2018 mai 07 » Le Blog d'Ecran Noir

Longue vie à Ermanno Olmi (1931-2018)

Posté par vincy, le 7 mai 2018

Palme d’or en 1978 avec I, le cinéaste italien Ermanno Olmi est mort dans sa 87e année le dimanche 6 mai.

Documentariste, réalisateur de plus de quarante courts métrages, ce géant du cinéma italien, intellectuel rigoureux et autodidacte, avait créé une œuvre aussi sensible que poétique sur les liens entre l’Homme, la foi, le travail et la nature.

Né le 24 juillet 1931, il a réalisé une quarantaine de courts métrages et une vingtaine de longs métrages. Outre sa Palme d’or et le César du meilleur film étranger pour L’Arbre aux sabots, il a reçu le Lion d’or à Venise pour La légende de saint Buveur (1988), un récit sur la rédemption, thème central de sa filmographie, et un Lion d’argent pour Longue vie à la signora (1987). Venise lui a également décerné un Lion d’or d’honneur en 2008. Pour Le métier des armes, en 2001, il avait obtenu une nomination du meilleur réalisateur  aux European Film Awards.

L’arbre aux sabots reste son œuvre majeure. Ce portrait ultra-réaliste de familles de paysans misérables de la fin du XIXe siècle affirmait un style entre fiction et documentaire, ethnologie et Histoire, croyances (il est né dans une famille très catholique) et souffrances.

Transmettre

Alors qu’il n’a jamais achevé ses études, il effectue parallèlement des courts d’art dramatique et un travail de divertissement du personnel dans l’entreprise de sa mère. C’est aussi là qu’il fait ses premiers pas derrière la caméra, en filmant l’outil industriel. Cela influe sur ses documentaires, réalisés pour une grande partie entre 1953 et 1961, où la condition du travailleur reste au centre de son cadre et l’humanisme qui s’en dégage traversera tous ses films.

Cette envie de tisser un lien social par l’intermédiaire du cinéma se retrouve aussi dans son engagement personnel, sa volonté d’être pédagogue et son envie de construire des ponts entre les tradition et le futur. Il créé ainsi en 1982 une école, Ipotesi cinéma, pour des aspirants cinéastes. Eloigné par la maladie des plateaux, il revient aussi au cinéma la même année avec A la poursuite de l’étoile, son premier film post-Palme d’or.

Cela reste un réalisateur rare. Avant L’arbre au sabot, entre 1959 et 1973, il avait réussi à enchainer 9 longs métrages, dont Le temps s’est arrêté, L’emploi, Les fiancés, Un certain jour et L’or dans la montagne. Après ses films primés à Cannes et Venise espacés sur dix ans, il ne signe que deux films dans les années 1990. Il revient avec plus d’assiduité dans les années 2000 : outre Le métier des armes, il réalise En chantant derrière les paravents, œuvre toute aussi abrupte et hermétique que la précédente, Tickets (coréalisé avec Abbas Kiarostami et Ken Loach), Centochiodi, Le village de carton et en 2014 Torneranno i prati, son ultime film, plongeant dans les massacres de la première guerre mondiale.

Une foi en solitaire

Ce solitaire qui filmait de près les mains, les muscles, les visages, les regards, tout comme l’épuisement ou la douleur, était un cinéaste expressionniste finalement. Mais avant tout il était en quête d’une authenticité. Aussi bien celle des gestes que celle du langage, aussi bien celle du temps (qui pouvait s’étirer) que celle des sentiments (jamais forcés). Cela explique cette poursuite d’un cinéma-vérité (il employait régulièrement des acteurs non professionnels) et une consécration d’un formalisme minimaliste. Pourtant ses films ne sont pas déniés de lyrisme. Cependant son approche à la fois socialiste (en se focalisant sur les métiers écartés par le progrès) et spiritualiste a souvent troublé ses rapports avec l’intelligentsia italienne, qui trouvait ses films trop teintés de christianisme. C’est aussi ce qui détonne par rapport aux néoralistes italiens : Olmi ne rejetait pas la transcendance. L’Arbre aux sabots, où la grâce élève de leur boue les paysans de Bergame, est à ce titre un film qui va à rebours des tendances de l’époque, soit la déchristianisation d’une société post-industrielle et consumériste.

En évoluant vers un cinéma de contes et de métaphores à partir des années 1980, Ermanno Olmi, choisit des fresques historiques, soignées, mêlant des reconstitutions plus véridiques que jamais et des interrogations sur les racines de notre monde contemporain en explorant des grands faits historiques (et leurs batailles).

Olmi n’a jamais voulu suivre les modes. Expérimentateur et observateur, il avait tracé son sillon singulier dans l’histoire du cinéma, quitte à assumer sa marginalité, à l’écart du public.

