Berlin 2020: l’Ours d’or pour l’iranien Mohammad Rasoulof

Posté par vincy, le 29 février 2020

La 70e Berlinale, entre coronavirus menaçant et compétition décevante, s'est achevée. Au moins le public a répondu présent à cette édition, la première de l'ère post-Dieter Kosslick, avec Carlo Chatrian, ex-directeur artistique du Festival de Locarno, qui a transformé la Berlinale en un festival plus pointu (peut-être trop).

Les cinémas latino-américains, italiens et même français (surtout à travers les coproductions ont plutôt brillé dans les différents palmarès qui se sont succédés depuis hier.

C'est un choix politique et courageux d'avoir décerné l'Ours d'or au cinéaste iranien Mohammad Rasoulof. Le réalisateur, primé à Cannes en 2017 pour son film Un homme intègre, a été condamné en Iran le 23 juillet dernier à un an de prison ferme suivi de deux ans d'interdiction de sortie de territoire et d'interdiction de se livrer à une activité sociale et politique. Déjà, en 2011, il avait été condamné à un an de prison et en 2013, l'Iran lui avait déjà confisqué son passeport. Depuis septembre 2017, le cinéaste ne pouvait plus circuler librement, travailler et se rendre à l'étranger.

Malgré les interdictions qui le frappent et à l'instar de son compatriote Jafar Panahi, le réalisateur a pu tourner ce film assez long composé de quatre histoires avec Heshmat, Pouya, Javad et Bahram, quatre personnages face à des doutes et des dilemmes, qui sont incapables de tuer malgré le prix à payer.

10 ans après son Prix d'interprétation masculine au 63e Festival de Cannes pour La nostra vita, Elio Germano est sacré à Berlin. Et 5 ans après son Léopard d'or au Festival international du film de Locarno pour Un jour avec, un jour sans, Hong Sang-soo repart avec l'Ours du meilleur réalisateur. Enfin, la réalisatrice américaine Eliza Hittman, révélée avec Beach rats à Sundance, il y a trois ans, repart avec le Grand prix du jury.

Compétition

Ours d'or: Sheytan vojud nadarad (There Is No Evil) de Mohammad Rasoulof
Grand prix du jury: Never Rarely Sometimes Always d'Eliza Hittman
Ours d'argent du meilleur réalisateur: Hong Sang-soo pour Domangchin yeoja (La femme qui court)
Prix d'interprétation féminine: Paula Beer dans Undine de Christian Petzold
Prix d'interprétation masculine: Elio Germano dans Volevo nascondermi (Hidden Away) de Giorgio Diritti
Prix du scénario: Favolacce (Bad Tales) de Damiano et Fabio D'Innocenzo
Prix du jury : Effacer l’historique de Benoît Delépine et Gustave Kervern
Contribution artistique: Le directeur de la photo Jürgen Jürges pour DAU. Natasha de Ilya Khrzhanovskiy et Jekaterina Oertel

Section Encounters
Meilleur film: The Works and Days (of Tayoko Shiojiri in the Shiotani Basin) de C.W. Winter et Anders Edström
Prix spécial du jury: The Trouble With Being Born de Sandra Wollner
Meilleur réalisateur: Cristi Puiu pour Malmkrog
Mention spéciale pour la réalisation: Matias Piñeiro pour Isabella

Sélection officielle

Prix du meilleur documentaire: Irradiés (Irradiated) de Rithy Panh
Mention spéciale du jury documentaire: Aufzeichnungen aus der Unterwelt (Notes from the Underworld) de Tizza Covi et Rainer Frimmel

Prix du meilleur premier film : Los conductos de Camilo Restrepo
Mention spéciale du jury premier film: Nackte Tiere (Naked Animals) de Melanie Waelde

Audi Short Film Award (court métrage): Genius Loci de Adrien Mérigeau
Ours d'or court métrage: T de Keisha Rae Witherspoon
Ours d'argent court métrage: Filipiñana de Rafael Manuel

Section Panorama
Prix du public fiction: Otac (Father) de Srdan Golubovic
- 2e place: Futur Drei (No Hard Feelings) de Faraz Shariat
- 3e place: Hap (Hope) de Maria Sødahl
Prix du public documentaire: Welcome to Chechnya de David France
- 2e place: Saudi Runaway de Susanne Regina Meures
- 3e place: Petite fille (Little Girl) de Sébastien Lifshitz

Teddy Award
Meilleur film: Futur Drei (No Hard Feelings) de Faraz Shariat
Meilleur documentaire: Si c’etait de l’amour (If it Were Love) de Patric Chiha
Meilleur court métrage: Playback, Ensayode una despedida d'Augustina Comedi
Prix du jury: Rizi (Days) de Tsai Ming-Lang
Prix du public: Futur Drei (No Hard Feelings) de Faraz Shariat

Section Generation Kplus (jeunesse)
Meilleur film: Sweet Thing d'Alexandre Rockwell
Mention spéciale: H Is for Happiness de John Sheedy,
Meilleur court métrage : El nombre del hijo (The Name of the Son) de Martina Matzkin
Mention spéciale: El sghayra (Miss) d'Amira Géhanne Khalfallah

Section Generation Kplus (international)
Meilleur film: Los Lobos (The Wolves) de Samuel Kishi Leopo
Mentions spéciales: Mignonnes (Cuties) de Maïmouna Doucouré ; Mamá, mamá, mamá (Mum, Mum, Mum) de Sol Berruezo Pichon-Rivière
Meilleur court métrage: El nombre del hijo (The Name of the Son) de Martina Matzkin
Mention spéciale: The Kites de Seyed Payam Hosseini

Berlin 2020 : La Femme qui court, un Hong Sang-soo en demi-teinte

Posté par MpM, le 27 février 2020

Hong Sang-soo tourne tellement qu'il parvient à être à la fois un habitué de Cannes, de Locarno et de la Berlinale. Deux ans seulement après le très bon cru Grass présenté au Forum, il est donc de retour à Berlin, et en compétition qui plus est, avec son nouveau film La femme qui court (à ne pas confondre avec son autre nouveau film, Hotel by the river, qui sort le 22 avril en France).

