Venise 2018 – Jacques Audiard: « The Sisters Brothers est moins un western qu’un conte »

Posté par kristofy, le 3 septembre 2018

jacques audiard venise 2018 © ecrannoir.frJacques Audiard, c'était jusqu'ici le cinéaste français le plus cannois dans son ADN: Grand prix du jury pour Un prophète, Palme d'or pour Dheepan. Mais pour des raisons de calendrier et de stratégie marketing (comprendre campagne pour les Oscars), son nouveau film The Sisters Brothers, est en compétition à Venise. Son cinéma prend un nouveau virage avec un western américain (bien que tourné en Europe), adapté d'un roman américain, avec un casting anglosaxon prestigieux : John C. Reilly, Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed.

Dans les années 1850, d'Oregon à la Californie, en pleine ruée vers l'or, des coups de feu éclatent et la grange brûle : c'est l'œuvre des deux frères Sisters. Leur mission est de trouver et de tuer un prospecteur d'or : ils ont plusieurs journées de cheval à faire et ils vont autant se parler que faire parler leurs armes... Car c'est un film bavard, psychologique, parfois ponctué d'action ou de séquences brutales (jusqu'à une amputation pas très agréable). Il y traine une mélancolie surprenante, avec quatre personnages, tous frustrés, qui glissent vers la désillusion et même le désenchantement au fur et à mesure que leur idéal s'éloigne. Le film sera en salles en France le 19 septembre, mais fera d'abord un passage à Deauville.

Venu à Venise, Audiard est accompagné de ses fidèles collaborateurs: Thomas Bidegain pour son scénario où violence et cupidité font mauvais ménage, Alexandre Desplat pour sa musique parfois free-jazz, et l'acteur (et producteur) John C. Reilly, l'aîné des frères Sisters, ont évoqué l'origine de ce film :

john c. reilly venise 2018 © ecrannoir.frJacques Audiard : J'ai été contacté au festival de Toronto par John C. Reilly et sa femme Alison Dickey qui voulaient me faire lire ce livre écrit par Patrick deWitt. Je l'ai lu et ça m'a beaucoup plu pour envisager d'en faire un film. Peut-être que si j'avais découvert cette histoire autrement je n'aurais pas eu ce déclic, mais la ça venait comme une recommandation d'un ami et je m'y suis particulièrement intéressé.

John C. Reilly : J'avais reçu en fait ce récit de The Sisters Brothers avant que le livre ne soit publié, pour une éventuelle production. J'ai pensé que si on en faisait un film, Jacques et son équipe serait le meilleur choix pour que ça devienne un bon film.

Jacques Audiard : J'aime certains films de western des années 70 ou contemporains que j'ai pu voir mais je ne sais pas si je suis un fan de western en tant que genre, pas vraiment. Le livre contenait beaucoup d'éléments irrésistibles qui pouvaient en faire un western original. Je n'avais pas spécialement de références de western pour ce tournage, et si référence il y a eu c'est peut-être plus La nuit du chasseur ou des films de Arthur Penn comme Missouri Breaks et Little big man. The Sisters brothers est moins un western qu'un conte en forme de western. Pour moi c'est un roman de formation, avec deux grands adultes qui sont encore un peu des enfants.

Alexandre Desplat : Il y avait aussi pour la musique cette difficulté de faire un genre de western sans en faire un western classique, car ça a déjà été fait. Comment trouver une voie différente c' était ça la difficulté. Penser clichés de musique de western avec violon et harmonica c'était un piège à éviter. Alors pour cette musique j'ai choisi de prendre une toute autre direction.

Thomas Bidegain : Entre ce film et mon film Les Cowboys, la seule chose chose vraiment commune est la présence de John C. Reilly à l'écran. Je suis plus un fan de western que Jacques. Ce qui est intéressant dans un western c' est de faire un état de la nation à un certain moment.

John C. Reilly : L' histoire des Etats-Unis s'est faite de brutalité et de génocide, on a tué les indiens et les buffles. Vers où on va après la violence ?

Cabourg 2018 : Raoul Taburin, de Sempé à Benoit Poelvoorde

Posté par kristofy, le 18 juin 2018

Le Festival du Film de Cabourg a donné un Prix coup de cœur au dessinateur Sempé, le créateur de la bande-dessinée Raoul Taburin qui a été adaptée en film : avant sa sortie le 31 octobre, on a ainsi pu le découvrir en avant-première !

Sempé, le nom d'artiste de Jean-Jacques Sempé, est connu pour avoir inventé et dessiné un petit garçon prénommé Nicolas. Durant les années 60, il développera avec ce personnage des petites histoires tendres et drôles avec René Gosciny comme scénariste : c'est le début du succès du célèbre Le petit Nicolas. Plusieurs recueils de cette bande-dessinée ont été transmis de génération en génération pour le faire devenir un héros intemporel, et cinquante après sa création sur papier il a été transposé sur le grand écran de cinéma.

En 2009, Laurent Tirard réalise Le petit Nicolas avec Kad Merad et Valérie Lemercier dans les rôles des parents, puis une suite en 2014 avec Les vacances du petit Nicolas. Sempé sera pour toujours relié à cet enfant mais ses dessins représentent un champs bien plus vaste : des dessins de presse en rapport avec l'actualité, et une centaine de couvertures pour le magazine américain New Yorker, et surtout 26 albums de bande-dessinée avec d'autres nouveaux personnages et d'autres histoires humoristiques où il s'amusait autant de sa jeunesse que du présent. Sempé a vécu diverses aventures avec ses crayons, mais aussi avec ses vélos ! Un de ses premiers jobs adolescents est livreur à bicyclette, quand il habitait à New-York il se déplaçait beaucoup à vélo...