Quinzaine 50 – naissance, balbutiements et réussites de la plus libre des sections cannoises

Posté par vincy, le 7 mai 2018

Héritière directe de ceux qui voulaient affranchir le cinéma de ses chaînes en 1968, la Quinzaine célèbre cette année sa 50e édition. L'occasion d'une promenade à son image - en toute liberté, et forcément subjective - dans une histoire chargée de découvertes, d'audaces, d’enthousiasmes, de coups de maîtres et de films devenus incontournables.

En partenariat avec Critique-Film. Retrouvez tout le dossier ici.

"La Quinzaine des Réalisateurs est la plus libre des sections cannoises" rappelle Edouard Waintrop, son actuel délégué général. "Elle n'est tenue par aucune obligation. Ses préoccupations sont de faire connaître de nouveaux talents, surprendre avec des aspects nouveaux et inconnus de talents reconnus, varier les plaisirs, en un mot, montrer ce qu'il y a de plus excitant dans le cinéma mondial et ce qui affleure de plus intéressant dans ses nouveaux courants" explique-t-il.

Née en 1969, la manifestation est organisée en à peine plus de deux mois, même si son origine remonte aux événements de mai 1968. Née sur la lancée de l'arrêt de l'édition 68 du Festival de Cannes, la Société des Réalisateurs de Films (SRF) a été créée par des cinéastes « rebelles » (Godard, Truffaut, Costa-Gavras, Malle… ). Déjà unis dans le combat contre la décision de déloger Henri Langlois de la Cinémathèque Française, ils voient leur envie d'agir plus en profondeur scellée par cette interruption. François Truffaut appelle à des États généraux du cinéma qui mènent à de longs débats réunissant de nombreux participants de toutes les branches pour de multiples revendications sur la liberté de création, de production ou de diffusion… Le 14 juin 1968, la SRF naît officiellement, portée ainsi par l'idée de « défendre les libertés artistiques, morales, professionnelles et économiques du cinéma » et d'être « un instrument de combat ».

Contre-festival

Pour contrer la censure cinématographique qui a marqué les deux premières décennies du Festival, les réalisateurs ont plusieurs doléances : ils veulent un Festival sans tenue de soirée, doté d’un palmarès du public, avec accès gratuit aux projections et demandent également que la sélection soit choisie de manière indépendante. Le Festival de Cannes rejette leurs revendications et, à l'initiative du réalisateur Jean-Gabriel Albicocco qui représentait la SRF au Conseil d'administration du Festival de Cannes, la jeune association de cinéastes décide de créer un « contre-festival ». Albicocco expliquait en quoi il se sentait légitime pour faire des reproches à la sélection officielle : «Étant Cannois, j'avais connu tous les festivals, et c'était à travers eux que j'avais découvert, aimé et appris le cinéma. J'étais donc à même de juger combien cette manifestation ne répondait plus aux réalités cinématographiques du moment, sentiment qui était partagé par l'ensemble des réalisateurs que nous représentions ».

La Quinzaine naît officiellement sur la Croisette le 9 mai 1969. Grâce à la modification du calendrier, sa cinquantième édition s'ouvrira le même jour, 49 ans plus tard. En présence de Martin Scorsese, excusez du peu.

Durant 30 ans, la Quinzaine sera entre les mains de Pierre-Henri Deleau, placé à ce poste prestigieux par le bon soin de Jacques Doniol-Valcroze. C'est à cet éminent membre fondateur de la SRF qu'on doit ce nom d'une simplicité biblique : «La Quinzaine des Réalisateurs». L'appellation «Cinéma en liberté» est pourtant choisie pour nommer la manifestation la première année. Il parvient néanmoins à accoler la mention «Quinzaine des Réalisateurs» sur l'affiche-programme. L'histoire donnera raison au réalisateur de La Maison des Bories, critiques et public adoptant rapidement ce nom aussi clair que celui des Cahiers du Cinéma dont il est également l'auteur. Jacques Doniol-Valcroze était un bon porte-bonheur.

Après le départ volontaire de Deleau du poste de délégué général après 1998, les crises de direction sont régulières. Certaines années sont jugées trop faibles, l’équipement de l’ex Hilton et désormais Marriott vieillit. Mais avec Olivier Père (2004-2009) puis Edouard Waintrop (de 2012 à cette année), la sélection « off » continue bon an mal an à avoir du flair, à attirer un large public et à recevoir de belles critiques.