Dans ce nouvel opus, changement de décor : le film s'ouvre sur un plan rapproché de poules, puis sur une femme qui jardine. Nous sommes à la campagne, dans un pavillon tranquille et reculé en banlieue de Séoul, où l'héroïne Gamhee (Kim Minhee, l'interprète désormais fétiche de Hong Sang-soo) vient rendre visite à l'une de ses amies. La structure sera comme toujours symétrique : trois rencontres, trois successions de conversations à bâtons rompues, et une multitude de similarités, de variations et de non-dits.

Malgré ce dispositif presque austère qui repose principalement sur les dialogues, il se dégage du film une impression appuyée de romanesque, en raison d'un foisonnement de personnages et d'intrigues secondaires réelles, supposées, suggérées ou même cachées. On a alors plus que jamais l'impression d'une immense connexion entre tous les éléments du film, et on se prend à imaginer les histoires qui se dissimulent derrière le récit principal, et dont la plupart nous sont invisibles. Il y a cette jeune fille qui va à un entretien d'embauche avec une gueule de bois, un voisin dont l'épouse a peur des chats, un poète harceleur, une jeune femme en admiration devant l'écrivain qu'elle interview... Sans oublier des personnages qu'on ne voit jamais, et qui sont pourtant source de nouvelles histoires : le voisin du dessus, le mari de Gamhee, la femme disparue...

L'intuition que tous sont liés d'une manière ou d'une autre (même si on n'en aura jamais de confirmation concrète) est renforcée par un motif propre lui-aussi au cinéma de Hong Sang-so, le jeu d'échos permanent entre les différentes parties du film et les petits détails qui se répondent et se complètent. Car ce qui relie les personnages de La femme qui court est peut-être tout simplement leur plus petit dénominateur commun, à savoir leur part d'humanité, une question qui ne cesse d'obséder le réalisateur coréen depuis ses premiers films, et dont une carrière entière ne suffirait à faire le tour.

Si l'on prend son oeuvre sous cet angle, pas étonnant que Hong Sang-soo tourne tant, et que ses détracteurs (de mauvaise foi) aient le sentiment de voir sans cesse le même film. C'est que la condition humaine, puisque c'est bien ça dont il est question, mérite bien quelques variations répétées sur le thème de l'amitié et de l'amour, sur la manière dont on communique les uns avec les autres, ou celle dont on vit ensemble, séparément, ou les uns à côté des autres, en harmonie ou dans l'indifférence.

Quelle surprise, c’est le couple qui est au centre de son nouveau film, comme des préoccupations des personnages. Des couples que l’on ne voit jamais, mais qui sont abondamment évoqués dans les longues conversations que Damhee a avec ses amies. On est d’ailleurs dans la situation presque caricaturale d’un film réunissant principalement des personnages féminins (les hommes sont des figurants et des silhouettes, et souvent ils n’ont pas le beau rôle) qui passent néanmoins la majorité de leur temps à parler d’hommes. On croit, à deux reprises, que le film suggère des relations lesbiennes. Mais c’est bien le couple hétéro-normé qui occupe tout l’espace.

Comme souvent avec Hong Sang-soo, ce qui est dit compte moins que ce qui est suggéré ou tu. À l’une de ses amies, qui vient de divorcer, l’héroïne déclare que son ex-mari (metteur en scène) mérite d’échouer. Elle n’en dira pas plus, mais la référence à la situation du réalisateur lui-même, qui a quitté sa femme pour Kim Minhee, est transparente. Même chose avec cette autre jeune femme qui se plaint que son compagnon parle trop, et pour dire toujours la même chose, qui résonne avec les propos de Damhee elle-même. Cette dernière raconte en effet à ses trois amies, sensiblement dans les mêmes termes, qu'elle est séparée pour la première fois de son mari depuis leur mariage, cinq ans auparavant. Et d'expliquer que pour lui, lorsqu'on s'aime, on doit rester ensemble en permanence. Rien de plus n'est dit, mais le spectateur s'interroge : pourquoi avoir soudain dérogé à cette règle ?

Le reste du film est tout à fait dans la lignée du cinéma habituel de Hong Sang-soo : plans fixes, mouvements lents de caméra qui zooment et dézooment, longs dialogues. L'alcool, de même que le cinéma et la création en général, jouent un rôle moins important que parfois, mais ne sont pas totalement absents pour autant. Les conversations sont souvent terre-à-terre ou à double lecture (comme ce coq méchant qui assoit son autorité en arrachant les plumes des poussins). Les animaux, de manière générale, reviennent à plusieurs reprises, avec une mention spéciale à la séquence totalement burlesque dans laquelle un homme vient se plaindre parce que ses voisines nourrissent les chats errants, et qu'elles lui répondent en substance : "que peut-on y faire ? Les chats ont besoin de manger", suivie de l'apparition (adorable) d'un chat qui vient corroborer leurs propos.

On est donc immanquablement en terrain connu, dans l'un de ces Hong Sang-soo mineurs auxquels on n'a pas grand chose d'autres à reprocher que de ne pas tout à fait répondre à nos attentes. Peut-être tout simplement parce que le récit est moins fluide que dans des films comme Un jour avec, un jour sans, Seule sur la plage la nuit ou Grass, pour ne citer que les plus récents, et que la construction paraît aussi plus relâchée, moins millimétrée, et le propos tout simplement moins fort. On est comme le cinéaste fasciné par la nature humaine et ses manifestations, mais parfois le miroir qu'il nous tend renvoie une image trop minuscule pour véritablement nous passionner.

Berlin 2020 : Gustave Kervern et Benoit Delépine vitriolent l’époque dans Effacer l’historique

Posté par MpM, le 24 février 2020

Il y a tout juste dix ans, Gustave Kervern et Benoit Delépine foulaient le tapis rouge berlinois avec Mammouth, l'un de leurs plus grands succès. Cette année, le célèbre duo est de retour en compétition avec Effacer l'historique, un film parfaitement dans la lignée de leur cinéma, qui fait flotter sur cette 70e édition un petit souffle punk réjouissant.

Plus que jamais, les deux réalisateurs radiographient l'époque, dont ils proposent un instantané saisissant et d'une justesse folle. De l'omniprésence du numérique aux fantasmes sur l'intelligence artificielle, de la dictature des réseaux sociaux au binge watching compulsif, Effacer l'historique capte ce qui fait l'air du temps. Voilà donc ses trois personnages principaux aux prises avec les affres du cyber-harcèlement, du chantage à la sextape et de la notation via application interposée, et donc fatalement en guerre contre les GAFA (Google Apple Facebook et Amazon) et leurs clones.

