Quinzaine 50 : montrez ces films qu’on ne saurait voir !

Posté par redaction, le 16 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

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La Quinzaine des réalisateurs, grande prêtresse du cinéma indépendant, du cinéma contestataire, du cinéma underground, moderne, ouvert, libre. La Quinzaine faite par le monde, pour le monde. Une révolte contre l’élitisme cannois, contre la censure systématisée, et contre toute forme d’institutionnalisation. C’est en cessant de cacher ces films qu’on ne saurait voir que nos agitateurs vont ouvrir la porte, jusque-là verrouillée, d’un cinéma nu et sincère. Le 10 mai 1968 s’ouvre le 21e Festival de Cannes. Et c’est en 69, année érotique, qu’on assiste à la naissance d’un immense Fes[se]tival. La première édition de la Quinzaine a le [cul]ot de projeter Le Joujou chéri de Gabriel Axel.

Film documentaire et long-métrage de fiction s’entremêlent dans cette audacieuse production danoise. Le Joujou chéri traite de la production de magazines et de films érotiques et dénonce une censure bien trop présente (surtout en France !). On découvre en une heure et demie la diversité de l’érotisme sur grand écran, du cinéma moderne au cinéma muet. Gabriel Axel réalise ce premier documentaire sans salaire, et sans réel financement. Fort d’une envie de transgression et de liberté, Axel nous interroge sur la présence de l’érotisme dans l’art. Pourquoi un artiste peintre, proposant un nu, offre de l’Art au spectateur, tandis qu’un photographe (ou un cinéaste) représentant un même nu est classé immédiatement comme pornographe ? Ce message passe directement par l’affiche du film : une gravure libertine. Art, ou pornographie ?

Par son interdiction, la pornographie se fait sombre, glauque, étouffante. Gabriel Axel, lui, veut présenter un univers lumineux, léger, joyeux, et bon enfant. A force d’interdire et de censurer, l’impression que le sexe est un danger pour l’homme se fait de plus en plus forte. Mais où est le danger ?

C’est grâce à un Danemark bien plus libéral que la France que Le Joujou chéri passe la frontière. Rappelons d’ailleurs que cette œuvre aidera à supprimer la censure adulte en 1969 dans son pays. Malgré cette hardiesse, le film sera interdit en France et ne sera distribué en province qu’en 1974 via un circuit allemand, sous le nom de Das Geliekte Spielzub. Le Joujou chéri passera ici d’une heure et demie, à une heure et quart.

Tandis que la demande de suppression de la censure de la part des Etats Généraux du Cinéma suit son cours, deux nouvelles œuvres culottées s’emparent de la Quinzaine : Le Hurlement de Tinto Brass en 1970, et Mais ne nous Délivrez pas du mal de Joël Séria en 1971.

Le Hurlement est un cri de joie et de colère, une folie douce parfaitement représentative de l’air du temps. Film psychédélique soixantehuitard, L’Urlo explore une société changeante. Les repères sont flous, la jeunesse ne sait plus à quoi se raccrocher, et erre au travers d’un milieu hostile et incompréhensible tout comme Anita (Tina Aumont) et son amant Coso (Gigi Proietti) principaux protagonistes. Anita, activiste de gauche, fuit son fiancé et rencontre un parfait inconnu avec qui elle va voyager dans une Italie étrange et grotesque, rencontrant tour à tour une famille de cannibales et des fanatiques explorant différentes facettes de leur sexualité. Le message est clair : c’est en quittant les conventions que l’individu explore et nourrit son être intérieur.

Tinto Brass, auteur, scénariste et monteur, abandonne ici les traditions narratives et invite le spectateur à vivre son œuvre comme une expérience sensorielle. Il ne raconte pas mais dénonce la condition tragique de l’homme moderne seul face à la misère, à la mort, et à l’esclavagisme de la société, en continuant ainsi son travail amorcé en 1964 avec Who Works ?. Contrairement à Who Works ?, L’Urlo sera interdit par la censure en Italie pendant pas moins de sept ans.
Bizarre, surréaliste, et radicalement ancré dans la contre-culture, Le Hurlement reste tout de même proche de réalisations dans la même veine, aussi bien au niveau du scénario, qu’au niveau de la réalisation. On y retrouve des couleurs similaires, des scènes en extérieur peu surprenantes, et une révolte politique qu’on croise de partout.

Tandis qu’en 1971, Mais ne nous Délivrez pas du mal fera l’effet d’une bombe parmi les festivaliers cannois. « Une œuvres des plus malsaine […] en raison de la perversion, du sadisme et des ferments de destruction morale et mentale … » ainsi parlait la Commission de contrôle du premier long-métrage de Joël Séria.
Elevé dans un foyer à l’éducation religieuse stricte, et éduqué en pensionnat chez les curés pendant une dizaine d’années notre réalisateur est frappé par l’image idyllique d’une jeune fille qui inspirera l’aspect de ses deux héroïnes. Cette image est celle croisée au hasard d’un article de journal, celle d’une petite nymphette aux joues pleines et aux boucles rondes. Une petite fille modèle ayant décidé de jouer à la poupée avec sa meilleure amie. La poupée sera sa mère, le jeu : la lapidation. Fait divers néo-zélandais, cette histoire nourrira celle de Mais ne nous Délivrez pas du mal dans une certaine mesure. C’est d’ailleurs de ce film et de cet article que Peter Jackson tirera Créatures Célestes en  1994.

Ce long-métrage sera tourné sans l’accord du CNC, mais Joël Séria persiste. Ce scénario est ancré en lui, et il se doit de le coucher sur pellicule. Il réalise cet exercice avec brio et nous dévoile ses talents de poète. On retrouve dans ce film une mélancolie toute baudelairienne, mêlée à l’insouciance de la jeunesse et aux secrets de l’adolescence. Nos deux Lolitas, Anne et Laure, sont deux petites filles modèles en apparence mais, et ce dès les premières scènes, il se dégage d’elles une sainteté diabolique. Tout comme Joël Séria, elles se voient dès leur plus jeune âge cloîtrées chez les bonnes sœurs avec, pour seule distraction, leur imagination viciée et leurs loisirs sadiques. Anne et Laure se complaisent dans le mal comme d’autres se complaisent dans le bien ; elles œuvrent pour Satan en âme et conscience, en opposition à tout ce qui leur a été inculqué. Mais ne nous Délivrez pas du mal est un film fort, puissant, et étrangement doux. L’apparence bucolique de la campagne contraste avec la perversion des actes de nos héroïnes et nous rappelle curieusement nos propres étés. La torpeur estivale, les nuits fraiches, les balades à vélo donnent une sensualité prématurée à Anne et Laure qui se dénudent à toutes occasions.

Le scénario, puissamment anticléricale et légèrement éphèbiphile, fera interdire le film malgré sa présence à la Quinzaine. Ce n’est qu’après la coupe de quelques secondes d’une scène lesbienne entre religieuses que le film sera accessible au public. Joël Séria, sera alors l’un des derniers réalisateurs de long-métrage à avoir un film bloqué. Bien plus qu’une œuvre profane, Mais ne nous Délivrez pas du mal est une mise en garde contre le refoulement, la pression et l’oppression chez les adolescents. Autre sujet fort du début des années 70.

« 1973, on interdit. 1974, on libéralise. Avant de réprimer en 1975 puis de punir en 1976 »

(Entre deux censures, 1989, Tony Crawley et François Jouffa)

Le 28 avril 1974, Valérie Giscard d’Estaing, fraîchement élu président de la république, annonce la suppression de la censure en France et prône la liberté d’expression et de création. Cette décision révolutionnera le paysage cinématographique tout entier. A la capitale, en banlieue et en province, les cinémas affichent impudiquement des œuvres érotiques sur leurs façades et dans leurs halls. En une année, plus de 128 films voluptueux sortent en salle : Les Jouisseuses, Emmanuelle, et La Papesse (pour n’en citer que quelques-uns) embrasent les foules qui se précipitent pour voir le tabou en scope. Cette curiosité légère poussera 6 497 687 parisiens et banlieusards à se cloîtrer dans les pièces confinées, surchauffées et électrisées des exploitants de 74. Le secrétaire d’état, Michel Guy, dans un éclat de lucidité, ou dans un moment de faiblesse, autorisera même l’exploitation des films pornographiques !

Ce vent de liberté atteindra rapidement la croisette qui présentera à sa sélection officielle les sulfureuses Mille et une nuits de Pier Paolo Pasolini et les outrancière Neuf vies de Fritz le chat de Robert Taylor. La Quinzaine, quant à elle, ira chercher du côté de la Yougoslavie pour trouver LE réalisateur adéquat pour cette année toute en fesses : Dusan Makavejev, auteur et scénariste de Sweet Movie.

Carole Laure (Miss Canada) porte plainte contre Makavejev, Anna Prucnal (Anna Planeta) est exilée de Pologne pendant sept ans, le film est banni en Grande-Bretagne et, en France, il subit l’interdiction aux mineurs de moins de 18 ans. Tout ça pour quoi ? Pour un film-manifeste, une œuvre forte qui malgré elle a engendré un scandale plus grand que ce qu’elle envisageait. Pour un poème érotico-politique ou le socialisme et le capitalisme se contemplent d’un œil curieux et cherchent à s’apprivoiser. Contrairement aux autres films de Dusan Makavejev, Sweet Movie nous offre une confrontation sociale plus directe, sans soliloques gouvernementaux indigestes. Il cherche ici à établir une relation sensorielle écran-spectateur. La sensualité est la grande ligne directrice de la mise en scène et du scénario, toute la cohésion de l’équipe de tournage vise à prôner la joie de vivre, l’amour universel et la connaissance de soi par le biais du sexe. Makavejev fait tomber les masques de l’auto-censure, le spectateur est mis à nu, sa carapace se fend et fond face à l’humour chaleureux et à la moiteur sexuelle de Sweet Movie. On parle ici « d’effet thérapeutique » comme un « aphrodisiaque léger », une communication non-verbale poussant le public à s’observer, se sentir, se toucher, se goûter, et se découvrir à travers l’œuvre.

Soulignons le fait que Makavajev, culpabilisant de ce trop-plein de bonheur face à la misère du monde, inséra dans le film des séquences documentaires sur l’excavation de cadavres polonais par des officiers nazis. Triste monde cruel.

Nous finirons l’année, le 17 octobre 1974, par une suppression du fond de soutien pour les films pornos … Monsieur Giscard et Monsieur Guy seraient-ils en train de revenir sur leurs convictions ?

En 1976, les bonnes résolutions de nos deux compères sont mises au placard. Pornographie ? Erotisme dites-vous ? Du passé. La loi X s’impose insidieusement, feignant l’absence de censure et affichant une simple restriction. La TVA sur les films dit pornos passe de 17.6% à 33.33%, 161 films sont classés X et interdit d’exploitation … Les rares œuvres encore en circuit sont reléguées dans des salles spécialisées pénalisées fiscalement et financièrement. Si ça ce n’est pas de la censure …

Mais la Quinzaine résiste encore et toujours à la restriction, à l’enclavement, et au blâme, et elle le montre plus que jamais avec L’Empire des sens de Nagisa Oshima. Toute la France est ébranlée, le phénomène est sans précédent. De plus, L’Empire des sens n’est pas noyé dans la sélection, loin de là, il est le film d’ouverture de cette nouvelle programmation, l’œuvre mise en lumière, l’œuvre sous les projecteurs du public, de la critique, des journalistes, et de l’organisation.

Nous ne nous étendrons pas plus que nécessaire sur ce film qui a déjà fait couler beaucoup d’encre (et beaucoup d’autres liqueurs plus naturelles). Rappelons juste que celui-ci est un pied de nez aux tabous japonais. Nagisa Oshima c’est procurer une pellicule vierge française, l’a fécondé sur sa terre natale, et l’a renvoyé en France pour la mise à bas. L’Empire des sens est interdit au Japon, rn Allemagne, en Suède, aux Etats-Unis, en Belgique … Mais la Quinzaine relève le défi de présenter cette œuvre, et tente d’ouvrir le regard du public non pas sur un film érotique ou pornographique, mais sur un poème visuel digne des estampes japonaises. Tout ici est d’une minutie implacable, la mise en scène est épurée, les dialogues finement orchestrés, et les couleurs éclatantes renforcent le lyrisme de ce qui n’était à l’origine qu’un fait divers.

L’Empire des sens établi un seul et même discours : celui d’une scène d’amour en continu, le cadre change mais l’acte reste. Même si le sexe n’est pas simulé, même si la scène finale est d’une violence inouïe, le film reste immaculé grâce à sa perfection visuelle, et grâce à ce discours n’étant ni plus ni moins qu’une approbation de la vie jusque dans la mort, l’amour ultime et inconditionnel.
Les œuvres vue précédemment sont politiques, sociales, révoltées. Elle utilise la représentation du sexe pour faire passer des messages plus ou moins abstraits, mais elles négligent l’amour rencontré dans la relation sexuelle. Nagisa Oshima, lui, le sublime.