En 1995 parait le livre Raoul Taburin qui a été maintenant transposé en film : si quelqu’un s’y connaît en roulements à billes, pignons, dérailleurs, c’est bien Raoul Taburin, marchand de cycles à Saint Céron. Sa réputation est telle qu’en ville on ne dit plus un vélo, mais un taburin. Il a la chance d’être également heureux en ménage avec Madeleine. Pourtant, Raoul Taburin cache un terrible secret que personne ne connaît : il n’a jamais su tenir en équilibre sur un vélo... C'est un imposteur malgré lui qui risque d'être découvert à partir du jour où le photographe Hervé Figougne arrive dans le village pour y photographier ses habitants, et il souhaite faire le portrait de Raoul Taburin sur un vélo...


Raoul Taburin s'est tourné l'année dernière dans la Drôme, sous l'impulsion du réalisateur Pierre Godeau qui voulait mettre en scène cette adaptation, et avec le scénariste Guillaume Laurent (c'est un univers un peu "améliepoulainesque"). A l'écran, Taburin est Benoit Poelvoorde, sa femme Susanne Clément, son père Grégory Gadebois, et Figougne Edouard Baer...

Pour cette toute première projection publique, presque toute l'équipe du film était à Cabourg : Benoit Poelvoorde, Edouard Baer, Guillaume Laurent, Pierre Godeau, et Sempé bien entendu.

Pierre Godeau : « Quand on a envoyé le scénario on a reçu des réponses 'oui' beaucoup plus rapidement que d'habitude, parce que c'était indiqué que c'était une adaptation des dessins de Sempé. Benoit Poelvoorde a dit 'oui' très vite car c'est un grand fan des dessins de Sempé, il connaissait déjà presque tout de lui. C'est un univers de bienveillance entre la fable et le naturalisme, alors il y avait des passerelles possibles pour adapter cette bande-dessinée en film. Faire un film d’époque sans époque ça m’a beaucoup plu.»

Sempé : « Je suis proche du personnage de Taburin dans le sens où je ne sais pas très bien dessiner, alors que je suis dessinateur. Je pensais que cette bande-dessinée était inadaptable, mais maintenant je suis délicieusement ravi par le film. »

Cannes 2018: changement d’ère, exploitation, colères, disparitions et amours

Posté par vincy, le 20 mai 2018

On oublie le palmarès, qui reste comme tous les ans un tri sélectif et subjectif (plus ou moins en phase avec la critique). Penchons-nous plutôt sur ce qu'on voulu nous montrer du monde les 21 cinéastes sélectionnés, du Japon à l'Egypte, des Etats-Unis à la Pologne, en passant par l'Italie, le Liban ou la Russie.

Changement d'ère
Plusieurs films se déroulaient à un moment clé de l'histoire de leur pays ou constatait que nous étions à ce moment de basculement. Dans le premier cas, Leto montre l'occidentalisation de la Russie au début des années 80, Cold War suit la montée d'un communisme dur après la guerre, Les éternels observe les mutations de la Chine en moins de vingt ans, Heureux comme Lazzaro passe d'une société rurale à un monde urbain, BlacKkKlansman est un pamphlet politique qui décrypte l'émergence de l'extrême droite et la cristallisation du racisme aux Etats-Unis, 40 ans avant l'arrivée d'Obama puis de Trump, En guerre plaque sa caméra sur un mouvement politique et syndical désarmé face au libéralisme triomphant, et Le poirier sauvage dévoile par petites touches une Turquie où la religion et le business prennent plus d'importance que l'éducation et la culture.

Exploitation
Sans doute que la thématique majeure de cette compétition fut le réveil de la lutte des classes. Une lutte inégale tant les puissants semblent dominants. Exploités, marginaux, chômeurs, esclaves, sans abris: tous les mis à l'écart étaient les "héros" de ces histoires diverses, révélant un monde de plus en plus injuste et inégal. Dans Everybody Knows, les rancœurs et les envies conduisent au kidnapping d'une jeune fille et révèlent des situations personnelles où l'argent et le statut social crispent les relations humaines . Dans Yomeddine, lépreux et orphelins sont ghettoïsés loin des villes. Dans Les éternels, on préfère basculer du côté de la mafia que d'être envoyé à l'autre bout de la Chine pour cause de fermeture de mines de charbon. Dans Trois visages, les habitants du nord-ouest de l'Iran sont ignorés par le pouvoir, et subissent coupures d'eau et d'électricité. Dans Heureux comme Lazzaro, les paysans sont les esclaves d'une aristocrate, qui leur refuse l'éducation, puis, une fois "affranchis" deviennent des clochards égarés dans une grande ville. Dans Une affaire de famille, un groupe compose une famille qui survit dans un taudis, loin des richesses du pays. Dans En guerre, des salariés d'une usine, qui ont sacrifié leurs acquis sociaux, doivent se battre ou se résigner pour sauver leur emploi, variable d'ajustement trop chère pour une multinationale allemande. Dans Burning, la jeunesse sud-coréenne est condamnée aux petits jobs et à l'endettement. Dans Dogman, le petit commerçant est manipulé et exploité par une brute épaisse qui terrorise le quartier. Dans Capharnaüm, immigrés, gamins, miséreux n'existent pas dans le système, qui tolère tout juste ces "parasites". Dans Ayka, la jeune femme est sans papiers et sans boulot, capable de tout accepter pour pouvoir rembourser une dette dans un pays sans pitié pour les exclus.

