92 candidats pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère

Posté par vincy, le 6 octobre 2017

92 partants pour seulement 5 finalistes. Les Oscars ont reçu un nombre record de candidatures pour la catégorie de l'Oscar du meilleur film en langue étrangère. C'est sept de plus que l'an dernier.

En attendant la shortlist de décembre puis les nommés définitifs le 23 janvier (les Oscars, eux, seront remis le 4 mars 2018), on notera quelques anecdotes: la langue espagnole est dominante avec 14 films (contre 8 où l'on parle français); deux films sont sans dialogues (le tunisien et l'ukrainien) ; 5 films étaient en compétition à Cannes (4 d'entre eux étaient au palmarès) et il y a aussi le Teddy Award de Berlin comme le film franco-libanais L'insulte primé à Venise ; Haïti, le Honduras, le Laos, le Mozambique, le Sénégal et la Syrie proposent un film pour la première fois ; enfin on soulignera l'entrée du Cambordge avec un film produit par Rithy Panh dont la réalisatrice n'est autre qu'Angelina Jolie.

Les 92 pays candidats (en rouge les films en français, en souligné les films coproduits par la France):

Afghanistan: A Letter To The President de Roya Sadat
Afrique du SudLes initiés (Inxeba) de John Trengove
Albanie : Daybreak de Gentian Koçi
AlgérieLa route d’Istanbul de Rachid Bouchareb
AllemagneIn the Fade de Fatih Akin
ArgentineZama de Lucrecia Martel
ArménieYeva de Anahit Abad
AustralieThe Space between de Ruth Borgobello
AutricheHappy End de Michael Haneke
AzerbaijanPomegranate Orchard d’Ilgard Najaf
BelgiqueLe fidèle de Michaël R. Roskam
BengladeshThe Cage (Khacha) d’Akram Khan
BolivieDark Skull de Kiro Russo
Bosnie-HerzégovineMen Don’t Cry d’Alen Drljevic
BrésilBingo – The King of the Mornings (Bingo : O Rei das Manhãs) de Daniel Rezende
BulgarieGlory de Kristina Grozeva et Petar Valchanov
CambodgeFirst They Killed My Father : A Daughter of Cambodia Remembers d'Angelina Jolie
CanadaHochelaga, terre des âmes de François Girard
ChiliUne femme fantastique de Sebastián Lelio
ChineWolf Warrior 2 de Wu Jing
ColombieGuilty Men (Pariente) d’Ivan D. Gaona
Costa Rica :The Sound of Things d’Ariel Escalante
Corée du sudA Taxi Driver de Jang Hun
CroatieQuit Staring at My Plate de Hana Juši?
DanemarkYou Disappear de Peter Schønau Fog
EgypteSheikh Jackson d’Amr Salama
EquateurAlba d’Ana Cristina Barragán
EspagneEté 93 de Carla Simon
EstonieNovember d’Andrus Kivirahk
FinlandeTom of Finland de Dome Karukoski
France120 battements par minute de Robin Campillo
Géorgie :  Scary Mother d'Ana Urushadze
Grèce : Amerika Square de Yannis Sakaridis
HaïtiAyiti mon amour de Guetty Felin
HondurasMorazán de Hispano Durón
HongkongMad World de Wong Chun
HongrieCorps et âme (On body and soul) d’Ildikó Enyedi
Inde : Newton d’Amit V Masurkar
Indonésie :Turah de Wicaksono Wisnu Legowo
Irak : Reseba - The Dark Wind de Hussein Hassan
IrlandeSong of Granite de Pat Collins
IranBreath de Narges Abyar
IslandeUnder the Tree de Hafsteinn Gunnar Sigurdsson
IsraëlFoxtrot de Samuel Maos
Italie : A Ciambra de Jonas Carpignano
Japon :  Her Love Boils Bathwater de Ryota Nakano
KazakhstanThe Road to Mother d'Akan Satayev
KenyaKati Kati de Mbithi Masya
KirghizstanCentaur (Kentavr) d’Aktan Arym Kubat
KosovoUnwanted d’Edon Rizvanolli
LaosDearest Sister de Mattie Do
LettonieThe Chronicles of Melanie de Viestur Kairish
Liban : L'insulte de Ziad Doueiri
Lituanie : Frost de Sharunas Bartas
LuxembourgBarrage de Laura Schroeder
MarocRazzia de Nabil Ayouch
MexiqueTempestad de Tatiana Huezo
Mongolie The Children of Genghis de Zolbayar Dorj
MozambiqueThe Train of Salt and Sugar de Licinio Azevedo
NépalWhite Sun (Seto Surya) de Deepak Rauniyar
NorvègeThelma de Joachim Trier
Nouvelle-ZélandeOne Thousand Ropes de Tusi Tamasese
PakistanSaawan de Farhan Alam
PalestineWajib d’Annemarie Jacir
PanamaBeyond Brotherhood d’Arianne Benedetti
ParaguayLos Buscadores de Juan Carlos Maneglia et Tana Schembori
Pays-BasLayla M. de Mijke de Jong
PérouRosa Chumbe de Jonatan Relayze
PhilippinesBirdshot de Mikhail Red
Pologne Spoor d’Agnieszka Holland
PortugalSaint-Georges de Marco Martins
République dominicaineWoodpeckers de José María Cabral
République TchèqueIce Mother de Bohdan Slama
RoumanieFixeur d’Adrian Sitaru
Royaume-UniMy Pure Land de Sarmad Masud
RussieFaute d’amour d’Andreï Zvyaguintsev
Sénégal: Félicité de Alain Gomis
Serbie : Requiem for Mrs J de Bojan Vuleti?
SingapourPop Aye de Kirsten Tan
Slovaquie The Line de Peter Bebjak
SlovénieMiner d'Hanna A. W. Slak
SuèdeThe Square de Ruben Östlund
SuisseL’ordre divin de Petra Volpe
SyrieLittle Gandhi de Sam Kadi
Taïwan Small Talk de Hui-Chen Huang
ThailandeBy the Time it Gets Dark d’Anocha Suwichakornpong
TunisieThe Last of Us d’Ala Eddine Slim
TurquieAyla: The Daughter of War de Can Ulkay
UkraineBlack Level de Valentyn Vasyanovych
UruguayAnother Story of the World de Guillermo Casanova
Venezuela : El Inca d'Ignacio Castillo Cottin
ViêtnamFather and Son de Luong Dinh Dung

