef de la sécurité et un chef de service qui créent de la dissidence par la musique.

Pourquoi on aime : L'épisode pilote montre les deux héros aux prises avec la machine à café qui tombe en panne. Leurs stratagèmes pour la séduire sont particulièrement drôles, et donnent le ton de la série qui se veut une satire de notre société ultra-connectée. L'absence de dialogue, la fantaisie absolue permise par l'automatisation à outrance, l'importance accordée à la musique et le format très court laissent à penser que la série peut devenir un rendez-vous décalé entre deux programmes.

*** Les qui quoi (Silex Films et Doncvoilà Productions) ***


Format : 52 épisodes de 7 minutes

Pour qui ? : les 4-5 ans

De quoi ça parle ? : Il s'agit de l'adaptation d'une série de livres pour enfants signés Laurent Rivelaygue et Olivier Tallec chez Actes sud junior. Six amis (qui mêlent indifféremment animaux et enfants) se propulsent dans leur imaginaire grâce au crayon magique de l'un d'eux.

Pourquoi on aime : L'adaptation proposée par Joris Clerté (réalisateur de La nuit américaine d'Angélique) et Pierre-Emmanuel Lyet (Pierre et le loup) reprend l'esthétique épurée des livres pour se concentrer sur l'histoire et les personnages. Son ambition est d'aborder l'animation jeunesse autrement, en suivant les petits héros dans leur univers fantaisistes. Chaque épisode abordera ainsi une problématique bien concrète (un déménagement, le désir d'avoir un animal de compagnie...), explorée à travers un jeu d'aventures.

*** Notfunny (Nichtlustig) ***


Format : 25 épisodes de 15 minutes

Pour qui ? : public adulte ou jeune adulte

De quoi ça parle ? : En 2000, Joscha Sauer a publié un dessin humoristique par jour sur son site internet. Des livres, du merchandising et un court métrage ont suivi. Il souhaite désormais adapter son univers corrosif et satirique dans un format pour la télévision, dans lequel cinq personnages principaux se croiseraient à chaque épisode, réunis par un élément de l'intrigue.

Pourquoi on aime : Joscha Sauer définit lui-même son projet comme un mélange de Pulp fiction et des Monty Python, ce qui est immédiatement prometteur, d'autant que ses comic strip ironiques et parfois cruels, bourrés d'humour plus ou moins noir, correspondent on ne peut mieux à la description. Parmi les personnages que met en scène la série (dont deux épisodes sont déjà produits), on retrouve notamment une famille de lemmings qui veut tout le temps se suicider, une fratrie de yétis, ou encore la Mort, qui est en couple gay avec un mouton rose. Irrésistible.

*** Rabbit from a tin hat (Origin Tales) ***


Format : 12 épisodes de 11 minutes

Pour qui ? : public adulte ou jeune adulte

De quoi ça parle ? : Il s'agit d'un documentaire animé sur les moments forts de l'Histoire, guerre ou crises internationales, durant lesquels l’ésotérisme et la parapsychologie ont été utilisés.

Pourquoi on aime : Ce projet serbe est probablement l'un des plus singuliers présentés lors de cette édition du Forum. Loin d'être un mockumentary, il se veut une plongée documentée dans les tentatives "institutionnelles" de recourir au paranormal. Les différents épisodes, qui suivront chacun un personnage et un fait en particulier, aborderont par exemple le projet "Stargate", la recherche de mines avec des bâtons de sourcier au Vietnam, ou encore les "travaux" de l'astrologue officiel du IIIe Reich. Visuellement, la série se démarque avec le choix du noir et blanc et d'un mélange de techniques de photo-collage et de peinture.

*** Woolly Woolly (Normaal et Groupe PVP) ***


Format : 78 épisodes de 7 minutes

Pour qui ? : les 4-5 ans

De quoi ça parle ? : Connaissez-vous MochiMochi Land ? Sur ce site acidulé, l'Américaine Anna Hrachovec partage ses créations réalisées en tricot : animaux, décors... et des petits personnages qui ressemblent à des gnomes. Ce sont eux qui, sur une idée un peu folle de la société de production Normaal, seront les héros de la série.

Pourquoi on aime : Une série entièrement animée en laine, ce n'est pas courant ! L'univers joyeux et coloré d'Anna Hrachovec se prête particulièrement bien au ton loufoque et bourré de fantaisie de Woolly Woolly. Ainsi, les personnages sont tous identiques (hommes et femmes portent une barbe) à l'exception de leurs bonnets, qui leur permettent justement de changer de genre à volonté. Leurs aventures, forcément mignonnes et décalées, se dérouleront sur une journée unique, et les amèneront à relever le défi lancé (en voix-off) par des enfants-narrateurs. Une comédie visuelle poétique et légère parfaitement adaptée aux plus petits, mais qui pourrait aussi séduire leurs parents, charmés par tant de mignonnerie.

*** Selfish (Kazak Productions) ***


Format : 30 épisodes de 2 minutes 30

Pour qui ? : public adulte ou jeune adulte

De quoi ça parle ? : Selfish suit le quotidien de quatre poissons hyper connectés vivant à Clamville, accros à des applications comme Tuba ou SaShiMe.

Pourquoi on aime : Forcément satirique, la série est pensée comme une succession de courtes capsules qui dressent un portrait au vitriol de ces drôles de créatures étranges, esclaves de leurs smartphones et autres applications, que nous sommes en train de devenir. L'univers marin est parfaitement exploité, de la murène qui fait la police aux innombrables jeux de mots qui émaillent le récit (shellphone, squidora, crabot...), et les premières images donnent envie de devenir rapidement accro à la série.

*** Dans ta face (Doncvoilà Productions et Bridges) ***


Format : 30 épisodes de 1 minute

Pour qui ? : public adulte ou jeune adulte

De quoi ça parle ? : Chaque épisode présente un contexte d'agression ou de harcèlement, et la répartie verbale qui permet à l'agressé de retourner la situation.

Pourquoi on aime : En partant du principe que l'on est toujours le "trop" de quelqu'un, Virginie Giachino a imaginé une série intelligente et drôle qui parle du harcèlement en général, qu'il touche l'apparence, la couleur de peau, l’orientation sexuelle, l'âge ou les tenues vestimentaires. En fonction des épisodes, les lieux et les motifs d'agression varient, mais le principe reste le même : ridiculiser l'agresseur et permettre à l'agressé de partir la tête haute, mais aussi combattre les préjugés et mettre en exergue leur bêtise, le tout avec une grosse dose d'humour. Un projet qui devrait être reconnu d'utilité publique.

