Cannes 2018: changement d’ère, exploitation, colères, disparitions et amours

Posté par vincy, le 20 mai 2018

On oublie le palmarès, qui reste comme tous les ans un tri sélectif et subjectif (plus ou moins en phase avec la critique). Penchons-nous plutôt sur ce qu'on voulu nous montrer du monde les 21 cinéastes sélectionnés, du Japon à l'Egypte, des Etats-Unis à la Pologne, en passant par l'Italie, le Liban ou la Russie.

Changement d'ère
Plusieurs films se déroulaient à un moment clé de l'histoire de leur pays ou constatait que nous étions à ce moment de basculement. Dans le premier cas, Leto montre l'occidentalisation de la Russie au début des années 80, Cold War suit la montée d'un communisme dur après la guerre, Les éternels observe les mutations de la Chine en moins de vingt ans, Heureux comme Lazzaro passe d'une société rurale à un monde urbain, BlacKkKlansman est un pamphlet politique qui décrypte l'émergence de l'extrême droite et la cristallisation du racisme aux Etats-Unis, 40 ans avant l'arrivée d'Obama puis de Trump, En guerre plaque sa caméra sur un mouvement politique et syndical désarmé face au libéralisme triomphant, et Le poirier sauvage dévoile par petites touches une Turquie où la religion et le business prennent plus d'importance que l'éducation et la culture.

Exploitation
Sans doute que la thématique majeure de cette compétition fut le réveil de la lutte des classes. Une lutte inégale tant les puissants semblent dominants. Exploités, marginaux, chômeurs, esclaves, sans abris: tous les mis à l'écart étaient les "héros" de ces histoires diverses, révélant un monde de plus en plus injuste et inégal. Dans Everybody Knows, les rancœurs et les envies conduisent au kidnapping d'une jeune fille et révèlent des situations personnelles où l'argent et le statut social crispent les relations humaines . Dans Yomeddine, lépreux et orphelins sont ghettoïsés loin des villes. Dans Les éternels, on préfère basculer du côté de la mafia que d'être envoyé à l'autre bout de la Chine pour cause de fermeture de mines de charbon. Dans Trois visages, les habitants du nord-ouest de l'Iran sont ignorés par le pouvoir, et subissent coupures d'eau et d'électricité. Dans Heureux comme Lazzaro, les paysans sont les esclaves d'une aristocrate, qui leur refuse l'éducation, puis, une fois "affranchis" deviennent des clochards égarés dans une grande ville. Dans Une affaire de famille, un groupe compose une famille qui survit dans un taudis, loin des richesses du pays. Dans En guerre, des salariés d'une usine, qui ont sacrifié leurs acquis sociaux, doivent se battre ou se résigner pour sauver leur emploi, variable d'ajustement trop chère pour une multinationale allemande. Dans Burning, la jeunesse sud-coréenne est condamnée aux petits jobs et à l'endettement. Dans Dogman, le petit commerçant est manipulé et exploité par une brute épaisse qui terrorise le quartier. Dans Capharnaüm, immigrés, gamins, miséreux n'existent pas dans le système, qui tolère tout juste ces "parasites". Dans Ayka, la jeune femme est sans papiers et sans boulot, capable de tout accepter pour pouvoir rembourser une dette dans un pays sans pitié pour les exclus.

Colères
Quand il n'y a pas une forme de résignation ou de soumission, tout cela se traduit par la rage, la colère, la guerre. Elle peut-être musicale (Leto), lacrymale (Everybody Knows), criminelle (Les éternels), sanglante et revancharde (Les filles du soleil), humaine (Yomeddine), rhétorique et politique (BlacKkKlansman), sociale, médiatique et violente (En guerre), passionnelle (Burning), judiciaire (Capharnaüm), misanthrope et critique (Le poirier sauvage), bouillonnante et égoïste (Ayka) ou purement abstraite (Le livre d'image).

Disparitions et évasions
Mais le plus surprenant dans cette compétition est ailleurs: le nombre de disparitions et d'évasions. Asghar Farhadi fait disparaître la fille de Pénelope Cruz (kidnapping) dans Everybody Knows. Il est aussi question d'une enlèvement d'une gamine (maltraitée par sa mère) dans Une affaire de famille de Kore-eda Hirokazu. Et Jafar Panahi prend comme point de départ à Trois visages la disparition d'une jeune fille, peut-être suicidée, ou pas. Lee Chang-dong fait de la disparition de son héroïne dans Burning le moteur de son histoire. De même David Robert Mitchell fait disparaître une jolie voisine attachante, qui va entraîner Andrew Garfield dans une drôle d'enquête dans Under the Silver Lake. Dans Asako de Ryusuke Jamaguchi, la jeune fille ne se remet pas de la mystérieuse disparition de son grand amour, avant de rencontrer un jeune homme qui semble en être le sosie. Le personnage de Zhao Tao recherche aussi son grand amour, aux abonnés absents, après une longue peine de prison, dans Les éternels. Dans Les filles du soleil, la combattante incarnée par Golshifteh Farahani s'évade de ses oppresseurs et cherche son fils enlevé par Daesch. Un lépreux et un orphelin quittent leurs refuges, comme s'il signait une grande évasion, pour s'embarquer dans une grande traversée dans Yomeddine. Pawel Pawlikowski complique la liaison amoureuse entre un musicien et sa chanteuse quand le premier passe à l'Ouest. Quant à Ayka, elle s'évade de l'hôpital, abandonnant son bébé tout juste né. Sinon le jeune Zain dans Capharnaüm fuit le foyer familial quand sa sœur est "vendue" pour un mariage arrangé. Il disparaît aux yeux de ses parents. Enfin, Alice Rohrwacher fait disparaître temporairement son éternel Lazzaro pour bondir de vingt ans dans le temps.