Dinard 2017: Le jury tombe amoureux de « Seule la Terre »

Posté par vincy, le 30 septembre 2017

Le jury du Festival du film britannique de Dinard, présidé par Nicole Garcia, a (logiquement) succombé au meilleur film de la compétition, Seule la terre de Francis Lee qui est sacré par un Hitchcock d'or. Ce premier film a déjà reçu le prix de la mise en scène à Sundance, le prix du jury dans la section Panorama à Berlin, le prix du meilleur film britannique à Edinbourgh et de nombreux prix dans les festivals LGBTQI.

Francis Lee suit le parcours de Johnny, jeune homme malheureux, subissant sa vie de fermier dans le Yorkshire, alors que son père, handicapé ne peut plus assurer l'entretien de la ferme. Le soir, il noie son amertume au pub du village et multiplie les aventures sexuelles et furtives. Pour l'aider en cette fin d'hiver, ils font appel à un saisonnier, Gheorghe, d'origine roumaine. Johnny doit alors faire face à des sentiments jusqu’alors inconnus. Une relation intense naît entre eux. Johnny saura-t-il saisir la chance que lui offre le destin?

Seule la terre est "un premier long métrage intelligent, drôle, et très joliment filmé, qui a des faux airs de feel good movie rural et romantique" (lire notre bilan).

Le film sortira le 6 décembre en France chez Pyramide. Il a également reçu le Hitchcock « Coup de cœur » décerné par l’association La Règle du Jeu.

Le reste du palmarès couronne Pili de Leanne Welham, qui reçoit une mention spéciale du jury et le prix du public. Le sujet en lui-même est inspiré d'une multitude de faits réels: l'histoire d'une femme tanzanienne, seule avec ses deux enfants, qui luttent simultanément contre son HIV et cherche de l'argent pour s'offrir un commerce et une vie meilleure.

Le prix Hitchcock du meilleur scénario a récompensé Daphné, le film de Peter Mackie Burns. Parmi les autres prix, le jury des courts métrages a distingué We Love Moses de Dionne Edwards (Hitchcock d'or du court métrage) et une mention spéciale à The Party d'Andrea Harkin. Le prix du public revient à The Driving Seat de Phil Lowe. A noter que les deux Hitchcock d'or, celui du long et celui du court, récompensent des films dont le thème est assez similaire: l'homosexualité cachée.

Enfin, un Hitchcock d'honneur a sacré Jim Broadbent, Oscar du meilleur acteur dans un second rôle en 2001 dans Iris et prix d'interprétation à Venise pour Topsy-Turvy, père de Bridget Jones, maître de cérémonie du Moulin Rouge, juge dans Vera Drake (Lion d'or à Venise) et doyen dans Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal. Il était à Dinard pour présenter À l'heure des souvenirs (The Sense of an Ending) de Ritesh Batra, film avec Charlotte Rampling, dont la sortie est prévue en France en avril 2018.

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3 raisons d’aller voir Une famille syrienne

Posté par wyzman, le 7 septembre 2017

Huit ans après Le Jour où Dieu est parti en voyage, le chef-op Philippe Van Leeuw repasse derrière la caméra. Pendant 1h26, il nous présente dans un huis-clos suffocant le quotidien d'une famille devenue atypique, confirmant la bonne forme du cinéma belge. Le film a reçu le Prix du public et le Prix Label Europa Cinémas à Berlin, où il était dans la sélection Panorama. A Angoulême, Une famille Syrienne est reparti avec le Valois de la mise en scène, le Valois du public et le Valois de la meilleure actrice pour Hiam Abbbass et Diamand Abou Abboud.

1. La guerre est invisible mais omniprésente. Dans la Syrie en guerre, une mère, ses enfants et leur grand-père tiennent bon, cachés dans leur appartement. Par solidarité, ils accueillent un couple et leur nouveau-né et tentent de garder espoir. Voilà pour le pitch. Si le film frappe c'est parce qu'avec précision, Philippe Van Leeuw montre la lourdeur d'un conflit. Les personnages attendent, tentent de se contenir et de se soutenir durant cette page de l'histoire qui dure. Intelligemment, le réalisateur belge laisse les soldats et les milices de l'autre côté de la porte, pour nous faire ressentir une promiscuité touchante et terrible à la fois.

2. Le scénario est en béton. On ne le dira jamais assez mais sans un bon scénario, un film ne peut pas être bon. Et avec Une famille syrienne, on frôle la perfection. En effet, si le synopsis du film peut faire redouter un projet dramatique et particulièrement difficile à regarder, il n'en est rien. Une famille syrienne est un drame qui s'intéresse frontalement et honnêtement au calvaire de ceux qui refusent ou ne peuvent pas fuir plutôt qu'aux tenants et aboutissants d'un conflit qui dure depuis maintenant 6 ans. Les dialogues sont justes et les rebondissements bien placés en plus d'être presque toujours imprévisibles.