*** Zouk, la petite sorcière avec une grande personnalité (Bayard jeunesse animation et Normaal) ***


Format : 52 épisodes de 11 minute

Pour qui ? : les 4-5 ans

De quoi ça parle ? : Cette adaptation d'une série d'albums de Serge Bloch et Nicolas Hubrecht pour Bayard jeunesse met en scène la petite sorcière Zouk, son copain Nono, un chat de gouttière et une citrouille qui parle, qui vivent ensemble de grandes aventures magiques.

Pourquoi on aime : Dans un univers ludique et joyeux, la petite sorcière et ses copains sèment la pagaille et doivent trouver des solutions plus ou moins orthodoxes pour tout réparer. Avec ses personnages hauts en couleurs (un ogre, des lutins, un drachon, mélange de dragon et de cochon...), son vieux manoir biscornu au milieu des gratte-ciels ultra modernes de la "très grande ville" où se déroule l'histoire, et ses thématiques quotidiennes et ludiques, Zouk a tout pour plonger les enfants dans un imaginaire plein de fantaisie et d'imagination.

Cartoon Forum 2018 : l’animation TV entre dynamisme et incertitude

Posté par MpM, le 14 septembre 2018

Rendez-vous professionnel incontournable de la rentrée, le Cartoon Forum est le lieu idéal pour découvrir le ton et les tendances des programmes d'animation des années à venir. Pendant trois jours se succèdent en effet les présentations des projets de séries ou "unitaires" (ces programmes uniques qui ont un format court métrage) qui pourraient venir agrémenter les grilles des chaînes françaises et internationales en 2019 ou 2020. Ces présentations, qui rivalisent souvent d'humour et d'imagination, avec parfois décors, chorégraphies et même déguisements, sont destinées aux producteurs, diffuseurs et investisseurs susceptibles d'investir, et par là-même de faire aboutir les projets. Ce qui, sur ses 10 dernières années, a été le cas pour 44% d'entre eux.

Cette année, le Cartoon Forum s'est ouvert dans une ambiance pleine d'incertitude, suite à la décision du gouvernement (en juin dernier) de fermer la chaîne de télévision France 4, destinée à la jeunesse, et de ce fait toujours en demande de nouveaux programmes animés. Cette disparition annoncée d'une source importante de financement de l'animation intervient par ailleurs au moment où la chaîne Canal +, qui finance elle aussi largement le cinéma et la télévision, se porte mal, et alors que la prise de pouvoir de Netflix sur un nombre de croissant de programmes alimente inquiétudes et fantasmes.

Bien sûr, l'arrivée d'un nouveau financeur du secteur est une bonne nouvelle. Mais le statut particulier de Netflix, qui n'est pas contraint d'investir dans l'audiovisuel français, contrairement aux chaînes de télévision, fait grincer un nombre exponentiel de mâchoires. D'autant que l'on peut s'interroger sur le type de projets que la plate-forme de streaming consentira à financer : programmes formatés ou projets audacieux.

Cette tension générale, palpable dans les propos tenus par les professionnels, intervient justement à un moment où l'animation française semble ne s'être jamais portée aussi bien. Les studios recrutent pratiquement à flux tendus, et les élèves sortant de la centaine d'écoles (ou cursus) en animation sur tout le territoire viennent harmonieusement combler des besoins exponentiels. Probable corolaire de ce dynamisme, les budgets des productions semblent eux-aussi en hausse, peut-être notamment pour revoir à la hausse les salaires d'animateurs qui ont désormais le choix entre les projets, et n'acceptent plus de travailler dans n'importe quelles conditions.

Une situation florissante pour l'animation européenne en général que vient confirmer Marc Vandeweyer. "On croit dans les talents européens, dans la possibilité qu'ils ont de monter leurs propres projets, au lieu de seulement travailler pour ceux des autres." Mais lui aussi exprime son incertitude sur l'avenir. "J'espère que France Télévisions continuera de jouer son rôle de premier coproducteur européen, car une équipe de foot joue forcément moins bien sans son meilleur joueur." Quant à Netflix, dont la délégation était cette année plus forte que les années précédentes, "il faut attendre de voir ce qu'ils financent" déclare-t-il philosophiquement.

Quoi qu'il en soit, cette 2e édition a été l'occasion de constater l'arrivée d'une nouvelle génération de réalisateurs, souvent identifiés dans le monde du court métrage, comme Hugo de Faucompret (issu des Gobelins, et réalisateur d'Automne pour la collection En sortant de l'école consacrée à Apollinaire) ou Peter Vacz (réalisateur du fameux Le lapin et le cerf sorti en salles en 2015 dans le programme Les animaux farfelus), ainsi que de projets destinés à un public d'adultes ou de jeunes adultes (Selfish écrit et réalisé par Nicolas Trotignon & Mathieu Vernerie, qui se moque de nos addictions numériques ; Tufo de Victoria Musci, l'histoire vraie d'un Sicilien s'étant opposé à la mafia, ou encore Dans ta face de Ève Ceccarelli, qui lutte avec humour contre toutes les formes de harcèlement).

Reste bien sûr à savoir si les diffuseurs vont suivre cette tendance de séries animées pas forcément destinées aux enfants. Quoi qu'il en soit, on a très envie de découvrir rapidement certaines d'entre elles sur nos petits écrans, comme on vous l'expliquera prochainement dans un article sur nos différents coups de coeur.

Cartoon Forum 2018 : 83 projets d’animation à suivre

Posté par MpM, le 11 septembre 2018


Pour sa 29e édition qui débute ce mardi 11 septembre, le Cartoon Forum, unique plateforme de coproduction dédiée aux séries d’animation européennes, accueillera 950 participants venus du monde entier pour découvrir des projets en provenance d'une vingtaine de pays, dont la France (27 pitchs), l'Angleterre (9) et l'Allemagne (8) mais aussi l'Islande (1) et l'Ukraine (2).

Les 83 projets présentés, qui représentent un budget total de 341,3 millions d'euros, s'adressent majoritairement aux enfants (44% à la tranche d'âge 6-11 ans et 28% aux 2-6 ans), et encore très (trop ?) peu à un public adulte (7% ) ou adolescent (1%). Pour ce qui est des techniques d'animation, la 2D domine (40 projets) devant la 3D (28), le mélange des deux (10) et le stop-motion (5).