Colères
Quand il n'y a pas une forme de résignation ou de soumission, tout cela se traduit par la rage, la colère, la guerre. Elle peut-être musicale (Leto), lacrymale (Everybody Knows), criminelle (Les éternels), sanglante et revancharde (Les filles du soleil), humaine (Yomeddine), rhétorique et politique (BlacKkKlansman), sociale, médiatique et violente (En guerre), passionnelle (Burning), judiciaire (Capharnaüm), misanthrope et critique (Le poirier sauvage), bouillonnante et égoïste (Ayka) ou purement abstraite (Le livre d'image).

Disparitions et évasions
Mais le plus surprenant dans cette compétition est ailleurs: le nombre de disparitions et d'évasions. Asghar Farhadi fait disparaître la fille de Pénelope Cruz (kidnapping) dans Everybody Knows. Il est aussi question d'une enlèvement d'une gamine (maltraitée par sa mère) dans Une affaire de famille de Kore-eda Hirokazu. Et Jafar Panahi prend comme point de départ à Trois visages la disparition d'une jeune fille, peut-être suicidée, ou pas. Lee Chang-dong fait de la disparition de son héroïne dans Burning le moteur de son histoire. De même David Robert Mitchell fait disparaître une jolie voisine attachante, qui va entraîner Andrew Garfield dans une drôle d'enquête dans Under the Silver Lake. Dans Asako de Ryusuke Jamaguchi, la jeune fille ne se remet pas de la mystérieuse disparition de son grand amour, avant de rencontrer un jeune homme qui semble en être le sosie. Le personnage de Zhao Tao recherche aussi son grand amour, aux abonnés absents, après une longue peine de prison, dans Les éternels. Dans Les filles du soleil, la combattante incarnée par Golshifteh Farahani s'évade de ses oppresseurs et cherche son fils enlevé par Daesch. Un lépreux et un orphelin quittent leurs refuges, comme s'il signait une grande évasion, pour s'embarquer dans une grande traversée dans Yomeddine. Pawel Pawlikowski complique la liaison amoureuse entre un musicien et sa chanteuse quand le premier passe à l'Ouest. Quant à Ayka, elle s'évade de l'hôpital, abandonnant son bébé tout juste né. Sinon le jeune Zain dans Capharnaüm fuit le foyer familial quand sa sœur est "vendue" pour un mariage arrangé. Il disparaît aux yeux de ses parents. Enfin, Alice Rohrwacher fait disparaître temporairement son éternel Lazzaro pour bondir de vingt ans dans le temps.

Amours
Comme on le voit, plusieurs films tournent autour du thème indémodable de l'amour. Petit passage en revue des relations amoureuses, qui parfois finissent mal.
- Everybody Knows: une femme, son époux, son ex et son actuelle compagne. Jalousie et désirs font mauvais ménage.
- Leto: une femme amoureuse de son époux, éprise de son rival musical. Dommage, elle fait le mauvais choix.
- Plaire, aimer et courir vite: un homme, dont la fin de vie approche amoureux d'un autre homme, qui a toute la vie devant lui. Mais on se dit qu'un seul des deux était vraiment raide dingue vu la fin. Sinon il y a quelques plans cul et quelques plans de cul.
- Cold War: une passion amoureuse entre un musicien et une chanteuse. L'un part (à l'Ouest), l'autre pas. Et la passion reste.
- Les éternels: une femme et le chef de la mafia locale, dont la relation va être interrompue par une peine de prison. Forcément, il ne l'a pas attendue. Mais elle ne s'avoue pas vaincue.
- Les filles du soleil: deux veuves qui n'ont plus que leur enfant. Du coup elles en parlent souvent.
- Une affaire de famille: tout est amour dans cette famille "composée".
- Asako: une jeune fille amoureuse de son fantasme de jeunesse puis d'un homme qui en a tous les atours.
- BlacKkKlansman: un jeune flic qui cherche à s'intégrer dans une société WASP et une étudiante révolutionnaire et idéaliste.
- Under the Silver Lake: un voisin qui passe son temps à observer les blondes de son voisinage. Il se branle, baise une ex, et finalement va finir avec l'une des deux, même si ce n'était pas son premier choix. Affreusement pas #metoo.
- Burning: un aspirant écrivain et un richissime écrivain se "disputent" l'intérêt d'une jeune femme triste et belle. Le premier se masturbe en pensant à elle. Le second paraît platoniquement psychopathe.
- Dogman: un toiletteur pour chiens qui n'a que sa fille et ses animaux comme source d'affection. Ça ne l'empêche pas de prendre la décision la plus conne du festival.
- Capharnaüm: incontestablement Zaïn, enfant de 12 ans, aime beaucoup sa sœur et adore Yonas, bébé d'un an. Sinon, c'est plutôt une histoire de détestation.
- Un couteau dans le cœur: Une grande histoire sur sa fin entre une productrice et sa monteuse et une autre inassouvie, achevée tragiquement il y a plus de 15 ans. Les deux conduisent la productrice et le survivant à la folie. Tout ça n'empêche pas un certain érotisme et de jolies fesses.
- Le poirier sauvage: ici c'est un amour amer filial qui occupe toute l'histoire. Le fils étant trop plouc et trop fauché pour avoir une fiancée.

Et les absents...
Pour conclure, si certains regrettaient l'absence de stars (alors que fondamentalement, Cannes n'est pas qu'un tapis rouge avec des marches, rappelons-le), ce qui frappait c'était l'absence des talents en compétition à Cannes. Kirill Serebrennikov et Jafar Panahi, qui n'avaient pas le droit de sortir de leur pays. Les comédiens de Yomeddine, a priori bloqués dans le leur. Andrew Garfield, occupé à Broadway. Et bien sûr Jean-Luc Godard, qui a quand même réussi à être présent en conférence de presse grâce à Facetime.
Heureusement, Terry Gilliam, contre qui tout a été fait pour qu'il ne puisse pas venir, était bien présent, et debout, pour la clôture du Festival.