Record de Caméra d'or

La particularité de la Quinzaine est de mélanger les vétérans (la liste serait trop longue, de Bresson à Chahine en passant par Breillat, Goupil, Ivory, Fassbinder, les frères Taviani, Sembene, De Andrade, etc…) avec les jeunes talents, les cinémas inconnus avec les cinématographies réputées. Depuis 1969, les grands noms s’y sont succédé : futurs grands talents comme cinéastes légendaires. Si on prend la Caméra d’or, prix qui récompense depuis 1978 le meilleur premier film toutes sélections cannoises confondues, la Quinzaine a été distinguée quinze fois. Un record célébré en 2016 avec Divines qui permettait alors à la sélection de passer devant Un certain regard et ses 14 lauréats de l'époque.

Une sacrée sélection pour la première édition

Cela constituerait en soi un palmarès flatteur. Mais cela ne suffirait pas. Dès sa première édition, on note la présence des premiers films de Bob Rafelson, Head, et d'André Téchiné, Pauline s'en va, le deuxième film de Luc Moullet, Les contrebandières, le troisième film de Bernardo Bertolucci, Partner, un film de Roger Corman, The Trip, ou encore deux films de Nagisa Oshima, qui deviendra un abonné régulier de la sélection.

La Quinzaine a vocation à explorer le cinéma. Son générique projeté avant chaque film (et légèrement modifié chaque année par Olivier Jahan) prouve cette diversité. Nombreux sont les cinéastes qui y ont fait leurs débuts à Cannes, quand ce n'est pas carrément leur premier court ou long métrage qui a été présenté à la Quinzaine, bien avant qu'ils ne reçoivent une Palme, un Oscar, un César, ou qu'ils ne soient promus en sélection officielle, ou même qu'ils touchent un large public avec un succès populaire. Ils ont été sacrés par cette présence à l'écart de la sélection officielle. La Quinzaine les a anoblis et souvent révélés à travers leurs courts, moyens ou longs métrages.

Ces 80 cinéastes remarqués à la Quinzaine

Florilège à la Prévert : Werner Herzog, Werner Schroeter, Paul Vecchiali, Arturo Ripstein, Claude Miller, Philippe Garrel, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, Lucian Pintilie, Volker Schlöndorff, Jacques Rozier, Alain Tanner, Laszlo Szabo, Ken Loach, Theo Angelopoulos, Otar Iosseliani, Patricio Guzman, Roy Andersson, Fred Schepisi, Benoît Jacquot, Michael Radford, Mike Newell, Wayne Wang, Spike Lee, Terence Davies, Mike Figgis, Michael Haneke, Roberto Benigni, Atom Egoyan, Bruno Podalydès, Guillaume Nicloux, Jacques Maillot, Bent Hamer, James Mangold, Todd Haynes, Catherine Corsini, Sergueï Bodrov, les frères Dardenne, Ferzan Ozpetek, Gaël Morel, Bruno Dumont, Djamel Bensalah, Todd Solondz, Jacques Nolot, Sébastien Lifshitz, Claire Simon, Paul Pawlikowski, Sólveig Anspach, Stéphane Brizé, Lee Chang-Dong, Alain Guiraudie, Mahamat-Saleh Haroun, Julie Lopes-Curval, Carlos Reygadas, Matteo Garrone, Lynne Ramsey, Pen-ek Ratanaruang, Bouli Lanners, Cristian Mungiu, Kornél Mundruczó, Eugène Green, Katell Quillévéré, Eric Khoo, João Pedro Rodrigues, Kleber Mendonça Filho, Corneliu Porumboiu, Yann Gonzalez, Nadine Labaki, Mia Hansen-Løve, Benny et Josh Safdie, Miguel Gomes, Albert Serra, Valérie Donzelli, Pablo Larrain, Michel Franco, Louis Garrel, Alice Rohrwacher...

Des signatures singulières, des cinéastes rattrapés et d'autres oubliés

Et puis on note des noms plus singuliers comme les chanteurs/auteurs/artistes John Lennon (1971) et Bob Dylan (1978), la photographe et écrivaine Susan Sontag (1969 et 1971), les romanciers Marguerite Duras (1976) et Emmanuel Carrère (2005), le metteur en scène de théâtre Robert Lepage (1995), l'acteur porno HPG (2006), l'auteur de BD Riad Sattouf (2009), les acteurs hollywoodiens Sean Penn, Tim Robbins, Steve Buscemi, Anjelica Huston, Tim Roth, Ethan Hawke ou John Turturro.

On remarque aussi que la Quinzaine a pris parfois le carrosse en marche avec des cinéastes tels Chantal Akerman, Brillante Mendoza, Aki Kaurismäki, Hou Hsiao-hsien, Hong Sangsoo, Takeshi Kitano, Jean-Pierre Mocky, Abderrahmane Sissako, Kiyoshi Kurosawa, Gregg Araki, Bertrand Bonello, Raoul Peck, Bong Joon-ho, Béla Tarr, Im Sang-soo, Amos Kollek, Sharunas Bartas, Shane Meadows, Ruben Östlund, Joachim Lafosse, Philippe Falardeau, Denis Villeneuve, Christophe Honoré ou Ang Lee.

