2018 août 03 » Le Blog d'Ecran Noir

Les rencontres animées de l’été (3/6) : Rocío Álvarez, réalisatrice de Simbiosis Carnal

Posté par MpM, le 3 août 2018

A l'occasion de cette pause estivale, Ecran Noir part à la rencontre du cinéma d'animation. Six réalisatrices et réalisateurs de courts métrages parlent de leur travail, de leurs influences et du cinéma en général.


Pour ce troisième épisode, nous avons posé nos questions à Rocío Álvarez, artiste multidisciplinaire d'origine espagnole, qui s'est fait connaître en 2012 avec son film de fin d'études Ecart de conduite, réalisé à la Poudrière. Elle présentait cette année un nouveau film en compétition à Annecy, Simbiosis Carnal, une fresque sur l'attraction sexuelle à travers les âges et les espèces, à mi-chemin entre l'essai politique et l'évocation poétique, qui aborde plus particulièrement l'évolution des contraintes posées sur le désir et le plaisir féminins en fonction des époques.

Dans un graphisme épuré, sur fond blanc, cellules, animaux et êtres humains des deux sexes (roses pour les mâles et bleus pour les femelles, une fois n'est pas coutume) se livrent aux jeux atemporels de l'amour sensuel et du sexe débridé, se métamorphosant au gré du récit. Bourré d'énergie et de fantaisie, le film est à la fois une ode joyeuse au désir sous toutes ses formes, et une réponse intelligente et drôle aux tentatives systématiques d'enfermement et de conditionnement auxquelles ont été soumises les femmes au fil des siècles.

Ecran Noir : Comment est né le film ?
Rocío Álvarez : Les premières images du film je les ai créées pour un concours de BD, dans le festival Fumetto. Le thème de l’année, c’était l’érotisme, et ça m’a inspirée. C’est à ce moment-là que j’ai créé ce couple rose et bleu et certaines transformations. C’était une BD de trois pages avec déjà ces figures mais avec un contenu peu profond, c’était simplement le délire sensuel imaginaire d’un fille autour d’un café. Après, j’ai voulu l’adapter en court métrage et là je lui ai donné un contenu plus personnel et critique. Pour qu’il puisse inspirer les gens mais aussi les faire réfléchir.

EN : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les choix esthétiques ? Comment se sont-ils faits ?
RA : Le rose et bleu avec le blanc étaient là depuis le départ. J’ai voulu garder cette simplicité chromatique car je trouve que le rendu est assez élégant et épuré. En même temps, j’adore les textures et le trait que le vrai acrylique permet, du coup j’ai fait la peinture de quelques plans à la main ou au banc-titre et le reste en 2D avec le logiciel TVpaint mais avec beaucoup de couches pour rendre la texture vivante. Derrière le style épuré de chaque plan, il y a toute une histoire de couches, expérimentation et processus assez longs.

Pour le rose masculin et le bleu féminin, c'est venu un peu comme ça au hasard, mais je l’ai laissé car je trouve que c’est plus intéressant que de suivre le schéma habituel, comme un clin d’œil pour remettre en cause les traditions culturelles assumées. Et je l’ai su plus tard, mais dans la peinture de l’Antiquité, les femmes étaient souvent habillées en bleu et les hommes en rouge.

EN : Comment s'est fait l'équilibre entre le ton plutôt humoristique du film et les événements parfois tragiques qu'il relate ?

RA : Je pense que la clé, c’est la fluidité. Le rythme, c’est le plus important. J’ai conçu le film comme un show esthétique. Il y a des moments historiques qui sont vraiment trash, mais tout est évoqué un peu rapidement et poétiquement, du coup, tu peux être choqué, mais rapidement tu es déjà emporté par le contenu suivant.

EN : Quel a été le principal challenge au moment de la réalisation ?

RA : La partie la plus difficile a été de choisir entre toutes les idées possibles de mouvement et de contenu à chaque scène et en faire quelque chose de synthétique et rythmé, avec un sens.

EN : Quel genre de cinéphile êtes-vous ?

RA : J’aime bien découvrir des nouveaux talents en allant au cinéma et aussi voir des vieux classiques. Je suis fan de certains réalisateurs et réalisatrices mais je ne suis vraiment pas une cinéphile qui connaît toute l'histoire du cinéma. J’adore découvrir des courts métrages dans les festivals comme Clermont Ferrand ou bien les festivals d’animation d’Annecy ou Anima. Dans l’animation j’aime bien les court métrages qui osent un truc nouveau, soit une nouvelle esthétique, soit dans la narration. Je pense que c’est un bon format pour pouvoir oser.

EN : De quel réalisateur, qu’il soit ou non une référence pour votre travail, admirez-vous les films ?

RA : J’adore Michaela Paulatova et Joanna Queen. Et les films de Gianluci Toccafondo aussi.

EN : Comment vous êtes-vous tournée vers le cinéma d’animation ?

RA : J’ai toujours dessiné et d’abord j’ai fait les Beaux Arts en Espagne. Là-bas j’ai fait un peu d’animation et ça me plaisait déjà mais je continuais plus avec la peinture. C’était mon métier après l’Université. Après je suis allée au festival Animac en Espagne et j’ai découvert l’école de la Poudrière, car il y avait le directeur de l’école qui faisait une présentation et aussi qui montrait des films. J’ai adoré tout de suite et heureusement j’ai eu la chance d’être prise dans cette école. Depuis, je me dédie à cela.

EN : Comment vous situez-vous par rapport au long métrage ? Est-ce un format qui vous fait envie ou qui vous semble accessible ?

RA : Pour l’instant, ça ne me donne pas envie. Tellement de pression et de responsabilités sur les épaules... : peut-être qu'on perd le plaisir de la fabrication ! Mais qui sait, pour le futur, peut-être que je changerai d’avis.

EN : Comment voyez-vous l’avenir du cinéma d’animation ?

RA : Cette question est un peu ambitieuse pour moi je crois. Je ne pourrais pas vous dire. Je crois que les long métrages en 3D mainstream vont continuer à occuper la place dans les cinémas. Mais en même temps, chaque année, il y a de plus en plus d'écoles et de gens qui font des court métrages et aussi des festivals qui les montrent. Je crois que cette dynamique de crescendo va continuer. J’aimerais bien que les court métrages soient plus accessibles à tout le monde, que ça ne reste pas juste pour les festivaliers.

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