C'est évidemment hilarant, tant le scénario foisonne de détails satiriques et croque avec méchanceté l'absurdité d'un monde qui ne tourne plus tout à fait rond. Christine sous-loue son salon pour gagner un peu d'argent, Bertrand vend sa (vieille) voiture à un homme qui veut se suicider (l'un des nombreux irrésistibles caméos du film), Marie se fait livrer des packs d'eau par coursier...

On se croirait même parfois dans une dystopie plutôt sombre lorsque l'on voit la manière dont sont niés la vie privée ou le libre arbitre. Avant de réaliser que Kervern et Delèpine se contentent de brosser le tableau d'un avenir si proche qu'il est déjà à nos portes, dans lequel le moindre moment d'intimité, de lâcher prise ou de faiblesse risque d'être jeté en pâture à la foule anonyme des réseaux, consultable ad vitam aeternam par tous ceux qui en auront l'envie ou le pouvoir.

Le constat n'est pas follement optimiste, bien qu'il soit dressé avec un sens indéniable des situations, des dialogues et de l'auto-dérision. Malgré tout, le film ne cherche pas tant à démoraliser le spectateur qu'à le faire réfléchir. Il y a ainsi sans cesse des détails, à l'image ou dans le récit, qui permettent de faire un pas de côté pour regarder les situations sous un autre angle, souvent moins tragique. Un Deux ex machina sauve même la mise à deux reprises aux personnages qu'il n'est jamais question d'enfoncer. Comme dans le reste de leur oeuvre, Gustave Kervern et Benoit Delépine encouragent en effet l'action, même lorsqu'elle est désespérée, plutôt que la résignation. Avec Effacer l'historique, ils rappellent également que la lutte ne peut être que collective, joyeuse et poétique.

Leurs trois protagonistes, incarnés avec bonheur par Blanche Gardin, Corinne Masiero et Denis Podalydès, se sont d'ailleurs rencontrés sur un rond-point, dans les premiers temps des gilets jaunes. Ils portent en eux le formidable espoir lancé par le mouvement, la fierté d'en avoir fait partie, et l'esprit de solidarité et d'entraide qui y préside. Leur relation est très belle, sans grands effets, mais avec une simplicité et une justesse qui font que l'on est toujours avec eux, jamais dans le jugement et toujours dans la bienveillance, même lorsqu'ils répètent inlassablement les mêmes erreurs. Sans doute parce qu'ils sont si proches de nous, et si irrépressiblement humains.

Bien sûr l'esprit est à la satire et à l'outrance, aussi faut-il également s'attendre à quelques passages au vitriol, comme celui avec le fraudeur aux aides sociales (portrait-robot de "l'assisté-profiteur" tel qu'il existe dans l'esprit des politiques les plus réactionnaires) ou avec le livreur d'une parodie d'Amazon qui semble au bout de sa vie à 35 ans, sans parler de la quasi diabolisation des nouvelles technologies. Mais la pire erreur serait de prendre Effacer l'historique au premier degré, telle une charge manichéenne sur la modernité. Il serait au contraire plus juste d'avoir en tête l'adage populaire selon lequel il vaut mieux rire des choses, plutôt que d'en pleurer. Il y a longtemps que le duo de réalisateur a fait sienne cette devise, déclinée de film en film avec une tonalité il est vrai de plus en plus désespérée. On rit donc de bon coeur avec eux, en attendant que la réalité dépasse définitivement la fiction.

Berlin 2020 : Avec En avant, Pixar fait du sur-place

Posté par MpM, le 21 février 2020

La Berlinale, que l'on a connue moins frileuse concernant le cinéma d'animation (ours d'or ex-aequo pour Le voyage de Chihiro de Miyazaki en 2002, prix de mise en scène pour l'Ile aux chiens de Wes Anderson en 2018, sélection officielle pour Have a nice day de Liu Jian en 2017), présente hors compétition le nouveau film de Pixar, En avant de Dan Scalon, qui sortira en France le 4 mars prochain.

Au risque de décevoir les fans du studio, disons d'emblée que ce n'est pas une excellente cuvée. Certes, une fois revenus du choc d'un design personnages plutôt moche, on se laisse emporter par les aventures de ces deux frères elfes qui, ayant très peu connu leur père décédé (et même pas du tout pour l'un d'entre eux), ont enfin la chance de passer une journée avec lui. On n'a guère le choix, de toute façon, tant le film, tonitruant et presque hystérique, nous abreuve en continu d'un flot d'action, de rebondissements et de péripéties.

Un réflexe pavlovien fait que l'on adhère à une partie du récit, malgré le prétexte microscopique de départ (le père magicien a laissé des instructions plus qu'incomplètes pour sa résurrection temporaire, lançant ses fils - quelle surprise - dans une quête frénétique), parce que le mélange conte initiatique, univers magique et double dose d'émotion est un cocktail savamment maitrisé par les scénaristes. Il faut d'ailleurs être honnête : on est effectivement ému à plusieurs reprises par cette histoire extrêmement familiale, et surtout par la relation qui unit les deux frères, dont l'ainé s'avère le vrai personnage principal, bien plus intéressant que le cadet complexé-froussard-et-timide-qui-finit-par-se-révéler-en-cours-de-film déjà vu cent fois.

Question de point de vue

Il est peut-être symptomatique, néanmoins, que ce soit ce dernier qui soit présenté comme le héros et narrateur de l'intrigue, au lieu de Barley, le rêveur passionné par le passé, la magie et tout ce qui réenchante le monde. Comme si, symboliquement, Ian représentait la sécurité d’une histoire proprette qui rassemble, alors que Barley représentait le risque (très mesuré, on vous rassure) de sortir un peu des sentiers battus en allant à fond dans les codes du jeu de rôle et de l'heroic fantasy, ici brossés à grands traits stéréotypés et souvent narquois.