Amours
Comme on le voit, plusieurs films tournent autour du thème indémodable de l'amour. Petit passage en revue des relations amoureuses, qui parfois finissent mal.
- Everybody Knows: une femme, son époux, son ex et son actuelle compagne. Jalousie et désirs font mauvais ménage.
- Leto: une femme amoureuse de son époux, éprise de son rival musical. Dommage, elle fait le mauvais choix.
- Plaire, aimer et courir vite: un homme, dont la fin de vie approche amoureux d'un autre homme, qui a toute la vie devant lui. Mais on se dit qu'un seul des deux était vraiment raide dingue vu la fin. Sinon il y a quelques plans cul et quelques plans de cul.
- Cold War: une passion amoureuse entre un musicien et une chanteuse. L'un part (à l'Ouest), l'autre pas. Et la passion reste.
- Les éternels: une femme et le chef de la mafia locale, dont la relation va être interrompue par une peine de prison. Forcément, il ne l'a pas attendue. Mais elle ne s'avoue pas vaincue.
- Les filles du soleil: deux veuves qui n'ont plus que leur enfant. Du coup elles en parlent souvent.
- Une affaire de famille: tout est amour dans cette famille "composée".
- Asako: une jeune fille amoureuse de son fantasme de jeunesse puis d'un homme qui en a tous les atours.
- BlacKkKlansman: un jeune flic qui cherche à s'intégrer dans une société WASP et une étudiante révolutionnaire et idéaliste.
- Under the Silver Lake: un voisin qui passe son temps à observer les blondes de son voisinage. Il se branle, baise une ex, et finalement va finir avec l'une des deux, même si ce n'était pas son premier choix. Affreusement pas #metoo.
- Burning: un aspirant écrivain et un richissime écrivain se "disputent" l'intérêt d'une jeune femme triste et belle. Le premier se masturbe en pensant à elle. Le second paraît platoniquement psychopathe.
- Dogman: un toiletteur pour chiens qui n'a que sa fille et ses animaux comme source d'affection. Ça ne l'empêche pas de prendre la décision la plus conne du festival.
- Capharnaüm: incontestablement Zaïn, enfant de 12 ans, aime beaucoup sa sœur et adore Yonas, bébé d'un an. Sinon, c'est plutôt une histoire de détestation.
- Un couteau dans le cœur: Une grande histoire sur sa fin entre une productrice et sa monteuse et une autre inassouvie, achevée tragiquement il y a plus de 15 ans. Les deux conduisent la productrice et le survivant à la folie. Tout ça n'empêche pas un certain érotisme et de jolies fesses.
- Le poirier sauvage: ici c'est un amour amer filial qui occupe toute l'histoire. Le fils étant trop plouc et trop fauché pour avoir une fiancée.

Et les absents...
Pour conclure, si certains regrettaient l'absence de stars (alors que fondamentalement, Cannes n'est pas qu'un tapis rouge avec des marches, rappelons-le), ce qui frappait c'était l'absence des talents en compétition à Cannes. Kirill Serebrennikov et Jafar Panahi, qui n'avaient pas le droit de sortir de leur pays. Les comédiens de Yomeddine, a priori bloqués dans le leur. Andrew Garfield, occupé à Broadway. Et bien sûr Jean-Luc Godard, qui a quand même réussi à être présent en conférence de presse grâce à Facetime.
Heureusement, Terry Gilliam, contre qui tout a été fait pour qu'il ne puisse pas venir, était bien présent, et debout, pour la clôture du Festival.

BIFFF 2018 : 3 films du Mexique, nouvelle patrie du Fantastique

Posté par kristofy, le 15 avril 2018

Guillermo del Toro était donc l'invité d'honneur du BIFFF avec une masterclasse exceptionelle. Il apparait en ce moment presque comme un ambassadeur du cinéma du Mexique (où il va produire les prochains films de deux réalisatrices, Issa Lopez et Karla Castaneda), mais il n'est pas le seul : c'est également le cas de ses amis réalisateurs Alfonso Cuarón et Alejandro González Iñárritu.

Souvenez-vous de la cérémonie des Oscars de 2007 : le trio del Toro + Cuarón + González Iñárritu y étaient chacun dans la plupart des nominations (meilleur scénario, meilleur réalisateur, meilleur film...) avec leurs films Le labyrinthe de Pan, Le fils de l'homme et Babel. Par la suite le même trio a encore reçu des Oscars pour La forme de l'eau, Gravity, Birdman... soit effectivement des "films de genre".

Le Mexique est l'un des nouveaux pays où le genre Fantastique se renouvèle le plus brillamment (de même que d'autres pays d'Amérique du Sud, en opposition par exemple à la Corée qui s'essouffle), peut-être parce que les éléments-clé du genre sont dans leurs films plus ancrés dans une réalité sociale actuelle (comme les trafics de drogue et la frontière avec les Etats-Unis). Cette année, justement au Bruxelles International Fantastic Film Festival, on a pu découvrir quelques-uns de ces nouveaux talents du Mexique.

Voilà trois films dont les cinéastes forment déjà un nouveau trio de talents dont on reparlera :

Tigers are not afraid (Vuelven), de Issa Lopez
Dans une salle de classe, les enfants se jettent tout à coup au sol car on entend des coups de feu : dès le début le film indique que le bruit des armes des trafiquants est quelque chose d'habituel, tout comme de rentrer chez soi quand il y a sur le trottoir un homme tué. Des femmes disparaissent aussi, on ne sait pas combien d'enfants se retrouvent orphelins et seuls dans la rue.

