2018 mai 12 » Le Blog d'Ecran Noir

Cannes 2018 : Cannes en orbite avec « 2001 l’odyssée de l’espace »

Posté par kristofy, le 12 mai 2018

Puisque cette 71e édition nous emmène dans les étoiles avec l’avant-première mondiale de Solo: A Star Wars Story, nouvel épisode de l'univers étendu de la saga Star Wars, présenté hors compétition, et la projection de 2001, l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick dans une nouvelle copie 70 mm restaurée (sans modification numérique de l'oeuvre de 1968) à Cannes Classics, profitons-en pour un petit tour d’horizon des « Space opéras » qui ont eu les honneurs de la sélection officielle.

Cannes ce n'est à priori pas le lieu où on s'imagine voir un film de vaisseau spatial et de bataille intergalactique, et pourtant certains gros films de science-fiction ont bel et bien décollé depuis la croisette. Retour sur le plus énigmatique d'entre eux, qui aura cette année pour la première fois les honneur d'une sélection cannoise.

La séance spéciale du 2001 l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick au Festival de Cannes est un évènement : ça sera la première fois que des spectateurs vont découvrir sur grand écran ce film en se rapprochant le plus des émotions ressenties par son premier public en 1968, il y a 50 ans.

La projection est présentée par Christopher Nolan qui s'est appliqué avec Warner à organiser une nouvelle sortie de ce film tel que lui-même l'avait vu enfant : sur pellicule et en format 70mm. Nolan est un ardent défenseur des projections en pellicule dans ce format particulier, et certaines salles de cinéma se sont d'ailleurs équipées spécialement pour ça, faire venir les spectateurs pour son Dunquerque en 70mm (mais aussi pour Les huit salopards en 70mm de Tarantino). 2001 l'odyssée de l'espace va sortir de nouveau au cinéma dans ces salles. Pour son 50e anniversaire, le film a été restauré d'une manière unique, sans aucune amélioration digitale comme par exemple le 4K, mais à partir des négatifs photochimiques originaux.

Gilles Jacob, la tête historique du Festival de Cannes, avait regretté qu'aucun film de Stanley Kubrick n'ait pu y être sélectionné ("Ne pas avoir eu Stanley Kubrick à Cannes, c'est douloureux" déclarait-il à L'Express en 2012). Peu après la mort du cinéaste, il s'en était longuement ouvert à la presse : « Je l'avais interviewé pour Les sentiers de la gloire, à la fin des années 50. S' agissant d'un film alors interdit en France, il m'avait tenu un discours qu'on qualifierait aujourd'hui d'européen. Il m'avait remis des photos de tournage d'une beauté frappante et d'un format ­ extrêmement incommode qu'il avait déterminé lui-même. Sa richesse créatrice exceptionnelle lui avait permis peu à peu de conquérir une indépendance absolue vis-à-vis des studios hollywoodiens..."

"Pour Cannes, il y a deux raisons à cela : le fait que Kubrick ne voyageait pas, et la véritable raison est que les films que faisait Kubrick ­trop rarement étaient de grands films internationaux et que leur sortie était presque toujours programmée pour la fin d'année aux Etats-Unis et en Europe, au moment des Oscars. C'est en partie pourquoi le Festival, à une certaine époque, a même pensé changer ses dates. J'aurais aussi adoré avoir Kubrick comme président du jury. D'évidence, il ne serait pas venu : nous avions donc étudié de lui faire envoyer les films dans sa salle de projection et je suis sûr qu'il aurait aimé, lui qui se tenait au courant du travail de ses confrères, mener par satellite les délibérations avec ses collègues du jury restés à Cannes. Et naturellement nous aurions prévu cet événement pour 2001... Maintenant qu'il a disparu et que la chose ne peut plus se réaliser, je vous laisse le soin de deviner si ce projet a été élaboré dans le détail ou si je l'ai seulement rêvé... ».

Il faut se souvenir à quel point 2001 l'odyssée de l'espace était novateur au moment de sa sortie en 1968. C'était vraiment un film de science-fiction dans le sens de la définition même du genre : des fictions reposant sur des progrès scientifiques et techniques obtenus dans un futur plus ou moins lointain, ou physiquement impossibles du moins en l'état actuel de nos connaissances.