3. La pédagogie d'Une famille syrienne réconforte. Très réaliste, le second long-métrage du Belge profite d'un véritable créneau : rares sont les films de fiction et européens qui traitent de ceux qui vivent au quotidien la guerre en Syrie. En ne montrant qu'à de petits moments ce qu'est l'enfer de la guerre et en se focalisant sur les épreuves que subissent les civils, Philippe Van Leeuw propose une œuvre didactique et prenante. Happé par cette histoire qu'il finit par s'approprier, le spectateur attend un rebondissement, un signe annonçant une quelconque résolution. Une famille syrienne ne fait jamais dans le larmoyant mais tire son épingle du jeu  par l'efficacité de l'ensemble. Une belle réussite.

120 battements par minute et L’autre côté de l’espoir parmi les 10 films en lice pour le Prix LUX 2017

Posté par vincy, le 3 juillet 2017

Comme chaque année, au Festival de Karlovy-Vary, le Parlement européen a révélé sa première liste de films sélectionnés en vu du Prix LUX du cinéma européen. Pour son dixième prix, le comité de sélection a choisi 4 premiers films, cinq films réalisés par des femmes et pas mal de films sélectionnés à Venise, Berlin et Cannes.

Les trois finalistes seront dévoilés lors de la conférence des Venice Days fin juillet.

A Cambra de Jonas Carpignano (Italie) - Quinzaine des réalisateurs 2017
120 battements par minute de Robin Campillo (France) - Grand prix du jury à Cannes 2017
Glory (Slava) de Kristina Grozeva & Petar Valchanov (Bulgarie) - Flèche de cristal et prix de la critique au Festival des Arcs 2016
Heartstone de Gudmundur Arnar Gudmundsson (Islande) - Queer Lion à Venise 2016, Grand prix du jury et prix du public à Angers 2017
King of the Belgians de Peeter Brosens et Jessica Woodworth (Belgique) - sélectionné à Venise 2016 (section Horizons)
Sami Blood d'Amanda Kernell (Suède) - Prix Label Europa à Venise 2016
Eté 1993 de Carla Simón (Espagne) - Prix du meilleur premier film à Berlin 2017
The Last Family de Jan P. Matuszynski (Pologne) - Prix du meilleur acteur à Locarno 2016
L'autre côté de l'espoir d'Aki Kaurismäki (Finlande) - Prix de la mise en scène à Berlin 2017
Western de Valeska Grisebach (Allemagne) - sélectionné à Un certain regard (Cannes) 2017

Les Prix Jean Vigo 2017 révélés

Posté par vincy, le 13 juin 2017

Les Prix Jean Vigo 2017 ont été remis dans la soirée du lundi 12 juin au Centre Pompidou par Agathe Bonitzer.

Un Prix Jean Vigo d'honneur a été décerné au cinéaste finlandais Aki Kaurismäki, pour l'ensemble de son œuvre. Largement mérité, ce prix consacre un réalisateur dont le style est identifiable entre tous, "Pour avoir su, entre humour et laconisme, inventer un cinéma social et poétique à nul autre pareil, à la fois enchanté et désenchanté" explique le jury.

Grand prix du jury à Cannes en 2002, Prix Louis-Delluc en 2011, il vient de recevoir en février l'Ours d'argent du meilleur réalisateur à la Berlinale pour son dernier film, L'Autre côté de l'espoir, sorti en mars dernier.

Le Prix Jean Vigo du long métrage a couronné Barbara de Mathieu Amalric, trois semaines après le Prix spécial de la poésie du cinéma dans la section Un certain regard au festival de Cannes: "Un auteur audacieux et intense dont la trépidante carrière d’acteur ne doit pas éclipser l'œuvre ; celle d’un expérimentateur dont le goût du risque lui permet de se renouveler à chaque film" selon le jury. Le film sort en salles le 6 septembre en France.

Enfin, le Prix Jean Vigo du court métrage est revenu à Emmanuel Marre pour Le film de l'été, Grand prix à Clermont-Ferrand et en compétition à Berlin.

Les deux films primés seront présentés en séance exceptionnelle lors du prochain Festival International du Film de Morelia au Mexique en octobre.

Le jury était composé cette année de Bernard Bénoliel, Leila Férault, Charlotte Garson, Véronique Godard, Alain Keit, Jacques Kermabon, Quentin Mével, Jean Rabinovici, José Maria Riba, Marcos Uzal et Gérard Vaugeois. 76 longs et 32 courts ont été visionnés.

Créés en 1951, les Prix Jean Vigo "distinguent l’indépendance d’esprit, la qualité et l'originalité des cinéastes". "Plutôt que saluer l’excellence d’un film, le Prix Jean Vigo tient à remarquer un auteur d'avenir, à découvrir à travers lui une passion et un don. Le “Vigo" n'est pas un prix de consécration mais un prix d'encouragement, de confiance. Un pari."

Annecy 2017 : déprogrammation forcée du film chinois Have a nice day de Liu Jian

Posté par MpM, le 10 juin 2017

Le Festival International du Film d'Animation d'Annecy, qui commence lundi 12 juin, a annoncé fin mai qu'il se trouvait dans l'obligation de déprogrammer le film chinois Have a nice day de Liu Jian sélectionné dans la compétition longs métrages. Les organisateurs ont précisé dans un communiqué que la décision leur avait été "imposée", déplorant "les pressions officielles qui ont fait en sorte que [le festival] ne soit pas en mesure de présenter ce film remarquable cette année".