Les héros de ce film sont justement une bande de gamins qui vivotent dans la rue en chapardant deci delà nourriture ou téléphones à revendre, rejoints par la jeune Estrella dont la maman a disparu. Elle aurait comme des visions de différents animaux et fantômes, et il se dit qu'elle aurait tué quelqu'un,mais aussi que les gamins ont volé le téléphone et le pistolet d'un homme très dangereux... Les enfants vont être pourchassés au delà de leur enfance, vers la violence des adultes. Le film fait la tournée de tout les festivals (dont Paris et Gérardmer en attendant une sortie en France) et fait forte impression, et Guillermo del Toro va donc produire le prochain film de Issa Lopez.

El Habitante, de Guillermo Amodeo
Trois jeunes femmes s'introduisent la nuit dans la grande maison d'un homme important et riche, car elles savent y trouver une grosse somme d'argent dans un coffre. Ligoter le couple et les forcer à indiquer où est l'argent se révèle assez facile, l'argent espéré est là, mais il n'y en a pas assez, il faut fouiller la maison : à la cave elles découvrent la jeune enfant du couple qui a l'air en mauvaise santé et attachée à un lit... Que faire : délivrer la jeune fille et l'emmener à l'hôpital ou écouter les parents qui demandent de la rattacher dans la cave ?

C'est déjà trop tard, car l'enfant semble possédée par une force démoniaque... Guillermo Amodeo (en fait originaire d'Uruguay) réalise là son deuxième film mais il est déjà reconnu comme scénariste des derniers films de Eli Roth (The green infernoAftershock l'Enfer sur Terre). Durant le film, on va en apprendre plus sur ces différents personnages mexicains : viol, inceste, prison, religion... El Habitante ré-actualise avec malice le film d'exorcisme, jusqu'à son dernier plan final qui apporte une surprise.

Belzebuth, de Emilio Portes :
Avec un titre pareil, on se dout qu'il y aura quelque chose de diabolique dans ce film. La première séquence est déjà sanglante : dans une maternité, une infirmière vient de prendre son service, elle va dans la salle avec les berceaux des multiples bébés, verrouille la porte derrière elle, et avec un scalpel elle va les tuer sauvagement un par un. Plus tard, dans une école maternelle, il y a une fusillade et plein d'enfants tués, le tireur est lui-même un enfant d'environ 10 ans. Les policiers mexicains se posent plein de questions, surtout à propos d'un homme avec des tatouages ésotériques aperçu dans l'entourage. De plus on leur envoie en plus un enquêteur d'une division médico-légale paranormale pour chercher des pistes occultes. L'homme aux tatouages bizarres (Tobin Bell, le méchant de la saga Saw) serait un prêtre excommunié suspecté de la disparition de plusieurs enfants...

Le film se passe dans une ville mexicaine proche de la frontière avec les Etats-Unis, là où justement il y certains tunnels secrets longs d'environ 2km que les trafiquants utilisent pour passer sous la frontière. Emilio Portes a à son actif des succès au box-office local où un peu de fantastique est utilisé pour des comédies survitaminées, avec même des Ariel comme distinction (les César mexicain). Cette fois avec Belzebuth il n'y a aucun humour et que du fantastique de plus en plus angoissant : de la démonologie ! Il y aurait un enfant en particulier qui est visé par ces crimes, car il pourrait être la réincarnation du... Si vous cherchez le film avec une longue séquence d'exorcisme éprouvante et très bruyante, le voila.

BIFFF 2018 : le manga Inuyashiki filmé par Shinsuke Sato

Posté par kristofy, le 13 avril 2018

Le réalisateur japonais Shinsuke Sato semble toujours méconnu en France, faute de distribution de ses films... On se demande encore pourquoi à propos de son I am a hero qui avait d'ailleurs été sacré Corbeau d’Or au BIFFF 2016 par le jury de Jaume Balagerau. C'était un film avec des zombies, mais rien qui puisse effrayer les salles de cinéma, d'autant plus qu'en 2016 on pouvait par contre y voir les zombies coréens du Dernier train pour Busan...

Shinsuke Sato est devenu le plus grand spécialiste pour adapter des mangas (dessiné en dizaine de tomes, ou en série animée en plusieurs épisodes). Peut-être avez-vous le pénible souvenir du remake américain en prise de vue continue de Ghost in the shell avec Scarlett Johansson ? Shinsuke Sato, lui, est passé maître en la matière : non seulement ses films respectent l'oeuvre originale mais en plus ils lui permettent d'y gagner en prestige pour continuer à se développer. Son film I am a hero était l'adaptation du manga du même nom, il a aussi réalisé ainsi en film celles de Gantz, de Death note et prochainement de Bleach : en fait certains des plus gros succès de l'édition de livres.

Après avoir été couronné au BIFFF en 2016, Shinsuke Sato se retrouve de nouveau en compétition cette année avec Inuyashiki en avant-première mondiale (sortie au Japon le 20 avril), et peut-être un doublé au palmarès à venir puisque l'un des favoris... Inuyashiki est aussi un manga d'une dizaine de volumes ('Last Hero Inuyashiki' de Hiroya Oku), qui figurait d'ailleurs dans la sélection officielle du dernier festival de bande-dessinée d'Angoulême.

Inuyashiki, c'est le nom d'un homme de 58 ans plutôt méprisé par son entourage puisque terne employé de bureau et père de famille incompris. Quand il apprend qu'il souffre d'un grave cancer et que ses jours sont compté,s ni sa femme ni ses enfants ne répondent au téléphone quand il les appelle ("si je leur dis, me pleureront-ils?")... Un soir en allant dans un parc avec un chien abandonné un phénomène à priori extraterrestre se produit, et quand il revient  la maison il découvre que son corps à changé : il est devenu un cyborg mécanique doté de supers pouvoirs. Il a le pouvoir de guérir les gens alors en héros anonyme il se rend souvent à l'hôpital en cachette pour soigner, il se découvre comme une nouvelle mission pour sa fin de vie ("je me sens vivre à chaque fois que je sauve quelqu'un").