Mais si la politique vous manque rappelons que, en 1988, interviewé par Bernard Pivot, Jacques Chirac confessera : «  J’ai vu L’Empire des sens dans la salle d’un cinéma privé qui appartient au ministère de l’information. J’ai estimé que c’était un très beau film … »

Merci au ministère de l’information et merci à Jacques !

La Quinzaine nous réservera d’autres belles surprises telles que la coréalisation franco-japonaise des Fruits de la passion de Shuji Terayama en 1981, adaptation très libre de Retour à Roissy de Pauline Réage. L’adaptation encore plus libre en 1986 du Diable au corps de Marco Bellocchio et sa vraie fellation qui coûtera cher à la carrière de Maruschka. L’onirique, le lyrique, le diaphane Kissed, premier film de Lynne Stopkewich, fable nécrophile tirée d’une nouvelle de Barbara Gowdy. Et le très contemporain Année Bissextile de Michael Rowe explorant la mécanique d’un couple sadomasochiste.

Puis d'autres films oubliés : La Fille offerte d’ Helma Sanders-Brahms, Irezumi - Esprit de tatouage de Yoichi Takabayashi, L’Esquimaude a froid  de Janos Xantus, Annabelle Partagée de Francesca Comencini …

Tant de films autour d’un seul et même sujet, d’une problématique ancestrale qui semble régir le monde : le sexe. Le sexe politique, le sexe social, le sexe spirituel, les sexes, les sexualités. Parfois représenté avec pudeur, parfois avec exubérance, le sexe est mis à l’honneur dans ces œuvres qui ont su le magnifier avec respect.

La sexualité, même surreprésentée, reste encore tabou. Une petite partie de chacun d’entre nous dort dans une coquille de glace. Le rôle de ces films est, entre autre, de faire fondre cette armure pour que le spectateur découvre avec émotion une autre facette de sa personnalité, belle, pure, et lumineuse.

La Quinzaine est le réceptacle d’une sensualité venue du monde entier. Elle livre au sein de l’une des plus grandes institutions cinématographiques un havre de chaleur cotonneuse. Elle ne nie pas ce qui fait un pan tout entier de l’Homme, elle l’embrasse, elle se l’approprie, avec une programmation toujours précise et surprenante. La Quinzaine réinvente le sexe sur grand écran et le crédibilise.

Clara Sebastiao de critique-film

Quinzaine 50 – de l’ombre à la lumière pour le cinéma « queer »

Posté par wyzman, le 15 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

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"Cinéma en liberté", aux yeux des créateurs de la Quinzaine, n'était pas une simple formule. On s'en apercevra au fil de ce dossier : la plus provocatrice des sections parallèles aime tous les cinémas, et notamment ceux qui sortent de la norme, de l'horreur à l'érotisme, en passant par  l'expérimental et bien sûr le queer.

Petit tour d'horizon des films queer qui ont égayé les 50 premières éditions.

LUMINOUS PROCURESS (1972)

A travers un univers aujourd'hui sobrement qualifié de "fantasmagorique", Steven Arnold met en scène ses propres fantasmes. Son héroïne Pandora, une grande prêtresse, initie deux jeunes hommes à l'hédonisme. Le film, choc à la fois mais oublié depuis, condense tous les thèmes phares de la filmographie de Steven Arnold : les hommes, le glamour, l'androgénéité et le sexe.

TRIPLE ECHO (1972)

Adoré par la télévision britannique depuis qu'il a tourné certains des meilleurs épisodes du soap opera Coronation Street, Michael Apted signe ici son premier long-métrage. Culotté et comique malgré lui, ce drame raconte les péripéties du caporal Barton pendant la Seconde guerre mondiale. Tombé amoureux d'une veuve et refusant de retourner au front, il se déguise en sa "sœur" mais finit par se plaire dans son "nouveau corps". Par la suite, il se laisse séduire par un sergent, ce qui va déclencher sa descente en enfer.

O CASAMENTO (1976)

Le quatrième long-métrage du Brésilien Arnaldo Jabor est un film coup de poing. Il raconte comment un bourgeois spécialisé dans le bâtiment voit sa vie bouleversée par les révélations de sa fille. Cette dernière, après avoir appris que son fiancé a été vu en train d'embrasser un autre homme, raconte ses 18 années de calvaire auprès d'un père incestueux et véreux. Ici, amour morbide, révolte, crime, sexe et mort se croisent pour ne former qu'un long drame à l'humour noir ravageur.

THE GETTING OF WISDOM (1978)

L'adaptation de ce roman d'Henry Handel Richardson par Bruce Beresford, douze ans avant son Oscar du meilleur film pour Miss Daisy et son chauffeur, est un mélange de young adult et de teen movie. Mais le cinéaste rend bien plus explicite la relation lesbienne entre deux étudiantes. Enorme succès en Australie quand il est sorti, ce drame est devenu un classique au même titre que celui de son compatriote Peter Weir, Picnic à Hanging Rock, sorti deux ans plus tôt.

NIGHTHAWKS (1978)

Le documentariste Ron Peck signe ici son premier long métrage de fiction, l'histoire d'un enseignant londonien qui drague d'autres hommes dans des bars ou des boites, et cloisonne sa vie publique et sa vie privée , ses collègues de tous les jours et ses rencontres d'un soir. Il est obligé de se cacher: son travail (avec des enfants), la société (répressive) sont autant de contraintes à son fragile équilibre. Nighthawks (qui rappelle le tableau d'Edward Hopper, qui inspirera plus tard un docu au réalisateur) est le premier film "gay", sans meurtres, sans chantage et sans stéréotypes, sorti dans un large circuit de salles au Royaume Uni. C(est aussi l'un des premiers films à offrir des scènes de nudité masculine frontale, ce qui l'a classé X. On pourrait le revoir aujourd'hui comme un reportage sur le milieu gay des années 1970.

ANGUELOS (1983)

Le réalisateur grec Georges Katakouzinos revendique ce film comme "un choix moral et militant face à l’intolérance et au « fascisme quotidien »." Dans un monde méditerranéen macho et homophobe, filmer l'homosexualité c'est filmer la dimension humaine et le droit à la différence, en puisant dans la mythologie grecque, et sa part de tragédie. Un jeune gay athénien, dans l'armée le jour, cache son homosexualité. Il craque pour un marin. Ce dernier le force à se travestir et à se prostituer. La violence et la fatalité font mauvais ménage dans ce drame qui a reçu les trois plus grands prix du Festival de Thessalonique en 1982.

LE CHANT DES SIRENES (1987)

A travers Polly, la réalisatrice canadienne Patricia Rozema raconte sa volonté de croire en ses rêves. Son héroïne, une secrétaire intérimaire, modeste et innocente est fantasque et parfois absurde mais jamais ridicule. Et c'est sans doute pour cela que Le Chant des sirènes demeure aujourd'hui encore au panthéon des meilleurs films portés par un personnage queer. Prix de la Jeunesse cette année-là, le premier long-métrage de Patricia Rozema a ravi la critique et décroché 11 nominations aux Genie Awards, l'équivalent canadien des César.

MASCARA (1987)

Avec son troisième et dernier long-métrage, le Belge Patrick Conrad fait le pari audacieux de parvenir à mêler milieux de l'opéra, du travestissement et de la police. Plus qu'un film sur la féminité, son Mascara a tout d'une lettre d'amour destinée à Charlotte Rampling. L'actrice y incarne Gaby, une sœur absolument fascinante lorsque son quotidien est bouleversé par les machinations de son policier de frère Bert, complètement jaloux de son ami Chris. Polar outrageusement érotisé, Mascara marque un tournant dans la carrière de Charlotte Rampling.

MA VIE EN ROSE (1997)

Ce fut le feel-good movie de la sélection cette année-là. Alain Berliner avec Michèle Laroque en maman dépassée par son garçon qui se déguise en fille, et Zazie pour la chanson qui clôt le conte de fée (car ça se finit plutôt bien). Le film est un Tomboy avant l'heure, où le désenchantement collectif (famille, voisins, école) se mêle aux rêves d'un enfant qui veut être princesse. Ode à la différence, évidemment, Ma vie en rose a les allures d'une fable tout-public et s'avère en fait une insidieuse critique de la société normative.

BILLY ELLIOT (DANCER, 2000)

Aujourd'hui âgé de 56 ans, Stephen Daldry a le luxe de pouvoir dire qu'il a réalisé peu de films mais que c'était à chaque fois de grands films. Dancer est son premier film. Ici, il met en scène le quotidien d'un garçon de 11 ans, fasciné par la pratique de la danse mais issu d'une petite ville minière du Nord de l'Angleterre où la boxe est le seul sport digne des hommes. Drôle et touchant, le film qui deviendra par la suite Billy Elliot - pour éviter toute confusion avec Dancer in the Dark (autre film présent cette année-là à Cannes) - enterre les autres comédies dramatiques de l'époque en mêlant frustration, homophobie, patriarcat et sens du devoir. Billy Elliot a été sacré meilleur film au British Independent Film Awards.

ODETE (2005)

Diplômé de l'Ecole Supérieure de Cinéma de Lisbonne, le bienveillant Joao Pedro Rodrigues raconte ici les aventures d'Odete, Pedro et Rui. La première travaille dans un hypermarché et rêve d'avoir un enfant (en vain) tandis que les deux autres viennent de se fiancer. Lorsque Pedro meurt soudainement, son fantôme fait appel à Odete pour que son histoire d'amour avec Rui perdure et demeure éternelle. Porté par Ana Critistina de Oliveira, Nuno Gil et Joao Carreira, Odete est un drame moderne  et innovant où la vie et le sexe côtoient en permanence la mort.

J'AI TUE MA MERE (2009)

A tout juste 20 ans, le Québécois Xavier Dolan débarque pour la première fois sur la Croisette. Neuf ans plus tard, on se demande encore comment il est possible que le jeune surdoué n'ait pas encore décroché de Palme d'or. Stylé et fascinant, son premier long-métrage quasi-autobiographique raconte dans en détail la relation compliquée de Hubert Minel avec sa mère. Du haut de ses seize ans, il la jauge avec mépris et tente de vivre à fond sa sexualité ainsi que ses expériences artistiques. J'ai tué ma mère a raflé le prix "Regard Jeune", le prix SACD et l'Art Cinema Award quelques mois avant d'être sacré meilleur film étranger aux César 2010.

LES GARÇONS ET GUILLAUME, A TABLE! (2013)

Pour son premier long-métrage, Guillaume Galienne choisit d'adapter son one-man show. Il y raconte comment, fasciné par sa mère, il a décidé de tout faire pour lui plaire, quitte à sacrifier son orientation sexuelle. Ou du moins, celle que sa mère lui pensait. Pendant 86 minutes, André Marcon, Diane Kruger et Reda Kateb viennent embellir cette comédie déjà bien enflammée par la double performance de son réalisateur. Nommé pour la Queer Palm, le film de Guillaume Galienne n'a pas fait le poids face à L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie.

PRIDE (2014)

A l'été 1984, les mineurs britanniques se mettent en grève face à la politique d'une Margaret Thatcher omniprésente. Lors de la Gay Pride de Londres, un groupe d'activistes gays et lesbiens décide de récolter de l'argent pour aider les familles des mineurs en grève. De cette rencontre entre deux communautés qui se sont longtemps ignorées naît un récit fun et délirant dont seuls les Anglais ont le secret et où se croisent Ben Schnetzer, Dominic West, Russell Tovey ou encore Bill Nighy, le tout devant la caméra de Matthew Marchus. A l'époque, Pride a quitté la Croisette en remportant la Queer Palm.

MA VIE DE COURGETTE (2016)

Lorsque Claude Barras décide de réaliser l'adaptation du livre pour enfants Autobiographie d'une courgette, il n'a sans doute pas l'intention de faire un film queer. Mais l'aventure d'Icare, jeune orphelin recueilli par une communauté d'enfants abandonnés, est pourtant bien peuplée de personnages "étranges" et "bizarres". Avec ses enfants-marionnettes aux visages gender neutral, son récit non-stéréoytpé et ses jeunes victimes de problèmes physiques et d'agressions sexuelles, Ma Vie de courgette est devenu le film d'animation must-see de la jeunesse queer.

CARMEN Y LOLA (2018)

Un an seulement après 7 from Etheria, la réalisatrice espagnole Arantxa Echevarria présente son premier long métrage en solo. Très attendu, son Carmen y Lola raconte l'histoire d'amour que vivent deux jeunes femmes gitanes, dans un milieu où l'homosexualité est tabou. D'après les premières images dévoilées dans la bande annonce espagnole, Carmen y Lola semble lorgner du côté de La Vie d'Adèle pour son dynamisme et de Carol pour sa sensualité.