BIFFF 2018 : 3 films du Mexique, nouvelle patrie du Fantastique

Posté par kristofy, le 15 avril 2018

Guillermo del Toro était donc l'invité d'honneur du BIFFF avec une masterclasse exceptionelle. Il apparait en ce moment presque comme un ambassadeur du cinéma du Mexique (où il va produire les prochains films de deux réalisatrices, Issa Lopez et Karla Castaneda), mais il n'est pas le seul : c'est également le cas de ses amis réalisateurs Alfonso Cuarón et Alejandro González Iñárritu.

Souvenez-vous de la cérémonie des Oscars de 2007 : le trio del Toro + Cuarón + González Iñárritu y étaient chacun dans la plupart des nominations (meilleur scénario, meilleur réalisateur, meilleur film...) avec leurs films Le labyrinthe de Pan, Le fils de l'homme et Babel. Par la suite le même trio a encore reçu des Oscars pour La forme de l'eau, Gravity, Birdman... soit effectivement des "films de genre".

Le Mexique est l'un des nouveaux pays où le genre Fantastique se renouvèle le plus brillamment (de même que d'autres pays d'Amérique du Sud, en opposition par exemple à la Corée qui s'essouffle), peut-être parce que les éléments-clé du genre sont dans leurs films plus ancrés dans une réalité sociale actuelle (comme les trafics de drogue et la frontière avec les Etats-Unis). Cette année, justement au Bruxelles International Fantastic Film Festival, on a pu découvrir quelques-uns de ces nouveaux talents du Mexique.

Voilà trois films dont les cinéastes forment déjà un nouveau trio de talents dont on reparlera :

Tigers are not afraid (Vuelven), de Issa Lopez
Dans une salle de classe, les enfants se jettent tout à coup au sol car on entend des coups de feu : dès le début le film indique que le bruit des armes des trafiquants est quelque chose d'habituel, tout comme de rentrer chez soi quand il y a sur le trottoir un homme tué. Des femmes disparaissent aussi, on ne sait pas combien d'enfants se retrouvent orphelins et seuls dans la rue.

Les héros de ce film sont justement une bande de gamins qui vivotent dans la rue en chapardant deci delà nourriture ou téléphones à revendre, rejoints par la jeune Estrella dont la maman a disparu. Elle aurait comme des visions de différents animaux et fantômes, et il se dit qu'elle aurait tué quelqu'un,mais aussi que les gamins ont volé le téléphone et le pistolet d'un homme très dangereux... Les enfants vont être pourchassés au delà de leur enfance, vers la violence des adultes. Le film fait la tournée de tout les festivals (dont Paris et Gérardmer en attendant une sortie en France) et fait forte impression, et Guillermo del Toro va donc produire le prochain film de Issa Lopez.

El Habitante, de Guillermo Amodeo
Trois jeunes femmes s'introduisent la nuit dans la grande maison d'un homme important et riche, car elles savent y trouver une grosse somme d'argent dans un coffre. Ligoter le couple et les forcer à indiquer où est l'argent se révèle assez facile, l'argent espéré est là, mais il n'y en a pas assez, il faut fouiller la maison : à la cave elles découvrent la jeune enfant du couple qui a l'air en mauvaise santé et attachée à un lit... Que faire : délivrer la jeune fille et l'emmener à l'hôpital ou écouter les parents qui demandent de la rattacher dans la cave ?

C'est déjà trop tard, car l'enfant semble possédée par une force démoniaque... Guillermo Amodeo (en fait originaire d'Uruguay) réalise là son deuxième film mais il est déjà reconnu comme scénariste des derniers films de Eli Roth (The green infernoAftershock l'Enfer sur Terre). Durant le film, on va en apprendre plus sur ces différents personnages mexicains : viol, inceste, prison, religion... El Habitante ré-actualise avec malice le film d'exorcisme, jusqu'à son dernier plan final qui apporte une surprise.

Belzebuth, de Emilio Portes :
Avec un titre pareil, on se dout qu'il y aura quelque chose de diabolique dans ce film. La première séquence est déjà sanglante : dans une maternité, une infirmière vient de prendre son service, elle va dans la salle avec les berceaux des multiples bébés, verrouille la porte derrière elle, et avec un scalpel elle va les tuer sauvagement un par un. Plus tard, dans une école maternelle, il y a une fusillade et plein d'enfants tués, le tireur est lui-même un enfant d'environ 10 ans. Les policiers mexicains se posent plein de questions, surtout à propos d'un homme avec des tatouages ésotériques aperçu dans l'entourage. De plus on leur envoie en plus un enquêteur d'une division médico-légale paranormale pour chercher des pistes occultes. L'homme aux tatouages bizarres (Tobin Bell, le méchant de la saga Saw) serait un prêtre excommunié suspecté de la disparition de plusieurs enfants...

Le film se passe dans une ville mexicaine proche de la frontière avec les Etats-Unis, là où justement il y certains tunnels secrets longs d'environ 2km que les trafiquants utilisent pour passer sous la frontière. Emilio Portes a à son actif des succès au box-office local où un peu de fantastique est utilisé pour des comédies survitaminées, avec même des Ariel comme distinction (les César mexicain). Cette fois avec Belzebuth il n'y a aucun humour et que du fantastique de plus en plus angoissant : de la démonologie ! Il y aurait un enfant en particulier qui est visé par ces crimes, car il pourrait être la réincarnation du... Si vous cherchez le film avec une longue séquence d'exorcisme éprouvante et très bruyante, le voila.