Dans un article publié par Stéphane Dreyfus pour La croix, plusieurs responsables du festival reviennent sur les conditions dans lesquelles le film a dû être retiré : "les autorités chinoises ont rapidement déploré la sélection du film qui n’a pas obtenu de visa de sortie pour notre festival et nous ont demandé de le retirer, ce que nous avons refusé même si la demande a été réitérée à plusieurs reprises et sur un ton de plus en plus ferme". En mai, c'est le producteur lui-même qui est intervenu. "À partir de là, nous n’avions plus vraiment le choix. Nous n’avions pas le droit de mettre en danger l’équipe du film" explique Patrick Eveno, directeur de Citia, organisateur du festival.

Pourquoi une telle décision de la part des autorités chinoises ? Le coup de projecteur donné par Annecy à l'animation chinoise (la Chine est le pays invité 2017) pourrait être la cause principale de cette mesure par ailleurs un peu vaine (pour ne pas dire absurde) quand on sait que Have a nice day était en compétition officielle à Berlin en février dernier, a été présenté au marché du film à Cannes en mai, et a accepté l'invitation de plusieurs festivals européens comme Utrecht et Zagreb.

Et le film, dans tout ça ? On comprend que ce portrait au vitriol d'une société chinoise qui marche sur la tête ne suscite pas franchement l'enthousiasme de Pékin. Liu Jian y croque avec cynisme les travers d'un pays obsédé par l'argent et le paraître, prenant ses citoyens en étau entre des désirs tout faits et leurs aspirations réelles.  Un sac rempli de billets devient ainsi l'objet de la convoitise de tous les personnages qui croisent sa route, et provoque une suite de catastrophes et de drames qui servent de prétexte pour révéler les rêves et les espoirs de chacun : aider sa petite amie victime d'une opération de chirurgie esthétique ratée, se marier, s'installer à la campagne, financer ses inventions...

Des rêves si simples, si modestes qu'ils en sont presque tristes, et donnent à voir mieux que de longs discours l'échec du miracle économique chinois. Une oeuvre dans la lignée d'un certain cinéma chinois contemporain (on pense notamment au très attendu I am not Madame Bovary de Feng Xiaogang, ou bien sûr à A touch of sin de Jia Zhang-ke en 2013) qui entremêle humour noir et satire sociale, cinéma de genre et fable désenchantée, et donne de la Chine une vision à la fois grotesque et déshumanisée qui, forcément, ne plait pas à tout le monde. Il n'y a plus qu'à espérer que l'annulation de la sélection d'Annecy ait suffisamment attiré l'attention sur le film pour lui permettre de sortir très bientôt dans les salles françaises.

I am not your Negro : la fabrique de la discrimination raciale

Posté par vincy, le 9 mai 2017

Ce mercredi sort en salles I am not your Negro (Je ne suis pas votre nègre), documentaire maîtrisé et passionnant réalisé par Raoul Peck. En VO la voix est celle de Samuel L. Jackson, en VF, le spectateur aura celle de JoeyStarr. Sophie Dulcad distribution a prévu une sortie modeste sur moins de 20 copies, mais avec plusieurs séances événementielles (avec débats le plus souvent) dans des cinémas franciliens notamment à partir du 10 mai.

Une flopée de prix

Le documentaire vadrouille de festivals en festivals depuis sa première à Toronto en septembre dernier, ce qui lui a permis d'être nommé aux Oscars et aux Independent Spirit Awards en février dans la catégorie du meilleur documentaire. Depuis son prix du public dans la catégorie docu à Toronto, il a glané plusieurs prix. A la dernière Berlinale, il a remporté le prix du public dans la section Panorama et une mention spéciale du jury œcuménique. Le public l'a aussi récompensé au Festival de Chicago, au Festival des Hamptons, au festival de Portland et au Festival de Philadelphie (où le film a aussi reçu le prix du jury). Les critiques de Los Angeles, San Francisco et ceux de Dublin l'ont sacré meilleur documentaire. L'Association des documentaristes lui a décerné le prix du meilleur scénario. A Thessalonique, le film a été distingué par le prix Amnesty International. Aux USA, distribué par Amazon studios, il a récolté 7M$ de recettes, soit le 4e meilleur score pour un docu depuis début 2016.

Très bon score sur Arte

Arte a déjà diffusé le documentaire dans version française il y a deux semaines. La chaîne culturelle s'est ainsi offert la cinquième meilleure audience annuelle avec 650000 téléspectateurs, auxquels se sont ajoutés 380000 visionnages en rattrapage, soit le record mensuel pour Arte+7.

Pourquoi ce documentaire est-il si intéressant? Le pitch est assez sobre: "À travers les propos et les écrits de l’écrivain noir américain James Baldwin, Raoul Peck propose un film qui revisite les luttes sociales et politiques des Afro-Américains au cours de ces dernières décennies. Une réflexion intime sur la société américaine, en écho à la réalité française. Les mots de James Baldwin sont lus par JoeyStarr dans la version française et par Samuel L. Jackson dans la version américaine."