Voici 5 dates pour mesurer l'ambition visionnaire du film :

-1964 : Stanley Kubrick demande au romancier Arthur C. Clarke de travailler avec lui sur une histoire de science-fiction. Kubrick veut surtout extrapoler sa nouvelle titrée La Sentinelle (écrite en 1948) avec un objet extraterrestre sur la Lune (qui sera dans le film le monolithe noir).
-1965 : La société de production MGM donne son feu vert pour un nouveau film de Stanley Kubrick au-delà des étoiles. Quelques mois plus tard, il y aura les premiers astronautes dans l'espace juste au-dessus de la Terre (d'abord au printemps le Russe Alexei A. Leonov, puis l'été l'Américain Ed White), et aussi les premières photographies de la planète Mars (dans le film le vaisseau se dirige vers Jupiter).
- 1966 : Tournage du film. Pour le décor, on construit une immense roue de 12 mètres de diamètre qui tourne à la vitesse de 5 km/h (séquence emblématique). En juin un vaisseau non-habité se pose sur la Lune (dans le film en 1999 plusieurs équipes de scientifiques vivent dans une base sur la Lune).
- 1967 : Post-production des effets-spéciaux, cela représente plus de la moitié du budget du film (en particulier les séquences du vaisseau dans l'espace, sans les acteurs à l'image).
- 1968 : En avril, c'est enfin les premières projections du film. Cette sortie dans les salles arrive avec 16 mois de retard par rapport au planning envisagé par la MGM (qui avait prévu décembre 1966), et un budget initial presque doublé. Le film sortira en France en septembre. En décembre, une fusée transporte un homme un orbite autour de la Lune.
- 1969 : Cérémonie des Oscars, Stanley Kubrick est nominé comme meilleur réalisateur mais c'est Oliver Reed qui gagne la statuette (pour sa comédie musicale Oliver!, aussi Oscar du meilleur film). 2001 l'odyssée de l'espace a 4 nominations (dont réalisation, scénario, direction artistique) et gagne juste l'Oscar des meilleurs effets-spéciaux. Le 20 juillet 1969 : jour historique des premiers pas de l'Homme sur la Lune.

L'interprétation de la fin de 2001 l'odyssée de l'espace provoque toujours des débats, il y a presque autant d'interprétations (pessimistes, optimistes, ésotériques...) que de spectateurs depuis 1968. Sur ce thème d'une certaine évolution de l'Humanité avec un cycle de mort et d'éventuelle renaissance différente, il n'y a d'ailleurs eu depuis que peu de films visant une approche sensorielle différente et perturbante : Enter the void de Gaspar Noé (à Cannes en 2009), Mother! de Darren Aronofsky (à Venise en 2017), Human, Space, Time and Human de Kim Ki-duk (à Berlin en 2018).

Le récit de 2001 l'odyssée de l'espace se déroule en 3 parties distinctes : 'l’aube de l’humanité', 'mission Jupiter' et 'au-delà de l’infini', comme une manière de s'interroger à propos de ces 3 questions existentielles : d’où venons-nous ?, qui sommes-nous ?, où allons-nous ? Etes-vous prêt pour une nouvelle odyssée avec Stanley Kubrick ?

Quinzaine 50 : le cinéma expérimental et la Quinzaine

Posté par MpM, le 12 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

En partenariat avec Critique-Film. Retrouvez tout le dossier ici.


Scenes from Under Childhood © Stan Brakhage

La Quinzaine des réalisateurs naît d'une rupture, celle qui fit qu'en 1968, Cannes n'eut pas lieu. Dans cette programmation parallèle créée par la Société des réalisateurs de films (SRF), le rejet d'une certaine forme de cinéma sera intégrée par une critique de la représentation et de la narration, par une recherche de nouvelles formes cinématographiques (1).

La distinction opérée par Peter Wollen entre deux types d'avant-garde filmique (2) est utile pour approcher la question du cinéma expérimental à la Quinzaine. Malgré la perméabilité toujours possible entre ces catégories – Wollen cite Deux fois (1968) de Jackie Raynal en exemple –,  il distingue deux courants cinématographiques en Europe dans les années 70 : celui qui s'inspirait du modèle américain des coopératives de distribution, rassemblé autour de la London Film-Makers' Co-op, comprenant par exemple Peter Gidal, Malcolm Le Grice ou Birgit Hein ; le second, plus proche des modèles de production et de distribution du cinéma commercial, qui correspondrait davantage à la notion de cinéma d'auteur, et serait représenté par des cinéastes tels que Jean-Luc Godard, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Miklós Jancsó ou Marcel Hanoun (tous ayant été présentés au moins une fois à la Quinzaine). La différence est également d'ordre esthétique : contrairement aux films de la seconde catégorie, les films de la première sont souvent des courts ou moyens métrages non narratifs, s'intéressant avant tout à l'expérimentation formelle.