BIFFF 2018 : le manga Inuyashiki filmé par Shinsuke Sato

Posté par kristofy, le 13 avril 2018

Le réalisateur japonais Shinsuke Sato semble toujours méconnu en France, faute de distribution de ses films... On se demande encore pourquoi à propos de son I am a hero qui avait d'ailleurs été sacré Corbeau d’Or au BIFFF 2016 par le jury de Jaume Balagerau. C'était un film avec des zombies, mais rien qui puisse effrayer les salles de cinéma, d'autant plus qu'en 2016 on pouvait par contre y voir les zombies coréens du Dernier train pour Busan...

Shinsuke Sato est devenu le plus grand spécialiste pour adapter des mangas (dessiné en dizaine de tomes, ou en série animée en plusieurs épisodes). Peut-être avez-vous le pénible souvenir du remake américain en prise de vue continue de Ghost in the shell avec Scarlett Johansson ? Shinsuke Sato, lui, est passé maître en la matière : non seulement ses films respectent l'oeuvre originale mais en plus ils lui permettent d'y gagner en prestige pour continuer à se développer. Son film I am a hero était l'adaptation du manga du même nom, il a aussi réalisé ainsi en film celles de Gantz, de Death note et prochainement de Bleach : en fait certains des plus gros succès de l'édition de livres.

Après avoir été couronné au BIFFF en 2016, Shinsuke Sato se retrouve de nouveau en compétition cette année avec Inuyashiki en avant-première mondiale (sortie au Japon le 20 avril), et peut-être un doublé au palmarès à venir puisque l'un des favoris... Inuyashiki est aussi un manga d'une dizaine de volumes ('Last Hero Inuyashiki' de Hiroya Oku), qui figurait d'ailleurs dans la sélection officielle du dernier festival de bande-dessinée d'Angoulême.

Inuyashiki, c'est le nom d'un homme de 58 ans plutôt méprisé par son entourage puisque terne employé de bureau et père de famille incompris. Quand il apprend qu'il souffre d'un grave cancer et que ses jours sont compté,s ni sa femme ni ses enfants ne répondent au téléphone quand il les appelle ("si je leur dis, me pleureront-ils?")... Un soir en allant dans un parc avec un chien abandonné un phénomène à priori extraterrestre se produit, et quand il revient  la maison il découvre que son corps à changé : il est devenu un cyborg mécanique doté de supers pouvoirs. Il a le pouvoir de guérir les gens alors en héros anonyme il se rend souvent à l'hôpital en cachette pour soigner, il se découvre comme une nouvelle mission pour sa fin de vie ("je me sens vivre à chaque fois que je sauve quelqu'un").

Mais une autre personne a lui aussi subi le même phénomène d'être devenu cyborg avec de terribles pouvoirs mortels qu'il utilise justement pour tuer quelques personnes puis de plus en plus ("tuer c'est un crime humain, cela ne me concerne plus"). Ce jeune homme est assez rapidement identifié et il est recherché, la télévision et internet parle de ses crimes et sa folie destructrice devient de plus en plus terrifiante ("la police me déclare la guerre, je déclare la guerre au Japon!")... De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités : une seule personne pourrait le combattre, c'est le vieux Inuyashiki qui doit apprendre à utiliser au mieux les fonctions de son nouveau corps tout en essayant en même temps de redevenir un père sur qui on peut compter

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Dans sa première moitié le film est plutôt une comédie avec cet homme héros malgré lui, avec aussi plusieurs réflexions sur la famille et le bien/le mal, pour au fur et à mesure se tourner vers de l'action de plus en plus spectaculaire. Quelques images de cette folie ébouriffante :

BIFFF 2018 : Anna Mouglalis est « La femme la plus assassinée du monde »

Posté par kristofy, le 8 avril 2018

Paris en 1932, quelqu'un marche dans une rue sombre, un coup de couteau fait ressortir sa lame par la bouche. Un peu plus loin, il y a de l'agitation devant un théâtre de Grand Guignol, des gens y entrent pour assister à la représentation, sous les huées de manifestants soit-disant gardiens de la morale. Il y a des véritables tueurs dans Paris pendant que là on y joue des spectacles macabres... «Vous êtes ici pour la voir ? Paula Maxa, la femme qu'on assassine le plus au monde ?» Ce soir-là Paula Maxa joue une femme qui se retrouve dans un asile de fous, on lui arrache un oeil et le sang gicle puis elle sera guillotinée sur scène et sa tête décapitée montrée à tous... Paula Maxa commence à être assez célèbre pour remplir chaque soir ce théâtre : "flagellée, martyrisée, coupée en tranches, recollée à la vapeur, passée au laminoir, écrasée, ébouillantée, saignée, vitriolée, empalée, désossée, pendue, enterrée vivante, bouillie au pot-au-feu, éventrée, écartelée, fusillée, hachée, lapidée, déchiquetée, asphyxiée, empoisonnée, brûlée vive, dévorée par un lion, crucifiée, scalpée, étranglée, égorgée, noyée, pulvérisée, poignardée, revolvérisée et violée"... La performeuse qui, chaque soir, durant des milliers de soirs, semble mourir pour de vrai sur scène va vraiment risquer sa peau en coulisses: elle reçoit des lettres anonymes d'un mystérieux criminel...

Le tournage de La femme la plus assassinée du monde a eu lieu l'année dernière en avril en Belgique (et un peu à Paris), et un an après, le voici présenté au BIFFF. Le lieu idéal pour une première puisque Paula Maxa a vraiment existé : c'est l'une des premières comédiennes de fantastique et d'horreur. Pour l'incarner dans un film d'époque, les années 30, il fallait une actrice à la fois envoutante d'un simple regard et troublante dès qu'on écoute sa voix rocailleuse : Anna Mouglalis.