Mais une autre personne a lui aussi subi le même phénomène d'être devenu cyborg avec de terribles pouvoirs mortels qu'il utilise justement pour tuer quelques personnes puis de plus en plus ("tuer c'est un crime humain, cela ne me concerne plus"). Ce jeune homme est assez rapidement identifié et il est recherché, la télévision et internet parle de ses crimes et sa folie destructrice devient de plus en plus terrifiante ("la police me déclare la guerre, je déclare la guerre au Japon!")... De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités : une seule personne pourrait le combattre, c'est le vieux Inuyashiki qui doit apprendre à utiliser au mieux les fonctions de son nouveau corps tout en essayant en même temps de redevenir un père sur qui on peut compter

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Dans sa première moitié le film est plutôt une comédie avec cet homme héros malgré lui, avec aussi plusieurs réflexions sur la famille et le bien/le mal, pour au fur et à mesure se tourner vers de l'action de plus en plus spectaculaire. Quelques images de cette folie ébouriffante :

BIFFF 2018 : Anna Mouglalis est « La femme la plus assassinée du monde »

Posté par kristofy, le 8 avril 2018

Paris en 1932, quelqu'un marche dans une rue sombre, un coup de couteau fait ressortir sa lame par la bouche. Un peu plus loin, il y a de l'agitation devant un théâtre de Grand Guignol, des gens y entrent pour assister à la représentation, sous les huées de manifestants soit-disant gardiens de la morale. Il y a des véritables tueurs dans Paris pendant que là on y joue des spectacles macabres... «Vous êtes ici pour la voir ? Paula Maxa, la femme qu'on assassine le plus au monde ?» Ce soir-là Paula Maxa joue une femme qui se retrouve dans un asile de fous, on lui arrache un oeil et le sang gicle puis elle sera guillotinée sur scène et sa tête décapitée montrée à tous... Paula Maxa commence à être assez célèbre pour remplir chaque soir ce théâtre : "flagellée, martyrisée, coupée en tranches, recollée à la vapeur, passée au laminoir, écrasée, ébouillantée, saignée, vitriolée, empalée, désossée, pendue, enterrée vivante, bouillie au pot-au-feu, éventrée, écartelée, fusillée, hachée, lapidée, déchiquetée, asphyxiée, empoisonnée, brûlée vive, dévorée par un lion, crucifiée, scalpée, étranglée, égorgée, noyée, pulvérisée, poignardée, revolvérisée et violée"... La performeuse qui, chaque soir, durant des milliers de soirs, semble mourir pour de vrai sur scène va vraiment risquer sa peau en coulisses: elle reçoit des lettres anonymes d'un mystérieux criminel...

Le tournage de La femme la plus assassinée du monde a eu lieu l'année dernière en avril en Belgique (et un peu à Paris), et un an après, le voici présenté au BIFFF. Le lieu idéal pour une première puisque Paula Maxa a vraiment existé : c'est l'une des premières comédiennes de fantastique et d'horreur. Pour l'incarner dans un film d'époque, les années 30, il fallait une actrice à la fois envoutante d'un simple regard et troublante dès qu'on écoute sa voix rocailleuse : Anna Mouglalis.

Dans le film il y a toute une galerie de personnages qui s'intéressent à elle pour différents motifs et possiblement une personne qui désire la tuer plus que les autres à cause d'un évènements dramatique de son passé : Niels Schneider, André Wilms, Jean-Michel Balthazar, Michel Fau, Constance Dollé (et Keren Ann pour la musique)... La femme la plus assassinée du monde est moins un biopic qu'un thriller sur fond de solide reconstitution historique. C'est le premier film - en tant que réalisateur - de Franck Ribière. Son expérience de producteur de films de genre comme ceux du duo Alexandre Bustillo & Julien Maury et surtout depuis plus d'une dizaine d'années des films de Alex de la Iglesia a sans aucun doute un lien avec le soin qu'il apporte à l'image et aux décors. Le film est très réussi visuellement mais aussi dans la narration maniant le suspens et un récit assez habile pour glisser quelques réflexions sur notre époque.

"Les gens veulent ressentir l'horreur en vrai" : ce qui faisait le succès des spectacles de Paula Maxa, mauvais-goût et sensationnalisme pour ses détracteurs et frissons à se faire peur et s'encanailler pour son public, serait toujours valable de nos jours. Le film dévoile la préparation des spectacles, pour mieux connaître l'héroïne et pour témoigner d'une certaine passion à représenter l'horreur (avec la fabrication de prothèses de faux-sang par exemple) car "faire peur au gens c'est aussi intéressant que de les faire rire ou pleurer". Ce qu'on pouvait voir sur scène en 1932 dans ce théâtre Grand-Guignol c'était en fait comme un film d'horreur mais sans écran 3D puisque selon la soirée le spectateur pouvait recevoir un peu de giclure de sang: "beaucoup pensent que les jours du théâtre sont comptés à cause du cinéma"...

Justement, quand sera-t-il possible de voir ce bon film sur un grand écran de cinéma tout comme au BIFFF ? Le film étant la première coproduction en Belgique financée par Netflix, il sera donc visible prochainement en streaming...

BIFFF 2018 : Shauna Macdonald piégée dans le cube de « White Chamber »

Posté par kristofy, le 7 avril 2018

Le 36ème BIFFF, le Bruxelles International Fantastic Film Festival, apporte frayeurs et tremblements depuis le 3 avril et ce jusqu'au 15 : certains des plus grands noms du genre viennent hanter le festival à la nuit tombée. Pour l'ouverture Pascal Laugier est venu présenter son éprouvant Ghostland, et le maestro Guillermo del Toro est attendu pour une master-class. Mais pour le moment, c'est l'une des nouvelles screaming-queen du cinéma fantastique moderne qui est était là cette année : Shauna Macdonald !