Ce film-là nous aurait surpris, déstabilisés peut-être, et surtout nous aurait contraints, sans obligation de résultats, à le suivre en terrain inconnu, non balisé, entièrement sien. Mais sans doute cela n'aurait pas été assez à l'image de ce que Pixar semble désormais chercher à faire, du divertissement mainstream qui n’en finit plus d’appliquer les mêmes recettes. Les touches de fantaisie sont donc savamment contrôlées, presque cosmétiques, au service d'une histoire qui ronronne : la quête est nécessairement intime (permettant au personnage de réaliser des choses sur lui-même), son issue compte moins que le voyage accompli, les blessures du passé seront refermées, et tout le monde sera joyeusement réconcilié à la fin. Pas une étape qui ne soit "obligée", dictée par on ne sait quel guide en scénario pour film familial à haut potentiel de box-office.

Si Pixar n'avait pas réussi par le passé à nous faire étrangement vibrer avec des histoires novatrices, souvent audacieuses, brillamment écrites, probablement qu’on ne lui en voudrait pas autant de ne plus chercher à nous étonner et à nous emporter. Mais en l'état, c'est comme si le studio nous servait de la bonne cuisine standardisée après nous avoir régalée de petits plats maison créés rien que pour nous. Est-ce vraiment là le cinéma familial que l'on souhaite, reposant sur l'éternel même équilibre entre émotion et comédie, action et introspection ? Où est la poésie de Wall-E ? Qu'est-il advenu du grain de folie de Ratatouille et de l'ironie de Là-Haut ?

Et à quand un nouveau souffle dans le cinéma d'animation grand public issu des studios, à commencer par des designs moins formatés, des formes plus singulières, et des histoires renouvelées, c'est-à-dire qui s'affranchissent de la nécessité d'être toujours édifiantes, initiatiques ou pédagogiques, ou qui au contraire tentent de regarder le monde en face  ? Hormis le deuil, qui est bien souvent résolu par le cheminement du personnage principal, on aimerait voir plus souvent des thèmes graves ou sensibles, des questions contemporaines et des enjeux concrets de société traités par les blockbusters animés hollywoodiens. Après tout, les rares incursions dans le domaine ont jusque-là plutôt été des succès : Pixar et les autres devraient avoir une plus grande confiance dans leur propre talent.

Berlin 2020 : My Salinger Year ouvre la 70e édition après une minute de silence en hommage aux victimes de Hanau

Posté par MpM, le 20 février 2020

L’actualité s’est brutalement invitée dans l’édition anniversaire de la Berlinale suite à la double fusillade ayant eu lieu à Hanau, près de Francfort, à la veille de l’ouverture du Festival. Rappelant que «  la Berlinale défend la tolérance, le respect et l’hospitalité » et « s’oppose à la violence et au racisme », les organisateurs ont invité les personnalités et festivaliers présents lors de la soirée d’ouverture à respecter une minute de silence en hommage aux victimes.

Connue pour sa tonalité souvent politique et engagée (notamment en faveur des réfugiés), la Berlinale avait pourtant fait le pari cette année de proposer un film d’ouverture léger et consensuel qui, s’il est loin de révolutionner quoi que ce soit, mêle habilement feel good movie, tableau d’une époque et introspection plus personnelle. Adapté des mémoires de Joanna Rakoff, My Salinger year de Philippe Falardeau (Congorama) raconte comment, au milieu des années 90, la jeune Joanna quitte tout pour s’installer à New York et, mettant momentanément de côté ses rêves d'écriture, devient secrétaire dans une prestigieuse agence littéraire gérant notamment les droits de... J.D. Salinger.

Si le film ne nous surprend jamais vraiment, il évite malgré tout un certain nombre d'écueils attendus (notamment dans les relations entre Joanna et les "fans" de Salinger dont elle lit les courriers à longueur de journée, sans être autorisée à leur répondre, ou encore dans le traitement de l'incontournable histoire d'amour) et mène plutôt habilement sa barque. Sa construction en trois niveaux (le tableau du petit monde littéraire de l'époque ; la vie privée de l'héroïne ; l'introspection plus personnelle sur le désir d'écrire, et le rapport aux auteurs qu'on admire) lui permet notamment de brasser des enjeux assez larges et de garder un rythme efficace tout au long du récit.

Evidemment, on pense souvent au Diable s'habille en Prada (avec Sigourney Weaver dans le rôle de la cheffe intimidante), en moins vachard, mais aussi en moins outré. Cela n'empêche pas le film d'être drôle, et parfois même de faire mouche lorsqu'il tourne en dérision nos travers numériques (l'intrigue se déroule dans les débuts d'internet). De la même manière, même si c'est loin d'être le coeur du récit, la réflexion sur les rêves que l'on poursuit et sur les moyens que l'on met pour les réaliser est assez juste, quoique non dénué de bons sentiments. Enfin, et c'est là l'un des grands atouts du film, le casting fonctionne parfaitement, Sigourney Weaver en tête (impeccable en cheffe caustique et mordante), avec à ses côtés la révélation du dernier Tarantino, Margaret Qualley, décidément à suivre.

My Salinger year coche ainsi la plupart des cases propres à un bon film d'ouverture : divertissant, enlevé, efficace, bien joué, et surtout gentiment confortable. Pas de quoi marquer d'une pierre blanche le début de cette 70e édition, mais pour faire l'événement il reste dix jours, et des dizaines de films (plus ambitieux, on l'espère) à découvrir !

Festivals et sorties de films: la Chine absente pour cause de virus

Posté par redaction, le 17 février 2020

Le coronavrius - aka COVID-19 - commence à produire son effet dans le cinéma. Ce virus potentiellement mortel né dans la région de Wuhan, en Chine, à la fin de l'année 2019, a entraîné une forme de paralysie économique dans l'Empire du milieu. Il était circonscrit à la Chine, avant de se propager progressivement dans le monde. Les liaisons aériennes avec la Chine sont suspendues. Et les manifestations culturelles commencent à être impactées.

Si, à Vesoul, capitale du cinéma asiatique en Europe le temps d'une semaine, les salles sont pleines, et les invités comme le public ne portent aucun masque, le président du jury n'a pas pu se déplacer. Le tibétain Pema Tseden n'a pas pu venir. Même s'il avait pu prendre un avion, une mise en quarantaine de deux semaines lui aurait été imposée. On l'a appris quelques jours avant le début du festival. D'autres invités chinois ont également annulé leur voyage dans l'Est de la France, notamment l'autre cinéaste tibétain Sonthar Gyal et la réalisatrice chinoise Wang Jing, qui a envoyée une petite vidéo pour parler de son film (et sa déception ne pas venir en France).