Ainsi dans la première édition du festival, en 1969, sont présents des films qui maintiennent une certaine forme de narrativité, tout en la subvertissant, en jouant avec elle ou en la réduisant à ses composants les plus élémentaires : c'est la cas d'Acéphale de Patrick Deval, du Cinématographe de Michel Baulez, de Notre Dame des Turcs et de Capricci de Carmelo Bene, ou bien encore de Nocturne 29 de Pere Portabella. Cette rupture avec la narrativité classique s'opère sur un mode lyrique (Bene), humoristique (Baulez), emprunte au théâtre expérimental et aux aspirations communautaires (Deval), ou se rapproche du matérialisme marxiste, imprégné cependant de surréalisme (Portabella).

La pellicule déchirée dans la séquence d'ouverture de Nocturno 29 (1968) de Pere Portabella

Mais la présence du cinéma expérimental, au sens de la seconde avant-garde, se fait plutôt à travers le court métrage (3), et plus spécifiquement encore la section présentée par Progressive Art Productions (P.A.P.) lors des deux premières éditions. P.A.P., dont l'existence fut brève (69-72) reste aujourd'hui encore une initiative peu connue : fondée à Munich en 1969 par Karlheinz et Renate Hein, rejoints plus tard par Dieter Meier, pour promouvoir le cinéma expérimental dans les milieux cinématographiques et artistiques, elle présenta notamment des programmes à Art Basel de 1970 à 72 (4). Leurs deux programmes accueillis par la Quinzaine se composent essentiellement (5) de films américains – ou de cinéastes étrangers résidant aux Etats Unis et liés à l'Anthology Film Archives qui définit un canon filmique qui marquera l'historiographie du cinéma expérimental et fera l'objet de remises en question, en tant que champ majoritaire dans une sphère minoritaire (6) (Stan Brakhage, Paul Sharits, Gregory Markopoulos, Robert Beavers, Takahiko Iimura), autrichiens (Kurt Kren, Otto Muehl), suisses (HHK Schoenherr, Dieter Meier) et allemands (Hans Peter Kochenrath, Wilhelm et Birgit Hein, Fritz André Kracht).

La dimension expérimentale de ces films n'est pas seulement dans leur forme, mais dans le mode de fabrication lui-même : ici c'est la cinéaste qui réalise toute la chaîne de production du film hors de tout fonctionnement industriel, la plupart du temps sans équipe et sans production. Afin de donner quelques exemples de ces films parmi les plus radicaux présentés à la Quinzaine en 69, citons Scenes From Under Childhood de Stan Brakhage, qui prétend représenter une vision pré-natale (7), en rassemblant des séquences abstraites et des images de ses propres enfants sur lesquelles il use de nombreux effets et techniques propres au vocabulaire plastique du cinéma expérimental (surimpression, images en négatif, emploi de la tireuse optique, image anamorphosée) ; ou bien encore N:O:T:H:I:N:G de Paul Sharits, film-flicker (8) coloré, entièrement abstrait, mêlé à quelques motifs figuratifs sporadiques, graphiques (une ampoule se vidant de son liquide) ou photographiques (une chaise qui bascule en arrière), réflexion ironique sur le temps et sur sa décomposition par le film.

Rubans de pellicule (« frozen film frames ») du film N:O:T:H:I:N:G (1968) de Paul Sharits

Hormis l'ouverture sur le cinéma expérimental germanophone impulsée par P.A.P., la sélection  reflète tout de même le canon américain établi par la Filmmakers Cooperative et l'Anthology Film Archive. Le cinéma expérimental est aussi présent hors de cette section, mais ce sont pour la plupart des cinéastes américains ou britanniques (une notable exception serait Shuji Terayama dont quelques courts ont été présentés, et le belge Roland Lethem pour Le vampire de la Cinémathèque) : ainsi ont été montrés des films de Carolee Schneemann, John Latham, Stephen Dwoskin, Michael Snow, Jeff Keen, Gunvor Nelson (suédoise mais habitant aux Etats Unis), Jerome Hill ou Bruce Baillie.

On remarque de même que le cinéma expérimental français (tel qu'il s'est constitué autour de coopératives de distribution – le Collectif Jeune Cinéma ou la Paris Film Coop notamment - ou bien dans des mouvements/collectifs comme le lettrisme ou le situationnisme) est à peu près absent de la Quinzaine (9), hormis les films à tendance plus narrative (ou dysnarrative) que nous avons déjà cités : les films reliés au Groupe Zanzibar (Garrel, Deval, Pommereulle, Serge Bard, Sylvina Moissonnas qui était la mécène du groupe), Le Cinématographe de Baulez, sans compter quelques films aujourd'hui oubliés en apparence plus détachés du narratif (Simplexes de Claude Huhardeaux (10), possiblement 5/7/35 de Jean Mazéas). De nombreux courts français (essentiellement des fictions, avec parfois des documentaires et des films d'animation) présentés à la Quinzaine sont réalisés par d'anciens étudiants de l'IDHEC ou sont parfois des films de promotion (11).