Durant les années 70-80 une screaming-queen était essentiellement une actrice dont le personnage hurle quand elle est poursuivie par un tueur: Marilyn Burns dans Massacre à la tronçonneuse ou Jamie Lee Curtis dans Halloween par exemple. Il s'agit pour la victime d'essayer de s'échapper ou de se défendre. Vers la fin des années 90 et début des années 2000, la femme est moins une victime qu'une cible qui contre-attaque le tueur, la screaming-queen devient beaucoup plus une héroïne et le personnage principal du film, telles Neve Campbell dans Scream ou Maika Monroe dans It follows. En 2005 un film allait redéfinir pour des années le film d'horreur claustrophobique : The Descent avec Shauna Macdonald, encore endeuillée de la mort de son mari et et de sa fille, qui se trouve piégée dans une sombre grotte avec des créatures... Evidemment le fantastique allait la suivre : elle se retrouve dans un train en panne au milieu d'une forêt de loups-garous dans Howl, et paralysée sur un lit d'hôpital hanté par un fantôme dans Nails.

Shauna Macdonald et le jeune réalisateur Paul Raschid (25 ans, déjà un long à son actif: Servants' Quarters) étaient au BIFFF pour la première de White Chamber. Dans un futur (proche ?), l'Angleterre post-Brexit a connu une montée de problèmes avec davantage de racisme et de xénophobie, plus de pauvres qui meurent faute d'accès aux soins, la menace d'une guerre civile, un nouveau régime militaire et un leader d'un mouvement d'opposition engagé dans une résistance armée, bref c'est un climat de guerre. Shauna Macdonald se réveille dans un cube blanc dont elle est prisonnière et victime, on lui demande des informations sur ses activités. Pour la torturer via ce cube, on lui envoie des températures extrêmes et des chocs électriques. Qui est-elle vraiment, qui a conçu ce cube et pourquoi, qui la retient prisonnière, que s'est-il passé avant pour en arriver là ? Le mystère de cette chambre blanche va révéler plusieurs retournements de situation...

Shauna Macdonald s'explique: « J'ai rarement joué un rôle de simple demoiselle en détresse, au début du film ce rôle ressemble à ça mais après il y a une tout autre évolution de sa personnalité, c'est cette évolution qui était quelque chose qui m'intéressait ». Une nouvelle fois le corps de Shauna Macdonald est agressé et son visage, ici filmé en très gros plan, est particulièrement expressif avant que la perception de son personnage ne change et qu'on en découvre un autre angle. White Chamber évoque une guerre hors-champs, depuis l'intérieur d'un laboratoire avec la question du bourreau et de la victime.

Pour Paul Raschid, « dans une guerre il n'y a pas forcément un camp du bien et un camp du mal, la morale est quelque chose de subjectif dans chaque camp selon le contexte. Cette histoire évoque une expérience de l'obéissance, obéissance à suivre des ordres, tout comme à faire du mal pour torturer quelqu'un ».

Brad Bird honoré à Annecy

Posté par redaction, le 20 mars 2018

Le Festival international du film d'animation d'Annecy (11-16 juin) décernera son Cristal d'honneur à Brad Bird, qui viendra présenter Les Indestructibles 2 en avant-première française le 15 juin.

Agé de 60 ans, le réalisateur des films d'animation comme le culte Géant de fer (Spielberg rend d'ailleurs hommage à la créature dans Reader Player One), Les Indestructibles et Ratatouille, deux pépites de Pixar, et des films d'aventures Mission impossible : Protocole Fantôme et À la poursuite de demain, sera en terrain familier. Ces cinq longs métrages ont rapporté 2,2 milliards de dollars de recettes mondiales. Avec Les Indestructibles et Ratatouille, il a reçu à chaque fois l'Oscar du meilleur film d'animation, en plus d'une nomination pour le scénario original.

Les Indestructibles 2 sortira en France le 4 juillet 2018, 14 ans après le premier film qui avait séduit 5,7 millions de spectateurs dans l'Hexagone.

Berlin 2018 : nos pronostics et favoris dans la course à l’Ours d’or

Posté par MpM, le 24 février 2018

Voilà, les 18 films de la compétition ont été montrés et vus, le jury de Tom Tykwer s’est réuni pour délibérer, et on connaîtra ce soir le film qui succédera à Corps et âme de Ildiko Enyedi au Panthéon des Ours d’or. En attendant, on n’a pas pu résister au plaisir de quelques pronostics.

Ours d’or / Ours d’argent du meilleur film


Les voies des jurys sont impénétrables, mais on aimerait voir récompensés des films qui allient un message fort à une certaine virtuosité formelle. On pense évidemment à Dovlatov d’Alexey German Jr, à la mise en scène aérienne et brillante, qui fait l’éloge de l’art et de la liberté d’expression, mais aussi à L’île aux chiens de Wes Anderson, film d’aventures drôle et engagé, qui tient un discours intelligent sur la responsabilité politique et le refus de l’intolérance ou de la ségrégation. Et puis un seul film d'animation a remporté un Ours d'or en 67 éditions : Le voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki... en 2002. Il est temps d'écrire un 2e chapitre de cette histoire-là.

Si le jury a choisi d’être radical, il peut également aller vers les 4h du nouveau film de Lav Diaz (Season of the devil), œuvre hypnotique certes longue et rébarbative mais à la portée symbolique, politique et même cinématographique indéniable.