La Berlinale qui commence demain, avec son European Film Market qui attire des professionnels du monde entier, a commencé à prendre des mesures sanitaires et a mis à contribution différents instituts et hôpitaux. L'EFM a déjà enregistré plus de soixante annulations, principalement des professionnels chinois qui n'ont pas reçu l'autorisation de voyager et l'incapacité à obtenir un visa. La Chine présente cette année 3 longs et un court métrage, en plus d'une conversation avec Jia Zhangke, qui vient montrer son dernier documentaire dans le festival allemand.

Le festival de cinéma de Hong Kong a annoncé il y a quatre jours qu'il décalait ses dates aussi bien pour le festival que pour le marché du film. Normalement prévu fin mars, le festival, l'un des plus importants en Asie, aura lieu fin août. Toute l'industrie du cinéma semble à l'arrêt. Il est trop tôt pour savoir si le festival de Shanghai en juin aura bien lieu aux dates prévues. Mais la Chine, deuxième marché cinématographique du monde en recettes, a mis sous cloche le 7e art. Les sorties sont annulées semaines après semaines, y compris celles des blockbusters américains. Les équipes de James Bond ont tout annulé: la première à Pékin comme la sortie du film. Disney a fermé ses parcs de Hong Kong et Shanghai, et reporté la sortie chinoise de Mulan, pourtant calibré pour le marché national. Les studios hollywoodiens ont interrompu leurs voyages professionnels avec la Chine, Hong Kong et Macau.

Depuis le 24 janvier, les salles de cinéma chinoises sont fermées et le box office est dans le coma (aucune recette engrangée). Aucune date de réouverture n'est prévue. Durant les fructueuses fêtes du nouvel an chinois (20 à 30% des recettes annuelles), les exploitants ont perdu environ 200-250M$ de recettes.

Malgré tout, certains studios de tournage ont rouvert pour éviter de mettre trop de gens en chômage technique.  Le gouvernement chinois a promis des aides financières pour éviter des faillites dans le secteur. Reste que de nombreuses productions ont été reportées sans date de reprise. Et de nombreux cinémas indépendants pourraient fermer. Pour limiter la casse, un studio, Huanxi Media, a décidé de diffuser sa dernière production, Lost in Russia sur Internet, provoquant la fureur des exploitants. Les plateformes de type Netflix ont d'ailleurs été les premières à réagit en avançant des dates de diffusion de certains films: les Chinois restant chez eux, la demande est importante.

L'impact commence à se propager à Taiwan et en Corée du sud, qui voit son box office et les tournées promotionnelles ralentir voire abandonner. A Singapour, les films chinois ont été privés de sortie.

Le virus a infecté 70000 malades et tué au moins 1775 personnes, parmi lesquels le réalisateur Chang Kai, qui travaillait pour Hubei Film Studio.

Berlinale 2020: une compétition intimiste et un programme ambitieux

Posté par vincy, le 30 janvier 2020

La 70e Berlinale, avec son nouveau directeur artistique Carlo Chatrian, a dévoilé sa compétition: soit 18 films de 18 pays. Si on note la présence d'auteurs respectés et admirés, on remarque l'absence de grosses productions. Berlin est allé cherché un cinéma plutôt intimiste, cosmopolite et éclectique, allant du cinéma expérimental au récit documentaire. Trois films français et deux coproductions françaises seront en lice pour l'Ours d'or, remporté l'an dernier par le film franco-israélien Synonymes, boudé par les César. On se réjouit aussi des retours de Tsai Ming-Liang, Mohammad Rasoulof, Kelly Reichardt, Sally Potter et Christian Petzold, comme on est intrigué par le nouveau Delépine/Kervern et peu surpris des présences de Rithy Panh, Abel Ferrara et Hong Sangsoo.

Pinocchio, Pixar, Fontaine et Fallardeau

Hors-compétition, Berlin s'offre quand même Matteo Garrone avec son Pinocchio et le nouveau Pixar, En avant. Les grands noms sont plutôt là, avec Jia Zjhangke et Johann Johannsson en documentaire, Philippe Falardeau (en ouverture) Agnieszka Holland, Anne Fontaine et le récemment libéré Oleg Sentsov en fiction.

Dans les autres sections, on croisera Sébastien Lifshitz, Guillaume Brad, Patric Chiha (Panorama), Atiq Rahimi (Generation 14plus), Nibuhiro Suwa, Maïmouna Doucouré, Anaïs Barbeau-Lavalette (Generation Kplus), Jonathan Rescigno et le film posthume de Raul Ruiz, co-réalisé avec Valeria Sarmiento (Forum).

Jeremy Irons présidera le jury du festival qui se tiendra du 20 février au 1er mars.

Compétition :
- Berlin Alexanderplatz de Burhan Qurbani
- DAU. Natasha d’Ilya Khrzhanovskiy et Jekaterina Oertel
- Domangchin yeoja (The Woman Who Ran) de Hong Sangsoo
- Effacer l’historique de Benoît Delépine et Gustave Kervern
- El prófugo (The Intruder) de Natalia Meta
- Favolacce (Bad Tales) de Damiano & Fabio D’Innocenzo
- First Cow de Kelly Reichardt
- Irradiés de Rithy Panh
- Le sel des larmes de Philippe Garrel
- Never Rarely Sometimes Always d’Eliza Hittman
- Rizi (Days) de Tsai Ming-Liang
- The Roads Not Taken de Sally Potter
- Schwesterlein (My Little Sister) de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond
- Sheytan vojud nadarad (There Is No Evil) de Mohammad Rasoulof
- Siberia d’Abel Ferrara
- Todos os mortos (All the Dead Ones) de Caetano Gotardo et Marco Dutra
- Undine de Christian Petzold
- Volevo nascondermi (Hidden Away) de Giorgio Diritti