Le grand bonheur du Cartoon Forum, c'est bien sûr celui de la découverte et des coups de cœur, mais on a déjà repéré quelques projets séduisants sur le papier. Ainsi, on suivra de près Selfish écrit et réalisé par Nicolas Trotignon & Mathieu Vernerie (produit par Kazak productions), Looking for Santa écrit par Alain Gagnol et réalisé par Marc Robinet (Folimage), Mobilis, l'adaptation de 20 000 lieues sous les mers de Jules Verne par Raphael Granier de Cassagnac et Thomas Guerigen (Le regard sonore), le projet en stop motion Noah's tree de Peter Vacz (Filmfabriq) ou encore la nouvelle adaptation des aventures du super héros SamSam de Serge Bloch par Jean Regnaud et Tanguy De Kermel (Folivari).

Pour cette édition 2018, le pays à l'honneur est la Finlande, qui présentera notamment trois projets. Enfin, les traditionnels Cartoon Tributes seront décernés durant les trois jours du Forum. Il s'agit de prix récompensant les diffuseurs, investisseurs/distributeurs et producteurs "ayant eu une influence dynamique et positive sur l’industrie européenne de l’animation durant l'année". La France, la Finlande, l’Italie, l'Irlande et le Royaume Uni sont en tête des nommés dont voici la liste intégrale :

Diffuseur de l'année
Deakids | Italie
Finnish broadcasting company (YLE) | Finlande
Hopster | Royaume-Uni
Netflix | Etats-Unis
TF1 Unité Jeunesse | France

Investisseur/Distributeur de l'année
9 Story Distribution International | Irlande
Connectoon | Italie
Gaumont Distribution TV | France
Miam ! Animation | France

Producteur de l'année
Akkord Film Produktion | Allemagne
Ánima Kitchent Media | Espagne
Folimage | France
Ink and Light | Finlande / Irlande
The Illuminated Film Company | Royaume-Uni

Shéhérazade envoûte le Festival d’Angoulême

Posté par vincy, le 26 août 2018

La 11e édition du festival du film francophone d'Angoulême s'est achevée ce soir avec le palmarès des jurys, dont celui de Karin Viard pour la compétition.,

Le grand vainqueur de la soirée est incontestablement Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin: Prix Valois de diamant, Valois Magelis des étudiants francophones, Valois Sacem de la musique de film (Mouss et Hakim). Le film, qui sort le 5 septembre, raconte l'histoire de Zachary, 17 ans, tout juste sorti de prison et rejeté par sa mère, qui traîne dans les quartiers populaires de Marseille. C'est là qu'il rencontre Shéhérazade... Ce premier-film avait été présenté en séances spéciales à la Semaine de la Critique à Cannes.

Autre grand gagnant, L’amour flou de Romane Bohringer et Philippe Rebbot, récompensé par le convoité Valois Canal+ du public. Cette auto-fiction sera en salles le 10 octobre.

Le Valois du jury a été décerné à Tout ce qu’il me reste de la révolution de Judith Davis, film où l'on retrouve la réalisatrice, Malik Zidi et Mireille Perrier. Sur les écrans le 2 janvier 2019.

Pour le reste le palmarès a distingué Milya Corbeil-Gauvreau dans Les rois mongols de Luc Picard (meilleure actrice), Félix Maritaud dans Sauvage de Camille Vidal-Naquet (meilleur acteur), Sofia de Meryem Benm’Barek (meilleur scénario), Hybrids de Florian Brauch, Kim Tailhades, Matthieu Pujol, Yohan Thireau, Romain Thirion et Travelogue Tel Aviv de Patthey Samuel (meilleur court d'animation ex-aequo) et Stéphanie Bermann et Alexis Dulguerian (Domino Films, producteur de Petit paysan, Valois de Diamant l'an dernier).

Les rencontres animées de l’été (6/6) : Vergine Keaton, réalisatrice du Tigre de Tasmanie

Posté par MpM, le 24 août 2018

A l'occasion de cette pause estivale, Ecran Noir part à la rencontre du cinéma d'animation. Six réalisatrices et réalisateurs de courts métrages parlent de leur travail, de leurs influences et du cinéma en général.


Pour ce sixième et dernier épisode, nous avons posé nos questions à Vergine Keaton, réalisatrice française révélée avec le film Je criais contre la vie. Ou pour elle (2009) qui a notamment été sélectionné à l'ACID à Cannes et en compétition à Annecy et Clermont-Ferrand.

Son nouveau court métrage, Le tigre de Tasmanie, qui était en compétition officielle à Berlin en février dernier, montre en parallèle les images (réelles, mais rotoscopées) d’un thylacine (également connu sous l’appellation Tigre de Tasmanie) et d'un glacier en train de fondre sous nos yeux. La musique envoûtante et puissante signée Les Marquises est en parfaite harmonie avec les images hypnotiques de la glace, puis de sa fusion avec la lave, et du déchaînement de la nature, ainsi qu’avec les allers et retours du tigre qui semble littéralement danser en rythme dans sa cage, avant de se coucher, comme abattu.

On est à la fois bouleversé et sidéré par l’absolue beauté de la nature en action, qui déconstruit tout sur son passage, avant de recombiner ses différents éléments en une autre forme de paysage. La lave en fusion se mue en une nuée d’étoiles, de nouvelles splendeurs apparaissent, et le tigre peut se remettre à danser. Comme s'il avait survécu à sa propre extinction (le dernier représentant de l'espèce a disparu en 1936), l'animal se multiplie même à l'écran, et laisse alors entrevoir un avenir possible à inventer.

Ecran Noir : Comment est né le film ?

Vergine Keaton : L’envie d’écrire ce projet est née de la découverte d’un film tourné en 1933 au zoo de Beaumaris en Australie. On y voit un des derniers tigres de Tasmanie tournant dans son enclos, semblant attendre ahuri sa disparition annoncée. L’espèce s’éteindra définitivement en 1936. De ces quelques secondes émanent une grande mélancolie et, dans un même temps, une présence forte, une vie, qui semble refuser de disparaître.