Ours d’argent du meilleur réalisateur


Là encore, Dovlatov semble le candidat idéal, tant Alexey German Jr excelle à rendre vivantes et captivantes les scènes de soirées et de conversations passionnées dans le Leningrad artistique de la fin des années 70. Sa caméra en apesanteur donne l’impression au spectateur d’évoluer lui-même au milieu des personnages.

On a également été séduit par les fulgurances formelles de The real estate de Axel Petersén et Mans Mansson, qui font baigner l’intrigue au départ peu engageante (une sombre histoire d’immeuble mal géré) dans une atmosphère de cauchemar halluciné. Les gros plans sur le visage de l’héroïne, les teintes blafardes, la musique dense qui insuffle sa propre tonalité au récit en font ce que l’on a vu de plus singulier et de plus cinématographiquement inventif en compétition cette année. Bien sûr, cela en fait aussi le prétendant idéal pour le fameux prix Alfred Bauer destiné à un film "qui ouvre de nouvelles perspectives".

Utoya 22. Juli d'Erik Poppe, pour le côté performance, a également ses chances. Quoi que l’on pense du film sur le fond, difficile de ne pas reconnaître la prouesse de cet unique plan séquence de 72 minutes qui garde le spectateur sous une tension quasi insoutenable. Le récompenser est cela dit à double tranchant : valider l’impressionnant dispositif narratif utilisé par Erik Poppe, mais aussi valoriser ce que certains lui reprochent justement : la mise en scène de l’horreur.

Plus classiques, mais tout aussi efficaces, Gus van Sant (T'inquiète pas, il n'ira pas loin à pied) et Emily Atef (Trois jours à Quiberon) mériteraient eux aussi un prix de mise en scène. Le premier propose un film assez découpé qui met parfaitement en valeur le destin hors normes de son personnage tandis que la seconde  excelle dans la mise en scène des relations du quatuor formé par Romy Schneider, son amie, le journaliste et le photographe.

Et même si l’on n’aime guère le film, Mein Bruder heißt Robert und ist ein Idiot de Philip Gröning fait par moments preuve d’un naturalisme lumineux qui aurait de quoi subjuguer un jury réceptif à ce type de cinéma.

Ours d’argent du meilleur scénario


Pig de Mani Haghighi serait le candidat idéal pour ce prix qui récompenserait parfaitement l’esprit du film et sa volonté de tourner en dérision le si rigide régime iranien, tout en reconnaissant ses faiblesses formelles et sa dérive vers la série Z grotesque dans une deuxième partie plus faible.

Plus classiquement, tous les films cités pour l'Ours d'or peuvent également prétendre à un prix de scénario, avec une petite préférence pour L'île aux chiens de Wes Anderson, dont l'écriture sophistiquée et ultra complexe transcende la simplicité de l'intrigue.

Prix d’interprétation


Sans hésiter, nous remettrions le prix de la meilleure actrice à Marie Baümer pour Trois jours à Quiberon d'Emily Atef. L’actrice est non seulement très juste dans l’exubérance comme dans le désespoir, mais elle parvient en plus à s’oublier totalement derrière le rôle de Romy Schneider. Si dans le premier quart d’heure du film, on voit encore la comédienne interprétant un rôle, très vite il n’y a plus que Romy, irradiant de cette indescriptible grâce, de cette énergie et de cette sincérité qui bouleversent tout ceux qui la rencontrent.

Mais il y a une forte concurrence pour le prix d'interprétation féminine, en raison d'une édition riche une fois encore en beaux rôles féminins. On penserait donc assez logiquement à Ana Brun, l'interprète principale de Las herederas de Marcelo Martinessi, qui tient parfaitement sa partition de femme mûre retrouvant peu à peu un sens à sa vie, à Léonore Ekstrand qui est sans cesse sur le fil dans The real estate, ainsi qu'à Andrea Berntzen littéralement omniprésente dans Utoya 22. Juli qu'elle porte quasiment à elle toute seule. Sans son impeccable performance, le film s'écroulerait, et c'est là encore typiquement le genre de rôle récompensé dans les festivals.

Enfin, s’il va vers la facilité, le jury peut aussi récompenser Isabelle Huppert, très bien dans Eva de Benoit Jacquot, ou offrir un double prix d’interprétation aux deux mères (la naturelle et l’adoptive, c'est-à-dire respectivement Alba Rohrwacher et Valeria Golino) du très basique Mia figlia de Laura Bispuri.


Côté acteurs, évidemment Joaquin Phœnix semble un choix évident tant il est parfait (et méconnaissable) en John Callahan chez Gus van Sant. Mais Joaquin est toujours parfait, et ne peut pas pour autant rafler tous les prix d’interprétation masculine de la planète. On pencherait alors pour le comédien de Dovlatov (Milan Maric). Le jeune acteur de La prière de Cédric Kahn (Anthony Bajon) est aussi un bon candidat.

Et pourquoi ne pas récompenser le casting complet de Lav Diaz ou, plus audacieux, celui de L’île aux chiens ?  Les palmarès doivent aussi servir à ça, distinguer des performances singulières et ne pas toujours aller vers l'évidence...

Berlin 2018 : Steven Soderbergh angoisse la Berlinale avec Unsane

Posté par MpM, le 21 février 2018

Steven Soderbergh est de retour à Berlin hors compétition, cinq ans après Effets secondaires, avec un nouveau thriller efficace et tendu dont la particularité est d’avoir été tourné avec un IPhone. Unsane est clairement dans l’air du temps puisqu’il suit le parcours de Sawyer Valentini (interprétée avec subtilité par Claire Foy), une jeune femme qui a dû fuir sa ville et ses amis après avoir été harcelée par un homme qui s’était épris d’elle. Toujours traumatisée, la jeune femme se rend dans une clinique privée pour une consultation psychologique, et se retrouve internée contre son gré.