Berlinale Special Gala :
- My Salinger Year de Philippe Falardeau (ouverture)
- En avant de Dan Scanlon
- Curveball de Johannes Naber (Allemagne)
- DAU. Degeneratsia d’Ilya Khrzhanovskiy et Ilya Permyakov
- Speer Goes to Hollywood de Vanessa Lapa
- Pinocchio de Matteo Garrone
- Persian Lessons de Vadim Perelman
- Police d'Anne Fontaine
- Docteur Jerry et Mister Love (The Nutty Professor) de Jerry Lewis (1963)
- High Ground de Stephen Maxwell Johnson
- Sa-nyang-eui-si-gan de Yoon Sung-hyun
- Nomera d'Oleg Sentsov, en collaboration avec Akhtem Seitablaiev
- Charlatan d'Agnieszka Holland
- Minamata d'Andrew Levitas
- Golda Maria de Patrick Sobelman et Hugo Sobelman
- Hillary de Nanette Burstein
- Last and First Men de Jóhann Jóhannsson
- Yi Zhi You Dao Hai Shui Bian Lan de Jia Zhang-ke

Berlinale 2020 : Jeremy Irons président du jury de la 70e édition du festival

Posté par wyzman, le 11 janvier 2020

L'information est tombée plus tôt cette semaine : la direction du festival de la Berlinale a confié la présidence de son jury à Jeremy Irons pour son édition anniversaire très attendue.

Des organisateurs ravis

"Les personnages emblématiques que Jeremy Irons a incarnés et son style inimitable m'ont accompagné dans mon parcours cinématographique et m'ont fait prendre conscience de la complexité de la nature humaine. J'apprécie Jeremy Irons en tant que personne aussi bien qu'en tant qu'artiste et je suis fier de l'accueillir en tant que président du jury pour la 70e édition de la Berlinale", a déclaré Carlo Chatrian, directeur artistique de la Berlinale dans un communiqué de presse.

De son côté, Jeremy Irons ne cache pas sa joie : "Je suis très heureux et honoré d'assumer le rôle de président du jury de la Berlinale 2020 - un festival que j'admire depuis longtemps et que j'ai toujours eu plaisir à visiter. Être à Berlin pour le festival est un plaisir particulier pour moi : Cela me donne non seulement l'occasion de revenir dans cette grande ville, mais aussi de regarder les films sélectionnés et de discuter de leurs mérites avec mes collègues jurés".
Figure majeure du cinéma contemporains et du théâtre classique, Jeremy Irons a déjà convaincu le public et la critique dans des productions internationales. Sa filmographie comprend des collaborations avec David Lynch (Inland Empire, 2006), Ridley Scott (Kingdom of Heaven, 2005), Volker Schlöndorff (Un amour de Swann, 1984), Louis Malle (Damage, 1992), Bernardo Bertolucci (Stealing Beauty, 1996) et bien d'autres.
En 2011, Jeremy Irons foulait pour la première fois le tapis de la Berlinale grâce au film en compétition Margin Call de J.C. Chandor. L'acteur y est revenu en 2013 avec Un train de nuit pour Lisbonne de Bille August, que la Berlinale a présenté hors compétition dans le cadre du Concours. Pour rappel, c'est en 1981 et grâce à son rôle principal dans la série Brideshead Revisited et le drame victorien The French Lieutenant's Woman (1981) de Karel Reisz que Jeremy Irons accède à une gloire quasi-immédiate.. Avant cela, il était surtout connu comme acteur de théâtre, notamment dans le West End de Londres.
Depuis, Jeremy Irons a reçu de nombreux prix pour ses performances cinématographiques. Pour son interprétation du rôle de Claus von Bülow dans Reversal of Fortune de Barbet Schroeder, il a reçu le Golden Globe et l'Oscar du meilleur acteur dans un rôle principal en 1991. Il a également reçu un Golden Globe en 2006, en tant que meilleur acteur dans un second rôle pour la série Elizabeth I. En 2002, il a reçu un César d'honneur pour l'œuvre de sa vie. Depuis quelques semaines, on peut le retrouver dans la peau du personnage Ozymandias dans la série Watchmen de HBO.

[2019 dans le rétro] Les 50 films qu’il fallait voir en 2019 (5/5)

Posté par redaction, le 30 décembre 2019

La vie invisible d’Euridice Gusmao de Karim Aïnouz

Du Brésil, il y a eu ce mélodrame romanesque superbe, primé à Un certain regard à Cannes. L'histoire de deux sœurs que le destin sépare. L'une conservera son rang, dans la bourgeoisie, tout en poursuivant un rêve de plus en plus inaccessible. L'autre sera reniée, et devra se refaire une famille, déclassée parmi les pauvres. Ce tableau du Brésil des années 1950 est aussi un magnifique portrait de femmes mais surtout une belle esquisse à la condition de la femme dans un pays sexiste et machiste. On en ressort bouleversé.

Only You de Harry Wootliff

La plupart des films romantiques se focalisent sur la rencontre ou sur la séparation. Plus rares sont ceux qui se polarisent sur l'entre deux. L’anglaise Harry Wootliff signe la plus émouvante histoire d’amour de l’année à propos des aléas qui fragilisent un couple qui cherche à se construire. Only You se développe d'abord comme une tendre comédie romantique autour d'une différence d'âge (la femme a presque 10 ans de plus que l’homme), puis il évolue vers len drame intime, avec un désir d'enfant qui ne peut être comblé, tout cela avec en plus les influences de leur entourage... Présenté aux Festival de Dinard et de Cabourg, il a été doublement recompense aux British Independent Film Awards. Le film vibre d’autant plus fort qu’il réunit Laia Costa et Josh O'Connor, définitivement parmi les grands de sa génération.

The Lighthouse de Robert Eggers

On savait le réalisateur de The Witch talentueux mais rien ne nous préparait à la claque que fût son second long-métrage. Centré sur les péripéties de deux gardiens de phare coincés sur une île des plus mystérieuses dans la Nouvelle-Angleterre du XIXe siècle, The Lighthouse est un puzzle absolument impossible à reconstituer. Une œuvre qui hante pendant des semaines tant ses plans troublent la rétine. D’un Willem Dafoe en transe grâce à la lumière du phare et un Robert Pattinson sexuellement obsédé par une sirène, The Lighthouse n’a laissé personne indifférent sur la Croisette. Certains ont adoré les plans complètement WTF quand d’autres sont restés bloqués sur cette bande son angoissante. Dans tous les cas, il s’agit d’un grand film sublimé par un noir et blanc savamment utilisé et un duo d’acteurs au sommet.