Le film s’articule autour de deux séquences récurrentes montées en parallèle : le dernier tigre de Tasmanie et la dislocation d’un glacier. Leurs points communs sont que, malgré leur présence ancestrale et leur pré-existence à l’espèce humaine, ils sont aujourd’hui en phase de disparition. Sous nos yeux. Inscrit dans la lumière d’un film. Inscrit sur la roche par les traces laissées par chaque mètre de glace perdue.
Cependant cette disparition se joue encore et encore. En état de vie. Ce ne sont pas des fossiles, des dessins ou des photographies figées. Ils s’éteignent en état de mouvement. Le glacier coule et avance, emporte et change le paysage. Le tigre réaffirme sa vie et son mouvement chaque fois que le film est rejoué.

Malgré le caractère brutal et chaotique de ces scènes, je souhaitais qu’il se dégage du film une force, une puissance de la nature. Celle-ci se loge dans sa beauté, dans son caractère infini et dans sa capacité à se renouveler.

EN : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vos choix esthétiques ainsi que sur la technique employée pour fabriquer le film ?

VK : Je travaille à partir d’images pré-existantes : ici, l’archive du zoo de Beaumaris retravaillée en rotoscopie afin de recréer une boucle chorégraphique ; et un corpus d’environ 300 peintures et gravures de paysages pour les autres décors. Je collecte ces documents en fonction de mes besoins, les numérise en haute définition afin de pouvoir plonger dans le détail et les classe par thèmes. Je viens ensuite piocher des fragments dans plusieurs d’entre elles afin de recréer un nouveau paysage. J’aime que cette nouvelle image soit à la fois évidente, familière, comme allant de soi (puisqu’appartenant à notre culture visuelle commune) et, dans un même temps, étrange, insaisissable, voire fascinante.

Ces images sont volontairement denses, avec un excès de détails et de matière. L’idée est de donner à voir de plus en plus l’intériorité de l’image : à l’animation des éléments du plan succèdent l’animation de la matière des éléments. J’aime épuiser les images et les motifs, en les déployant longuement.

EN : La musique joue un rôle primordial dans le film. Comment avez-vous travaillé avec le groupe Les marquises qui signe la bande originale ?

VK : J’écris de manière très chorégraphique en pensant le film en termes de mouvement, de rythme, de répétitions et en imaginant une partition musicale qui viendra prolonger l’image très en amont. Le danger de films musicaux est que l’effet devienne un peu facile, « clippeux ».
Pour éviter cela, je sépare le temps de la création musicale de celle de l’image.
On travaille très en amont avec les musiciens sur les intentions, sur les différents thèmes et évènements musicaux, je leur fournis une trame assez précise, ils me proposent des pistes correspondant au différentes parties puis ils créent la musique de manière indépendante sur l’animatique. Et je réalise les images de mon coté sans la musique. Cela afin que jamais la musique ne se mette à suivre le rythme des mouvement de manière systématique.
On vient affiner le montage, des détails, des reliefs une fois que les deux parties sont suffisamment avancées.

EN : Quel a été le principal challenge au moment de la réalisation ?
VK : Je voulais que le film soit à la fois très brut, sauvage et qu’en même temps tout se passe dans des détails de l’image. Qu’aucune forme n’apparaisse comme une chose figée ou définitive. Que la glace, la roche ou la lave soient perçues en état de vie. Je voulais que le spectateur se laisse emporter dans une transe, qu’il se mette lui aussi en état de refonte. Aiguiser son acuité, le rendre sensible à chaque nouveau mouvement, aussi petit soit-il. Faire du détail un évènement et éprouver la métamorphose.
La gestuelle du tigre au début et à la fin du film sont exactement les mêmes. Pourtant, je voulais que ces mouvements paraissent contraints et vains à l’ouverture, et gracieux comme une danse à la fin. La partie centrale sur les paysages a pour but de préparer l’oeil du spectateur à cela : en utilisant un nombre restreint de motifs se répétant et se déclinant, en créant un temps psalmodique auquel il faut s’habituer, en pénétrant peu à peu dans la matière, jusqu’à l’abstrait, la particule.

EN : Quel genre de cinéphile êtes-vous ?
VK : Je suis une cinéphile assez curieuse. Bien avant de m’intéresser à l’animation, j’ai aimé le cinéma classique et le cinéma expérimental. Je vais beaucoup au cinéma parce que, au delà des films, j’aime ce mode de représentation et le rituel qui entoure la projection en salle. Je vais aussi bien voir des films actuels, de tout genre, que des rétrospectives.

EN : De quel réalisateur, qu’il soit ou non une référence pour votre travail, admirez-vous les films ?
VK : J’aime passionnément Dreyer, Paradjanov et Pelechian.

EN : Quel film (d’animation ou non) auriez-vous aimé réaliser ?
VK : Peut-être Nous de Péléchian. J’aime cette brutalité, cette fulgurance, le fait de mener un récit non pas par une histoire déroulée mais par des jeux de rythmes, d’échelles, de motifs. Qu’il mène sa narration en faisant éprouver les choses sans se refuser au sensible. Et qu’il laisse la compréhension naître au cours du film, comme s’il sculptait son objet et qu’on le voyait peu à peu apparaître : au début, il est difficile de saisir de quoi on nous parle. Puis à la fin, on sait. Sans pouvoir toujours l’expliquer. C’est foudroyant.

EN : Comment vous êtes-vous tournée vers le cinéma d’animation ?
VK : Un peu par hasard. Je viens de l’image fixe et du graphisme. J’ai prolongé mes études en faculté de cinéma parce que j’avais le désir de dérouler une narration dans le temps. Mais je pensais me diriger plutôt vers le documentaire et/ou l’expérimental. A cette époque, j’ai commencé un peu par hasard à bricoler des films d’animation, sans trop avoir ni de références de films, ni de connaissances techniques. J’essayais de comprendre comment çela fonctionnait, et cet aspect manuel, laissant place à l’expérimentation, m’a beaucoup plu. Et c’est ce qui me plaît toujours aujourd’hui. Je ne suis pas une animatrice pure souche, je ne suis pas une grande technicienne non plus, mais j’aime chercher à inventer mes propres outils pour chaque film.

EN : Comment vous situez-vous par rapport au long métrage ? Est-ce un format qui vous fait envie ou qui vous semble accessible ?
VK : J’ai actuellement l’envie de faire un long métrage mais je n’envisage pas ce format comme une finalité. Mes films courts n’auraient pas de sens dans un forme étendue. J’aime précisément le court pour sa fulgurance. Cependant, après la réalisation du Tigre de Tasmanie, j’ai éprouvé l’envie de déployer les images plus longuement et d’avoir une narration qui puisse se faire dans des temps et des tableaux plus différents (passer d’une psalmodie à une symphonie en quelque sorte).
Il reste toujours très difficile de passer au long, c’est une économie tout à fait différente. Mais c’est sans doute encore plus compliqué pour l’animation : en terme de proportion, il y a beaucoup moins de réalisateurs de courts métrages d’animation qui réalisent des longs métrages que de réalisateurs de prise de vue réelle.
Et il est encore difficile aujourd’hui, même si cela évolue, de porter et développer un projet en animation qui ne soit pas adressé à un public enfant.