Daniel Pommereulle dans son film Vite (1969)

Peut-être les cinéastes expérimentaux français, poussant leur désir d'indépendance plus loin que celui de la SRF, considéraient encore la Quinzaine comme un cadre trop proche de l'industrie (12) ? Ou bien ces films ne trouvaient-ils pas grâce auprès des programmateurs ? Le Festival international de jeune cinéma de Hyères (1965-83), représenterait davantage un panorama de la création française dans le domaine du cinéma expérimental, notamment dans sa section Cinéma différent à partir de 73, dont l'organisateur, Marcel Mazé, avait fondé en 1971 la coopérative de distribution Collectif Jeune Cinéma, qui reprendra l'esprit du festival des années plus tard, en 1999, toujours sous l'impulsion de Mazé, et qui perdure aujourd'hui.

Dès le milieu des années 70, et ce, malgré la timide tentative de mettre en place une section nommée « En avant ! » entre 2000 et 2002, la présence de films expérimentaux à la Quinzaine se réduit considérablement - de nombreuses éditions ne contiennent même aucun court métrage - jusqu'à devenir véritablement ponctuelle, comme en témoigne la présence épisodique de Peter Tscherkassky (en 2002 pour Cinemascope Trilogy, en 2005 pour Instructions for a Light and Sound Machine et en 2015 pour Exquisite Corpus), qui tranche considérablement avec le reste de la programmation.

L'Arrivée (1998) de Peter Tscherkassky

Boris Monneau

1) Cependant le cinéma expérimental n'était pas tout à fait absent de Cannes avant 69 : notons par exemple le film de José Val del Omar, Fuego en Castilla, qui remporta en 1961 la Mention Spéciale de la Commission technique dans la section des court métrages pour ses recherches sur l'éclairage (« tactilvision »).

2) Peter Wollen, « The Two Avant-Gardes » dans Studio International, novembre-décembre 1975, vol. 190, n°978, p. 171-175.

3) Mais l'intérêt de la Quinzaine à ses débuts est aussi de présenter des long métrages expérimentaux, en l'occurrence deux films se rapprochant du documentaire : Image, Flesh and Voice d'Ed Emshwiller, sorte de film-essai incluant les expérimentations chorégraphiques pour lesquelles le cinéaste est principalement connu, ou encore le road-movie structurel Reason Over Passion de Joyce Wieland, le cinéma structurel étant cette tendance du cinéma expérimental  désignée par le critique P. Adams Sitney, définissant des œuvres se focalisant sur les propriétés élémentaires du dispositif filmique et sur l'exploration de structures fondées sur la mise en question ou en jeu de ces propriétés. Notons aussi le film fleuve Mare's Tail de David Larcher.

4) http://www.fri-art.ch/en/exhibitions/pap-progressive-art-production-1969-1972

5) Il n'y a guère que deux exceptions : Talla du britannique Malcolm Le Grice et Film oder Macht du croate Vlado Kristl, qui résidait en Allemagne.

6) Pour plus de détails sur cette question, voir : http://www.blogsandocs.com/?p=5899

7) Dans son manifeste poétique Metaphors on Vision (1963), Brakhage écrit : « Imaginez un œil qui ne soit plus soumis aux lois artificielles de la perspective, un œil dépourvu des préjugés de la logique compositionnelle, un œil qui ne réponde pas au nom de chaque chose et qui doive connaître chaque objet rencontré dans la vie par une aventure perceptive. Combien de couleurs y-a-t-il dans un champ d'herbe pour le bébé rampant qui ignore le « Vert » ? Combien d'arc-en-ciels peuvent-ils être créés par la lumière pour l'oeil inéduqué ? Imaginez un monde vivant d'objets incompréhensibles et scintillant en une infinie variété de mouvements et d'innombrables gradations de couleur. Imaginez un monde avant « au commencement était le verbe ».

8] « Flicker » signifiant clignotement, il s'agit de films utilisant le photogramme comme unité de composition visuelle : voir aussi Peter Kubelka ou Tony Conrad.

9) Il faut cependant noter que dès 1980 la Quinzaine de présente plus de film français, ceux-ci feront l'objet d'une section à part du festival de Cannes nommée « Perspectives du cinéma français ». Le cinéma français ne revient à la Quinzaine qu'en 1999.

10) D'après le synopsis : « Variations visuelles et musicales sur une structure logico-mathématique : les simplexes ».