Quinzaine 50 : entretien avec Pierre-Henri Deleau – épisode 5, trouver les films

Posté par redaction, le 15 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

En partenariat avec Critique-Film. Retrouvez tout le dossier ici.

Maître d'oeuvre des trente premières éditions de la Quinzaine, Pierre-Henri Deleau est considéré comme «l'âme» de la Quinzaine, celui qui a su donner une identité à cette section marquée par son éclectisme et ses choix aventureux et un goût sur sur pour un cinéma audacieux, dénué du conservatisme qui plombait les premières années de la sélection officielle du Festival de Cannes.

Merci à lui pour le temps qu'il nous a accordé pour ce long entretien pour ce long entretien que nous dévoilons sous forme de feuilleton, sur plusieurs jours.

Pourriez-vous me donner des précisions sur vos accès aux films, notamment pour la première année ? Concernant les films de cinématographies balbutiantes notamment.

Pierre Kast était un grand voyageur. Il connaissait l'Amérique du sud par coeur, spécialement le Brésil et le Chili. Donc il me disait «il se passe des choses au Brésil». C'était l'explosion du Cinema Novo qu'on n'avait quasiment jamais vu en France. En tout cas, pas les grands, pas Saraceni, Gustavo Dahl, Joaquim Pedro de Andrade, Neville d'Almeida, Julio Bressane ou Ruy Guerra. Il y a avait des quotas et les salles devaient passer au moins 50 % de films brésiliens. Plus tard [dans les années 90] tout ça a été foutu en l'air par Fernando Affonso Collor de Mello quand il a été élu président. Depuis, 80 % des films à l'écran sont américains. Mais à l'époque, ils tournaient énormément ! Ça permettait à une industrie de vivre et soudain ce cinéma libre s'est développé sur le même principe grosso modo que les réalisateurs de la Nouvelle Vague. Ils ne pouvaient pas engager Jean Gabin ou Michèle Morgan et devaient travailler avec des gens qui n'étaient pas connus. D'abord ils n'osaient pas aller les voir, ensuite ils se disaient que ça allait coûter trop cher. Et donc ils ont tourné avec des acteurs devenus célèbres ensuite comme Belmondo, que personne ne connaissait, ou Emmanuelle Riva.

Quels étaient vos principaux obstacles avec certains pays ?

C'était compliqué avec les pays de l'est. À l'époque de la Roumanie de Ceaucescu, ils me montraient des films en espérant que je prenne ceci et moi je prenais cela. Un peu comme les soviétiques, ils laissaient sortir les films mais pas les réalisateurs. Lucian Pintilie dont j'ai pris le premier film n'a jamais pu venir mais le film, je l'ai eu. C'était La Reconstitution, formidable ! Lui a lu les critiques après mais en restant en Roumanie. Il ne sortira que longtemps après. En Hongrie, le cinéma était dirigé à l'époque par quelqu'un qui avait fait de la prison en tant qu'opposant politique. Curieusement, il adorait le cinéma et savait jusqu'où les metteurs en scène pouvaient aller trop loin. Alors il me faisait venir, me montrait des films et disait « si vous prenez celui-ci, va falloir que je ruse » mais il m'aidait. Il y a eu des couacs comme ça et j'en ai bénéficié. Système D, plus la chance.

La réussite de la Quinzaine est aussi due à ce facteur chance ?

Oui, d'un seul coup on a vu l'émergence de cinémas qui brisaient les cadenas d'un cinéma académique. Une émergence de quelque chose. La Quinzaine est née en même temps qu'un grand cinéma québécois. Pierre Perrault, Michel Brault, Gilles Carle, Claude Jutra, Jean-Pierre Lefevre… ils ont tous été à la quinzaine ! Je suis arrivé là bas comme le messie parce que les films canadiens ne sortaient pas en France. Les français disaient qu'on ne comprenait pas leur accent ! Souvent, je faisais sous-titrer 20 % en français quand ça sonnait trop québécois mais pas tout. Ce que j'ai fait pour Denys Arcand, ou pour Jean-Pierre Lefebvre. Au début, les québécois disaient «mais nous, on parle français, nom de dieu». Je leur répliquais : « bah tiens, moi je vais te parler ch'timi, tu vas voir si tu comprends ! ». Mais ça a aidé beaucoup, les sous-titres. Imaginez ce «petit pays» qu'est le Québec, cinq millions d'habitants à l'époque, qui produit la même année, ou en deux ans, cinq ou six grands metteurs en scène de classe internationale. Perrault, c'est un grand poète, Brault c'est du cinéma vérité extraordinaire, Gilles Carle c'est drôle comme tout. Et même les Suisses avaient du talent ! Vous vous rendez compte, j'ai ramené Francis Reusser, Alain Tanner, Michel Soutter avec leur premier ou deuxième film.

Le nouveau cinéma allemand est arrivé vite aussi ! Grâce à Volker Schlondorff qui avait été l'assistant de Louis Malle et fait des études en France juste après la guerre ! Quand la SRF s'est créée, entre fin mai et début septembre 1968, il est retourné en Allemagne et a regroupé autour de lui Alexander Kluge, Werner Herzog, Fassbinder ou Rudolf Thome. D'un seul coup, il y avait quelque chose qui commençait à Munich, pourtant la ville la plus réactionnaire d'Allemagne, dirigée par la CDU. Sans la Nouvelle Vague, ce n'est pas certain que le cinéma allemand aurait pu démarrer aussi vite. Ça leur a permis de s'organiser, de se regrouper et de faire comme nous.

J'avais senti qu'il y avait un frémissement en Afrique où je suis allé chercher les sénégalais Djibril Diop Membety (avec Touki Bouki) ou Ousmane Sembene. J'avais vu qu'il était romancier, j'avais lu des romans de lui d'ailleurs, et il fait des films que je ramène (Eccedo, Emitai…). Plus tard je suis remonté jusqu'au Burkina-Faso d'où j'ai ramené Idrissa Ouedraogo [Yaaba, 1989] et Gaston Kaboré [Buud-Yam, 1997]. L'Afrique était un continent qui n'avait quasiment jamais eu de film en compétition.

À partir de la deuxième année, j'ai ramené les chiliens, Raul Ruiz [Que faire ?,1972], Patricio Guzman [La Bataille du Chili, 1975 et 1976], Helvio Soto et compagnie. Personne ne les connaissait. Salpêtre sanglant de Soto [1970], ça se passe pendant la guerre qui opposait le Chili d'un côté à la Bolivie et au Pérou de l'autre. Le Chili a foutu une raclée aux deux pays, si bien que la Bolivie a perdu son débouché sur l'océan pacifique. C'est la guerre pour le salpêtre, le sel, provoqué par les anglais. C'est un film d'une beauté incroyable. Pierre Kast était allé au Chili et me l'avait conseillé. Ça se passait avant Allende, sous un gouvernement de centre droit. Le Chili était le seul pays d'Amérique latine où il n'y avait jamais eu de coup d'état avec le Costa Rica. Après l'avoir sélectionné, je reçois une lettre de Helvio Soto en français qui me dit qu'il viendra à Cannes. Puis, plus de nouvelles. On lui envoie des messages mais il ne répond plus. Mais on reçoit le film que je programme en deuxième partie de festival.

Deux jours avant la projection, je vois arriver un type avec un nœud papillon à la Malmaison. Il me dit : «c'est moi, Helvio Soto !». «Vous sortez d'où ?», je lui demande. Il me répond qu'il ne prend pas l'avion car il a peur, il est claustrophobe. Alors il a pris sa voiture, traversé la Cordillère des Andes, pris un bateau à Mar de Plata, est arrivé à Marseille et de là, il a pris le train ! On montre le film et immédiatement, un distributeur allemand va voir Soto et lui propose d'acheter le film pour 30 000 dollars pour l'exploiter en Allemagne. Soto vient me voir, pour me demander ce qu'il doit faire, car il craignait de se faire rouler. Je lui dis de signer tout de suite ! Il est payé rubis sur l'ongle et il s'achète une voiture d'occasion. Comme il n'était jamais venu en France, il décide de rentrer en prenant le chemin des écoliers et visite la France avec son épouse, en passant par Paris. J'étais très surpris qu'il parlât un français admirable, qu'il a appris au lycée. Il me raconte une anecdote formidable vécue à douze ans, lors de la signature de l'armistice par Pétain. Avec le décalage horaire, il était cinq heures du matin au Chili. Les cloches du collège ont sonné, tout le monde a été convoqué dans la cour. Le directeur leur a tenu un discours où il disait qu'un pan de la civilisation venait de s'écrouler avec la capitulation de la France. Coup de marteau. Toutes les cloches du Chili, du nord au sud, sur douze mille kilomètres, sonnaient le glas. Imaginez ce que ça veut dire de l'image de la France à l'étranger à l'époque ? Ça l'avait marqué. Lorsqu'Allende est élu président, il est nommé directeur de la télévision chilienne.

Un an plus tard, il coproduit un film de Costa Gavras, État de siège, situé en Uruguay, où il parle des Tupamaros [les rebelles d'extrême gauche du Mouvement de libération nationale]. Les militaires étaient encore au pouvoir et il n'était évidemment pas question de tourner là-bas. Soto lui dit : «qu'à cela ne tienne, moi je te file l'armée chilienne pour faire l'armée uruguayenne dans ton film». Donc Costa les dirigeait en disant des choses comme « mon général, le char, 20 mètres à gauche » et le général en question, c'était Pinochet ! Et c'était peu avant le coup d'état. Au moment du coup d'état, Helvio était en France pour présenter un nouveau film, Vote plus fusil, je crois. Allende est renversé. Heureusement qu'il était là, il aurait été mis à mort là-bas. Il n'est pas rentré. Son fils, capitaine dans l'armée chilienne, a déserté à ce moment là et il est venu en France. Les réalisateurs chiliens se sont tous barrés de leur pays.

Comment faisiez-vous la sélection des courts-métrages ? En détaillant l'histoire de la Quinzaine, on constate que certaines années, il y en a beaucoup mais que, petit à petit, ça a diminué.

Ça a diminué parce qu'à Cannes, le court-métrage, ça ne marche pas. C'est un alibi, pour montrer des cartes de visites de futurs réalisateurs. Cannes n'est pas le lieu pour ça. Les gens ne viennent pas pour ça. À mon avis, la place du court-métrage est à Clermont-Ferrand. Le reste c'est de la poésie, même si ça m'est arrivé d'avoir des coups de coeur lorsque j'en prenais. Critiques et acheteurs viennent pour les longs-métrages, Cannes, ce n'est pas le lieu pour ça, honnêtement.

Propos recueillis par Pascal Le Duff de Critique-Film

Quinzaine 50 – 20 cinéastes nés à la Quinzaine des réalisateurs

Posté par vincy, le 14 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

En partenariat avec Critique-Film. Retrouvez tout le dossier ici.


La quinzaine a souvent eu du flair, soit en choisissant des réalisateurs prolifiques d'une cinéphilie peu exposée (Oliveira, Lester James Peries, Ray ...), soit en fidélisant des cinéastes "étiquettés" cannois, soit encore en sélectionnant des réalisateurs qui n'avaient qu'un ou deux longs métrages (pas forcément exportés) à leur actif (Paul Pawlikowski, Todd Solondz, Stephen Frears, Todd Haynes, Denys Arcand, Ann Hui, Atom Egoyan, Roberto Benigni, Ken Loach ...). Elle a aussi manqué les débuts de Hou Hsiao-hsien et Aki Kaurismaki, n'a jamais choisi Pedro Almodovar ou Nanni Moretti, et a souvent invité Newell, Chahine, Oshima, Fassbinder, Schroeter ou encore Carle.

Aussi la sélection suivante n'intègre pas des cinéastes passés par la Quinzaine comme Théo Angelopoulos, Abderrahmane Sissako, Ang Lee, Bong Joon-ho, Gregg Araki, Michel Ocelot, Lynne Ramsey, Werner Herzog, ou tous ceux que nous venons de citer, puisqu'on ne peut pas dire qu'ils aient été révélés par la sélection parallèle. Cependant on notera que trois d'entre eux sont en compétition pour la Palme d'or cette année. Et que certains ont reçu par la suite Palmes ou/et Oscars.

Bob Rafelson - Head (1969)
Produit et coscénarisé par Jack Nicholson, ce film musical est l'adaptation au cinéma d'une série télévisée The Monkees créée par Bob Rafelson. Le film sera un échec public. Mais avec Five Easy Pieces en 1970, nommé à l'Oscar du meilleur film, et Le facteur sonne toujours deux fois en 1980, le cinéaste deviendra à la fois culte et populaire.