La suite d'un roman inachevé

En fait, Raoul Peck, maniant les archives comme un chef d'orchestre assemble les instruments pour rendre harmonieux une partition, décode la manière dont l'identité afro-américaine s'est construite, et comment elle s'est retrouvée marginalisée, discriminée, et attaquée dans une Amérique qui n'a pas su quoi faire de ses descendants d'esclaves. Pour cela il prend un témoin, James Baldwin, écrivain et intellectuel noir et homosexuel, et trois figures mythiques du combat des droits civiques: Medgar Evers, mort le 12 juin 1963, Malcolm X, mort le 21 février 1965 et Martin Luther King Jr., mort le 4 avril 1968. "Les trois ont été considérés comme dangereux parce qu’ils levaient le voile sur le brouillard de la confusion raciale" explique le réalisateur.

James Baldwin voulait écrire sur ces trois hommes dans ce qui serait son dernier ouvrage, Remember This House, inachevé. Ecrivain prolifique et considéré comme un observateur précis et lucide de la société américaine, il avait anticipé la montée des communautarismes et des tensions sociales. Plus surprenant, il se désolait dans les années 1960 qu'il faille attendre au moins 40 ans pour avoir un Président noir à la Maison-Blanche (l'Histoire lui aura donné raison). Il pointait du doigts les gestes visibles et les non-dits de la société à l'encontre des minorités. Il parlait déjà d'identité.

L'image fantasmée des noirs d'Amérique

"J’avais honte d’où je venais. J’avais honte de la vie dans l’Eglise, honte de mon père, honte du blues, honte du jazz, et bien sûr honte de la pastèque. Tout ça, c’était les stéréotypes que ce pays inflige aux Noirs : que nous mangeons tous de la pastèque et que nous passons notre temps à ne rien faire et à chanter le blues, et tout le reste, j’étais vraiment parvenu à m’enfouir derrière une image totalement fantastique de moi qui n’était pas la mienne, mais l’image que les Blancs avaient de moi" expliquait-il au début des années 1960.

En mélangeant politique, histoire, psychologie et humanisme, sa réflexion, et on le constate tout au long du documentaire au fil de ses interviews ou en écoutant ses textes, n'est pas seulement visionnaire et ne résonne pas seulement avec justesse: elle décrypte minutieusement comment l'Amérique fabriquait une société discriminante, raciste, violente. Et ça n'a pas changé depuis 40 ans. Les incidents et accidents continuent. Les émeutes et les manifs sont toujours là. La fracture n'est pas résorbée. "Le plus consternant est que toutes ces choses ne seraient peut-être pas aussi terribles si, lorsque vous vous retrouvez devant des Blancs pleins de bonne volonté, vous ne vous rendiez pas compte qu’ils ne savent rien de tout cela, et n’en veulent rien savoir" résumait l'écrivain.

Un docu aussi visuel que politique

Raoul Peck démontre ainsi le chaos cyclique qui perturbe la bonne relation entre les communautés, revient sur les racines du mal et décortique l'aspect structurel toujours présent qui entraîne une défiance régulière entre l'Amérique WASP et les afro-américains. Le réalisateur expérimente ainsi un propos très politique avec un formalisme complexe. C'est un puzzle qu'il compose, explosant les codes narratifs classiques du documentaires pour en faire un film plus expérimental, très esthétique, qui met en valeur James Baldwin, ses opinions et leur liens avec l'Histoire américaine. Il s'autorise à insuffler une liberté de pensée, à inviter de la musique et de l'humour, à dramatiser en ne masquant rien de la brutalité, de l'exploitation, des assassinats et des injustices d'un peuple à la fois victime et combattant.

I am not your Negro est aussi visuel que philosophique, sonore que pédagogique. Il se réapproprie toute la culture "noire", des clichés aux malentendus, des icônes aux erreurs historiques. Il "monte" et "découpe" son récit emblématique tout en démontant et coupant les préjugés idéologiques. Il colorise des archives et passe en noir et blanc des images plus modernes. Il trouble notre vision chronologique pour mieux assumer l'unité de temps et de lieu d'un phénomène qui dure depuis plus de deux siècles. De la même manière, les archives sont diversifiées, de programmes télévisés populaires à des interviews et débats plus costauds en passant par des extraits de films hollywoodiens. Ce montage "kaléidoscopique, frénétique et poétique", comme un mix de DJ revisitant des airs connus, permet évidemment de ne pas rendre ce film ennuyeux. Loin de là. Une heure et demi, ça semble presque court.

Insécurité raciale

Outre l'intelligence de l'ensemble, le prosélytisme bienvenu, et la force de son propos, I am not your Negro fait indéniablement écho aux antagonismes sociaux actuels en Occident. "Ce n’est pas tout ce que vous avez pu me faire qui vous menace. C’est tout ce que vous avez fait à vous-même qui vous menace" écrivait-il. Il précisait même : "J’imagine qu’une des raisons pour lesquelles les gens s’accrochent à leurs haines avec tellement d’obstination, est qu’ils sentent qu’une fois la haine partie, ils devront affronter leurs souffrances." En renvoyant les bourreaux à leur propre misère, il avait compris que le problème des exclus était moins le leur que celui des excluants. Critique insatiable des pouvoirs dominants et supérieurs (religions, blancs, politiques...), il interpellait notre insécurité culturelle dans Le jour où j'étais perdu : La vie de Malcolm X:
"Pourquoi ne demandez-vous pas aux Blancs, qui sont vraiment entraînés à la violence, ce qu’ils pensent de tous les Noirs innocents qu’ils tuent ? Quand un jeune blanc tue, c’est un problème « sociologique ». Mais quand un jeune Noir tue, vous êtes prêts à construire des chambres à gaz. Comment se fait-il que vous ne vous inquiétiez jamais quand les Noirs se tuaient entre eux ? Tant que l’on massacrait les Noirs de sang-froid, tant qu’on les lynchait, vous disiez : « les choses s’arrangeront »."