11) Georges Albert, aventurier (1970) de Daniel Edinger est décrit de la manière suivante : « Première superproduction réalisée à l’IDHEC (grâce aux bouleversements intervenus à la suite de mai 68), ce film est, dans un style ultra-classique, léché et un peu pompier, une parabole politique sur la chute de De Gaulle et l’avènement de la « nouvelle société ». »

12) Des années plus tard, alors que la Quinzaine serait déjà pleinement intégrée à Cannes, Teo Hernández, cinéaste mexicain vivant à Paris, dira dans son film de 1984 Citron Pressé au Bluebar & Souvenirs/Cannes : « Le festival est fort de ses emblèmes : gloire, argent, politique. Ses drapeaux semblent bien le protéger. Aucun signe extérieur ne saurait désormais le troubler. Ici le cinéma fait partie de l'air du temps. Tout et tous sont à son service. […] Je me promène parmi les images du monde entier. S'agit-il d'un rêve ? Non, c'est un marché. Ici, on vend votre imaginaire. […] A Cannes, l'ancien et le nouveau cohabitent et se réclament. Pérennité et autorité du premier, respect et obéissance du second. La dévotion est le sentiment majeur de la corporation. […] Le cinéma en général est devenu une histoire de famille. Celui qui n'en fait pas partie n'aura pas sa ration. »

13) Malgré la timide tentative de mettre en place une section nommée « En avant ! » entre 2000 et 2002.

Cannes 2018: Qui est Eva Husson ?

Posté par kristofy, le 12 mai 2018

L'année 2016 débutait avec une affiche solaire d'un couple adolescent enlacé avec ce titre Bang Gang (une histoire d'amour moderne) : une dualité synonyme de transgression mise en avant pour raconter autre chose derrière. Éva Husson est devenu du même coup le nouveau nom d'une réalisatrice à suivre dans le cinéma français.

Pendant la longue production de ce premier long-métrage, ce projet a mis quasi 7 ans à se concrétiser, Éva Husson affirmait son désir de devenir cinéaste : déjà en 2013 au Festival du moyen-métrage de Brive avait été remarqué son Those for whom it’s always complicated (50 minutes), une romance perturbée d’un trio dans un désert filmée avec un Canon 7D.

Éva Husson est originaire du Havre mais sa formation est passée par l'American Film Institute de Los Angeles. Elle est peut-être plus que d'autres imprégnée d'une double culture mêlant cinéma français et américain, tout en ayant aussi vécu à Madrid et à Puerto-Rico. Dans l'imaginaire du 7ème art, adolescence rime souvent avec fin de l'innocence: beaucoup de premiers films sont en fait des récits d'apprentissage.

Avec ce Bang Gang, c'est principalement un jeu collectif assimilé à une orgie d'étourdissement des sens : alcool, drogue, et sexe. Le point de départ du film était un fait divers américain avec beaucoup d'élèves d'un même lycée atteint en 1999 d'une infection sexuellement transmissible. L'impression laissée par le film est mitigée. Sa réalisation impressionne avec un délicat montage de jolis plans, belle musique, et la fraîcheur de ses interprètes. Le propos fait plus débat : "Elle n'a rien compris des adolescents de notre époque. Elle en dessine juste une caricature qui contentera des adultes dépassés et leur permettra de se conforter dans leurs préjugés", le débat est toujours ouvert.

Deux ans après la sortie en salles de Bang Gang, Éva Husson se retrouve propulsée en pleine lumière de la compétition du Festival de Cannes avec son second film Les Filles du Soleil. Avec Nadine Labaki (Liban) et Alice Rohrwacher (Italie), elle est l'une des femmes en lice pour la Palme d'or. Dans son nouveau film, les femmes ont les premiers rôles et prennent le chemin du combat : ces Filles du Soleil désignent un bataillon composé essentiellement de femmes kurdes engagées dans une offensive militaire, pour reprendre le contrôle d'une ville occupée par un groupe d'extrémistes. Golshifteh Farahani y est une commandante qui se remémore son passé d'otage en rencontrant Emmanuelle Bercot, une journaliste française venue quelques jours sur le terrain. Ce cadre géopolitique actuel donne déjà une tout autre dimension à ce film : un film de guerre, avec des femmes combattantes en première ligne.

Cette fois Éva Husson rencontrera sans doute une unanimité plus large. Et peut-être monter les marches jusqu'au palmarès ?

Cannes 2018 : Le numéro anti-harcèlement reçoit ses premiers appels

Posté par wyzman, le 12 mai 2018

Il y a quelques minutes seulement, la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes a annoncé qu'une femme a porté plainte grâce à la plateforme anti-harcèlement mise en place par le Festival de Cannes, révèle Le Huffington Post. Disponibles entre autres dans les sacs des festivaliers, les cartons avec le slogan "Comportement correct exigé. Le harcèlement est puni par la loi" avaient fait sensation au début de cette 71e édition.