Dans le film il y a toute une galerie de personnages qui s'intéressent à elle pour différents motifs et possiblement une personne qui désire la tuer plus que les autres à cause d'un évènements dramatique de son passé : Niels Schneider, André Wilms, Jean-Michel Balthazar, Michel Fau, Constance Dollé (et Keren Ann pour la musique)... La femme la plus assassinée du monde est moins un biopic qu'un thriller sur fond de solide reconstitution historique. C'est le premier film - en tant que réalisateur - de Franck Ribière. Son expérience de producteur de films de genre comme ceux du duo Alexandre Bustillo & Julien Maury et surtout depuis plus d'une dizaine d'années des films de Alex de la Iglesia a sans aucun doute un lien avec le soin qu'il apporte à l'image et aux décors. Le film est très réussi visuellement mais aussi dans la narration maniant le suspens et un récit assez habile pour glisser quelques réflexions sur notre époque.

"Les gens veulent ressentir l'horreur en vrai" : ce qui faisait le succès des spectacles de Paula Maxa, mauvais-goût et sensationnalisme pour ses détracteurs et frissons à se faire peur et s'encanailler pour son public, serait toujours valable de nos jours. Le film dévoile la préparation des spectacles, pour mieux connaître l'héroïne et pour témoigner d'une certaine passion à représenter l'horreur (avec la fabrication de prothèses de faux-sang par exemple) car "faire peur au gens c'est aussi intéressant que de les faire rire ou pleurer". Ce qu'on pouvait voir sur scène en 1932 dans ce théâtre Grand-Guignol c'était en fait comme un film d'horreur mais sans écran 3D puisque selon la soirée le spectateur pouvait recevoir un peu de giclure de sang: "beaucoup pensent que les jours du théâtre sont comptés à cause du cinéma"...

Justement, quand sera-t-il possible de voir ce bon film sur un grand écran de cinéma tout comme au BIFFF ? Le film étant la première coproduction en Belgique financée par Netflix, il sera donc visible prochainement en streaming...

BIFFF 2018 : Shauna Macdonald piégée dans le cube de « White Chamber »

Posté par kristofy, le 7 avril 2018

Le 36ème BIFFF, le Bruxelles International Fantastic Film Festival, apporte frayeurs et tremblements depuis le 3 avril et ce jusqu'au 15 : certains des plus grands noms du genre viennent hanter le festival à la nuit tombée. Pour l'ouverture Pascal Laugier est venu présenter son éprouvant Ghostland, et le maestro Guillermo del Toro est attendu pour une master-class. Mais pour le moment, c'est l'une des nouvelles screaming-queen du cinéma fantastique moderne qui est était là cette année : Shauna Macdonald !

Durant les années 70-80 une screaming-queen était essentiellement une actrice dont le personnage hurle quand elle est poursuivie par un tueur: Marilyn Burns dans Massacre à la tronçonneuse ou Jamie Lee Curtis dans Halloween par exemple. Il s'agit pour la victime d'essayer de s'échapper ou de se défendre. Vers la fin des années 90 et début des années 2000, la femme est moins une victime qu'une cible qui contre-attaque le tueur, la screaming-queen devient beaucoup plus une héroïne et le personnage principal du film, telles Neve Campbell dans Scream ou Maika Monroe dans It follows. En 2005 un film allait redéfinir pour des années le film d'horreur claustrophobique : The Descent avec Shauna Macdonald, encore endeuillée de la mort de son mari et et de sa fille, qui se trouve piégée dans une sombre grotte avec des créatures... Evidemment le fantastique allait la suivre : elle se retrouve dans un train en panne au milieu d'une forêt de loups-garous dans Howl, et paralysée sur un lit d'hôpital hanté par un fantôme dans Nails.

Shauna Macdonald et le jeune réalisateur Paul Raschid (25 ans, déjà un long à son actif: Servants' Quarters) étaient au BIFFF pour la première de White Chamber. Dans un futur (proche ?), l'Angleterre post-Brexit a connu une montée de problèmes avec davantage de racisme et de xénophobie, plus de pauvres qui meurent faute d'accès aux soins, la menace d'une guerre civile, un nouveau régime militaire et un leader d'un mouvement d'opposition engagé dans une résistance armée, bref c'est un climat de guerre. Shauna Macdonald se réveille dans un cube blanc dont elle est prisonnière et victime, on lui demande des informations sur ses activités. Pour la torturer via ce cube, on lui envoie des températures extrêmes et des chocs électriques. Qui est-elle vraiment, qui a conçu ce cube et pourquoi, qui la retient prisonnière, que s'est-il passé avant pour en arriver là ? Le mystère de cette chambre blanche va révéler plusieurs retournements de situation...

Shauna Macdonald s'explique: « J'ai rarement joué un rôle de simple demoiselle en détresse, au début du film ce rôle ressemble à ça mais après il y a une tout autre évolution de sa personnalité, c'est cette évolution qui était quelque chose qui m'intéressait ». Une nouvelle fois le corps de Shauna Macdonald est agressé et son visage, ici filmé en très gros plan, est particulièrement expressif avant que la perception de son personnage ne change et qu'on en découvre un autre angle. White Chamber évoque une guerre hors-champs, depuis l'intérieur d'un laboratoire avec la question du bourreau et de la victime.