EN : Comment voyez-vous l’avenir du cinéma d’animation ?
VK : L’animation n’est pas toujours considérée comme une proposition cinématographique à part entière. On attend souvent beaucoup moins d’elle, en terme de proposition artistique. D’autre part, je trouve très étrange de regrouper toute l’animation derrière une même appellation. D’abord parce qu’il ne s’agit pas d’un genre , mais d’une technique, et parce qu’il n’y a pas une homogénéité de l’animation : il ya des films d’auteurs, des blockbusters, des fictions, des documentaires, des propositions expérimentales…
Je pense qu’il est important de ré-inclure le cinéma d’animation dans le cinéma en général. C’est de plus en plus vrai actuellement, les barrières deviennent plus friables (je pense par exemple à des réalisateurs issus de la prise de vue réelle tels que Pascale Ferran ou Céline Sciamma qui ont travaillé pour des scénarios de films d’animation récemment…).
De plus en plus de courts métrage d’animation sont aussi sélectionnés dans de grands festivals généraliste tels que Berlin, ou Cannes. C’est peut-être encore plus frileux au niveau du long métrage. Mais je pense que ça va avancer très vite !

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Les rencontres animées de l’été (5/6) : Boris Labbé, réalisateur de La chute

Posté par MpM, le 17 août 2018

A l'occasion de cette pause estivale, Ecran Noir part à la rencontre du cinéma d'animation. Six réalisatrices et réalisateurs de courts métrages parlent de leur travail, de leurs influences et du cinéma en général.


Pour ce cinquième épisode, nous avons posé nos questions à Boris Labbé, artiste et réalisateur français révélé en 2012 avec Kyrielle, notamment récompensé par une mention spéciale du jury au festival d'Annecy. Ses oeuvres suivantes (Danse macabre, Rhizome, Orogenesis...) ont fait le tour des festivals internationaux.

En mai dernier, son dernier court métrage La chute était présenté en séance spéciale à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes, puis à AnimaFest à Zagreb (où il a remporté le Grand Prix), à Annecy (Prix Fipresci) et Vila do Conde (Grand Prix). Le film est une oeuvre foisonnante et singulière qui prolonge le travail du réalisateur autour des motifs de la boucle et de la métamorphose.

Inspiré de Dante, dont il est une évocation hypnotique et puissante, il montre un ordre du monde bouleversé par la rencontre entre les habitants du ciel et ceux de la terre. Se mêlent alors des images en perpétuel mouvement et une musique envoûtante et intense qui transforment le film en expérience sensorielle unique.

Ecran Noir : Comment est né le film ?

Boris Labbé : L'idée du film est née pendant que je travaillais sur mon précédent projet Rhizome, alors que je me décidais à plonger pour la première fois dans la lecture de Dante. Cette lecture a vraiment été révélatrice pour moi, c'est évidemment un texte majeur, mais d'un point de vue plus personnel je sentais que mon travail d’animation pouvait avoir quelque chose à faire avec cette oeuvre. L'obsession de faire quelque chose sur L'Enfer est née. Après mûre réflexion, je décidais de ne pas en faire une adaptation directe, il me fallait faire comme un "pas de côté" nécessaire à sa digestion. Cette attitude m'a permis de me libérer de la référence.

EN : Il y a dans le film de nombreuses références picturales et artistiques qui semblent convoquer toute l'histoire de l'Humanité. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

BL : Si je reprends le texte de Dante, son périple se déroule dans une sorte de "structure topographique" renfermant les âmes des hommes ayant vécus dans le passé, classées en fonction de leurs actions sur terre. Chez Dante, toute l'histoire de l’Humanité est convoquée grâce à sa rencontre avec de nombreux personnages célèbres. Dans mon film, je ne m’intéresse pas à l'individu mais plutôt aux mouvements de masse, parsemés de détails évocateurs qui viennent frapper notre mémoire. On n'est pas loin de l'art de la mémoire, cette discipline inventée par les Grecs puis reprise et transformée jusqu'à la Renaissance, fondée sur des "images" et des "lieux".
Pour construire mon film j'ai en effet utilisé de nombreuses références venant de l'histoire de l'art européen. Parmi les artistes clairement cités, je peux nommer Bosch, Bruegel, Botticelli, Goya et Henry Darger.

EN : Pouvez-vous nous parler également de vos choix esthétiques ? Comment se sont-ils faits ?

BL : J'ai choisi de travailler à l'encre de Chine sur papier. Cette technique me permet un travail de matière unique, que l'ordinateur ne pourrait rendre. Mes images sont principalement en noir et blanc avec des niveaux de gris subtils sur fond noir. Je cherchais un rendu lumineux pour les personnages et les décors, pour les rendre électriques et vivants. Le fond noir évoque le vide, la nuit et il donne une sensation proche du cauchemar. Des touches de couleurs vives parsèment l'écran. La couleur sur fond de noir et blanc attire le regard et ponctue l'espace visuel. L’utilisation du rouge vif évoque la vie, les organes, le sang, et donc aussi la mort.
Le style d'animation développé dans le film est assez particulier : à la fois en métamorphose perpétuelle tout en conservant un ordre par répétition. Cela évoque la création, la vie et engage un rapport hypnotique aux images. Le chaos se glisse parfois dans ces paysages animés, créant différentes ruptures dans le film. Ce film est probablement plus cinématographique que mes précédents, pour son travail du rythme, des cadrages, bien qu'on soit loin d'un montage "classique". Pour la musique, j'ai laissé mon ami compositeur Daniele Ghisi donner le meilleur de lui-même. Il a travaillé sa composition musicale à partir d'une base de données existante d’enregistrements de quatuors à cordes, transformés et agencés électroniquement. Le parti pris est fort et rebute parfois certaines personnes, mais nous assumons nos choix, le spectateur n'est pas pris avec des pincettes.

EN : Quel a été le principal challenge au moment de la réalisation ?