Lucian Pintilie - La reconstitution (1970)
Son premier film, en 1965, Dimanche à six heures, n'avait pas connu une carrière internationale fracassante malgré ses prix à Mar del Plata. Avec ce deuxième long, le cinéaste roumain s'offre une belle exposition qui en fera une figure de proue du cinéma roumain dans la période communiste. Deux fois en compétition à Cannes par la suite, avec Un été inoubliable et Trop tard, il recevra pour Terminus Paradis un Grand prix du jury à Venise.

George Lucas - THX 1138 (1971)
C'est le premier long métrage de Lucas. Déjà dans la Science-fiction. Déjà à Cannes. Sans aucun doute cette sélection lui a conféré l'aura d'un auteur singulier, avant son American Graffiti et surtout avant Star Wars, qui le propulsera sur une autre planète du cinéma. C'est évidemment son ouvre la plus audacieuse.

Martin Scorsese - Mean Streets (1974)
C'est son troisième long métrage (après Who's That Knocking at My Door et Bertha Boxcar), mais c'est véritablement le premier à se frayer un chemin vers l'international. Mean Streets, dans la mouvance du nouveau cinéma américain initié par Coppola (qui le produit), Rafelson, Hopper, Lucas et Spielberg (tous deux avant leur passage au blockbuster), précède Alice n'est plus ici et Taxi Driver (Palme d'or deux ans plus tard). Le film révèle Robert de Niro, grâce auquel il reçoit ses premiers prix d'interprétation, et Harvey Keitel.

André Téchiné - Souvenirs d'en France (1975)
Six ans après son premier film, Pauline s'en va, primé à Venise, le cinéaste galère. Ce deuxième film si tardif, avec la présence de Jeanne Moreau en tête d'affiche et de Marie-France Pisier, qui sera césarisée l'année suivante, va lui ouvrir les portes du 7e art. Surtout, on se souvient de Pisier balançant l'une des répliques cultes du cinéma français: "Foutaises ! Foutaises !"

Jim Jarmusch - Stranger than Paradise (1984)
Quatre ans après Permanent Vacation, Jim Jarmusch débarque à Cannes avec son 2e film, une version longue d'un court métrage réalisé un an plus tôt. Il a tout juste 31 ans. Et il devient rapidement une sensation du festival. Le film obtient la Caméra d'or à Cannes et le Léopard d'or à Locarno quelques mois plus tard. Un tremplin vers la compétition puisqu'il y sera 8 fois sélectionné, emportant le Grand prix du jury pour Broken Flowers en 2005. Il n'a jamais été nommé à un seul Oscar.

Spike Lee - Nola Darling n'en fait qu'à sa tête (1986)
C'est son premier long métrage trois ans après son film de fin d'études. Le turbulent Spike Lee surgit dans la cinéphilie mondiale avec sa Nola. Non seulement ce fut un énorme succès mais il glana plusieurs prix dont celui du meilleur premier film aux Independent's Spirit Awards. Tourné en 12 jours, il insuffle un ton nouveau dans le cinéma indépendant américain. Le film sera même décliné en série tv. Et Spike Lee est de nouveau en compétition cette année.

Terence Davies - Distant voices, Still lives (1988)
Après trois moyens métrages, le romancier et réalisateur britannique dévoile la délicatesse de son style dans ce premier long. Et ce sera la découverte d'un grand auteur. Le film sera récompensé par un Léopard d'or au Locarno Festival 1988 et cité pour le César du meilleur film européen. Il emporte également le prix FIPRESCI à Cannes puis à Toronto. Davies revient de loin: faut de budget conséquent, il a du tourner le film durant les week-ends pendant deux ans.

Michael Haneke - Le septième continent (1989)
Le futur cinéaste double-palme d'or a commencé sa carrière à l'écart du Bunker. Connu dans son pays pour ses téléfilms, il arrive avec son premier long métrage dans la section parallèle. Il y présentera les deux suivants avant d'être "upgradé" en compétition pour presque tous les films qui suivront. C'est déjà le style Haneke avec cette histoire d'une famille dont la vie quotidienne n'est rythmée que par des actes répétitifs jusqu'à s'autodétruire.

Jaco Van Dormael - Toto le héros (1991)
Quatre ans avant le carton du Huitième jour en compétition, le réalisateur belge arrive à Cannes dès son premier coup (en même temps il n'a réalisé que quatre longs métrages en près de 30 ans). Après quelques documentaires et courts métrages, ce succès public autour d'une histoire existentielle et de revanche (comme tous ses films), formellement originale, récolte toutes les récompenses: Caméra d'or à Cannes, quatre prix du cinéma européen, un césar du meilleur film étranger, quatre "César" belges...

James Mangold - Heavy (1995)
Bien avant de tourner pour les studios et les méga-stars (Logan, Wolverine 2, Night and Day , Walk the Line et Cop Land entre autres), le réalisateur américain est venu discrètement présenté son premier film à la Quinzaine, quelques mois après son avant-première à Sundance. Le film, avec Liv Tyler, est dans la lignée du cinéma américain des seventies, un peu prolétaire, un peu dramatique.

Jean-Pierre et Luc Dardenne - La promesse (1996)
C'est leur troisième fiction, et les deux frères belges sont déjà auteurs de plusieurs documentaires. Pourtant, avant qu'ils ne soient consacrés par une double Palme d'or, les Dardenne surgissent en mobylette avec un néophyte, Jérémie Renier. Tout y est déjà: la classe moyenne (plutôt celle du bas), la caméra à l'épaule, la conscience morale, le dilemme biblique, la jeunesse. C'était bien la promesse d'un certain cinéma qui allait conquérir le plus grand des festivals. Le film obtient une quinzaine de prix dans le monde.

Jafar Panahi - Le ballon blanc (1995)
De retour en compétition à Cannes cette année, le cinéaste iranien condamné à ne plus tourner ni à sortir de son pays, s'est envolé dans les étoiles il y a 23 ans à la Quinzaine avec son Ballon Blanc, drame familial poétique. C'est le seul film du réalisateur qui est sorti en Iran. Caméra d'or avec ce film, Panahi enchaînera ensuite avec un Léopard d'or au Festival international du film de Locarno pour Le Miroir, un Lion d'or à la Mostra de Venise pour Le Cercle et un Ours d'or du meilleur film au Festival de Berlin pour Taxi Téhéran. Manque plus que la Palme.

Naomi Kawaze - Suzaku (1997)
Après plusieurs documentaires, dont l'écriture influera sur celles de ses fictions, la japonaise Naomi Kawase passe au long métrage avec un drame familial dans un village en déclin. Elle aussi reçoit la prestigieuse Caméra d'or à Cannes, ouvrant la voie à six sélections en compétition ou à Un certain regard. Elle est récompensée d'un Grand prix du jury en 2007 et auréolée d'un Carrosse d'or de la Quinzaine des réalisateurs en 2009.

Bruno Dumont - La vie de Jésus (1997)
Les débuts de Bruno Dumont ont commencé au milieu de la Croisette, deux ans avant son Grand prix du jury pour L'Humanité et neuf ans avant son deuxième Grand prix du jury pour Flandres. Cet abonné au Festival (Ma Loute fut en compétition) n'a jamais dédaigné revenir à cette sélection qui l'a révélé. on y a vu l'an dernier Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc et surtout la série tv P'tit Quinquin. Dumont filme déjà le Nord, la précarité, les exclus, avec des comédiens non professionnels, avec au centre un jeune chômeur qui vit chez sa mère à Bailleul dans un triangle amoureux pas joyeux. Le film recevra en plus le Prix Jean Vigo et une mention spéciale à la Caméra d'or.

Sofia Coppola - Virgin Suicides (1999)
Prix de la mise en scène l'an dernier à Cannes avec Les proies, lauréate d'un Lion d'or à venise, auteure d'un film culte et populaire (Lost in Translation, qui remis Bill Murray sur les rails et révéla Scarlett Johansson), l'héritière Coppola a fait ses premiers pas à Cannes avec un film qui a vite fait le buzz. Kirsten Dunst n'était pas encore connue. Kathleen Turner n'avait plus le glam d'antan. Pourtant cette tragédie familiale, enveloppée des mélodies mélancoliques du groupe Air, a lancé sa carrière avec des projections blindées et l'affirmation d'une cinéaste qu'il fallait suivre.

Cristian Mungiu - Occident (2002)
Dès son premier film, le cinéaste roumain arrive à Cannes, qu'il ne quittera plus d'une manière ou d'une autre: en sélection officielle, dans un jury... ou au palmarès en 2007 avec la Palme d'or, le Prix FIPRESCI pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, en 2012 avec le Prix du scénario pour Au-delà des collines et en 2016 avec le Prix de la mise en scène pour Baccalauréat. Occident est sans doute le plus "léger" de ses films, se focalisant sur l'exode des jeunes voulant partir dans la partie la plus prospère de l'Europe, dans un pays où la corruption, l'injustice et la pauvreté ne laissent pas beaucoup d'espoir...

Nadine Labaki - Caramel (2007)
En compétition à Cannes cette année avec Capharnaüm, la cinéaste libanaise, qui nous avait enchantés à Cannes avec son précédent film Et maintenant, on va où ? il y a sept ans, a d'abord fait étape à la Quinzaine avec ce premier film, le sensuel et féministe Caramel. Un salon de beauté et de coiffure de Beyrouth permettent à cinq femmes d'évoquer leurs amours (parfois infidèles) et leurs désirs (parfois tabous). Ce portrait du Liban, et de ses communautés comme de ses conflits, a charmé le Festival, et connu un joli succès public.

Xavier Dolan - J'ai tué ma mère (2009)
A quoi reconnait-on un chouchou cannois? A sa trajectoire cannoise: de la Quinzaine au Grand prix du jury de la compétition, en passant par une Queer Palm et le film chéri d'une édition (Mummy). Xavier Dolan s'est imposé dès son premier film. Les critiques se sont vite emballées autour de ce drame de la jeunesse, où l'on retrouve déjà les principaux thèmes de son œuvre et son style personnel. Anne Dorval, Manuel Tadros, Suzanne Clément sont déjà devant sa caméra. Ces 400 coups reçoivent à Cannes le prix Art et Essai CICAE et le prix de la SACD pour le scénario, puis plusieurs mois plus tard le prix du meilleur film québécois aux "César" locaux.

Damien Chazelle - Whiplash (2014)
Avant d'être le plus jeune réalisateur oscarisé pour La la Land, le cinéaste américain a débarqué avec un film faussement musical, vraiment dramatique, et totalement initiatique. Une pulsion violente autour du perfectionnisme. Le film, déjà sacré à Sundance, a fait explosé sa cote grâce à sa réception à la Quinzaine, dithyrambique, et ce quelques mois avant d'être distingué à Deauville et d'être nommé aux Oscars. Ironie de l'histoire, son scénario a été dans la fameuse Black List des grands scripts non produits et il lui a fallu réalisé un court métrage à partir d'une partie du scénario pour convaincre des producteurs. Désormais il est au firmament, parmi les noms les plus courtisés par Hollywood. Pourtant ce n'est pas le premier film de Chazelle (il en avait réalisé un quand il était étudiant). C'est cependant bien à Cannes que sa notoriété a décollé.

Quinzaine 50 : entretien avec Pierre-Henri Deleau – épisode 4, amitiés et coups de coeur

Posté par redaction, le 14 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

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Maître d'oeuvre des trente premières éditions de la Quinzaine, Pierre-Henri Deleau est considéré comme «l'âme» de la Quinzaine, celui qui a su donner une identité à cette section marquée par son éclectisme et ses choix aventureux et un goût sur sur pour un cinéma audacieux, dénué du conservatisme qui plombait les premières années de la sélection officielle du Festival de Cannes.

Merci à lui pour le temps qu'il nous a accordé pour ce long entretien pour ce long entretien que nous dévoilons sous forme de feuilleton, sur plusieurs jours.

Vous avez noué des liens particuliers avec certains cinéastes ?

Oui, avec Nagisa Oshima, Werner Herzog, les frères Taviani, Nelson Pereira Dos Santos, Jacques Godbout ou Jean-Pierre Lefebvre que je revois encore car je vais beaucoup à Montréal. Et Jean-Claude Lauzon jusqu'à ce qu'il se tue en avion. J'avais pris son film Un Zoo, la nuit pour l'ouverture de la Quinzaine [en 1987]. Deux ou trois ans après, je suis à Montréal. Il vient me chercher à mon hôtel en Harley-Davidson et on se rend près d'un petit lac. On prend son avion qu'il pilotait lui-même et il m'emmène dans sa «cabane au Canada», à 800 kilomètres de Montréal. Dans la cabane, il y a un tapis à clous au sol, comme pour un fakir sur un marché persan ! Il m'explique avoir trouvé un jour un ours dans sa cuisine, en train de chercher des confitures ! Cette nuit-là, il me raconte Leolo. Deux versions, l'une dure, l'autre moins. Il me disait «j'aime bien qu'on m'aime bien, alors si je fais cette scène comme ça, les gens vont pas aimer car ce que je montre, c'est trop dur !». Ça a duré toute la nuit, et j'ai écouté ses deux versions. Le lendemain, il me dépose à l'hôtel et je lui demande « Le truc, là, que vous m'avez raconté, vous l'avez écrit ?». «Non, tout est là dans ma tête». Je lui demande combien de temps il faut pour l'écrire, il me répond une semaine. Je luis dis : «Envoyez moi la version hard comme vous dites, parce que si vous m'envoyez la version soft, je ne vous parlerai plus». Il me l'envoie, je trouve ça formidable. Il me rappelle deux, trois mois après pour me dire qu'il ne trouve pas l'argent. Un producteur à Toronto veut finalement le faire, mais en anglais. Je lui dis qu'il ne peut pas faire ça. «Un Zoo, la nuit, c'était un hommage à votre père ? Et là, Leolo, c'est quasiment un hommage à votre mère ? C'est une amérindienne, oui ? Elle parle anglais, votre mère ? Il me dit « salaud » ! ». J'ai su alors qu'il ne le ferait plus en anglais !