Si le réalisateur américain ne révolutionne ni le cinéma, ni la série B avec cette histoire relativement classique d'une héroïne prise au piège d'un dangereux psychopathe, il propose un film à la fois anxiogène et divertissant qui ne manque pas de panache. Sa mise en scène très découpée et précise offre une grande fluidité au récit qui se déroule sans temps morts ni essoufflement. Le réalisateur est évidemment très fort pour ménager ses effets et donner le sentiment d'une machine infernale qui se referme peu à peu sur son personnage. Il lance ainsi plusieurs pistes de salut possible, avant de les refermer sèchement une à une jusqu'à placer Sawyer (Claire Foy, révélée par la série The Crown) dans une impasse mortifère dont elle est semble ne jamais pouvoir sortir.

Il est à ce titre intéressant de constater que le réalisateur lève assez rapidement l'ambiguïté sur l'existence réelle du harceleur pour se concentrer au contraire sur l'état mental de Sawyer, qui multiplie les crises de violence et les comportements déviants. Il y a chez elle une ambivalence qui persiste jusqu'à la toute fin, destinée à faire réfléchir le spectateur à la notion toute relative de "happy end". Il montre en substance les réalités de la vie d'une victime de harcèlement, à la fois lors d'un flash-back ahurissant de détails (et l'apparition réussie de Matt Damon en spécialiste de la protection) et dans la persistance des conséquences bien au-delà du danger réel.

Le film s'inscrit évidemment dans un climat social particulier, à une époque où les violences faites aux femmes et la notion de harcèlement sont clairement sur le devant de la scène, et il montre (avec la puissance mais aussi les faiblesses d'une oeuvre de fiction) ce que cela peut signifier concrètement au quotidien. Ce faisant, cela ne l'empêche pas de recourir aux codes du cinéma de genre (avec notamment une très prenante musique répétitive et des cadres inquiétants qui suggèrent la présence d'un prédateur aux aguets) et de proposer un film grand public, certes minimaliste, mais qui propose toutes les émotions fortes propres au thriller traditionnel.

Il allie ainsi une intrigue ancrée dans l'actualité à des choix formels facilement accessibles, et mêle à tout cela un regard extrêmement critique sur les dérives de la psychiatrie et sur l'exploitation éhontée des assurances maladies, thème qu'il avait déjà abordé dans Effets secondaires. Voilà sans doute pourquoi Unsane s'avère si impliquant émotionnellement. Pour le spectateur, c'est en effet comme se retrouver dans un cauchemar éveillé mêlant ses pires angoisses : être interné contre son gré, perdre le contrôle de son existence, frôler la folie et se retrouver à la merci de son pire ennemi. La recette n'est peut-être pas extraordinairement originale, mais elle porte une nouvelle fois ses fruits, et avec élégance.

Berlin 2018 : Lav Diaz est de retour avec une tragédie musicale statique et obsédante

Posté par MpM, le 20 février 2018

La durée est une donnée fondamentale du cinéma de Lav Diaz, qui nous a habitués à des films de cinq ou huit heures. Season of devil, présenté en compétition dans cette 68e Berlinale, fait donc pour lui figure de moyen métrage, puisqu’il dure « seulement » 4h. Quatre heures dont on ressent malgré tout chaque minute dans un processus à la fois épuisant (on s’ennuie beaucoup, il ne faut pas le nier) et efficace, consistant à faire physiquement ressentir au spectateur la pesanteur, l'immobilisme et l’inéluctabilité de la situation dans laquelle il se retrouve immergé.

C’est que Lav Diaz situe son intrigue à la fin des années 70, sous la dictature de Ferdinand Marcos, lorsque des milices paramilitaires sont créées, officiellement pour faire régner l’ordre, et en réalité plutôt pour tyranniser les civils. Il dépeint la vie d’un petit village tombé sous la coupe de l’une de ces milices toutes-puissantes. La dictature se manifeste ainsi par des exécutions, des viols et des actes de violence gratuite qui instaurent un climat d’angoisse permanente. Comme si cela ne suffisait pas, la milice agit aussi insidieusement sur les consciences, tentant d’imposer l'obscurantisme à travers de nouvelles croyances et surtout de nouvelles craintes fantasmatiques. Elle renforce ainsi sa main mise sur un peuple qui n’a pas les armes (au sens propre comme au figuré) pour se défendre.

Season of devil n’est donc ni romanesque, ni rythmé, et propose une progression dramatique si limitée que la situation de fin sera sensiblement la même que celle du début, à l’exception de la disparition de quelques personnages. Dès le départ, on nous avait prévenu qu’il s’agissait d’un conte : on aurait plutôt penché pour le cauchemar éveillé. La situation s’avère en effet sans issue et sans le moindre embryon d’espoir d’amélioration. La force brutale triomphe. Les faibles et les sages sont humiliés et annihilés. L’Humanité tout entière court à sa perte dans une irrépressible fuite en avant.

Le plus saisissant, peut-être, n’est pas cet hommage rendu par Lav Diaz aux victimes de la répression, mais le parallèle qu’il tisse avec notre époque, et le régime de Rodriguo Dutertre. Les références à la drogue, notamment, sont assez transparentes, puisque le président actuel a autorisé une guerre sans merci contre la drogue, autorisant les milices à tuer. On ne sait donc pas trop si le réalisateur nous plonge dans le passé, ou dans sa vision de l’avenir.

Dans les deux cas, la noirceur et le pessimisme sont de rigueur. Et ce malgré l’étonnant choix formel de Lav Diaz de remplacer tous les dialogues par des chansons. De très beaux chants qui deviennent de plus en plus lancinants au fur et à mesure que le récit avance. Chaque couplet est d’ailleurs répété deux fois, plusieurs chants reviennent à plusieurs reprises, et un terrible refrain formé de « la, la, la, la » hante tout le film comme une menace. On ne sait ce qui est le plus surprenant, voir les soldats psalmodier avec morgue des paroles parfois extrêmement poétiques, ou entendre chanter en chœur oppresseurs et oppressés.