Dans une atmosphère post-Harvey Weinstein et surtout post-#MeToo, les organisateurs souhaitaient annoncer la couleur dès le coup d'envoi et marquer leur engagement dans la lutte contre les violences sexuelles. Moquée par certains, l'initiative semble néanmoins porter ses fruits. Au cours d'une interview donnée ce matin, Marlène Schiappa a en effet évoquer le cas d'"une femme anglo-saxonne" qui a été "accompagné[e] au commissariat de police pour déposer une plainte".

Visiblement très fière de l'initiative menée conjointement par son ministère et le Festival de Cannes, Marlène Schiappa a donné quelques précisions sur la plateforme symbolisée par un numéro (04.92.99.80.09) et un hashtag (#NeRienLaisserPasser) : "Trois femmes se relaient jusque tard dans la nuit pour prendre les appels. C'est un numéro important car il marque la fin d'une forme de solitude. Jusqu'à présent, les victimes étaient démunies, particulièrement quand elles ne parlent pas la langue."

Cannes 2018: Nos retrouvailles avec Carlos Diegues

Posté par MpM, le 12 mai 2018

Cela fait plus de trente ans que Carlos Diegues n’était pas venu présenter l’un de ses nouveaux films à Cannes. Le chef de file du mouvement du Cinema Novo (mélange de néo-réalisme italien et de Nouvelle Vague française qui apparaît au Brésil au milieu des années 50) fut pourtant en son temps un grand habitué de la Croisette.

C’est en 1971 qu’il y fit sa première apparition avec Os Herdeiros (Les héritiers), l'un de ses premiers longs métrages, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs.  Le film raconte l’histoire d’une famille brésilienne sur une période de 40 ans, ce qui permet au réalisateur de parler de l’histoire politique du pays et de ceux qui ont eu le pouvoir (ou qui pensaient l’avoir). Au générique, on retrouve notamment Jean-Pierre Léaud.

En 1978, retour à la Quinzaine avec Pluie d’été, une histoire d’amour entre septuagénaires dans un quartier pauvre de Rio. Deux ans plus tard, il décroche enfin une sélection en compétition officielle avec Bye bye Brasil, qui suit des forains proposant des spectacles aux populations les plus pauvres du Nord du pays, immédiatement suivie en 1981 d’une invitation à faire partie du jury des longs métrages.

C’est pour Carlos Diegues la décennie de la consécration, qui lui permet de revenir deux fois dans la course à la Palme d’or : en 1984 avec Quilombo et en 1987 avec Un train pour les étoiles.

Mais s’il continue de tourner régulièrement par la suite (Regarde cette chanson, Orfeu, Le plus grand amour du monde…), Cannes le boude tout au long des années 90 puis 2000. Il revient bien sur la Croisette, mais pour accompagner ses anciens films à Cannes Classics (Bye bye Brésil en 2004, Xica da Silva en 2012, ou encore le documentaire Cinema Novo, dans lequel il apparaît, en 2016) et comme membre du jury : celui de la Cinéfondation et des courts métrages en 2010, puis celui de la Caméra d’or (qu’il préside) en 2012.

Son grand retour en sélection officielle avec Le grand cirque mystique est ainsi une forme de surprise, doublée d'une excellente nouvelle. Déjà parce que l'on se réjouit de retrouver une nouvelle fois le grand réalisateur brésilien sur la Croisette, même si c'est en séance spéciale, mais aussi parce que le résumé du film laisse présager un récit romanesque à souhait, inspiré d'un poème de Jorge de Lima, et racontant l'histoire d'une famille sur cinq générations dans l'univers du cirque entre réalité, fantaisie et mysticisme.

Cannes 2018 : la croisette côté courts

Posté par MpM, le 12 mai 2018

Puisque l’on vient (aussi) à Cannes pour y faire des découvertes, impossible de négliger l’offre de courts métrages présents sur la Croisette cette année, et qui réserve à la fois des retrouvailles avec des réalisateurs confirmés et des rencontres déterminantes.

Il y a cinq lieux pour voir des courts métrages sur la Croisette : à la Semaine de la Critique (10 films en compétition et 3 en séance spéciale), à la Quinzaine des Réalisateurs (10 films en compétition dont un moyen métrage de 44 minutes), en compétition officielle (8 Films), à la Cinéfondation, la compétition des films d’école (17 films) et au short film corner, où sont disponibles en visionnage à la demande tous les courts métrages qui y ont été soumis.