Pour Paul Raschid, « dans une guerre il n'y a pas forcément un camp du bien et un camp du mal, la morale est quelque chose de subjectif dans chaque camp selon le contexte. Cette histoire évoque une expérience de l'obéissance, obéissance à suivre des ordres, tout comme à faire du mal pour torturer quelqu'un ».

Brad Bird honoré à Annecy

Posté par redaction, le 20 mars 2018

Le Festival international du film d'animation d'Annecy (11-16 juin) décernera son Cristal d'honneur à Brad Bird, qui viendra présenter Les Indestructibles 2 en avant-première française le 15 juin.

Agé de 60 ans, le réalisateur des films d'animation comme le culte Géant de fer (Spielberg rend d'ailleurs hommage à la créature dans Reader Player One), Les Indestructibles et Ratatouille, deux pépites de Pixar, et des films d'aventures Mission impossible : Protocole Fantôme et À la poursuite de demain, sera en terrain familier. Ces cinq longs métrages ont rapporté 2,2 milliards de dollars de recettes mondiales. Avec Les Indestructibles et Ratatouille, il a reçu à chaque fois l'Oscar du meilleur film d'animation, en plus d'une nomination pour le scénario original.

Les Indestructibles 2 sortira en France le 4 juillet 2018, 14 ans après le premier film qui avait séduit 5,7 millions de spectateurs dans l'Hexagone.

Berlin 2018 : nos pronostics et favoris dans la course à l’Ours d’or

Posté par MpM, le 24 février 2018

Voilà, les 18 films de la compétition ont été montrés et vus, le jury de Tom Tykwer s’est réuni pour délibérer, et on connaîtra ce soir le film qui succédera à Corps et âme de Ildiko Enyedi au Panthéon des Ours d’or. En attendant, on n’a pas pu résister au plaisir de quelques pronostics.

Ours d’or / Ours d’argent du meilleur film


Les voies des jurys sont impénétrables, mais on aimerait voir récompensés des films qui allient un message fort à une certaine virtuosité formelle. On pense évidemment à Dovlatov d’Alexey German Jr, à la mise en scène aérienne et brillante, qui fait l’éloge de l’art et de la liberté d’expression, mais aussi à L’île aux chiens de Wes Anderson, film d’aventures drôle et engagé, qui tient un discours intelligent sur la responsabilité politique et le refus de l’intolérance ou de la ségrégation. Et puis un seul film d'animation a remporté un Ours d'or en 67 éditions : Le voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki... en 2002. Il est temps d'écrire un 2e chapitre de cette histoire-là.

Si le jury a choisi d’être radical, il peut également aller vers les 4h du nouveau film de Lav Diaz (Season of the devil), œuvre hypnotique certes longue et rébarbative mais à la portée symbolique, politique et même cinématographique indéniable.

Ours d’argent du meilleur réalisateur


Là encore, Dovlatov semble le candidat idéal, tant Alexey German Jr excelle à rendre vivantes et captivantes les scènes de soirées et de conversations passionnées dans le Leningrad artistique de la fin des années 70. Sa caméra en apesanteur donne l’impression au spectateur d’évoluer lui-même au milieu des personnages.

On a également été séduit par les fulgurances formelles de The real estate de Axel Petersén et Mans Mansson, qui font baigner l’intrigue au départ peu engageante (une sombre histoire d’immeuble mal géré) dans une atmosphère de cauchemar halluciné. Les gros plans sur le visage de l’héroïne, les teintes blafardes, la musique dense qui insuffle sa propre tonalité au récit en font ce que l’on a vu de plus singulier et de plus cinématographiquement inventif en compétition cette année. Bien sûr, cela en fait aussi le prétendant idéal pour le fameux prix Alfred Bauer destiné à un film "qui ouvre de nouvelles perspectives".

Utoya 22. Juli d'Erik Poppe, pour le côté performance, a également ses chances. Quoi que l’on pense du film sur le fond, difficile de ne pas reconnaître la prouesse de cet unique plan séquence de 72 minutes qui garde le spectateur sous une tension quasi insoutenable. Le récompenser est cela dit à double tranchant : valider l’impressionnant dispositif narratif utilisé par Erik Poppe, mais aussi valoriser ce que certains lui reprochent justement : la mise en scène de l’horreur.

Plus classiques, mais tout aussi efficaces, Gus van Sant (T'inquiète pas, il n'ira pas loin à pied) et Emily Atef (Trois jours à Quiberon) mériteraient eux aussi un prix de mise en scène. Le premier propose un film assez découpé qui met parfaitement en valeur le destin hors normes de son personnage tandis que la seconde  excelle dans la mise en scène des relations du quatuor formé par Romy Schneider, son amie, le journaliste et le photographe.

Et même si l’on n’aime guère le film, Mein Bruder heißt Robert und ist ein Idiot de Philip Gröning fait par moments preuve d’un naturalisme lumineux qui aurait de quoi subjuguer un jury réceptif à ce type de cinéma.

Ours d’argent du meilleur scénario


Pig de Mani Haghighi serait le candidat idéal pour ce prix qui récompenserait parfaitement l’esprit du film et sa volonté de tourner en dérision le si rigide régime iranien, tout en reconnaissant ses faiblesses formelles et sa dérive vers la série Z grotesque dans une deuxième partie plus faible.

Plus classiquement, tous les films cités pour l'Ours d'or peuvent également prétendre à un prix de scénario, avec une petite préférence pour L'île aux chiens de Wes Anderson, dont l'écriture sophistiquée et ultra complexe transcende la simplicité de l'intrigue.

