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Décembre 2011

CONVERSATIONS AVEC MARTIN SCORSESE
Passion

Conversations avec Martin Scorsese
de Richard Schickel
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Mathilde Burdeau
300 pages , publié en novembre 2011
Sonatine éditions

Pavé parcimonieusement illustré, Conversations avec Martin Scorsese est un dialogue cinéphile et psychanalytique entre « Marty » et Richard Schickel. L’auteur, dans sa préface, explique l’une des clefs pour comprendre les grands cinéastes : ils « ne se sentent réellement en vie que lorsqu’ils se consacrent et assument entièrement leur obsession ». Et en effet, Scorsese est obsédé par le cinéma, depuis son enfance.

Car il faut revenir à l’enfance – les premiers chapitres – et à la famille pour comprendre le réalisateur de Taxi driver, Raging bull, Les affranchis, Les infiltrés. Asthmatique, et donc solitaire, il n’avait que deux formes d’évasion : le dessin, des storyboards, et le cinéma. « Aller au cinéma c’est comme partir en voyage » explique-t-il. L’église sera un autre refuge. Le cinéma et l’église sont d’ailleurs assez proche : les rituels, l’écoute, le partage collectif d’un même discours. « Vous avez déjà vu 2 000 personnes sursauter en même temps ? »

De ses confessions intimes – l’amour du père, l’humour de la mère, l’envie de fictions, le plaisir des bibliothèques – on devine un besoin de calme, de paix. Scorsese cherche à atténuer ses tensions. A les évacuer par n’importe quel moyen : un crayon, un curé. Dans une salle de cinéma, il « plonge dans un état second ». Il s’est construit sur ses souffrances, ses différences.

Mais on découvre aussi un homme érudit, et pas seulement dans son art. Ainsi il lit Yourcenar. Mais le cinéma a une emprise sur lui qu’il ne peut masquer. Renoir, Bergman, Powell, Rossellini, Pasolini, Cassavetes (son énergie et son excitation de filmer)… il aime partager, échanger. Le dialogue est vif, limpide. Pédagogue. Une vraie leçon d’histoire du cinéma. C’est également une véritable leçon de cinéma, tout court.

Les impressionnables

Scorsese et Schickel ont l’intelligence de mêler le lecteur à leur discussion. A ne pas se mettre au dessus d’eux. En toute humilité, le cinéaste avoue qu’ « il y a des âges pour comprendre certains films ». Et puis il y a ces années « impressionnables » où nous sommes perméables, où un film, même plein de défauts, nous marque. Un John Ford ou un David Fincher, selon les générations. Ford, c’est le réalisateur – fondateur de Scorsese. Un chapitre entier lui ait consacré. « Marty » conseille d’ailleurs de voir et revoir les films qu’on aime. On y apprend toujours quelque chose sur soi.

Le livre déroule la filmographie, documentaires inclus, du réalisateur : anecdotes, perspectives, regrets, … Jusqu’à la méthode Scorsese, et notamment la direction d’acteur où est détaillé sa manière de travailler avec Leonardo DiCaprio. Fil conducteur chronologique, rempli de digressions, il permet de révéler des amours honteux (les films sur l’Antiquité) et de corriger des erreurs. « En fait la majorité de mes films ne parlent pas de gangsters. La plupart ne sont même pas violents. » Il y a eu 17 années entre Mean Streets et Les Affranchis. 17 ans sans parler de gangsters… Et pourtant il est devenu l’orfèvre en la matière. Grâce à son génie des coupes et du montage.
Mais il a toujours ce sentiment de ne pas être au niveau de ses propres références. « J’ai un problème avec les films de genre : je m’imagine toujours être capable d’en faire et je finis systématiquement par en subvertir les conventions ».

La lecture du livre donne envie de revoir tous les films cités. Cette culture du 7e art est contagieuse. Fabuleuse. De Shadows au Troisième homme, il revient sur ce qui lui a donné envie de faire ce métier. Et tout ce qui l’a rendu malade avec ce métier. Il y a bien sûr les amis (Keitel, De Niro). Mais il y a surtout Hollywood. Californiaphobe, il doit faire des compromis avec une industrie qui le méprise et dont il se sent à l’écart. Citadin (et New Yorkais) jusque dans ses tripes, les seuls bons souvenirs qu’il garde de ces années à Los Angeles sont l’esprit de bande : le « Parrain » Coppola, De Palma qui lui fait rencontrer De Niro, Schrader, Lucas, Milius et bien sûr Spielberg. « Je fréquentais beaucoup Steven à cause de son amour pour le cinéma et de son idée audacieuse de développer la notion de spectacle ».

Ambitions et obsessions

Scorsese est un ambitieux. Comme ses personnages, il est obsessionnel. On sent sa ferveur tout au long de ces pages. Malade, coupable, dépressif, sérieux, conflictuel, complexé, admiratif : derrière ses failles se profile aussi un homme qui a soif de connaissance et d’apprentissage. Il ne cache rien. « Sur Raging Bull, De Niro et moi avons partagé nos salaires, sur la base d’un simple contrat de confiance. » Jusqu’à La couleur de l’argent, Scorsese n’a jamais touché le moindre salaire correct. « Je m’en fichais ». La dernière tentation et Gangs of New York l’endettent. Les nerfs à vif et Les infiltrés le remettent à flot.

« Ces films sont dérangeants, moralistes, et demeurent généralement en suspens. Ils restent ouverts. Ils vous laissent dans l’indécision, incapable de déterminer ce qu’il adviendra des survivants, et pressentant que l’avenir risque de ne pas leur être favorable » écrit Schickel. Scorsese reste ainsi ancré dans une autre époque. Il rejette l’optimisme à tous crins, les happy end sans équivoque, une société du bonheur. Parce qu’il n’y croit pas. Il est l’emblème d’une civilisation déchue.

L’œuvre scorsesienne est fondée sur un thème : la trahison. Les chutes des Empires le fascinent. Hollywood le révulse. Lui-même est obligé de se trahir en continuant à pactiser avec eux, même s’il finance des restaurations de vieux films avec le paquet de dollars qu’il touche désormais. « Je m’étais juré que Les Infiltrés serait mon dernier film de studio ». il rêve sans doute d’un destin à la Coppola. « Je veux faire des films plus indépendants. Etant donné les exigences actuelles du système, des studios, je ne voyais plus où était ma place ». Il poursuit : « Les films à gros budgets dépendent à un tel point du marché que le degré de créativité y est forcément faible ».

Le dessinateur de films semble avoir perçu mieux que personne l’environnement qui l’entoure. Mais rien ne semble le dérouter de sa vocation, de son image divine, de cette religion qui l’anime : l’illumination vient du cinéma.

- vincy    


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