Berlin 2017: « On Body and Soul » remporte quatre prix dont l’Ours d’or

Posté par vincy, le 18 février 2017

Si l'Ours d'or a échappé à Aki Kaurismäki, qui hérite quand même du prix de la mise en scène, le palmarès de cette 67e Berlinale révèle que les favoris sont tous présents au tableau d'honneur, couronnant toute une palette de cinémas venant d'Asie, d'Amérique latine, d'Afrique ou d'Europe. Il y a peu d'impairs (nos pronostics, dans le désordre hiérarchique certes) étaient assez justes, hormis cet étrange prix Alfred Bauer à un film qui n'ouvre pas tant de perspectives et l'absence de Colo de Teresa Villaverde (qui elle aurait éventuellement mérité le prix Alfred Bauer).

La diversité était là. Mais finalement c'est On Body and Soul, film hongrois de la cinéaste Ildiko Enyedi qui l'a emporté après avoir glané le prix du jury écuménique, le prix de la critique internationale et le prix du jury des lecteurs du Berliner Morgenpost. Un grand chelem en quelque sorte pour ce film sensible qui a fait l'unanimité. Rappelons que la réalisatrice avait remporté la Caméra d'or en 1989 à Cannes pour Mon XXe siècle (Az én XX. szazadom).

Ours d'or du meilleur film: On Body and Soul, de Ildiko Enyedi
Grand prix du jury: Félicité d'Alain Gomis
Ours d'argent de la mise en scène: Aki Kaurismäki pour L'autre côté de l'espoir
Ours d'argent de la meilleure actrice: Kim Minhee dans On the beach at night alone de Hong SangSoo
Ours d'argent du meilleur acteur: Georg Friedrich dans Helle Nächte de Thomas Arslan
Ours d'argent du meilleur scénario: Una mujer fantastica de Sebastian Lelio et Gonzalo Maza
Prix Alfred-Bauer (récompensant un film ouvrant de nouvelles perspectives): Spoor d'Agnieszka Holland
Ours d'argent de la meilleure contribution artistique: Dana Bunescu pour le montage d'Ana, mon amour

Meilleur documentaire:
Istiyad Ashbah (Ghost Hunting) de Raed Andoni

Meilleur premier film:
Estiu 1993 (Summer 1993) de Carla Simon

Ours d'or d'honneur: Milena Canonero
Berlinale Kamera: Nansun Shi, Geoffrey Rush, Samir Farid

Ours d'or du meilleur court métrage:
Cidade Pequena (Small Town) de Diego Costa Amarante
Ours d'argent du meilleur court métrage:
Ensueno en la pradera d'Esteban Arrangoiz Julien

Berlinale Shorts - Audi Short Film Awards:
Street of Death de Karam Ghossein et Jin Zhi Xia Mao (Anchorage Prohibited) de Chiang Wei Liang

Panorama (prix du public)
- Meilleur film: Insyriated de Philippe Van Leeuw (2e place: Karera ga Honki de Amu toki wa (Close-Knit) de Naoko Ogigami, 3e place: 1945 de Ferenc Török)
- Meilleur documentaire: I Am Not Your Negro de Raoul Peck (2e place: Chavela de Catherine Gund et Daresha Kyi ; 3e place: Istiyad Ashbah (Ghost Hunting) de Raed Andoni)

Prix du jury écuménique
- Compétition : On Body and Soul de Ildiko Enyedi
Mention spéciale: Una mujer fantástica de Sebastian Lelio
- Panorama: Tahqiq fel djenna de Merzak Allouache
Mention spéciale: I Am Not Your Negro de Raoul Peck
- Forum: Maman Colonelle de Dieudo Hamadi
Mention spéciale: El mar la mar de Joshua Bonnetta and J.P. Sniadecki

Prix de la FIPRESCI
- Compétition : On Body and Soul de Ildikó Enyedi
- Panorama: Pendular de Julia Murat
- Forum: Shu'our akbar min el hob de Mary Jirmanus Saba

Prix CICAE du cinéma art et essai
- Panorama: Centaur de Aktan Arym Kubat
- Forum: Newton d'Amit V Masurkar

Label Europa Cinema
Insyriated de Philippe Van Leeuw

Prix Caligari
El mar la mar de Joshua Bonnetta et J.P. Sniadecki

Prix Amnesty International
La libertad del diablo d'Everardo González

Prix du jury des lecteurs du Berliner Morgenpost
On Body and Soul de Ildiko Enyedi

Prix des lecteurs du Tagesspiegel
Maman Colonelle de Dieudo Hamadi

Generation Kplus
- Crystal Bear du meilleur film: Piata lo' (Little Harbour) d'Iveta Grofova
- Mention spéciale: Amelie rennt (Mountain Miracle – An Unexpected Friendship) de Tobias Wiemann
- Crystal Bear du meilleur court métrage: Promise de Xie Tian
- Mention spéciale: Hedgehog's Home d'Eva Cvijanovic
- Grand Prix Generation Kplus du meilleur film (ex-aequo): Becoming Who I Was de Chang-Yong Moon et Jin Jeon ; Estiu 1993 (Summer 1993) de Carla Simon
- Prix spécial du jury Generation Kplus pour le meilleur court: Aaba (Grandfather) de Amar Kaushik

Compass Perspektive Award : Die Beste aller Welten d'Adrian Goiginger

Des femmes fantastiques sacrées par les Teddy Awards

Posté par vincy, le 18 février 2017

Le vendredi c'est Teddy à la Berlinale. Le Festival de Berlin est un senior plus ou moins vaillant de 67 ans. Un bon retraité allemand, daddy sur les bords. Les Teddy sont insolents de jeunesse du haut de leurs 31 ans d'existence, prêts à faire la fête toute la nuit sur des musiques tendances, ou s'amuser sur un France Gall des sixties, ou attendre Conchita sur scène. Au milieu d'élus politiques et de cinéastes et comédiens des différentes sélections, des "créatures" sublimes égayent la foule avec leurs perruques démesurées, leurs robes de princesse ou leurs tenues d'Halloween. Tout est normal. L'esprit de Cabaret sera le fil conducteur de cette cérémonie, qui n'est pas une remise de prix comme les autres.