Parmi les réalisateurs déjà identifiés, il y a bien entendu Marco Bellocchio, de retour à la Quinzaine avec La lotta. On notera aussi la belle séance spéciale de la Semaine de la Critique qui réunit Bertrand Mandico (dont on vient de découvrir le premier long métrage, Les Garçons sauvages) avec Ultra pulpe, le cinéaste grec Yorgos Zois (Casus Belli, Interruption) avec Third kind et Boris Labbé (Orogenesis) avec La chute dont nous vous parlions dans notre Focus sur l’animation.

En vrac, on retrouvera également les nouveaux films de Jacqueline Lentzou (Hector Malot - The Last Day Of The Year - son précédent Hiwa était à Berlin) à la Semaine de la Critique, Raymund Ribay Gutierrez en compétition officielle (Judgment - après Imago, déjà présenté à Cannes), Celine Held et Logan George également en section officielle (Caroline - on les avait repérés au festival du film fantastique de Strasbourg avec Mouse), Carolina Markowicz (O Orfao - après le film d'animation Tatuapé Mahal Tower, qui a fait le tour du monde) ou encore Juanita Onzaga (Our song to war - après The Jungle Knows You Better Than You Do, prix du jury international à Berlin) toutes deux à la Quinzaine.

Parmi les découvertes, il faudra suivre de près le film chilien El verano del leon electrico de Diego Cespedes à la Cinéfondation, le (très) jeune réalisateur portugais Duarte Coimbra à la Semaine de la Critique avec Amor, Avenidas Novas, le moyen métrage qui s'annonce assez déjanté La Chanson à la Quinzaine (l'adaptation par Tiphaine Raffier de son spectacle du même nom) ou encore la comédie Pauline asservie de Charline Bourgeois-Tacquet avec Anais Demoustier à la Semaine. Sans oublier tous les films d’animation que nous avions détaillés lors du Focus.

L’année dernière, trois courts métrages présentés à Cannes ont ensuite connu une carrière exceptionnelle : The burden de Niki Lindroth von Bahr (qui a remporté des prix partout où il est passé, y compris le prix du court métrage de l'année), Los Desheredados de Laura Ferres (primé à Cannes puis nommé aux European Awards) et Pépé le morse de Lucrèce Andreae (César du meilleur court métrage d'animation). Ne ratez pas ceux qui leur succéderont cette année.

Cannes 2018: Qui est Beatriz Seigner ?

Posté par vincy, le 12 mai 2018

Productrice, réalisatrice, scénariste, Beatriz Seigner s'est faite remarquée avec Bollywood Dream - O Sonho Bollywoodiano en 2009, première coprod brésilo-indienne. Trois actrices brésiliennes décident d'aller en Inde pour percer dans l'industrie bollywoodienne, et finalement, affrontent le fossé culturel entre leur deux pays. Le film avait fait le tour du monde des festivals.

Pourtant c'est avec un petit rôle dans un film de Walter Salles et Daniela Thomas, Une famille brésilienne (Linha de Passe), en compétition à Cannes qu'elle fait sa première apparition sur le grand écran.

Beatriz Seigner a préféré l'écriture par la suite. Outre sa première fiction et quelques courts métrages, elle scénarise le documentaire Entre la e ca qui suit des filles de l'ile d'Amparo. Elle produit aussi une série docu (On the Road with Bob Holman) et un court docu (A Kiss for Gabriela). Elle achève actuellement un autre documentaire, Between us, a secret, tourné parmi les griots d'Afrique de l'Ouest.

De quoi l'occuper jusqu'à son deuxième film, Los silencios, présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Au casting, on retrouve Enrique Diaz (vu dans Carandiru d'Hector Babenco, en compétition à Cannes en 2003).

Le film, récompensé il y a quelques semaines à Cinélatino à Toulouse, est encore une histoire de jeunesse: Nuria et Fabio arrivent à l’aube, avec leur mère Amparo, sur une mystérieuse île à la frontière entre le Brésil, la Colombie et le Pérou. Ils fuient les conflits armés Colombiens et apprennent que leur père, soit disant décédé dans un glissement de terrain causé par une compagnie pétrolière, se cache dans la maison sur pilotis dans laquelle ils emménagent. Rapidement, ils comprennent que cette île est peuplée de fantômes...

Après cela, on devrait la retrouver au générique du prochain film de Walter Salles, La Contadora de Peliculas, dont elle écrit l'adaptation du roman d'Hernan Rivera Letelier. Elle a également collaboré aux scénarios de Vazante de Daniela Thomas, Tudo o que Passamos Juntos de Sergio Machado et d'Exodus d'Hank Levine. Insatiable, elle est aussi l'auteure de la série tv Enquadro, qui tourne autour du street art de Sao Paulo.