Je suis allé voir Jean-François Lepetit et lui ai donné le scénario en lui disant « tiens, produis ça, tu auras l'avance sur recettes, le marché européen et tu seras en compétition à Cannes». Et effectivement, c'est ce qui s'est passé ! Mais il n'a rien eu, c'est scandaleux ! Lauzon était déçu, il espérait quelque chose mais n'a pas été rappelé pour la cérémonie de clôture. Il y croyait car Gérard Depardieu, président cette année là, était en pleurs à la sortie, lui disant, sortant de sa réserve, que c'est un chef d'oeuvre. Lauzon est s'enferme au Carlton et nous on fêtait la fin de la Quinzaine. Mes assistants avaient engagé une fanfare pour se foutre de moi, alors j'ai utilisé cette fanfare pour une aubade sous ses fenêtres. Ensuite, je l'ai ramené à la plage pour un banquet, tel des gaulois sous la tente, et je lui ai décerné une fausse palme d'or confectionnée à toute blinde. Il aurait du avoir un prix car quand on revoit ce film aujourd'hui, c'est d'une beauté impérissable. D'une violence, et d'une tendresse aussi. C'est un superbe film ! Deux ans après, Jean-Claude se tuait en avion, avec la plus grande star de la télévision québécoise, Marie Soleil, jolie comme tout, qui faisait des émissions de variétés populaires. Et voilà, il n'aura tourné que deux longs-métrages et deux courts.

Quels ont été vos grands coups de coeur côté metteurs en scène ou films ?

Allonsenfan des Taviani, Mémoires de prison de Nelson Pereira Dos Santos, Un Zoo la nuit de Jean-Claude Lauzon, Aguirre… Ce sont des films qui m'ont marqué. Le voyage des comédiens aussi. J'ai une anecdote avec Théo Angeloupos. J'avais déjà montré Jours de 36, son premier film de fin d'études [en 1973] et puis je l'invite à nouveau pour Le Voyage des comédiens [en 1975]. Ça durait trois plombes et demi. On s'est dit, ça ne va pas bien se passer, ça va être long, long, long. Pas du tout ! Le film se termine, quelques personnes sortent, un dizaine, pas plus, dans une salle qui faisait 500 places. Les gens se mettent à applaudir. On voit soudain s'approcher quelqu'un qui marchait comme un militaire et fonce droit sur Angelopoulos qui recule mais se retrouve coincé contre le mur, incapable de reculer. Là le type se met à genoux et lui embrasse les godasses, sans dire un mot puis ressort. Angelopoulos me demande, mais c'est qui ce fou ? Je lui réponds, «ce n'est pas un fou, c'est un génie, c'est Werner Herzog !» Le lendemain, Werner me dit, «écoute, j'étais tellement stupéfait par le film, que je ne savais pas quoi dire, je ne pouvais que lui rendre cet hommage !» C'est resté gravé dans la mémoire d'Angelopoulos ! On ne lui a jamais fait ce coup là ! Et ça a été un triomphe, pas prévu d'ailleurs !

La Quinzaine vous a permis de voyager aussi ?

Comme je commençais à voyager pour trouver des films, j'en profitais pour faire du tourisme. Je vais vous donner un exemple très précis. Valery Larbaud, l'auteur de Fermina Márquez [1911], parlait du temple de Borobudur. Je suis allé là-bas pour aller voir ce temple et après, comme j'étais sur place, j'ai demandé «vous ne faites pas des films par hasard ?». Et ça a été la même chose pour la Thaïlande que je voulais découvrir et j'ai demandé au conseiller culturel de l'Ambassade de France de me recommander des films thaïlandais. Il fallait bien que je justifie mes écarts de voyage… Il me dit que c'est le cinéma le plus nul d'Asie. Et là je me suis rappelé que la Thaïlande c'est le Siam, qu'il y avait eu des relations entre Louis XIV et le royaume de Siam. Je me suis dit, je ne vais pas me faire chier et je vais appeler la cour. On m'a passé le chef du protocole. Il me dit qu'il a fait ses études à Grenoble et que je suis bien le premier français à venir voir des films thaïlandais ! Il m'en a montré une quarantaine, j'ai cru que j'allais mourir mais j'en ai ramené un, formidable.

Il y a des cinéastes qui vous enthousiasmé et déçu ensuite ?

Oui, ça arrive. Les derniers films de Godard, c'est pas les dix premiers. Faut dire la vérité. Celui qui aime son King Lear, il est spécial !

Propos recueillis par Pascal Le Duff de Critique-Film

Quinzaine 50 : horreur, hauts espoirs

Posté par MpM, le 13 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

En partenariat avec Critique-Film. Retrouvez tout le dossier ici.

Dans l’inconscient général, et malgré l’évidence de cette réalité - si l’on se base du strict point de vue de la sonorité - « Quinzaine des réalisateurs » ne rime pas forcément avec « Cinéma d’horreur ». Pourtant, si l’on survole rapidement l’interminable liste de films ayant été projetés à la Quinzaine depuis sa première édition en 1970, deux films incontournables nous sautent immédiatement aux yeux : Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper (1975) et Le projet Blair Witch de Daniel Myrick et Eduardo Sánchez (1999).

Ces deux films importants dans l’Histoire du cinéma horrifique nous ont poussé à entamer un retour chronologique sur presque quarante ans de films d’horreur présentés à la Quinzaine, mais la première constatation est sans appel : la grande majorité des films y ayant été présentés durant les vingt premières années d’existence du Festival sont malheureusement aujourd’hui complètement invisibles.

Minorité invisible (1970-1983)

Pourtant, dès 1970, le cinéma fantastique ou horrifique fait son apparition à la Quinzaine, avec tout d'abord le film Palaver d'Emile Degelin (Belgique), film fantastique flamand ayant pour sujet le racisme, quasiment entièrement tourné en swahili et ayant eu la particularité d'avoir été cadré par un Paul Verhoeven qui n'avait pas encore entamé sa carrière de cinéaste. Mais l'horreur à proprement parler arriverait surtout par le biais de L'araignée d'eau de Jean-Daniel Verhaeghe (France).

1970 – L'araignée d'eau (Jean-Daniel Verhaeghe, France)

Si on ne trouve aujourd’hui de trace sur le Net que de sa sublime affiche et de quelques extraits sur YouTube, le film de Verhaeghe a clairement fait forte impression aux cinéphiles ayant eu la chance de le découvrir, en salles ou en VHS. Se suivant comme un véritable rêve éveillé, toujours sur le fil entre fantasme et réalité, L'araignée d'eau emmène le spectateur le long des dérives mentales d'un écrivain suite à la découverte d'une araignée d'eau capable de matérialiser ses désirs les plus fous. Si le film évoque volontiers l'univers littéraire de Claude Seignolle, il est en réalité adapté d'une nouvelle d'un autre écrivain : le français Marcel Béalu.

Grand film aux accents surréalistes et poétiques, L'araignée d'eau s'offre quelques séquences qui apparaîtront aujourd'hui comme extrêmement en avance sur leur temps, le clou du spectacle et du film s'avérant bien sûr la métamorphose de l'insecte en femme... Réalité ou simple projection de l'esprit de la part du héros ? Le tout s'accompagne de très belles séquences troublantes à base de papillons et de chats, et nous proposera de plus un final assez dingue et inattendu. On espère qu’un éditeur vidéo avisé aura la bonne idée de le sortir un jour de l’oubli !

En 1971, on note la présence dans la sélection d’un film de science-fiction, le très intéressant THX 1138 (George Lucas, États-Unis), mais c’est surtout le français Joël Séria, futur réalisateur des Galettes de Pont-Aven, qui créera l’événement dans le domaine de l'horreur avec son premier film…

1971 – Mais ne nous délivrez pas du mal (Joël Séria, France)

Unique film fantastique de la carrière de Joël Séria, Mais ne nous délivrez pas du mal est une critique explicite de la société française de son époque, et plus particulièrement de la petite bourgeoisie aux mentalités (et aux vies) étriquées ; il fait également figure de véritable pamphlet anticlérical. Le film suit deux jeunes filles de bonne famille, que tout prédestine à une existence sans le moindre problème, mais qui s'avèrent bien décidées à consacrer leur vie à Satan, ainsi qu'au mal sous toutes ses formes. L'ennui du quotidien et le désœuvrement sont probablement à l'origine de cette vocation, de même que l’incommunicabilité entre les générations et un manque de figure paternelle et/ou d'autorité à une époque où, semble dire Séria, les parents sont absents, et les hommes sont « castrés » par leurs femmes ou par les institutions religieuses dans ces petits villages de la France profonde.

Pour autant, Joël Séria ne juge pas ses personnages, faisant même des deux criminelles en herbe deux anti-héroïnes attachantes dans leur refus forcené des conventions et leur quête de liberté, même si cette dernière semble s'épanouir de façon tordue. Exaltées, passionnées par leur rejet en bloc de la société, les  deux jeunes filles semblent toujours fuir en avant, aller droit dans le mur tout en en étant parfaitement conscientes. Inspiré par un fait divers sordide datant de 1954 (l’Affaire Parker-Hulme, qui inspirera également  Peter Jackson pour son Créatures célestes), Joël Séria dessine deux jolis portraits de femmes en devenir, et donne un premier rôle en or à sa complice Jeanne Goupil, qui deviendra son actrice fétiche durant toutes les années 70.

Mais au-delà du portrait très juste de ces deux adolescentes, Mais ne nous délivrez pas du mal s'avère aussi et surtout un film fantastique de première bourre, tirant son étrangeté de son extraordinaire réussite formelle. Visuellement, le film va chercher ses influences du côté des grands films gothiques de la Hammer des années 50/60, mais le tout est adapté à la France : châteaux et demeures bourgeoises aussi grandioses qu'abandonnés, paysages bucoliques au cœur desquels va surgir l'horreur, condamnation sévère (et très emprunte de provocation !) des autorités religieuses... La musique du film, signée Claude Germain et Dominique Ney, est également très réussie, surtout son petit thème entêtant chanté par une voix de femme, digne d'un giallo italien de la même époque.

Mais ne nous délivrez pas du mal fut d'abord totalement interdit par la Commission de censure pour « perversité et sadisme et les formes de destruction morale et mentale qui y sont contenus », puis, grâce à la sélection du film à la Quinzaine des réalisateurs, obtint après quelques coupes une « simple » interdiction aux moins de 18 ans.

En 1972, la sélection de la Quinzaine nous proposera à nouveau un film de science-fiction et un film d'horreur ; comme ça, pas de jaloux. Côté SF, c'est le téléfilm The people de John Korty (États-Unis) qui sera mis sous le feu des projecteurs : produit par Francis Ford Coppola et proposant au casting le sympathique William Shatner, le film met en scène un groupe d'extra-terrestres vivant en communauté et pacifiquement aux côtés des humains dans un petit village américain. Et côté horreur, les curieux auront été confrontés aux visions infernales de Shura (également connu sous le titre Pandemonium) de Toshio Matsumoto, qui proposait un mélange de chanbara et de dérive mentale sanglante, entre cauchemar et réalité.

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Quinzaine 50 : le cinéma expérimental et la Quinzaine

Posté par MpM, le 12 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

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Scenes from Under Childhood © Stan Brakhage

La Quinzaine des réalisateurs naît d'une rupture, celle qui fit qu'en 1968, Cannes n'eut pas lieu. Dans cette programmation parallèle créée par la Société des réalisateurs de films (SRF), le rejet d'une certaine forme de cinéma sera intégrée par une critique de la représentation et de la narration, par une recherche de nouvelles formes cinématographiques (1).