Après tout on n'y remet que six prix en deux heures (très "timées"), si on compte le Teddy d'honneur pour la cinéaste Monika Treut, ouvertement féministe, lesbienne et femme cinéaste. Le show est aussi important. Tout, ou presque, en anglais. Mais attention, les prix LGBT n'ont rien d'un palmarès underground dépravé. "No sex tonight" (ou alors après la soirée dansante, dans les bars et boîtes de Berlin). "C'est presque tendance d'être homosexuel à Berlin" clame le Maître de Cérémonie. On veut bien le croire tant le nombre d'hétérosexuels dans la grande salles de la Haus der Berliner Festpiele, au cœur de Berlin Ouest, est faible. Les compteurs des applications de rencontre ont du exploser en géocalisant des centaines de LGBT à moins de 20 mètres. Mais ici, on n'a pas l'oeil rivé sur son téléphone. Habillés pour l'occasion ou casual, les invités sont de nature bienveillante, se mélangeant sans préjugés.

"Il y a plus d'énergie à vouloir nous rendre inégaux qu'à chercher à nous rendre égaux" - Wieland Speck, directeur de la section Panorama de la Berlinale

Ainsi, on passe de Zazie de Paris à un acrobate aux allures de jeune prince (torse nu), du ministre de la justice de Berlin interrogé par un présentateur télévisé qui aurait pu être dans une vidéo Bel-Ami à deux membres du jury, l'un originaire du Pakistan, l'autre de Turquie, rappelant les difficiles conditions de création, de liberté dans leurs pays (avec, notamment, un appel vibrant de tous les cinéastes turcs sélectionnés à Berlin pour que le Président Erdogan cesse sa politique liberticide). C'est ça les Teddy: un moment d'expression libre où on chante une ode à Marlène Dietrich, disparue il y a 25 ans, et on se prend un très beau discours d'une grande figure politique nationale qui égraine 24 crimes homophobes (comme 24 images par seconde) sur la planète l'an dernier. Un mix entre des fantasques frasques artistiques et des revendications sur le mariage pour tous (l'Allemagne est le dernier grand pays européen qui maintient les gays et lesbiennes dans l'inégalité des droits) et la reconnaissance et réhabilitation des victimes du Paragraphe 175, qui criminalisait l'homosexualité masculine, de 1871 à 1994 (quand même) et a permis aux Nazis de déporter 50 000 personnes.

Bon, évidemment, entre l'apéro avant, les cocktails après, entre une séance de maquillage by L'Oréal Paris (et une Tour Eiffel dorée en porte-clés comme cadeau) et l'organisation précise et parfaite, les Teddy sont avant tout l'occasion de décerner des récompenses. 6 prix ont ponctué la soirée.

Un palmarès où la transsexualité est reine

Le prix du public, appelé Harvey en hommage à Harvey Milk, a distingué le film britannique de Francis Lee, God's Own Country, qui dépeint une relation père-fils dans un milieu rural. Le fils endure sa routine et ne parvient à s'échapper d'elle que par des relations d'un soir avec des hommes et l'alcool qu'il boit au pub du coin. Le film a été présenté à Sundance le mois dernier.

Le Teddy du meilleur court-métrage est revenu à Min homosister (My Gay Sister) de la suédoise Lia Hietala, qui raconte l'histoire d'un jeune couple de lesbiennes à travers les yeux de la petite sœur de l'une d'entre elles.

Le Teddy du meilleur documentaire a été remis à Hui-chen Huang pour son film Ri Chang Dui Ha (Small Talk), portrait de Anu, garçon manqué depuis toujours, épouse et mère de deux enfants avant de tout plaquer et de se mettre en couple avec des femmes. C'est l'histoire vraie de la mère de la réalisatrice, qui a rappelé avec fierté, que Taïwan était depuis l'an dernier le premier pays asiatique à reconnaître l'union entre deux personnes de même sexe.

L'identité sexuelle a d'ailleurs fait l'unanimité dans ce palmarès. On devrait même parler de changement de sexe. Le jury, composé de directeurs de festivals internationaux qui font vivre les films LGBT de l'Ouganda au Japon en passant par la Turquie et la Macédoine, a récompensé deux films dont les héroïnes sont des transsexuels.

Ainsi le Prix spécial du jury a honoré le film de la japonaise Naoko Ogigami, Karera Ga Honki De Amu Toki Wa (Close-Knit), superbe mélo magnifiquement écrit, sensible et subtil, où une gamine abandonnée par sa mère incapable de gérer sa vie de femme et son rôle maternel, se réfugie chez son jeune oncle, qui vit avec un homme en phase de changement de sexe. Dans un Japon très conservateur, des mots mêmes de la cinéaste, le film apparaît comme un hymne à la tolérance et montre qu'une bonne mère est avant tout une personne responsable et affectueuse, même si celle-ci a un pénis sous la culotte et de sacrés bonnets pour maintenir des nouveaux seins.

