Quinzaine 50 : entretien avec Pierre-Henri Deleau – épisode 4, amitiés et coups de coeur

Posté par redaction, le 14 mai 2018, dans Cannes, Festivals, Films, Quinzaine 50.

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

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Maître d'oeuvre des trente premières éditions de la Quinzaine, Pierre-Henri Deleau est considéré comme «l'âme» de la Quinzaine, celui qui a su donner une identité à cette section marquée par son éclectisme et ses choix aventureux et un goût sur sur pour un cinéma audacieux, dénué du conservatisme qui plombait les premières années de la sélection officielle du Festival de Cannes.

Merci à lui pour le temps qu'il nous a accordé pour ce long entretien pour ce long entretien que nous dévoilons sous forme de feuilleton, sur plusieurs jours.

Vous avez noué des liens particuliers avec certains cinéastes ?

Oui, avec Nagisa Oshima, Werner Herzog, les frères Taviani, Nelson Pereira Dos Santos, Jacques Godbout ou Jean-Pierre Lefebvre que je revois encore car je vais beaucoup à Montréal. Et Jean-Claude Lauzon jusqu'à ce qu'il se tue en avion. J'avais pris son film Un Zoo, la nuit pour l'ouverture de la Quinzaine [en 1987]. Deux ou trois ans après, je suis à Montréal. Il vient me chercher à mon hôtel en Harley-Davidson et on se rend près d'un petit lac. On prend son avion qu'il pilotait lui-même et il m'emmène dans sa «cabane au Canada», à 800 kilomètres de Montréal. Dans la cabane, il y a un tapis à clous au sol, comme pour un fakir sur un marché persan ! Il m'explique avoir trouvé un jour un ours dans sa cuisine, en train de chercher des confitures ! Cette nuit-là, il me raconte Leolo. Deux versions, l'une dure, l'autre moins. Il me disait «j'aime bien qu'on m'aime bien, alors si je fais cette scène comme ça, les gens vont pas aimer car ce que je montre, c'est trop dur !». Ça a duré toute la nuit, et j'ai écouté ses deux versions. Le lendemain, il me dépose à l'hôtel et je lui demande « Le truc, là, que vous m'avez raconté, vous l'avez écrit ?». «Non, tout est là dans ma tête». Je lui demande combien de temps il faut pour l'écrire, il me répond une semaine. Je luis dis : «Envoyez moi la version hard comme vous dites, parce que si vous m'envoyez la version soft, je ne vous parlerai plus». Il me l'envoie, je trouve ça formidable. Il me rappelle deux, trois mois après pour me dire qu'il ne trouve pas l'argent. Un producteur à Toronto veut finalement le faire, mais en anglais. Je lui dis qu'il ne peut pas faire ça. «Un Zoo, la nuit, c'était un hommage à votre père ? Et là, Leolo, c'est quasiment un hommage à votre mère ? C'est une amérindienne, oui ? Elle parle anglais, votre mère ? Il me dit « salaud » ! ». J'ai su alors qu'il ne le ferait plus en anglais !

Je suis allé voir Jean-François Lepetit et lui ai donné le scénario en lui disant « tiens, produis ça, tu auras l'avance sur recettes, le marché européen et tu seras en compétition à Cannes». Et effectivement, c'est ce qui s'est passé ! Mais il n'a rien eu, c'est scandaleux ! Lauzon était déçu, il espérait quelque chose mais n'a pas été rappelé pour la cérémonie de clôture. Il y croyait car Gérard Depardieu, président cette année là, était en pleurs à la sortie, lui disant, sortant de sa réserve, que c'est un chef d'oeuvre. Lauzon est s'enferme au Carlton et nous on fêtait la fin de la Quinzaine. Mes assistants avaient engagé une fanfare pour se foutre de moi, alors j'ai utilisé cette fanfare pour une aubade sous ses fenêtres. Ensuite, je l'ai ramené à la plage pour un banquet, tel des gaulois sous la tente, et je lui ai décerné une fausse palme d'or confectionnée à toute blinde. Il aurait du avoir un prix car quand on revoit ce film aujourd'hui, c'est d'une beauté impérissable. D'une violence, et d'une tendresse aussi. C'est un superbe film ! Deux ans après, Jean-Claude se tuait en avion, avec la plus grande star de la télévision québécoise, Marie Soleil, jolie comme tout, qui faisait des émissions de variétés populaires. Et voilà, il n'aura tourné que deux longs-métrages et deux courts.

Quels ont été vos grands coups de coeur côté metteurs en scène ou films ?

Allonsenfan des Taviani, Mémoires de prison de Nelson Pereira Dos Santos, Un Zoo la nuit de Jean-Claude Lauzon, Aguirre… Ce sont des films qui m'ont marqué. Le voyage des comédiens aussi. J'ai une anecdote avec Théo Angeloupos. J'avais déjà montré Jours de 36, son premier film de fin d'études [en 1973] et puis je l'invite à nouveau pour Le Voyage des comédiens [en 1975]. Ça durait trois plombes et demi. On s'est dit, ça ne va pas bien se passer, ça va être long, long, long. Pas du tout ! Le film se termine, quelques personnes sortent, un dizaine, pas plus, dans une salle qui faisait 500 places. Les gens se mettent à applaudir. On voit soudain s'approcher quelqu'un qui marchait comme un militaire et fonce droit sur Angelopoulos qui recule mais se retrouve coincé contre le mur, incapable de reculer. Là le type se met à genoux et lui embrasse les godasses, sans dire un mot puis ressort. Angelopoulos me demande, mais c'est qui ce fou ? Je lui réponds, «ce n'est pas un fou, c'est un génie, c'est Werner Herzog !» Le lendemain, Werner me dit, «écoute, j'étais tellement stupéfait par le film, que je ne savais pas quoi dire, je ne pouvais que lui rendre cet hommage !» C'est resté gravé dans la mémoire d'Angelopoulos ! On ne lui a jamais fait ce coup là ! Et ça a été un triomphe, pas prévu d'ailleurs !

La Quinzaine vous a permis de voyager aussi ?

Comme je commençais à voyager pour trouver des films, j'en profitais pour faire du tourisme. Je vais vous donner un exemple très précis. Valery Larbaud, l'auteur de Fermina Márquez [1911], parlait du temple de Borobudur. Je suis allé là-bas pour aller voir ce temple et après, comme j'étais sur place, j'ai demandé «vous ne faites pas des films par hasard ?». Et ça a été la même chose pour la Thaïlande que je voulais découvrir et j'ai demandé au conseiller culturel de l'Ambassade de France de me recommander des films thaïlandais. Il fallait bien que je justifie mes écarts de voyage… Il me dit que c'est le cinéma le plus nul d'Asie. Et là je me suis rappelé que la Thaïlande c'est le Siam, qu'il y avait eu des relations entre Louis XIV et le royaume de Siam. Je me suis dit, je ne vais pas me faire chier et je vais appeler la cour. On m'a passé le chef du protocole. Il me dit qu'il a fait ses études à Grenoble et que je suis bien le premier français à venir voir des films thaïlandais ! Il m'en a montré une quarantaine, j'ai cru que j'allais mourir mais j'en ai ramené un, formidable.

Il y a des cinéastes qui vous enthousiasmé et déçu ensuite ?

Oui, ça arrive. Les derniers films de Godard, c'est pas les dix premiers. Faut dire la vérité. Celui qui aime son King Lear, il est spécial !

Propos recueillis par Pascal Le Duff de Critique-Film

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