Ville neuve de Félix Dufour-laperrière

"On est seulement en juin, et Ville neuve est déjà le plus beau film de l’année" écrivions-nous au moment de sa sortie. On est en décembre, et (pour au moins l'une d'entre nous) c'est toujours le cas. Parce que le premier long métrage de Félix Dufour-laperrière, libéré des contraintes narratives ou esthétiques traditionnelles, expérimente en toute liberté pour nous proposer un film vertigineux de beauté dans lequel cohabitent les espaces du rêve, du souvenir, de l’espoir, du collectif et de l’intime.

So long my son de Wang Xiaoshuai

Fresque historique à la fois intime et tragique, So long my son raconte la grande histoire de la Chine sur plusieurs décennies à travers le destin de trois couples liés par une profonde amitié depuis l’époque de la Révolution culturelle. Wang Xiaoshuai explore ainsi les thématiques liées à la culpabilité et à la résilience, et brosse le portrait sensible et attachant d'une poignée d'individus pris dans le vent de l'histoire. Ne dressant jamais les protagonistes les uns contre les autres, il met au contraire au jour les absurdités criminelles d'un système qui broie ses propres forces vives.

El reino de Rodrigo Sorogoyen

Le cinéma espagnol conserve son éclat dès qu'il s'agit de thriller. El Reino confirme le talent de de Rodrigo Sorogoyen comme scénariste et réalisateur, avec son protégé, le formidable Antonio de la Torre. Tous ripoux, cette mort (politique) aux trousses est une longue traque qui use des codes de la série pour nous tenir en haleine. La corruption mine la démocratie et l'innocence est relative. Entre sens de l'épate et quête de la vérité, ce film efficace est un plaisir coupable où le cinéaste semble s'amuser à jouer avec nos nerfs et ceux de ses personnages.

Tel Aviv on Fire de Sameh Zoabi

Une fois de plus, le cinéma du Proche-Orient flirte avec l'absurde pour notre plus grand plaisir. Acide et noir, ce film corrosif et humaniste tente l'impossible réconciliation entre deux pays en guerre, mariant l'humour et le suspens. Cette satire israélo-palestinienne se sert de son aspect "feel-good" pour délivrer un discours politique où chacun en prend pour son grade. C'est bien cette ironie mordante qui séduit.

Atlantique de Mati Diop

Polar ou film fantastique, étude sociologique ou tragédie romantique, Atlantique a été l'un des premiers films les plus remarquables de l'année, à la fois une histoire d’amour et d’émancipation, fable moderne sur l’immigration et sur les rapports de classe.
Mati Diop parvient ainsi à donner un visage, une histoire et même une forme de justice aux milliers de réfugiés qui reposent dans les fonds sous-marins, sans sépulture et sans oraison funèbre., tout en nous offrant une grande richesse narrative dans un Sénégal contemporain, loin des clichés sur l'Afrique.

J'accuse de Roman Polanski

Eloignons-nous de la polémique sur le réalisateur. J'accuse reste l'un des films importants de l'année. Grand prix du jury à Venise, ce thriller légaliste et historique autour de l'affaire Dreyfus est avant tout une dénonciation de l'antisémitisme culturellement ancré dans la France de l'époque et un décryptage de la montée de cet antisémitisme qui conduira à l'horreur de l'Holocauste. Loin du film d'époque engoncé, J'accuse oscille entre fatalisme historique et foi en l'homme, capable de résister au système au nom d'un combat juste.

Brooklyn affairs de Edward Norton

Mélange de classicisme hautement référence et de mise en scène moderne sans fioritures, cette fresque au service des exclus et des minorités est un des plus beaux films américains de l'année. Pas seulement par ce qu'il dénonce (la corruption, la paupérisation, l'exclusion), mais bien par ses méandres romanesques. Il ne s'agit pas seulement d'une investigation en eaux troubles. C'est aussi une très belle histoire d'amour, une ode au jazz, un hymne à New York, une déclaration à la résistance citoyenne. On n'en demandait pas temps et on regrette d'avance que ce film soit injustement oublié des palmarès de fin d'année.

[2019 dans le rétro] Les 50 films qu’il fallait voir en 2019 (3/5)

Posté par redaction, le 28 décembre 2019

It must be heaven d'Elia Suleiman

Qu'il est bon d'observer les absurdités du monde à travers le regard malicieusement distancié d'Elia Suleiman ! L'éternel Auguste du cinéma palestinien promène son mutisme mélancolique, son air perpétuellement impassible et son auto-dérision touchante de Nazareth à New-York, en passant par Paris, et constate avec résignation et humour que l'obsession pour la sécurité, la dictature des normes et les multiples aberrations du quotidien sont loin d'être l'apanage de la seule Palestine. Il n'y a probablement rien de mieux que son cinéma résolument poétique, visuel et burlesque pour dénoncer les violences en général et les exactions israéliennes en particulier.

Parasite de Bong Joon-ho

C’est la palme d’or inespérée du Festival de Cannes, suive ensuite d’un large succès inattendu (et mondial) : ce nouveau film de Bong Joon-ho est l'une des plus belles surprises de l’année. Ça ressemble à un film d'arnaque, mais c’est bien plus que ça : c’est aussi une affaire de famille, et un drame social. Cherchez l’intrus ! Parasite est une succession de rebondissements et d'escalade, où la misère est enfouie dans les sous-sols. Chaque nouvelle situation bouscule la précédente et rend imprévisible la suite, passant de la comédie au thriller. C’est un film à revoir pour être de nouveau soufflé par son brio. le diable se niche dans les détails. Ce coup de maître de Bong Joon-ho est virtuose et promis à rester l'un des films marquants de la décennie qui s'achève.

J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin

Un récit ténu et intime, à fleur de peau, qui convoque à la fois le cinéma de genre et le récit initiatique, pour une réflexion sur le destin qui n'est dénuée ni d'humour, ni de souffle épique. On se laisse porter par la mise en scène précise et inspirée de Jérémy Clapin qui parvient à rendre bouleversant un simple champ contre-champ entre un livreur de pizza et un interphone, et à donner vie, émotion et personnalité à une main coupée abandonnée à elle-même. Quant à la mélancolie sourde qui hante le récit, sublimée par la musique de Dan Levy, c'est celle des souvenirs et des regrets, ravivés par la nostalgie d’un temps révolu, et le désir indicible de trouver un jour sa place dans le monde.