Le Teddy Award a sacré le film en compétition de Sebastian Lelio, Una mujer fantastica. L'actrice Daniela Vega est venue elle-même chercher le petit ours (costaud). Elle incarne Marina, une jeune chanteuse transsexuelle, qui vient de perdre son compagnon. La famille de celui-ci entend la tenir à distance des funérailles et supprimer au plus vite tout ce qui avait pu les relier. Mais elle se bat pour obtenir son droit le plus élémentaire: dire adieu au défunt et pouvoir faire son travail de deuil. "La transphobie est ici terriblement palpable et banale, d'une facilité déconcertante, puisqu'elle s'adresse à un individu considéré comme fantomatique et sans consistance, puisque sans étiquette" écrivions-nous en début de festival. "Un film indispensable qui fait acte de pédagogie tout en racontant l'histoire éminemment universelle d'un combat pour le droit à l'égalité."

Ces deux prix montrent que le combat n'est pas terminé. Que les droits acquis ne sont pas garantis. Il y a encore des luttes à mener. La cérémonie des Teddy se termine alors avec le "Freedom" du récemment disparu George Michael. Liberté, c'est bien le maître mot de cette soirée.

Berlin 2017 : Nos pronostics

Posté par MpM, le 18 février 2017

Il y a des années où il s'avère ardu de se mettre à la place du jury, et d'autres où le palmarès semble presque aller de soi. Pour cette 67e édition de la Berlinale, la qualité inégale de la compétition nous place incontestablement dans la deuxième position. On a en effet l'impression que les jurés, menés par Paul Verhoeven, n'auront en réalité le choix qu'entre une poignée de films, les autres s'avérant trop faibles ou trop anecdotiques pour prétendre à un prix d'importance.

De l'or pour Aki ?

Pour ce qui est de l'Ours d'or, on ne voit pas trop comment il pourrait échapper à Aki Kaurismäki qui a mis à peu près toutes les chances de son côté avec L'autre côté de l'espoir : le film est remarquablement construit, il traite avec intelligence d'un sujet actuel fort, il est universel aussi bien sur le fond que dans sa forme, et enfin, cerise sur le gâteau, le réalisateur finlandais est un immense cinéaste qui est souvent reparti bredouille des grands festivals internationaux. Si la compétition 2017 (plutôt faible) n'a pas été pensée pour lui dérouler le tapis rouge jusqu'à l'Ours, ça y ressemble fort.

Autres grands prix potentiels, le sensible On body and soul de Ildikó Enyedi qui a beaucoup touché la critique internationale ; le très exigeant Colo de Teresa Villaverde qui bénéficie lui aussi d'une cinématographie remarquable doublée d'un sujet politique ; On the beach at night alone, le Hong SangSoo du mois, et sa vision mélancolique de l'amour, mais aussi, en embuscade, le surprenant film d'animation chinois, Have a nice day de Liu Jian, qui croque les travers, les absurdités et les échecs de la société chinoise, sans oublier Ana, mon amour du roumain Calin Peter Nexter, déjà couronné d'or en 2013 pour Mère et fils, qui parvient à faire rire et pleurer avec son analyse thérapeutique d'un couple instable. On pense aussi à Una mujer fantastica dont le propos quasi pédagogique sur la transsexualité est d'une importance capitale dans des sociétés encore trop souvent mal informées (au mieux), voire malveillantes sur tout ce qui sort de la "norme". Le film a par ailleurs remporté le Teddy Award vendredi soir.

Daniela Vega favorite

Mais s'il est un prix que l'on donnerait les yeux fermés au film de Sebastian Lelio, c'est évidemment le prix d'interprétation féminine, tant Daniela Vega est formidable, à la fois touchante, combative, désespérée et digne. Il y a malgré tout de la concurrence du côté de Kim Minhee, une nouvelle fois exceptionnelle chez Hong SangSoo (On the beach at night alone) ; Véro Tshanda Beya, elle aussi très bien en Félicité devant la caméra d'Alain Gomis ; Alexandra Borbély dans On body and soul, Diana Cavallioti dans Ana mon amour ou même Agnieszka Mandat dans Spoor d'Agnieszka Holland.

Pour l'acteur masculin, cela reste assez ouvert, même si on pense forcément à Reda Kateb pour Django d'Etienne Comar, la totalité du casting masculin du Kaurismaki, Sherwan Haji et Sakari Kuosmanen en tête, Josef Hader en critique musical au bout du rouleau dans Wilde Maus, Georg Friedrich en père maladroit dans Helle Nächte de Thomas Arslan, Géza Morcsányi pour On body and soul, Mircea Postelnicu pour Ana mon amour, Chang Chen pour Mr Long ou même Julio Machado pour le rôle historique du martyr Joaquim chez Marcelo Gomes.

Et Alfred Bauer, dans tout ça ?

Enfin, on aimerait voir figurer quelque part au palmarès le documentaire Beuys d'Andres Veiel, formidable travail de montage qui dresse avec beaucoup de sensibilité et de profondeur le portrait de l'artiste allemand. En revanche, il faut avouer qu'on sèche sur le prix Alfred Bauer censé récompenser un film ouvrant "de nouvelles perspectives". Bien sûr tout dépend de ce que l'on met dans cette jolie formule... mais on voit bien qu'il manquait cette année un ou deux films plus singuliers que les autres, voire un peu fous, qui bousculeraient les codes et les habitudes. Et c'est sans doute ce que l'on peut dire de plus révélateur sur cette compétition clairement en demi-teinte.