La distinction opérée par Peter Wollen entre deux types d'avant-garde filmique (2) est utile pour approcher la question du cinéma expérimental à la Quinzaine. Malgré la perméabilité toujours possible entre ces catégories – Wollen cite Deux fois (1968) de Jackie Raynal en exemple –,  il distingue deux courants cinématographiques en Europe dans les années 70 : celui qui s'inspirait du modèle américain des coopératives de distribution, rassemblé autour de la London Film-Makers' Co-op, comprenant par exemple Peter Gidal, Malcolm Le Grice ou Birgit Hein ; le second, plus proche des modèles de production et de distribution du cinéma commercial, qui correspondrait davantage à la notion de cinéma d'auteur, et serait représenté par des cinéastes tels que Jean-Luc Godard, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Miklós Jancsó ou Marcel Hanoun (tous ayant été présentés au moins une fois à la Quinzaine). La différence est également d'ordre esthétique : contrairement aux films de la seconde catégorie, les films de la première sont souvent des courts ou moyens métrages non narratifs, s'intéressant avant tout à l'expérimentation formelle.

Ainsi dans la première édition du festival, en 1969, sont présents des films qui maintiennent une certaine forme de narrativité, tout en la subvertissant, en jouant avec elle ou en la réduisant à ses composants les plus élémentaires : c'est la cas d'Acéphale de Patrick Deval, du Cinématographe de Michel Baulez, de Notre Dame des Turcs et de Capricci de Carmelo Bene, ou bien encore de Nocturne 29 de Pere Portabella. Cette rupture avec la narrativité classique s'opère sur un mode lyrique (Bene), humoristique (Baulez), emprunte au théâtre expérimental et aux aspirations communautaires (Deval), ou se rapproche du matérialisme marxiste, imprégné cependant de surréalisme (Portabella).

La pellicule déchirée dans la séquence d'ouverture de Nocturno 29 (1968) de Pere Portabella

Mais la présence du cinéma expérimental, au sens de la seconde avant-garde, se fait plutôt à travers le court métrage (3), et plus spécifiquement encore la section présentée par Progressive Art Productions (P.A.P.) lors des deux premières éditions. P.A.P., dont l'existence fut brève (69-72) reste aujourd'hui encore une initiative peu connue : fondée à Munich en 1969 par Karlheinz et Renate Hein, rejoints plus tard par Dieter Meier, pour promouvoir le cinéma expérimental dans les milieux cinématographiques et artistiques, elle présenta notamment des programmes à Art Basel de 1970 à 72 (4). Leurs deux programmes accueillis par la Quinzaine se composent essentiellement (5) de films américains – ou de cinéastes étrangers résidant aux Etats Unis et liés à l'Anthology Film Archives qui définit un canon filmique qui marquera l'historiographie du cinéma expérimental et fera l'objet de remises en question, en tant que champ majoritaire dans une sphère minoritaire (6) (Stan Brakhage, Paul Sharits, Gregory Markopoulos, Robert Beavers, Takahiko Iimura), autrichiens (Kurt Kren, Otto Muehl), suisses (HHK Schoenherr, Dieter Meier) et allemands (Hans Peter Kochenrath, Wilhelm et Birgit Hein, Fritz André Kracht).

La dimension expérimentale de ces films n'est pas seulement dans leur forme, mais dans le mode de fabrication lui-même : ici c'est la cinéaste qui réalise toute la chaîne de production du film hors de tout fonctionnement industriel, la plupart du temps sans équipe et sans production. Afin de donner quelques exemples de ces films parmi les plus radicaux présentés à la Quinzaine en 69, citons Scenes From Under Childhood de Stan Brakhage, qui prétend représenter une vision pré-natale (7), en rassemblant des séquences abstraites et des images de ses propres enfants sur lesquelles il use de nombreux effets et techniques propres au vocabulaire plastique du cinéma expérimental (surimpression, images en négatif, emploi de la tireuse optique, image anamorphosée) ; ou bien encore N:O:T:H:I:N:G de Paul Sharits, film-flicker (8) coloré, entièrement abstrait, mêlé à quelques motifs figuratifs sporadiques, graphiques (une ampoule se vidant de son liquide) ou photographiques (une chaise qui bascule en arrière), réflexion ironique sur le temps et sur sa décomposition par le film.

Rubans de pellicule (« frozen film frames ») du film N:O:T:H:I:N:G (1968) de Paul Sharits

Hormis l'ouverture sur le cinéma expérimental germanophone impulsée par P.A.P., la sélection  reflète tout de même le canon américain établi par la Filmmakers Cooperative et l'Anthology Film Archive. Le cinéma expérimental est aussi présent hors de cette section, mais ce sont pour la plupart des cinéastes américains ou britanniques (une notable exception serait Shuji Terayama dont quelques courts ont été présentés, et le belge Roland Lethem pour Le vampire de la Cinémathèque) : ainsi ont été montrés des films de Carolee Schneemann, John Latham, Stephen Dwoskin, Michael Snow, Jeff Keen, Gunvor Nelson (suédoise mais habitant aux Etats Unis), Jerome Hill ou Bruce Baillie.

On remarque de même que le cinéma expérimental français (tel qu'il s'est constitué autour de coopératives de distribution – le Collectif Jeune Cinéma ou la Paris Film Coop notamment - ou bien dans des mouvements/collectifs comme le lettrisme ou le situationnisme) est à peu près absent de la Quinzaine (9), hormis les films à tendance plus narrative (ou dysnarrative) que nous avons déjà cités : les films reliés au Groupe Zanzibar (Garrel, Deval, Pommereulle, Serge Bard, Sylvina Moissonnas qui était la mécène du groupe), Le Cinématographe de Baulez, sans compter quelques films aujourd'hui oubliés en apparence plus détachés du narratif (Simplexes de Claude Huhardeaux (10), possiblement 5/7/35 de Jean Mazéas). De nombreux courts français (essentiellement des fictions, avec parfois des documentaires et des films d'animation) présentés à la Quinzaine sont réalisés par d'anciens étudiants de l'IDHEC ou sont parfois des films de promotion (11).

Daniel Pommereulle dans son film Vite (1969)

Peut-être les cinéastes expérimentaux français, poussant leur désir d'indépendance plus loin que celui de la SRF, considéraient encore la Quinzaine comme un cadre trop proche de l'industrie (12) ? Ou bien ces films ne trouvaient-ils pas grâce auprès des programmateurs ? Le Festival international de jeune cinéma de Hyères (1965-83), représenterait davantage un panorama de la création française dans le domaine du cinéma expérimental, notamment dans sa section Cinéma différent à partir de 73, dont l'organisateur, Marcel Mazé, avait fondé en 1971 la coopérative de distribution Collectif Jeune Cinéma, qui reprendra l'esprit du festival des années plus tard, en 1999, toujours sous l'impulsion de Mazé, et qui perdure aujourd'hui.

Dès le milieu des années 70, et ce, malgré la timide tentative de mettre en place une section nommée « En avant ! » entre 2000 et 2002, la présence de films expérimentaux à la Quinzaine se réduit considérablement - de nombreuses éditions ne contiennent même aucun court métrage - jusqu'à devenir véritablement ponctuelle, comme en témoigne la présence épisodique de Peter Tscherkassky (en 2002 pour Cinemascope Trilogy, en 2005 pour Instructions for a Light and Sound Machine et en 2015 pour Exquisite Corpus), qui tranche considérablement avec le reste de la programmation.

L'Arrivée (1998) de Peter Tscherkassky

Boris Monneau

1) Cependant le cinéma expérimental n'était pas tout à fait absent de Cannes avant 69 : notons par exemple le film de José Val del Omar, Fuego en Castilla, qui remporta en 1961 la Mention Spéciale de la Commission technique dans la section des court métrages pour ses recherches sur l'éclairage (« tactilvision »).

2) Peter Wollen, « The Two Avant-Gardes » dans Studio International, novembre-décembre 1975, vol. 190, n°978, p. 171-175.

3) Mais l'intérêt de la Quinzaine à ses débuts est aussi de présenter des long métrages expérimentaux, en l'occurrence deux films se rapprochant du documentaire : Image, Flesh and Voice d'Ed Emshwiller, sorte de film-essai incluant les expérimentations chorégraphiques pour lesquelles le cinéaste est principalement connu, ou encore le road-movie structurel Reason Over Passion de Joyce Wieland, le cinéma structurel étant cette tendance du cinéma expérimental  désignée par le critique P. Adams Sitney, définissant des œuvres se focalisant sur les propriétés élémentaires du dispositif filmique et sur l'exploration de structures fondées sur la mise en question ou en jeu de ces propriétés. Notons aussi le film fleuve Mare's Tail de David Larcher.

4) http://www.fri-art.ch/en/exhibitions/pap-progressive-art-production-1969-1972

5) Il n'y a guère que deux exceptions : Talla du britannique Malcolm Le Grice et Film oder Macht du croate Vlado Kristl, qui résidait en Allemagne.

6) Pour plus de détails sur cette question, voir : http://www.blogsandocs.com/?p=5899

7) Dans son manifeste poétique Metaphors on Vision (1963), Brakhage écrit : « Imaginez un œil qui ne soit plus soumis aux lois artificielles de la perspective, un œil dépourvu des préjugés de la logique compositionnelle, un œil qui ne réponde pas au nom de chaque chose et qui doive connaître chaque objet rencontré dans la vie par une aventure perceptive. Combien de couleurs y-a-t-il dans un champ d'herbe pour le bébé rampant qui ignore le « Vert » ? Combien d'arc-en-ciels peuvent-ils être créés par la lumière pour l'oeil inéduqué ? Imaginez un monde vivant d'objets incompréhensibles et scintillant en une infinie variété de mouvements et d'innombrables gradations de couleur. Imaginez un monde avant « au commencement était le verbe ».

8] « Flicker » signifiant clignotement, il s'agit de films utilisant le photogramme comme unité de composition visuelle : voir aussi Peter Kubelka ou Tony Conrad.

9) Il faut cependant noter que dès 1980 la Quinzaine de présente plus de film français, ceux-ci feront l'objet d'une section à part du festival de Cannes nommée « Perspectives du cinéma français ». Le cinéma français ne revient à la Quinzaine qu'en 1999.

10) D'après le synopsis : « Variations visuelles et musicales sur une structure logico-mathématique : les simplexes ».

11) Georges Albert, aventurier (1970) de Daniel Edinger est décrit de la manière suivante : « Première superproduction réalisée à l’IDHEC (grâce aux bouleversements intervenus à la suite de mai 68), ce film est, dans un style ultra-classique, léché et un peu pompier, une parabole politique sur la chute de De Gaulle et l’avènement de la « nouvelle société ». »

12) Des années plus tard, alors que la Quinzaine serait déjà pleinement intégrée à Cannes, Teo Hernández, cinéaste mexicain vivant à Paris, dira dans son film de 1984 Citron Pressé au Bluebar & Souvenirs/Cannes : « Le festival est fort de ses emblèmes : gloire, argent, politique. Ses drapeaux semblent bien le protéger. Aucun signe extérieur ne saurait désormais le troubler. Ici le cinéma fait partie de l'air du temps. Tout et tous sont à son service. […] Je me promène parmi les images du monde entier. S'agit-il d'un rêve ? Non, c'est un marché. Ici, on vend votre imaginaire. […] A Cannes, l'ancien et le nouveau cohabitent et se réclament. Pérennité et autorité du premier, respect et obéissance du second. La dévotion est le sentiment majeur de la corporation. […] Le cinéma en général est devenu une histoire de famille. Celui qui n'en fait pas partie n'aura pas sa ration. »

13) Malgré la timide tentative de mettre en place une section nommée « En avant ! » entre 2000 et 2002.

Quinzaine 50 – de l’art de la découverte : voyage parmi les premiers films

Posté par MpM, le 11 mai 2018

Dernière née des sections parallèles cannoises, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté - dans une histoire chargée de surprises, de découvertes, de coups de maîtres et de films incontournables.

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Cinéma en liberté. Ce slogan, qui présida à la création de la Quinzaine en 1969, induisait dès le départ l’éclectisme de ses sélections et la nécessaire curiosité de ses responsables, chargés d’aller chercher « à la source » ces films et ces talents qui leur semblaient tant manquer à la compétition officielle. Si les temps ont changé, et que les sections cannoises font désormais toutes la chasse aux premiers films, la Quinzaine peut malgré tout s’enorgueillir d’avoir fait un travail de pionnier en la matière, mêlant sans complexe jeunes réalisateurs et auteurs confirmés depuis ses débuts. En 1969, en effet, étaient notamment sélectionnés Head, premier long métrage de Bob Rafelson, et Pauline s’en va, le premier d’André Téchiné, aux côtés de Calcutta de Louis Malle (déjà palmé d’or) et Une femme douce de Robert Bresson, futur habitué de la compétition officielle. L’année suivante, ce sont les premiers films de Krzystof Zanussi (Structure de cristal) et de Werner Schroeter (Eikka Katappa) qui côtoient en compétition Pierre Granier-Deferre, dont Archipel est le 26e long métrage… Si l’on ausculte les 49 premières éditions de la section, on n’est donc pas étonné de découvrir qu’elle tient la corde au tableau d’honneur de la Caméra d’or avec 15 prix (et 8 mentions spéciales, datant de l’époque où cela était encore autorisé), à égalité avec Un Certain regard (15 prix, mais seulement 2 mentions) et devant la Semaine de la Critique (11 prix, 5 mentions) dont c’est pourtant la vocation première de découvrir de nouveaux cinéastes.