BL : Pendant la presque totalité du processus de fabrication du projet, je n'étais pas sûr d'aimer mon film, c'était les montagnes russes émotionnelles. J'ai souvent cru que j'étais en train de rater quelque chose, de passer à côté du projet... C'était difficile de travailler et donner 100% de mon énergie dans quelque chose d'inconnu, je partais vers une exploration qui était nouvelle pour moi et pour laquelle il n'y avait pas vraiment de précédent.
Ensuite, il y avait évidemment des challenges techniques, le travail manuel, le travail d'ordinateur, la gestion de l'équipe, les deadlines... mais heureusement j'étais très bien entouré, l'équipe de production, mes animateurs, stagiaires et techniciens étaient tous supers !

EN : Quel genre de cinéphile êtes-vous ?

BL : Je pense que j'ai une culture du cinéma en général assez moyenne. Il y a beaucoup de classiques que je n'ai pas encore vus, mais je rattrape cette lacune quand je peux. En fait, je ne suis pas un grand "consommateur" de films. Aujourd’hui, le cinéma est lié à la consommation de masse et même si je ne fais pas exception, je prends un peu de distance avec cette tendance. Par contre, lors de moments de recherches personnelles, je peux passer des jours à chercher des petites pépites filmiques que je n'aurais pas encore découvertes. Mes recherches m'amènent souvent vers le cinéma d'avant-garde, cinéma expérimental, art vidéo, mais bien sûr des courts et longs métrages plus "classiques". Donc ma culture cinématographique est assez incomplète et très ciblée je pense. Et malheureusement, je vois beaucoup de choses sur internet en mauvaise qualité... Là où je me rattrape, c'est lors de mes voyages en festivals, je vois beaucoup de films produits chaque année, surtout des courts métrages et surtout de l’animation.

EN : De quel réalisateur, qu’il soit ou non une référence pour votre travail, admirez-vous les films ?

BL : Il y a beaucoup de réalisateurs que j’admire, alors c'est difficile de faire un choix. Mais je vais profiter de la question pour donner un nom presque inconnu en France : José Val del Omar. C'est un réalisateur d'avant-garde espagnol (1904-1992), aussi inventeur de dispositifs radio, dispositifs de projection, de son, et de techniques de filmage. Il a été oublié pendant presque 20 ans. Les jeunes cinéastes espagnols ainsi que de grandes institutions telles que le Musée Reina Sofia de Madrid ont participé à sa redécouverte récemment. Il s’intéressait au cinéma comme forme poétique, proche du documentaire, du film d'avant-garde et des tentatives du "cinéma augmenté". Son travail cinématographique le plus abouti est le "Tríptico Elemental de España", mais il a aussi anticipé les dispositifs d'installation vidéo alors qu'à l’époque peu d'artistes travaillaient dans ce sens. Malheureusement, beaucoup de ses travaux sont inachevés, voire détruits, mais j'admire la démarche de l'artiste pour ces films, pour son rapport complexe au médium cinéma et pour la générosité de sa recherche.

EN : Quel film (d’animation ou non) auriez-vous aimé réaliser ?

BL : J'ai beaucoup de mal à répondre à cette question, car je suis impressionné par beaucoup de films que j'admire mais que je ne me verrais pas réaliser moi-même ! Mais peut-être que je peux citer Canon de Norman McLaren. Il comprend tout ce que j'aime chez ce réalisateur, une certaine simplicité, une vraie sensibilité et un travail théorique sous-jacent. C'est un travail certainement fondateur pour ma pratique.

EN : Comment vous êtes-vous tourné vers le cinéma d’animation ?

BL : A la base, je viens du dessin et des arts plastiques, grâce à une formation aux Beaux Arts. A cette époque, le cinéma ne m’intéressait pas spécialement, en tout cas ça n'était pas une obsession comme aujourd'hui.
Encore aux Beaux Arts, je sentais le besoin d'aller chercher dans de nouvelles directions et je pensais que mon travail pouvait avoir quelque chose à faire avec l'animation. Mon idée était de devenir plutôt vidéaste, je visais plus la salle d’exposition et les installations que la salle de cinéma.
Je suis finalement entré dans une école de cinéma d'animation, dans laquelle j'ai développé des projets hybrides, entre cinéma expérimental et installation.
Ensuite c'est le succès d'un de mes films étudiant en festival qui m'a poussé vers le cinéma : ce film (Kyrielle) m'a permis de rencontrer mon producteur chez Sacrebleu.
Le chemin de mon travail vers le cinéma a donc pris plusieurs années. Aujourd'hui, je me sens plus cinéaste que plasticien, mais l'envie de revenir vers des explorations plus liées à l'espace d'exposition revient régulièrement.

EN : Comment vous situez-vous par rapport au long métrage ? Est-ce un format qui vous fait envie ou qui vous semble accessible ?

BL : Le long métrage n'est clairement pas ma priorité. Mais c'est aussi vrai que cela m’intéresserait de chercher une idée pour faire un film expérimental qui tiendrait sur la longueur, un jour. D'un autre côté, je ne pense pas que cela soit inaccessible. Dans mon cas, il faudrait savoir travailler avec des budgets restreints, ce qui permettrait de garder une liberté artistique et ne pas basculer vers la course aux remboursements du film. Cela dit, je pense que ce genre de projet reste très périlleux et difficile à tenir.

EN : Comment voyez-vous l’avenir du cinéma d’animation ?

BL : Le cinéma d'animation est de plus en plus reconnu, la production et l'industrie augmentant chaque année, ça parait un bon espoir pour l'avenir. Il est clair que nous n'avons pas la même reconnaissance que la prise de vue réelle et je pense que cela va durer encore longtemps malheureusement. De mon côté, je n'aime pas trop faire de pronostics, mon économie personnelle ne me projetant pas plus loin qu'à un an ou deux dans l'avenir... Je suis aussi loin d'être clairvoyant sur l'état de l'industrie du cinéma d'animation pour pouvoir me prononcer. J'espère juste que la production de film d’animation continuera à être florissante, et surtout j'espère qu'il restera encore des libertés aux cinéastes du futur. Parfois, le travers d'une industrie trop productive et trop bien réglée, c'est qu'elle risque de se tourner vers la facilité et le stéréotype. Selon moi, il faudrait ne pas oublier que tout art a besoin de laboratoires et d'espaces de liberté nécessaires au renouvellement. De la formation en école d'art jusqu'à la vie professionnelle, laissons des espaces aux artistes pour la recherche et l'innovation dans leurs domaines respectifs, autant du point de vue technique et conceptuel qu'esthétique.