Prix d’interprétation


Sans hésiter, nous remettrions le prix de la meilleure actrice à Marie Baümer pour Trois jours à Quiberon d'Emily Atef. L’actrice est non seulement très juste dans l’exubérance comme dans le désespoir, mais elle parvient en plus à s’oublier totalement derrière le rôle de Romy Schneider. Si dans le premier quart d’heure du film, on voit encore la comédienne interprétant un rôle, très vite il n’y a plus que Romy, irradiant de cette indescriptible grâce, de cette énergie et de cette sincérité qui bouleversent tout ceux qui la rencontrent.

Mais il y a une forte concurrence pour le prix d'interprétation féminine, en raison d'une édition riche une fois encore en beaux rôles féminins. On penserait donc assez logiquement à Ana Brun, l'interprète principale de Las herederas de Marcelo Martinessi, qui tient parfaitement sa partition de femme mûre retrouvant peu à peu un sens à sa vie, à Léonore Ekstrand qui est sans cesse sur le fil dans The real estate, ainsi qu'à Andrea Berntzen littéralement omniprésente dans Utoya 22. Juli qu'elle porte quasiment à elle toute seule. Sans son impeccable performance, le film s'écroulerait, et c'est là encore typiquement le genre de rôle récompensé dans les festivals.

Enfin, s’il va vers la facilité, le jury peut aussi récompenser Isabelle Huppert, très bien dans Eva de Benoit Jacquot, ou offrir un double prix d’interprétation aux deux mères (la naturelle et l’adoptive, c'est-à-dire respectivement Alba Rohrwacher et Valeria Golino) du très basique Mia figlia de Laura Bispuri.


Côté acteurs, évidemment Joaquin Phœnix semble un choix évident tant il est parfait (et méconnaissable) en John Callahan chez Gus van Sant. Mais Joaquin est toujours parfait, et ne peut pas pour autant rafler tous les prix d’interprétation masculine de la planète. On pencherait alors pour le comédien de Dovlatov (Milan Maric). Le jeune acteur de La prière de Cédric Kahn (Anthony Bajon) est aussi un bon candidat.

Et pourquoi ne pas récompenser le casting complet de Lav Diaz ou, plus audacieux, celui de L’île aux chiens ?  Les palmarès doivent aussi servir à ça, distinguer des performances singulières et ne pas toujours aller vers l'évidence...

Berlin 2018 : Steven Soderbergh angoisse la Berlinale avec Unsane

Posté par MpM, le 21 février 2018

Steven Soderbergh est de retour à Berlin hors compétition, cinq ans après Effets secondaires, avec un nouveau thriller efficace et tendu dont la particularité est d’avoir été tourné avec un IPhone. Unsane est clairement dans l’air du temps puisqu’il suit le parcours de Sawyer Valentini (interprétée avec subtilité par Claire Foy), une jeune femme qui a dû fuir sa ville et ses amis après avoir été harcelée par un homme qui s’était épris d’elle. Toujours traumatisée, la jeune femme se rend dans une clinique privée pour une consultation psychologique, et se retrouve internée contre son gré.

Si le réalisateur américain ne révolutionne ni le cinéma, ni la série B avec cette histoire relativement classique d'une héroïne prise au piège d'un dangereux psychopathe, il propose un film à la fois anxiogène et divertissant qui ne manque pas de panache. Sa mise en scène très découpée et précise offre une grande fluidité au récit qui se déroule sans temps morts ni essoufflement. Le réalisateur est évidemment très fort pour ménager ses effets et donner le sentiment d'une machine infernale qui se referme peu à peu sur son personnage. Il lance ainsi plusieurs pistes de salut possible, avant de les refermer sèchement une à une jusqu'à placer Sawyer (Claire Foy, révélée par la série The Crown) dans une impasse mortifère dont elle est semble ne jamais pouvoir sortir.

Il est à ce titre intéressant de constater que le réalisateur lève assez rapidement l'ambiguïté sur l'existence réelle du harceleur pour se concentrer au contraire sur l'état mental de Sawyer, qui multiplie les crises de violence et les comportements déviants. Il y a chez elle une ambivalence qui persiste jusqu'à la toute fin, destinée à faire réfléchir le spectateur à la notion toute relative de "happy end". Il montre en substance les réalités de la vie d'une victime de harcèlement, à la fois lors d'un flash-back ahurissant de détails (et l'apparition réussie de Matt Damon en spécialiste de la protection) et dans la persistance des conséquences bien au-delà du danger réel.

Le film s'inscrit évidemment dans un climat social particulier, à une époque où les violences faites aux femmes et la notion de harcèlement sont clairement sur le devant de la scène, et il montre (avec la puissance mais aussi les faiblesses d'une oeuvre de fiction) ce que cela peut signifier concrètement au quotidien. Ce faisant, cela ne l'empêche pas de recourir aux codes du cinéma de genre (avec notamment une très prenante musique répétitive et des cadres inquiétants qui suggèrent la présence d'un prédateur aux aguets) et de proposer un film grand public, certes minimaliste, mais qui propose toutes les émotions fortes propres au thriller traditionnel.

Il allie ainsi une intrigue ancrée dans l'actualité à des choix formels facilement accessibles, et mêle à tout cela un regard extrêmement critique sur les dérives de la psychiatrie et sur l'exploitation éhontée des assurances maladies, thème qu'il avait déjà abordé dans Effets secondaires. Voilà sans doute pourquoi Unsane s'avère si impliquant émotionnellement. Pour le spectateur, c'est en effet comme se retrouver dans un cauchemar éveillé mêlant ses pires angoisses : être interné contre son gré, perdre le contrôle de son existence, frôler la folie et se retrouver à la merci de son pire ennemi. La recette n'est peut-être pas extraordinairement originale, mais elle porte une nouvelle fois ses fruits, et avec élégance.