Parmi les films récompensés, citons par exemple Salaam Bombay! de l’Indienne Mira Nair en 1988, Toto le héros de Jaco van Dormael en 1991, Petits arrangements avec les morts de Pascale Ferran en 1994, Un temps pour l’ivresse des chevaux de Bahman Ghobadi en 2000, Année bissextile de Michael Rowe en 2010, Divines de Houda Benyamina  en 2016… mais aussi certains lauréats qui ont été un peu oubliés, comme Desperado city de l'acteur allemand Vadim Glowna (1981) qui a ensuite beaucoup tourné pour la télévision, et notamment la série policière allemande Le renard, ou Slam de Marc Levin, couronné en 1998. La petite dernière des sections parallèles a en effet su parfois choisir des œuvres « ovni », ou restées exceptionnelles dans la carrière de leur réalisateur. On pense notamment au premier et unique long métrage de Barbara Loden, Wanda, véritable miracle cinématographique, sélectionné en 1971, ou Renaldo and Clara, un long métrage de 3h52, signé Bob Dylan (1978), réunissant entre autres Allen Ginsberg, Harry Dean Stanton, Joan Baez et Roberta Flack, et qui restera le seul du chanteur. Mais elle a aussi indéniablement eu du flair pour révéler des cinéastes devenus incontournables, à Cannes comme ailleurs, à l’image de George Lucas (THX 1138 en 1971), Jim Jarmusch (Stranger than paradise en 1984), Michael Haneke (Le 7e continent en 1989), Jafar Panahi (Le ballon blanc en 1995), Naomi Kawase (Suzaku en 1997), Abderrahmane Sissako (La vie sur terre en 1998), Lee Chang-dong (Peppermint candy en 2000), Carlos Reygadas (Japon en 2002), Alain Guiraudie (Pas de repos pour les braves en 2003) ou encore Xavier Dolan (J'ai tué ma mère en 2009).

On peut aussi s’amuser à reconnaître des tendances au fil des éditions. La Quinzaine est par exemple réputée pour avoir montré les premiers films de nombreux acteurs américains passés derrière la caméra, comme Sean Penn (The indian runner, 1991), Tim Robbins (Bob Roberts, 1992), John Turturro (Mac, 1992, récompensé d’une Caméra d’or), Steve Buscemi (Trees lounge, 1996), Angelica Huston (Agnes Browne, 1999) ou encore Ethan Hawke (Chelsea Walls, 2001). Elle a également été à la pointe de la « Nouvelle vague roumaine » en sélectionnant Cristi Puiu en 2001 avec Marfa si banii (Le matos et la thune), Cristian Mungiu en 2002 avec Occident et Corneliu Porumboiu en 2006 avec 12:08 à l’Est de Bucarest. Citons enfin tout azimut des films et des auteurs qui ont marqué l’histoire de la Quinzaine à des degrés divers : Virgin suicides de Sofia Coppola (1999), Voyages d’Emmanuel Finkiel (1999), Haut les cœur de Sólveig Anspach (1999), Le bleu des villes de Stéphane Brizé (toujours 1999, décidément une excellente année), Billy Elliott de Stephen Daldry (2000), Les heures du jour de Jaime Rosales (2003), Tarnation de Jonathan Caouette (2004), Douches froides d’Antony Cordier (2005), Tout est pardonné de Mia Hansen Love (2007), Control de Anton Corbijn (2007), Caramel de Nadine Labaki (2007), Daniel et Ana de Michel Franco (2009)…

Sans oublier les années les plus récentes, durant lesquelles la Quinzaine a su miser sur une nouvelle génération de cinéastes comme Katell Quillévéré (Un poison violent, 2010), Alice Rohrwacher (Corpo celeste, 2011), Marcela Said (L’été des poissons volants, 2013), Antonin Peretjatko (La fille du 14 juillet, 2013), Damien Chazelle (Whiplash, 2014), Chloé Zhao (Les chansons que mes frères m’ont apprises, 2015)… et quelques films-phare tels que Les combattants de Thomas Cailley (2014), Mustang de Deniz Gamze Ergüven (2015), Les Garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Galienne (2013) ou Ernest et Célestine de Benjamin Renner, Vincent Patar et Stéphane Aubier (2012). Cette année, deux premiers longs métrages sont une fois encore de la partie : Carmen y Lola de Arantxa Echevarria et Joueurs de Marie Monge. Le jeu continue, le plaisir de la découverte aussi. En attendant de savoir ce que deviendront ces deux nouvelles réalisatrices, concluons cette promenade dans les premiers longs métrages mis en lumière par la Quinzaine avec une sélection très resserrée de 5 films (un par décennie) qui ont marqué leur époque, l’histoire de la quinzaine et celle du cinéma.

Les années 70 : THX 1138 de George Lucas (1971)

On ne présente plus le chef d’œuvre de SF qu’est THX 1138. AU XXVe siècle, les êtres humains vivent dans un monde souterrain régi par des règles très strictes. Tous les individus portent des numéros de matricule, sont vêtus de la même manière, et passent leur existence sous le regard implacable des caméras de surveillance. Pour eux, la routine se décompose en tranquillisants (administrés de force), boulot (rébarbatif) et dodo (artificiel). Dans cette société totalitaire et coercitive, THX 1138 et LUH 3417 commettent l’irréparable : ils s’aiment et ont une relation sexuelle pourtant formellement interdite. Impossible de ne pas penser à George Orwell et à 1984 à la vision de cette dystopie cruelle où les êtres humains ne sont plus que les rouages abêtis d’une société où les machines (et donc la technique) ont pris le dessus. A l’opposée de la plus célèbre des sagas interplanétaires imaginées par Lucas moins de 10 ans plus tard, THX 1138 brille par son minimalisme et son épure (ah, ces décors uniformément blancs où se perdent les personnages…), et par une narration quasi inexistante.  Le cinéaste y flirte avec le cinéma expérimental tout en proposant une version déformée et terrifiante de notre propre société accro aux programmes télé et aux psychotropes.

Les années 80 : Stranger than paradise de Jim Jarmusch (1984)

Le premier long métrage de Jim Jarmusch (qui est en réalité le deuxième, après son film de fin d’études Permanent Vacation), est resté dans les mémoires comme celui qui lança le cinéma indépendant américain. Difficile d’en raconter l’histoire, comme le confesse Jim Jarmusch lui-même : "il est plus facile de parler du style du film que de « ce qui s’y passe » ou de « quoi ça parle »." Essayons quand même : Eva, 16 ans, quitte la Hongrie et retrouve son cousin Willie, installé depuis 10 ans aux Etats-Unis. Ensemble, et flanqués d’Eddie, le copain de Willie, ils partent à la découverte de la Floride, prétendu paradis qui cristallise en lui les derniers espoirs des personnages. L’image en noir et blanc est précise, les cadres travaillés et fixes, le ton ironique et pince-sans-rire. Jim Jarmusch, sous l’influence de Ozu, propose une œuvre singulière et dense qui aligne les saynètes irrésistibles. « Je voulais faire un film très réaliste au niveau du jeu des acteurs et des lieux de tournage, sans trop attirer l’attention sur le fait que le récit est situé au présent » explique le cinéaste. Banco, le film marqua toute une génération de cinéphiles, et rafla par la même occasion une très logique Caméra d’or.

Les années 90 : Le ballon blanc de Jafar Panahi (1995)

Jafar Panahi est devenu un tel symbole de la résistance face à l’oppression et la censure qu’il faut faire un véritable effort d’imagination pour se le représenter à Cannes il y a plus de vingt ans, présentant son premier film à la Quinzaine des réalisateurs. Il s’agissait alors du Ballon blanc, l’histoire de Razieh, une petite fille qui veut acheter le plus beau poisson rouge pour la nouvelle année. Mais elle ne cesse d’égarer le billet que lui a confié sa mère. Sa quête pour le récupérer sera l’occasion de croiser un soldat qui arrive de la frontière afghane, un tailleur originaire d'une région proche de l'Azerbaïdjan, une vieille dame d'origine polonaise, un vendeur de ballons afghan… Comme dans le vrai-faux Taxi conduit par le cinéaste vingt ans plus tard, c’est le monde qui défile ainsi sous les yeux de la petite fille, et lui apporte quelques leçons de vie. A commencer par la nécessité d’aller se faire sa propre idée sur le monde qui nous entoure ! Avec Abbas Kiarostami au scénario, et Pahani à la réalisation, Le ballon blanc s’inscrit alors dans la lignée d’un cinéma iranien qui dit beaucoup avec très peu. Là encore, les différents jurys ne s’y trompèrent pas qui lui décernèrent, outre une caméra d’or, le prix de la presse internationale et celui de la confédération des cinémas d’art et d’essai.

Les années 2000 : J’ai tué ma mère de Xavier Dolan (2009)

Un cinéaste est né : Xavier Dolan, vingt ans, conquiert la planète cinéma avec un seul film, le portrait fulgurant, plus fantasmé qu’autobiographique, d’un adolescent qui ne supporte plus sa mère. Entouré de ceux qui deviendront ses comédiens fétiches (Anne Dorval, Suzanne Clément, Niels Schneider…), le cinéaste tient lui-même le rôle principal, et signe l’un des films les plus impressionnants de l’édition cannoise 2009. Cette chronique intime et cruelle, audacieuse et référencée, déborde de style mais aussi d’émotion. Mère et fils semblent fonctionner comme un vieux couple en roue libre qui se débat en vain face à l’impossibilité de se quitter. Le regard de Xavier Dolan est déjà acéré, sa mise en scène aussi. La Quinzaine peut se vanter d’avoir découvert le cinéaste le plus talentueux de sa génération, qui deviendra le parfait « abonné » cannois.

Les années 2010 : Mustang de Deniz Gamze Ergüven (2015)

C’est en apnée qu’on traverse le premier film de Deniz Gamze Ergüven, ancienne de la Fémis, qui nous entraîne dans le quasi huis clos d’une maison qui deviendra peu à peu une prison, une salle de torture et un tombeau. Ses cinq héroïnes, cinq sœurs adolescentes soumises à l’autorité étouffante de leur oncle, s’y retrouvent en effet confinées de plus en plus étroitement, à mesure que les murs sont littéralement rehaussés autour d’elles. Comme une parfaite métaphore de la Turquie conservatrice du président Erdogan pour qui les femmes devraient se consacrer à la maternité, et donc en gros, rester à la maison. La croisette toute entière a frémi devant cette tragédie en forme d’hymne à la liberté et à la résistance, et Mustang sera choisi pour représenter la France dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger. Nominé, le film échoue (derrière Le fils de Saul de Laszlo Nemes) mais sera plus chanceux aux César avec celui du meilleur premier film et du meilleur scénario original (co-écrit avec Alice Winocour). Joli coup pour la Quinzaine qui, une fois de plus, a déniché le film dont le monde parle.

Quinzaine 50 : entretien avec Pierre-Henri Deleau – épisode 3, la sélection officielle

Posté par redaction, le 11 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

En partenariat avec Critique-Film. Retrouvez tout le dossier ici.

Maître d'oeuvre des trente premières éditions de la Quinzaine, Pierre-Henri Deleau est considéré comme «l'âme» de la Quinzaine, celui qui a su donner une identité à cette section marquée par son éclectisme et ses choix aventureux et un goût sur sur pour un cinéma audacieux, dénué du conservatisme qui plombait les premières années de la sélection officielle du Festival de Cannes.

Merci à lui pour le temps qu'il nous a accordé pour ce long entretien pour ce long entretien que nous dévoilons sous forme de feuilleton, sur plusieurs jours.

L'arrivée de la quinzaine a permis de faire rapidement évoluer la programmation de la sélection officielle ?

Non, ça a bien pris trois ou quatre ans pour voir les premiers effets. J'ai montré quatre films de Werner Herzog avant le triomphe de Aguirre. On savait alors que le prochain serait en compétition s'il y en avait un ! J'ai montré cinq films de Nagisa Oshima jusqu'à ce que L'Empire des sens soit un tel succès que l'année d'après, il s'est retrouvé en compétition avec L'empire de la passion.