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Trois bonnes raisons d’aller voir Capitaine Morten et la reine des araignées de Kaspar Jancis

Posté par MpM, le 15 août 2018

Morten rêve de prendre le large à bord de La Salamandre, avec son père le Capitaine Vicks, mais il doit rester à terre chez l’autoritaire Annabelle. Avec son complice Stinger, Annabelle veut s’emparer du bateau, persuadée qu’il cache un trésor de pirates. Pour déjouer leurs plans, Morten va être entraîné dans une aventure fantastique. Réduit à la taille d’un insecte par un magicien farfelu, c’est dans le monde de la Reine des araignées qu’il va devoir conquérir ses galons de capitaine.

Adaptation évidente


Kaspar Jancis est un metteur en scène, compositeur et scénographe estonien qui a obtenu le Cartoon d’or du meilleur court-métrage d’animation européen avec son film Crocodile en 2010. Capitaine Morten et la reine des araignées, qui est son premier long métrage, mais aussi son premier film en stop motion, est l'adaptation d'un livre pour enfants qu'il avait écrit en 2010 et pour lequel il avait également composé une musique.  Devenu un best-seller, l'ouvrage est populaire auprès du public estonien, et a notamment été décliné en une émission de radio. Assez logiquement, Nukufilm a ensuite eu l'idée de l'adapter pour le cinéma, dans une version qui mêle l'animation classique de marionnettes à des images de synthèses utilisées notamment pour les éléments liquides comme l’eau.

Conte joyeusement cruel


Le cinéma pour enfants ne nous a pas franchement habitués aux bizarreries qui émaillent Capitaine Morten. Alors que l’intrigue se veut au départ presque réaliste (un petit garçon, malheureux parce que son père est toujours en voyage, se rêve capitaine à son tour), de nombreux éléments cocasses ramènent l’histoire du côté du conte étrange et cruel : les marins transformés en beignets, la chrysalide qu’on laisse mourir de faim, le jeune garçon sans cesse humilié... La dureté de certains personnages (et leur transformation soudaine en insectes) accentue cette sensation d’un imaginaire enfantin déformé et irrévérencieux. Il est extrêmement plaisant de voir ainsi bousculée la mièvrerie gentille de la plupart des œuvres jeune public, sans pour autant traumatiser le spectateur.

Poésie de l’étrange


Lorsque le film bascule dans le monde fantastique miniaturisé des insectes, l’étrangeté est brusquement érigée en règle absolue. Comme l’existence de Morten, le film prend alors un tour plus inquiétant mais aussi plus poétique. Ces insectes anthropomorphes voguant à l’aventure sur une étendue d’eau gigantesque pour eux à quelque chose de profondément onirique qui contamine la tonalité du récit. L’absurde et le bizarre prennent alors possession de l’intrigue, permettant au film d’affirmer sa singularité, et aux jeunes spectateurs de se découvrir prêts pour des aventures moins conventionnelles, et donc forcément plus amusantes.

Les rencontres animées de l’été (4/6) : Justine Vuylsteker, réalisatrice d’Etreintes

Posté par MpM, le 10 août 2018

A l'occasion de cette pause estivale, Ecran Noir part à la rencontre du cinéma d'animation. Six réalisatrices et réalisateurs de courts métrages parlent de leur travail, de leurs influences et du cinéma en général.


Pour ce quatrième épisode, nous avons posé nos questions à Justine Vuylsteker, cinéaste d'animation française révélée en 2015 avec Paris, l'un des films de la collection « En sortant de l’école » consacrée à Robert Desnos, qui mêlait papier, sable et végétaux.

Après s'être familiarisée avec la technique spécifique de l'écran d’épingles lors d'un atelier donné par la réalisatrice Michèle Lemieux à Annecy, elle a réalisé son premier court métrage professionnel avec cet objet unique et singulier qui permet de travailler directement la matière et de littéralement sculpter les ombres. Le film, bien nommé Etreintes, a fait sa première mondiale à Annecy en juin dernier. Il s'agit d'une oeuvre à l'extrême délicatesse, qui revisite dans un jeu intime et sensuel de noirs, de blancs et de gris, le motif universel du désir et des élans amoureux.

Ecran Noir : Comment est né le film ?

Justine Vuylsteker : Ce film est né d’avoir pu travailler avec un outil comme l’écran d’épingles. C’est en ayant été confrontée à cet instrument, ses possibilités plastiques et son histoire, que la première étincelle, qui a donné ensuite Etreintes, a pu jaillir. On pourrait presque dire que le film est la mise en forme des sensations que j’ai ressenties en travaillant avec l’Epinette, l’extrême sensualité de sa matière, l’ambiguïté de sa force et de sa fragilité simultanées et le sentiment de m’engouffrer dans une temporalité où présent et passé se confondent.

EN : Justement, Etreintes est le premier film réalisé en France avec un écran d'épingles, depuis la disparition de ses créateurs Alexandre Alexeïeff et Claire Parker au début des années 80. Pouvez-vous nous dire quelques mots de cette technique singulière ?

JV : Les écrans d’épingles sont effectivement des instruments rares, fruits de la rencontre d’Alexandre Alexeieff et Claire Parker, qui ensemble, ont passé leurs vies à inventer et perfectionner cette technique si singulière : utiliser des épingles pour pouvoir sculpter leurs ombres, et réussir à animer des blancs, gris, noirs, d’une extrême richesse. Après la mort du couple, il n’est longtemps resté qu’un seul écran en activité, celui qu’ils avaient confié à l’Office national du Film du Canada. C’est grâce à l’initiative du Centre national de la Cinématographie et à l’effort conjugué de Jacques Drouin et Michèle Lemieux, les cinéastes de l’écran montréalais, qu’un autre écran Alexeieff-Parker a pu refaire son entrée dans le paysage de la production d’animation. C’est seulement en 2015, après plusieurs années de restauration, que l’Epinette, dernier écran construit par le couple en 1977, a pu être remis entre les mains de réalisateurs.

EN : L'écran d'épingles impose des contraintes spécifiques. Dans quelle mesure a-t-il influé sur les choix esthétiques et le résultat final ?