On constate également que la Quinzaine a, comme les autres sélections cannoises, loupé de grands noms comme Pedro Almodovar, David Cronenberg ou ceux de la 5e génération chinoise des années 1980.
Qu'enfin, la section s'autorise à choisir parfois des films de genre (William Friedkin, Takashi Miike), des signatures arty (Alejandro Jodorowsky, Agnès Varda) ou à repêcher des auteurs réputés (Arnaud Desplechin, Céline Sciamma) pour remplir sa mission d'éclectisme.

De George Lucas à Ma vie de Courgette

Pour compléter cette longue liste de découvertes, il faut ajouter quelques très beaux coups qui ont frappé l'histoire de la sélection au fil des ans: George Lucas avec THX1138 en 1971, Michael Apted dès son premier film, The Triple Echo, en 1973, Jacques Rivette avec Céline et Julie vont en bateau en 1974, Martin Scorsese avec Mean Streets en 1974 toujours, Nagisa Oshima avec L'empire des sens en 1976, Manoel De Oliveira avec Francisca en 1981, qui amorce la renaissance du cinéaste portugais, Stephen Frears avec The Hit en 1984 puis The Snapper en 1993, Susan Seidelman avec Recherche Susan Désespérément (et Madonna dans son premier rôle) en 1985, Denys Arcand avec Le déclin de l'Empire américain en 1986, Shekhar Kapur avec La Reine des bandits et P.J. Hogan avec Muriel's Wedding en 1994 (sans doute l'une des plus belles années de la sélection), Sandrine Veysset avec Y aura t’il de la neige à Noël ? en 1996, Sofia Coppola avec The Virgin Suicides en 1999, Stephen Daldry avec Billy Elliot en 2000, Jean-François Pouliot avec La grande séduction en 2003, Michel Ocelot avec Azur et Asmar en 2006, Xavier Dolan et son premier long J'ai tué ma mère et Francis Ford Coppola qui signait son retour avec Tetro en 2009, Noémie Lvovsky avec Camille Redouble en 2012, les films d'animation Ernest et Célestine (2012) et Ma vie de Courgette (2016), Guillaume Gallienne avec Les garçons et Guillaume à table! en 2013, Damien Chazelle avec Whiplash en 2014, Philippe Faucon avec Fatima et Deniz Gamze Ergüven avec Mustang en 2015.

Un palmarès finalement assez exceptionnel pour une sélection sans réel palmarès. Il y a  beaucoup de grands festivals qui aimeraient avoir ce catalogue cinématographique.

Pour plus de détails sur la création de la SRF et de la Quinzaine des Réalisateurs, nous recommandons les ouvrages «La S.R.F. et la Quinzaine des Réalisateurs : une construction d’identité collective» d'Olivier Thévenin, publié en 2008 l'année de la quarantième édition et «Quinzaine des réalisateurs : les jeunes années, 1967-1975» de Bruno Icher, édité cette année.

Avec la participation de Pascal Le Duff de Critique-Film

Cannes 2018: la carte (du Festival) et les territoires (du cinéma)

Posté par vincy, le 7 mai 2018

Le Festival de Cannes - Sélection officielle, Quinzaine des réalisateurs, Semaine de la critique et Acid - est vraiment mondial comme on le constate avec notre carte. Hormis l'Océanie (dignement représentée par Cate Blanchett présidente du jury), tous les continents sont représentés. Il y a bien quelques gros trous (Amérique centrale, Moyen-Orient, Afrique de l'Ouest et du Centre, Scandinavie), mais la représentativité des cultures est bien présente avec 36 pays différents. 17 pays ne sont sélectionnés qu'à travers un seul film (Syrie, Liban, Kenya, Maroc, ...).

La France domine largement le classement avec 27 films toutes sections confondues. Les Etats-Unis (8), le Portugal et l'Italie (5 chacun), et la Chine (4) complètent le Top 5.

Derrière ce classement brut, il y a des tendances plus certaines. Par continent, l'Europe domine largement avec 29 films de 13 pays. Cette année, l'Asie (hors Proche et Moyen Orient) est aussi en force avec 15 films de 6 pays. Un Certain regard devance la compétition et la Quinzaine en nombre de pays sélectionnés.

Par sélections, la France domine chacune des sélections, révélant quand même un tropisme national. Le Portugal est à triplement l'honneur à l'Acid, les Etats-Unis et l'Espagne font un doublé à la Quinzaine, l'Argentine est deux fois élue à Un certain regard, alors quatre pays sont doublement sélectionnés en compétition: Japon, Italie, Etats-Unis et Iran.