Avec le temps, ça a évolué et d'un seul coup le festival a pris conscience qu'il aurait dû accepter les réformes qu'on demandait ! Car aujourd'hui, il les a acceptées ! On leur disait de ne pas se laisser imposer les films par les pays ! Forcément il y a toujours des vétos des gouvernements ! On avait bien vu qu'il avait fallu retirer Viridiana sur protestation de l'Espagne. Choisissez vous-même, prenez votre liberté ! Et puis assumez ! À l'époque on disait l'URSS présente… Aujourd'hui, c'est c'est «le festival présente». C'est toute la différence, elle est énorme. Parce qu'on PEUT refuser. Et puis le festival était affolé parce que quand ils ne prenaient pas un film brésilien pendant deux ou trois ans par exemple, ils se disaient que les brésiliens n'achèteraient plus de films français. Les producteurs français leur disaient «débrouillez-vous mais prenez-en un» ! Les sections parallèles ont été créées aussi pour changer ça.

Maurice Bessy a été nommé par Robert Favre Le Bret qui, de délégué est devenu président parce qu'il était fatigué et que sa santé n'était plus très bonne. Bessy avait dirigé la revue Cinémonde et s'est dit, ce n'est pas possible, il y a trop de papiers sur la quinzaine, genre c'est lui qui invitait les journalistes et moi qui les détournais pour couvrir la quinzaine. Ça les foutait dans des rages absolument épouvantables ! La Quinzaine, c'est un coucou qui a fait ses nids dans les branches d'un arbre qui existait avant. Bessy a eu l'idée non pas de créer une section mais trois sections pour couler la quinzaine. Il a créé Les Yeux Fertiles (consacré à des œuvres dites théâtrales), Le Passé Composé (des œuvres d'histoire) et Un Certain Regard, mais moi je n'ai jamais compris les distinctions. Le résultat des courses c'est qu'il a absorbé trente ou quarante films sur les trois sections, tout ça pour m'assécher. Puis, il a été viré, Gilles Jacob est arrivé et il a tout regroupé en une seule section, Un Certain Regard que j'appelais au début, en me marrant, «Incertain Regard»,  c'est facile ! Ça ne lui faisait pas vraiment plaisir, je crois ! Et puis il a eu l'idée de rajouter la mention sélection officielle, c'est l'antichambre de la compétition, soi-disant. En vérité, ça servait de capsule de décompression diplomatique. Quand Bessy ne prenait pas en compétition un film soviétique, il en mettait un dans une des trois sections, en leur disant qu'ils étaient quand même à Cannes. Quand Gilles Jacob est arrivé, les choses ont changé. Lui avait du goût quand même. Je savais que dès qu'un premier film aurait du succès, le deuxième du même réalisateur serait en compétition. C'est ce qui est arrivé avec Spike Lee ou Jim Jarmusch, par exemple.

J'ai toujours dit premier servi, la compétition. Je vois en Allemagne Au fil du temps de Wim Wenders, je suis tellement bouleversé que je lui envoie une belle lettre pour lui dire que je le prends à la Quinzaine. Trois semaines après, il me dit qu'il est pris en compétition. Je trouve ça bien. Tant mieux, le film a marché. Mais par contre, dès que c'était pour Un Certain Regard ou une autre section parallèle, là, pour moi, chacun est à égalité. Évidemment ça ne plaisait pas à Jacob donc il faisait des pressions. Moi je considérais que c'était des sections marginales, même UCR. Qu'on l'ait baptisée officielle ne veut rien dire pour moi. Et donc là c'était coup pour coup, au plus malin. Des fois je prenais l'avion, je passais deux heures à convaincre de me donner le film que je visais. Des fois ça marchait, des fois ça ne marchait pas. Très vite aussi, les producteurs et les distributeurs faisaient du chantage. Paulo Branco qui faisait trois, quatre films par an, avait un Manoel de Oliveira et disait si tu prends un deuxième film (Monteiro par exemple) à la Quinzaine, je ne mettrai pas le Oliveira en compétition. Le Val Abraham a fait un triomphe chez nous et ensuite Oliveira était pris automatiquement à l'officielle.

J'ai montré deux films des frères Taviani : Saint Michel avait un coq et Allonsanfan. Je vais les voir pour un troisième, j'étais devenu très ami avec eux, et ils me montrent leur nouveau film mais me disent «écoute on te le montre, mais on ne te le donnera pas». Je leur demande pourquoi et me disent qu'il sera en compétition à Cannes. Le festival ne l'a pas vu encore, je suis le premier à le voir (c'est eux qui me l'ont dit). Ils me disent «oui, mais on est sur qu'il le prendra». Maurice Bessy  a donc pris Padre, Padrone. Il aurait pu être ridicule s'il ne l'avait pas pris ! Il faut comprendre quelque chose. Au fur et à mesure que la critique a commencé à suivre la Quinzaine, d'un seul coup elle disait « ah j'ai vu un truc formidable à la Quinzaine, pourquoi il n'était pas en compétition, alors qu'hier j'ai vu en compétition un truc qui n'était pas bien». C'était insupportable pour le festival, du poil à gratter et ils pouvaient avoir l'air ridicules.

Imaginons un film refusé par la compétition puis par moi, par exemple. Il se retrouve ensuite à Venise. Personne ne saura qu'il a été refusé à Cannes, ils ne vont pas le dire. Moi, on n'a jamais su quand j'étais ridicule. Je savais ce qu'ils avaient loupé mais eux n'ont jamais su ce que j'ai loupé. Moi je le sais par contre ce que j'ai loupé ! Quand on a voulu me faire un hommage pour les trente ans de la quinzaine, j'ai dit « oui, d'accord, mais je prends tous les films que j'ai voulu avoir et que je n'ai pas pu avoir, et puis ceux que j'ai ratés. Comme ça, je complète mes trente ans. Ils n'ont pas voulu. Ce qu'ils voulaient c'était montrer les succès de la Quinzaine. Du coup, je ne l'ai pas fait, l'hommage je n'en ai rien à foutre. Ce qui m'intéresse, c'est de combler et de comprendre pourquoi j'ai raté tel film à ce moment là alors que je l'avais vu mais pas pris. Je ne parle pas de ceux que j'ai pris et que je n'aurais pas du prendre. Ça, il faut les assumer une fois que vous les avez pris. Mais j'aurais trouvé rigolo de compléter, quoi.

Qu'avez-vous raté par exemple ?

Le film de Wim Wenders, Alice dans les villes, je l'ai vu mais je ne l'ai pas pris. Et je m'en suis beaucoup voulu. Après coup. Mais trop tard. Ce n'est pas une science, vous savez, donc il faut un réseau de correspondants et essayer d'avoir un peu de goût. Le goût, ce n'est pas un truc qui se mesure, il n'y a pas de règles. Vous l'avez ou vous ne l'avez pas. Moi j'étais un fou de cinéma et dès que j'aimais quelque chose, je le prenais. Je disais toujours aux réalisateurs – je ne m'adressais qu'à eux, pas aux producteurs ou à peine – donnez-moi votre film, puisque je veux en parler, le faire partager à mes amis. Je n'ai jamais pris des films que je n'aimais pas.

Jamais vous ne vous êtes dit «je n'aime pas vraiment ce film, mais je lui trouve de l'intérêt et donc je le programme ?»

Non, jamais. Je ne suis pas critique. Quand je refusais un film, je ne faisais aucun retour critique, ni négatif ni positif. Je disais «je n'aime pas assez, donc je ne prends pas. Il y a d'autres festivals, essayez avec eux». Mais quand j'aimais beaucoup, je téléphonais dix fois s'il fallait. Les réalisateurs étaient sensibles au fait que je leur parle de leurs films. Des producteurs de la race des Pierre Braunberger ou Anatole Dauman produisaient des films pas uniquement en espérant ne pas perdre d'argent mais aussi par amour du cinéma. Ils me faisaient une confiance absolue car je défendais leurs films.

Avec le temps, le processus de sélection a évolué ? Vous restiez sur l'idée de ne prendre que des films que vous aimiez ou vous faisiez attention à l'équilibre des origines géographiques ?

On ne décide pas d'une ligne éditoriale. Elle s'impose à vous. Les films, les sujets, c'est l'air du temps. Le dosage, du genre il faut que j'ai tant d'asiatiques ou d'africains, ça ne m'intéressait pas. Je n'ai jamais fait attention à ça. Je n'ai toujours pris que des films que j'aimais et que je pouvais défendre. De ce point de vue là, je n'ai jamais été diplomate. J'allais dans un pays, je me tapais vingt, trente films, je les regroupais à Munich, à Vienne, à Rome et je ne prenais que ce que j'aimais. À partir du moment où vous essayez d'être prudent, ce n'est pas bien. Ce n'est pas comme ça que ça doit se faire.

Propos recueillis par Pascal Le Duff de Critique-Film

Quinzaine 50 – une histoire en affiches

Posté par MpM, le 10 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

En partenariat avec Critique-Film. Retrouvez tout le dossier ici.

Ce n’est pas anodin, une affiche. Chaque année, c’est un peu elle qui donne le ton de la nouvelle édition, tout en restant dans l’identité visuelle générale de la section. La Quinzaine, comme la sélection officielle, a ainsi connu différentes périodes, tantôt très référencées, tantôt plus abstraites, qui racontent à leur manière l’histoire de cette branche parallèle du festival de Cannes qui a toujours cherché la singularité.

Dès 1969, l’affiche de la première édition donne le ton. Ici, ce sont les films et leurs auteurs qui sont à l’honneur, et ils s’étalent en blanc sur fond rouge, donnant immanquablement l’envie de les déchiffrer un à un. La formule de la Quinzaine, « Cinéma en liberté », apparaît quant à elle tout en haut, sans que l’on sache s’il s’agit d’une mise en garde, d’un cri de ralliement ou d’une menace.

En 1970, elle aura disparu, remplacée sobrement par la mention « Festival de Cannes 1970 » (qui ne figurait pas la première année) au-dessus de quelques photogrammes célèbres de l’Entrée du train en gare de la Ciotat. Les frères Lumière sont ainsi convoqués en parrains bienveillants de cette jeune section pleine d’enthousiasme. Ils seront de retour l’année suivante, avant de céder (logiquement) la place à Georges Méliès et à une déclinaison de l’image restée célèbre du Voyage dans la Lune, lorsque la capsule se plante dans l’œil du satellite. Plusieurs variantes suivront jusqu'en 1975.

Le cinéma, d’une manière générale, aura toujours une place primordiale sur les affiches de la Quinzaine : une façade de cinéma (le Star) en 1978, un écran éclairé (sur la plage) en 1979, une sorte d’homme-caméra (ou projecteur ?) en 1981, le diptyque 83-84, avec une femme gravissant les marches rouges, puis à l’intérieur du cinéma, ou encore une scène de film en ombre chinoise en 1991. Sans oublier les hommages explicites, d’Henri Langlois en 1977 (quelques mois seulement après sa mort) à Robert Bresson en 2008 (il avait été sélectionné en 1969 avec Une femme douce, en 1971 avec Quatre nuits d’un rêveur, et en 1997 avec Le diable, probablement en 1977), en passant par Maurice Pialat (l’année de sa mort, en 2003).

Les films s’affichent parfois eux-aussi, comme en 1993, qui nous fait voyager de L’Empire des Sens à THX 1138, de Stranger than Paradise à Mean streets, ou en 1998, avec à nouveau L’Empire des sens et Mean Streets, mais aussi Salaam bombay, Aguirre, la colère de Dieu, Mais ne nous délivrez pas du mal ou encore Les silences du Palais. En 2009, ce sont Albert Serra (réalisateur de Honor de cavalleria, Le Chant des oiseaux) et Lolita Chammah (actrice vue dans Les Bureaux de Dieu), puis, en 2011, des pictogrammes qui représentent à nouveau des films passés par la Quinzaine (ou non), une idée de Frédéric Boyer, le délégué général de l’époque).

Plus hasardeux, la mer et la ville de Cannes se sont parfois invitées de manière un peu brutale sur l’affiche. On pense aux éditions 85 à 88 puis 94-95, 99-2000. En 1986, ce phare au milieu de la mer nous rappelle par exemple que la Quinzaine sert de guide aux cinéphiles perdus dans la nuit.

Ces dernières années, sous la houlette notamment du concepteur graphique Michel Welfringer, la Quinzaine s’est fait une spécialité d’affiches sobres et dépouillées, souvent en noir et blanc, qui racontent une histoire en plus de frapper l’imagination par leur force esthétique. En 2014, on découvre un homme qui plonge dans l’écran, ou pénètre dans un monde sombre et hostile, au choix des interprétations. En 2016, c’est l’écho d’une rencontre forcément cinématographique entre un homme et une femme dont il ne reste que des lambeaux d’affiche. En 2017, place au rêve !

Et cette année, place aux femmes, avec cette joueuse de base-ball immortalisée par William Klein, et qui devient le symbole de toutes les femmes (réalisatrices et personnages) qui ont contribué à faire le Quinzaine. Ce qui place cette 50e édition sous les meilleurs auspices, et nous réconcilie quelque peu, il faut le dire, avec l’esthétique kitsch des premières années.