JV : Certaines de ces contraintes sont d’ordre pratique, comme le temps de chauffe avant l’utilisation, ou l’ergonomie de travail, éprouvante pour les épaules et le dos, ce qui impose des journées de six heures de manipulation, maximum, sous peine de blessures sur le long terme. Je dirais que les contraintes esthétiques sont plus cachées ; on ne les rencontre qu’en travaillant. J’ai par exemple eu l’effrayante surprise de découvrir au tournage l’impossibilité de réaliser des parfaites verticales, alors que l’un de mes motifs principaux, à l’écriture, était le cadre d’une fenêtre… Mais l’écran ne nous laisse jamais sans solution lorsqu’il nous confronte à l’impossibilité de sculpter ce à quoi l’on avait pensé… alors le cadre rigide est devenu un rideau souple, et le tournage a pu aller de l’avant.

A vrai dire tout est dans ce bout de phrase : « ce à quoi l’on avait pensé ». Les contraintes que l’on dit rencontrer face à l’écran d’épingles, sont bien souvent des contraintes que l’on se crée de toutes pièces, parce qu’on a, en amont, trop projeté en perdant de vue sa matière. Ce sont toutes les choses que j’avais pensées en dehors de l’écran d’épingles qui se sont ensuite révélées infaisables, ou peu intéressantes. L’écran d’épingles a ça de fantastique : on doit construire le film avec et pour lui, sinon c’est implacable, ça ne fonctionne pas. Là où une autre matière courberait l’échine. C’est une très belle leçon que d’avoir dû rester à l’écoute de l’instrument, sans plaquer sur lui des choses qui ne lui correspondent pas.

EN : Quel a été le principal challenge au moment de la réalisation ?

JV : Certainement de travailler avec une structure mouvante, jusqu’à la fin de la fabrication. L’écran d’épingles, par la configuration singulière de tournage qu’il impose, un tête-à-tête réalisateur-matière, a permis de défendre l’idée de ne pas figer le film sous la forme d’un story-board ou d’une animatique, avant même que le dialogue avec l’instrument n’ait commencé. Et même si le travail d’écriture avait été important, et mené dans cette perspective d’improvisation à venir, avancer avec une structure en constante recomposition a été un challenge de tous les jours.

EN : Quel genre de cinéphile êtes-vous ?

JV : Très infidèle au cinéma. Je suis spontanément bien plus attirée par la littérature, la danse, la poésie ou les arts plastiques… alors pourtant que le cinéma est mon médium d’expression. Lorsque ponctuellement je reviens vers les films, c’est souvent très intense, pour ne pas dire boulimique. Je peux ne faire que ça pendant des jours, pour ensuite ne rien vouloir voir pendant des mois. Beaucoup d’inconstances donc, et très peu de mesure !

EN : De quel réalisateur, qu’il soit ou non une référence pour votre travail, admirez-vous les films ?

JV : Michelangelo Antonioni. Et plus que les films, je dirais que c’est la recherche, qui traverse tout son travail et qui se prolonge toujours un peu plus d’un film à l’autre, sans changer d’essence, et sans pour autant se répéter, que j’admire profondément. Il y a d’ailleurs une phrase de lui que je me répétais systématiquement, pendant la fabrication d’Etreintes : "Je déteste ce que je ne comprends pas. S’il y a quelque chose d’énigmatique dans ce que je fais, c’est moi qui me trompe. Le problème est que mes erreurs sont peut-être ce qu’il y a de plus personnel dans mes films." L’erreur comme gage d’honnêteté, alors que la tendance va à l’ultra-perfection, c’est particulièrement inspirant, et émouvant, à lire.

EN : Quel film (d’animation ou non) auriez-vous aimé réaliser ?

JV : Summertime de David Lean.

EN : Comment vous êtes-vous tournée vers le cinéma d’animation ?

JV : Le cinéma d’animation donne la possibilité du travail solitaire. Ce n’est pas une obligation, ni nécessairement une norme, mais c’est une possibilité. On peut faire (les images d’) un film, seul. Et il y a quelque chose là-dedans qui m’attire beaucoup, ou peut-être qui m’est nécessaire. Le silence et la solitude, pour créer. Il y a aussi que le travail de la matière m’est particulièrement cher, et l’animation, c’est exactement ça, de la matière qui s’exprime par le mouvement.
Alors comment j’en suis arrivée au cinéma d’animation ? Par hasard, après avoir vu des oeuvres qui m’ont fait me dire : je veux faire ça ! C’est seulement une fois que j’ai commencé que j'ai réalisé à quel point c’est l’art qui me donne les moyens de mettre le plus justement en forme mon imagination.

EN : Comment vous situez-vous par rapport au long métrage ? Est-ce un format qui vous fait envie ou qui vous semble accessible ?

JV : Pour qui utilise le cinéma comme moyen d’expression, le long métrage, tout ce temps, c’est forcément quelque chose qu’il est difficile de ne pas avoir envie de s’approprier. Mais c’est aussi une énorme responsabilité, que de vouloir remplir tout cet espace, devoir en créer sa densité, sa profondeur, sa structure. Il me semble factice d’envisager le long métrage, pour faire un long métrage. C’est si un projet se forme, qui a besoin de ce temps-là pour respirer et résonner à sa pleine puissance, que la question a seulement raison de se poser.

EN : Comment voyez-vous l’avenir du cinéma d’animation ?

JV : Je crois qu’il y a beaucoup d’avenirs possibles pour le cinéma d’animation. Si aux yeux du grand public, et de la critique, nous sommes longtemps restés dans l’ombre du cinéma de prises de vues continues - en partie à cause de l’étiquette pour enfant posée par l’hégémonie Disneyenne - il y a comme une prise de conscience qui est en train d’opérer, sur ce qu’est, et pourrait être, le cinéma d’animation. Prise de conscience qui peut nous faire espérer l'entrée dans une nouvelle ère, plus adulte, pour cette forme de cinéma. C’est le long-métrage qui porte ici tout l’enjeu de cette métamorphose, puisque le court-métrage est depuis longtemps déjà un formidable lieu de maturité et d’expérimentations. Tous les espoirs sont donc permis, pour le long métrage, et la série d’ailleurs, pour peu que les instances de financements et de diffusion réussissent à s’engager et prendre les « risques » nécessaires pour accompagner cette dynamique vertueuse. Je reste néanmoins sur mes gardes, et ne crierais pas victoire trop vite, parce qu’une telle croissance est évidemment fragile. Il me semble nécessaire d’être vigilant à ce que, dans un tel moment, les exigences artistiques et poétiques réussissent à primer sur les considérations marchandes et financières, si l’on veut véritablement pouvoir dire que le cinéma d’animation est en train de grandir.