Beatriz Seigner pense déjà à son prochain film, Dama da Noite, d'après le roman éponyme de Manoela Sawitsky (inédit en France).

Mais elle risque d'être attendue pour tout autre chose à Cannes puisque lors de la réception organisée par l'Elysée, sur une photo réunissant de nombreuses personnalités invitées au Festival de Cannes, l'artiste a fait sensation, à deux pas d'Emmanuel Macron. En pleine crise politique au Brésil, elle a écarté les bras, au premier rang, où était écrit #LulaLivre et #NobelPraLula (Lula libre / Nobel Pour Lula). Deux ans après la tribune involontaire qu'avait offert Cannes à l'équipe d'Aquarius, qui s'était érigée en symbole de la résistance au “coup d'Etat” contre Dilma Roussef. Depuis Roussef a été destituée, Aquarius renié par le gouvernement et Lula, candidat favori de la prochaine présidentielle, est en prison.

On l'a bien compris: Beatriz Seigner ne gardera pas le silence.

Cannes 2018 : Le Spécialiste, le western avec Johnny Hallyday au Cinéma de la plage

Posté par kristofy, le 12 mai 2018

Le Festival de Cannes ce n'est pas monter les marches du tapis rouges en smoking et hauts talons, c'est aussi aller voir certains films pieds nus dans le sable avec des chocolats à la tombée de la nuit : le cinéma de la plage vient ainsi de proposer une séance du Black Panther présentée par Ryan Coogler, il y aura Grease en présence de John Travolta, Le Grand Bleu pour son 30ème anniversaire...

C'était l'occasion de découvrir Le Spécialiste de Sergio Corbucci de 1969, de redécouvrir ce film en fait puisqu'il a été restauré en 4K pour une nouvelle sortie en salle le 6 juin, et en dvd et blu-ray agrémenté de différents bonus. C'est un western qui est aussi le premier grand rôle de Johnny Hallyday dans un film international en Italie. Après une filmographie inégale en France, son autre grand rôle international sera d'ailleurs aussi un genre de western à Hong-Kong dans Vengeance de Johnnie To qui fût d'ailleurs en sélection officielle de Cannes en 2009.

Le Spécialiste est typique du genre western-spaghetti de l'époque : des méchants patibulaires, un héros plutôt considéré comme un hors-la-loi bien que suivant sa morale, une intrigue avec un complot et une trahison... L'histoire démarre très vite avec l'attaque d'une diligence au cours de laquelle les bandits sont surpris par un homme seul là par hasard et qui réussit à tous les mettre en fuite. Cet homme est l'archétype du héros de western : un homme solitaire au passé mystérieux, aussi habile avec une arme à feu que fort avec ses poings, et avec quelques répliques qui font mouches pour contribuer à le caractériser comme "Je ne suis pas ton ami".

Le chapeau sur la tête et la barbe naissante encadre un regard bleu aux yeux perçant : Johnny Hallyday y est très crédible en héros façon Clint Eastwood : "Même sans armes cet homme est dangereux, il a plusieurs manière de tuer, c’est un spécialiste, ne le laissez pas entrer". Johnny arrive en fait dans la ville de Blackstone pour venger la mort de son frère, et rétablir la vérité sur ce qui a bien pu se passer à propos du butin jamais retrouvé lors du hold-up de la banque. Un des personnages-clé du film est celui du shériff car celui-ci a pris la décision d'interdire les armes dans sa ville malgré la pression des notables pour garder leur droit au port d'arme. Une situation quasi-inédite dans un western et qui d'ailleurs a aujourd'hui un nouvel écho avec les tueries de masse dans les écoles américaines...

Autre personnage-clé de l'histoire lui aussi plutôt inhabituel, il y a cette femme gérante de la banque qui est ici autre-chose qu'un faire-valoir et l'amoureuse du héros puisqu'il s'agit d'un vrai rôle fort qui est moteur dans le scénario : c'est Françoise Fabian. Le film offre vers sa fin une séquence particulièrement iconique : des méchants font ramper les habitants de la ville nus dans la rue tandis que le héros Johnny déjà blessé et mal-en-point après différentes bagarres se dirige seul vers eux pour les affronter avec une arme vide... Soit autant de motifs qui font de ce western Le Spécialiste de Sergio Corbucci un film à revoir.

Pour les fans de Johnny Hallyday acteur, le dvd et blu-ray de Le Spécialiste sera suivi par l'édition en vidéo de ses autres films Point de chute de Robert Hossein et D'où viens-tu Johnny ? de Noël Howard.