Les invisibles

Ce succès en salles n'était pas forcément prévisible, lui non plus. Et osons-le dire, ce fut l'un des films français les plus intéressants de l'année, par son scénario, son interprétation et son sujet. La comédie sociale de Louis-Julien Petit, qui penche du côté des laissés pour compte et des marginaux, face à un Etat normatif et déshumanisé, est plus que réjouissante. En mélangeant réalité et fiction, en se mettant du côté des résistants qui tentent de construire des digues pour que certains retrouvent leur dignité, le réalisateur parvient à un équilibre parfait entre drame et comédie, avec des touches de mélo de temps en temps. Une sorte de coup de cœur qui réchauffe justement les cœurs et nous tend un miroir déculpabilisant sur l'horreur économique, tout en restant positif.

The Irishman de Martin Scorsese

En décidant de proposer son dernier film sur Netflix, Martin Scorsese pourrait bien avoir offert au géant du streaming (actuellement en danger) le film qu’il lui manquait dans son roaster. Véritable plongée dans le quotidien d’un vrai tueur à gages mêlé à des syndicats, The Irishman donne aux spectateurs une réelle leçon de cinéma. Pendant 3 heures et 29 minutes, Martin Scorsese filme en effet Robert De Niro comme il ne l’a jamais fait : avec la pudeur des amis de longue date, la franchise des collaborateurs réguliers et l’intelligence des grands cinéastes. Sur plusieurs décennies, Martin Scorsese montre en outre les motivations et les implications du crime organisé dans l’Amérique de l’après-guerre. La légende de 77 ans rassemble ses thèmes phares (crime, famille et foi) dans une oeuvre majeure qui ne manquera pas de faire du bruit aux prochains Oscars !

Mektoub My Love: Intermezzo de Abdellatif Kechiche

C’est l’intermède le plus long et le plus sidérant du cinéma français avec 3h30 de film dont 3h dans une boite de nuit, ça danse, ça se drague, ça se confie ... et ça lèche. La quête narrative absolutiste de Kechiche à capter le ‘vrai’ dans sa durée valorise particulièrement ses actrices qui jouent sans vraiment jouer. Au point de choquer le spectateur ou de le perturber hors de sa zone de confort. C’est le choc polémique de Cannes et de 2019, qui devrait sortir en salles prochainement, sans doute rmeixé, remanié, remonté. En attendant la 3ème partie de cette aventure Mektoub My Love. Une audace formelle absolument captivante, déroutante, rebutante, fascinante.

Bacurau de Juliano Dornelles et Kleber Mendonça Filho

Le cinéma brésilien est entré en résistance. Ce western SF est avant tout un pamphlet politique, dans un cadre presque apocalyptique, un décor de désolation où les pauvres sont menacés d'expropriation, d'exploitation et même d'extinction. A la violence sociale et l'autoritarisme qui règne, arbitraire et crue, les deux réalisateurs opposent la solidarité et la défiance par les armes. Puisque l'époque est sauvage, soyons-le. Cette parabole qui rappelle la trame d'Astérix contre les romains est à la fois un spectacle intimiste et un drame brutal et combattif. En jouant sur les sensations et en manipulant les genres, les deux brésiliens ne dissipent pas nos inquiétudes mais nous montrent qu'il ne faut jamais laisser les bras.

90’s de Jonah Hill

Chronique d’un jeune adolescent qui intègre un groupe de skaters un peu plus âgés que lui. Il va souvent observer et parfois partager leur mode de vie alternatif, évitant ainsi le morne quotidien des autres… Tout dans le film y compris sa mise en scène témoigne de ces années 90 qui ont vu grandir le héros (et l’acteur Jonah Hill devenu ici réalisateur inspiré) à travers différents passages initiatiques. 90’s est une restitution étonnante de l’époque, où on se découvre une possible autre famille avec plus de libertés, sans éviter les dangers. Car grandir a ses risques. Entre insouciance et inconscience, aspiration à couper le cordon et sécurité du refuge qu'est le foyer familial, ce film pas loin de Van Sant, est une fable harmonieuse sur la douleur, celle d'apprendre à être soi-même. Skateboarding is not a crime ?

Give Me Liberty de Kirill Mikhanovsky

Dès les premières minutes, Give Me Liberty déroute. Particulièrement bruyant et agité, le film de Kirill Mikhanovsky nous entraîne dans la ville de Milwaukee (et de manière générale l’Amérique profonde) des laissés-pour-compte : les immigrés, les malades, les handicapés, etc. Fait avec tout l’amour du réalisateur pour ses origines russes, Give Me Liberty mêle à la fois le film social, le drame familial et le documentaire politique. Porté par Chris Galust (une sacrée graine d’acteur) et Lauren ‘Lolo’ Spencer, le film présenté à la Quinzaine des Réalisateur fait rire et émeut par alternance pendant près de 2 heures. Un cinéaste à suivre. Que demander de plus ?

La vérité de Hirokazu Kore-eda

Généralement, les cinéastes étrangers venus filmer Paris et ses comédiens et comédiennes restent dans la carte postale et ses clichés. Sans doute parce que Catherine Deneuve a été l'inspiratrice et l'accompagnatrice du cinéaste japonais, Palme d'or 2018, cette nouvelle affaire de famille est une jolie réussite, gourmande, subtile, délicieuse. Evidemment, La vérité est un hymne à Deneuve, qui trouve ici l'un de ses plus grands rôles, à la fois elle-même tel qu'on se l'imagine, et une autre. En multipliant les références à sa filmographie et en s'amusant avec son image, avec quelques répliques vachardes dignes du théâtre comique français, le réalisateur lui fait un immense cadeau. Mais c'est aussi un film de Kore-eda, dans son ADN, avec cette famille de sang éclatée, cette famille de cinéma hypocrite, où finalement tous les masques vont tomber. Brillante allégorie où la vie et la fiction s'entremêlent jusqu'à ne plus distinguer l'émotion sincère de celle que l'on reproduit.