Ce climat musical contribue quoi qu'il en soit à créer une atmosphère étrange et irréelle, à mi-chemin entre la réalité et le fantasme, le monde des vivants et celui des esprits. Comme ce dirigeant qui a littéralement deux visages, dont un toujours endormi, les choses, les situations et les gens sont doubles. Même les séquences les plus tragiques finissent par tourner à la farce, et les discours les plus guerriers à la blague, quand ils ne sont pas tout simplement incompréhensibles. Il faut d'ailleurs saluer l'audace de Lav Diaz qui ose aller vers cette ambivalence permanente (le ridicule et le tragique, le grotesque et le profond) pour traiter un sujet aussi sensible.

Le cinéaste continue ainsi de creuser son sillon singulier sans se soucier de la tyrannie du marketing ou des attentes des spectateurs. Une politique qui, jusque-là, l'a plutôt bien servi en festival. Après un Léopard d'or en 2014 pour From what is before, un lion d'or en 2016 pour La femme qui est partie, et si 2018 était l'année de l'Ours ?

Berlin 2018 : Wes Anderson ouvre brillamment la compétition avec L’île aux chiens

Posté par MpM, le 15 février 2018

La 68e Berlinale s’est ouverte avec l’un des films les plus attendus du printemps, L'île aux chiens de Wes Anderson qui sortira le 11 avril prochain sur les écrans français. Il s'agit du 9e long métrage du cinéaste américain (La vie aquatique, Moonrise kingdom) et son deuxième film d'animation après Fantastic Mr Fox en 2009.

Principalement réalisé avec des marionnettes animées en stop motion, le film se déroule au Japon, dans un futur proche. Profitant d'une épidémie de grippe canine, le maire de Megasaki ordonne la déportation de tous les chiens, qu'ils soient errants ou domestiques, sur une île voisine servant de décharge publique. Très vite, l'île devient un lieu de désolation. Mais l'arrivée d'Atari, un jeune garçon en quête de son chien Spots, leur redonne un peu d'espoir.

Malgré un contexte assez noir, L'île aux chiens est avant tout un formidable récit d'aventures  sous la double influence du cinéma japonais et des films mettant en scène des chiens (comme une réhabilitation du chien à une époque où il n’y en a que pour les chats ?). Wes Anderson cherche clairement à s'amuser, et truffe donc son film de clins d'oeil et de références qui forment un Japon alternatif, ludique et inventif, qui tient probablement plus d'Anderson lui-même que de Kurosawa, sorte de synthèse entre les fantasmes du réalisateur et les nombreuses références esthétiques et narratives dont il s'est inspiré.

Peut-être le réalisateur a-t-il d'ailleurs emmagasiné trop de matière. Ce foisonnement de détails, flash-backs et autres intrigues parallèles finit par encombrer la narration au détriment du récit lui-même. On est si noyé sous les informations, les gags et les digressions que l'on a par moments l'impression de ne pas profiter pleinement de la richesse scénaristique et formelle du film.

C'est comme si L'ile aux chiens avait à la fois les qualités d'un film de Wes Anderson : style inimitable, inventivité exubérante, ton savoureusement décalé, et les défauts inhérents à ces qualités, à commencer par une construction trop brillante, si travaillée qu'elle ne laisse pas de place à la magie et à l'émotion, mettant le cerveau du spectateur sous pression, plus obnubilé par le désir de ne rien perdre du film que par le plaisir de profiter de chaque minute.

C'est d'autant plus surprenant que bien que le cinéaste cherche à compliquer à l'envi son intrigue et sa construction dramatique (notamment d'un point de vue temporel), le dénouement est lui expédié en quelques minutes, si ce n'est bâclé.

Toutefois, il faut reconnaître la grande réussite visuelle du film qui exploite habilement les possibilités de l'animation image par image. Les marionnettes ont un rendu très spécifique qui ne cherche pas à être réaliste, ou encore moins "mignon". Les chiens, notamment, ne sont pas de mignonnes peluches que l'on a envie de caresser. Ils ont tous une physionomie particulière, blessés ou mal en point, hirsutes ou sales. Leur personnalité prime clairement sur leur physique, tout en permettant à chacun d'avoir un style bien défini.

Les thèmes du film sont également denses et ambivalents : si le lien ancestral entre l'homme et le chien est au coeur de l'intrigue, ainsi que l'amitié et la solidarité, il est aussi question d'eugénisme, de maltraitance animale, d'intolérance et de manipulation politique. On peut d'ailleurs faire une lecture très politique du film, dans lequel le pouvoir en place cherche à expulser les étrangers (la jeune Tracy qui se bat pour la vérité), élimine les opposants politiques (le professeur Watanabe), utilise toute une population comme bouc émissaire et ravive symboliquement de mauvais souvenirs liés à l'Histoire du XXe siècle.

L'occasion de vérifier qu'animation et sujets graves font on ne peut meilleur ménage, la première permettant de mieux faire passer les seconds, avec une légèreté délibérée qui n'en rend le propos que plus fort et marquant. Wes Anderson allie ainsi comme à son habitude la forme et le fond, auxquels il porte le même soin jaloux. Les deux se répondent alors dans un dialogue singulier et saisissant où le récit d'aventures le dispute à un véritable hymne à la tolérance et à la désobéissance civique, entre comédie satirique, thriller engagé et récit initiatique audacieux. Exactement le genre de film qui triomphe généralement à la Berlinale. Un Ours d'or pour les chiens, avouez que ça aurait un certain panache.